‹ L'honneur d'une femme [microforme] (volume 2)Chapitre 27 sur 28 · NUE OO · texte numérisé non relu

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passé, elle avait adjoint quelques créations choisies du présent. Si Éien qu'à la poésie s'ajoutait l'intimité. Le logis, tout en gardant l'âme réfléchie d'Olivier, empruntait quelque chose à l'imagination gracieuse de Daria.

Mais les deux êtres qui avaient goûté là des 10ments d'incomparable bonheur, y communiaient aujourd'hui dans la souffrance. Aussitôt après son entretien avec Gaston de Vasqueuil, Mme Nogaret s'était réfugiée dans cet asile, et, devant son ami consterné, elle y laissait éclater ses larmes.

D’Arthail inelina vers celle qui demeurait l'unique et absolue tendresse de sa vie sa haute taille, restée à quarante-cinq ans aussi sveltement robuste qu'à trente, et sa fine et virile tête, dont les tempes s'encadraient d'argent.

—* Ma bien-aimée !...Ne comprenez-vous pas que ceci est un prétexte ?.. monstrueu: , mais, hélas ! infiniment commode. Ces misérables auront l'ap;robation de leur entourage. Car, à ceux qui ignorent ce que toutes nos précautions n’ont pu maintenir absolument secret, ils prendront soin de le laisser entendre. Notre prochain mariage ne vaincra pas les mauvaises volontés. Cependant pourquoi ne pas avoir déclaré qu'il ne tient qu'à vous de le conclure, que c’est une affaire de jours, et que, sans votre adorable et perpétuel souci maternel, sans votre délicatesse à mener seule jusqu'au bout votre tâche, vous seriez déjà ma femme. Vous seriez la marquise d'Arthail... Car, à cause de vous, je reprendrai mon titre. Je veux que tous vous nomment du nom que porta si saintement ma mère,

—Ce n'est pas,” fit Daria, “ au fier soldat que vous êtes de me demander pourquoi je ne suis pas descendue à une explication.

— Vous avez raison, Pardonnez-moi. D'ailleurs, cela n'aurait rien arrangé,

—En êtes-vous sûr?” demanda-t-elle avec une espérance inquiète, où mollissait un peu la hautaine dignité de tout à l'heure. C'était la mère, en elle, qui voulait découvrir à tout prix des chances de bonheur pour son fils.

—" Mais non, ma pauvre aimée. Ces gens-là sont aveuglés par la perspective de marier richement leur fille. J'avais entendu raconter, sans vous en faire part, et même sans trop y ajouter foi, que Georges Riaguet compte épouser mademoiselle de Vasqueuil, Maintenant je n’en doute plus.”

Daria bondit.

— ‘* Georges Riaguet ! Mais ce serait hideux ! ”

D'Arthail eut un haussement fataliste des épaules,

— “Oh! la pauvre petite Nicole ! ” reprit Mme Nogaret. ‘‘ Cette Adeline est impardonnable,

— C'est une inconsciente,” expliqua l'officier, “ Elle a un sens moral rudimentaire. Croyez-vous, ma chérie, que beaucoup de gens en aient plus qu’elle ?

Cependant,” fit Daria. ‘cette médiocre moyenne, comme "3 dites, ose juger et condamner.”

D'Arthail ne répondit rien, ear il n'amplifiait jamais par des considé-ations les vérités qu'il regardait comme indiscutables,

Il se taisait donc, puisque Daria, s’évadant de sa douleur parüculière, cherchait noise aux forces inéluctables, comme un

papillon qui eût tenté d'arrêter une locomotive. Mais elle, qui était femme, par conséquent moins résignée encore devant les hypocrisies générales que devant les injustices particulières, dressa tout à coup sa belle tête pâlie, où fulguraient des yeux d'intignation et de lumière :

« Ainsi,” s'écria-t-elle, “ moi qui ai tout sacrifié à l'honneur, je ne suis pas une honnête femme !…. J'ai écrasé mon cœur, jai tendu ma volonté, j'ai respecté ma parole, j'ai sauvé le nom de mes fils, je me suis réduite à la misère, condamnée à l'isolement et au travail, poux faire d'eux ce qu'ils sont aujourd’hui. Et demain peut-être l'aîné apprendra qu'on lui refuse celle qu'il aime parce que je suis indigne d'appeler cette enfant ma fille.

Taisez-vous, ma bien-aimée, taisez-vous!.…” supplia d'Arthail, épouvanté, non pas de cette soudaine violence, mais de la souffrance inouie qui, visiblement, convulsait l’infortunée.

Elle ne parut pas l'en endre, pas le voir. Elle continua, dans une espèce de lucide délire :

& L'honneur... J'en ai fait mon culte, celui de mes enfants. Mon Dieu ! cela tournera peut-être contre moil Que fera Serge, s'il se doute ?.. Cette fierté ombrageuse, cette pureté intransigeante que j'ai cultivées en lui, feront peut-être de jui mon bourreau s'il apprend qu'on incrimine la réputation de sa mère, s'il découvre qu'il y à dans ma vie un mystère qui peut briser la sienne. Mais quel a été mon crime 7... De quei sus-je cou-

pable ? J'étais libre. Je ne trompais personne... Et j'iurais ré- Olivier! si vous n’aviez ps soufiert. Ce

sisté plus longtemps, € qu'on appelle l'honneur pour un homme, cette suprême vertu de

l'autre sexe, si belle qu'il n'y en a pas de plus haute, est-"e que je ne l'ai pas eue, moi ?.… Je lui ai sacrifié plus que le so! lat qui meurt pour le drapeau—car j'ai connu mille agonies—plus que ie commerçant qui donne jusqu'à son dernier centime pour satisfaire à ses engagements—car je ne devais rien, moi... Tout cela n’est done pas de l'honneur, pour une femme ?.… Mais dites-le done ce qu'est | honneur d'une femme ?.… Est-ce l'immunité mondaine d’une Adeiine de Vasqueuil ?...”

Daria ne pleurait pas, n'élevait pas la voix. Mais il y avait

quelque chose de déchirant, de lugubre, dans ‘à sens et l'accent de ses paroles, comme dans l'éclat morne de ses yeux. D'Arthail ne put supporter de la voir, elle qu'il adorait et admirait au delà de toute expression.

11 se jeta à ses genoux, il l'enveloppa de ses bras, il l'implora par les appellations les plus exaltantes et les plus tendres :

— « Ma sainte,” répétait-il, ‘ ma sainte. Econte-moi,” reprenait-il, ‘aie pitié de toi et de moi, mon ange... 'lu te tues avec des idées pareilles. Tout s'arrangera. Tu seras demain, dans quelques jours, ma femme chérie, ma belle marquise adorée.

— Mais Serge. Serge ?” murmura la pauvre in re,

— Serge épourera Nicole, qui l'aura attendu.

vaillante petite. Elle ne se laissera pas marier contre Son gré.

Ah! tu ne sais pas... On lui dira tout, Et c'est une enfant sure, ignorante.. Elle ne comprendra pas. Elle me méprisera.…

— Te mépriser !.…"” s'écria d'Arthail.

11 allait poursuivre SON œuvre d'enveloppement, d'apaisement.…. Ii sentait, sous lñ magie de la tendresse, se calmer un peu les

C'est une

affreuses palpitations de ce pauvre cœur... Il connaissait trop la grisante influence de ses moindres mots, pour douter qu il anasthésierait les fibres pantelantes et baignerait d'une douceur bienfaisante, d'une illusion, d'un espoir peut-être, la chère âme si épouvantablement meurtrie. Mais tout à coup, il dut se détacher de Daria et bondir sur ses pieds. On frappait à la porte.

— Pour rien au monde, ne laissez entrer !” chachota la pauvre femme précipitamment, car elle s'exagérait le désordre de sa physionomie, le désurroi de ses idées.

—“ Ne craignez rien,” tit d'Arthail.

Il composa son maintien et soriit dans l’antichambre.

—“Je demande pardon à mon colonel,” dit son ordonnance. & Mais voici une lettre qui ne souffre aucun retard. Un cavalier l'apporte de Saint-Germain à toute bride.

— De Saint-Germain ! ” s'exclama d'Arthail. C'était la garnison de Serge Un pressentiment saisit l'officier. * Cest un chasseur ? ” demanda-t-il.

— “ Oui, mon colonel.

— Il est reparti ?

— Non, mon colonel. Ilest en bas. C'est le concierge qui à monté la lettre.”

Olivier entra dans une pièce contiguë, voulant s'isoler pour lire.

L'écriture lui était inconnue, Tout de suite il courut à la signature. C'était un mot du colonel Guétray, commandant le régiment de Serge.

D Arthail eut rapidement parcouru ces quelques lignes :

‘“ Mon cher Camarade,

“ [| survient une affaire ennuyev.s, et je tiens à vous mettre au courant.

“ Le sous-lieutenant Serge Nogaret m'a demandé l'autorisation de se battre avec nn pékin, auquel il fait ainsi, je trouve, beaucoup d'honneur. Il s'agit du ‘ poêle Riaguet ”, que m0n ordonnance qualificrait plutôt de ‘ fourneau ”.

“ Je flaire une stupide histoire, quelque rivalité de brasserie. Ces choses-là me déplaisent fort, et je ne l'ai pas caché à votre protégé. Mais, comme il a calotté l'individu, je n'ai pas pu l'empêcher d'accorder réparation.

“ Ce jeune homrae vaut mieux que des folies pareilles. Comme vous vous intéressez à lui, voyez s'il y a quelque chose à faire. Vous devez être de mon: avis que l'uniforme n’a pas à se commettre dans ces rencontres avec des viveurs avachis

“ De toutes façons, j'ai tenu à vous prévenir,

“ Je vous serre cordialement la main.

EGUÉTRAY.

“ Post-Scriptum.—J'ai accordé à notre écervelé un congé de quarante-huit heures, Il doit être à Paris en ce moment.”

Malgré sa maîtrise de lui-même, d’Arthail marmotta un énergique blasphème, Déjà tout bouleversé par les angoisses de Daria, il sentit positivement son cœur cesser de battre à l'idée de ce qui pouvait encore atteindre la pauvre adorée, Se dominant toutefois,

en quelques secondes, il griffonna sur un feuillet de papier à lettres :

“Merci, mon cher camarade. Je vous suis extrêmement reconnäissant de votre démarche, et vais aviser au plus tôt,

D'ARTHAI

I] glissa le billet sous enveloppe, inscrivit le nom du colonel Guétray, et fit remettre le message au Cavalier qui attendait en bas. Puis il rentra dans le salon.

— “ Qu'était-ce ? ” interrogea son amie, que tout, en ce moment inquiétait.

— ‘ Rien. Une affaire de service. Excusez-moi de vous avoir quittée ainsi, Daria aimée. Etes-vous mieux ? ”

Oui, elle était mieux, elle condamna sa propre faiblesse, Elle se reprochait d'avoir désolé le cœur si cher. si plein d'e +-même,

— “ Vous ne vous repentez pas de l'avoir rendu h ureux, ce cœur exigeant et égoïste ? ” demanda d’Arthail. dont la voix mâle trembla.

— “ Qu'avez-vous ?...” s'écria-t-elle, saisie de l'anxieuse intonation. “Olivier, mon amour, j'ai done été bien lâche pour que vous me posiez une question pareille ?

— Non,” dit-il avec une tristesse dont elle-même s'étonna, “ Non, vous n'avez pas été lâche. © ma noble Daria, combien mon amour vous aura coûté !...”

[] l'attira contre lui, prit à deux mains la belle et douce tête, qu'il appuya contre son épaule. Et, serrant contre lui la chère créature, d’un mouvement imperceptible il la berçait et se berçait avec elle, dans un. amour et une détresse éperdus, où sombrait son cœur d'homme fort et de soldat,

— “Olivier!” cria-t-elle, se détachant avec effroi, car elle avait senti la ferme poitrine osciller dans un sanglot.

Mais elle lui vit les yeux secs. 11 se remit. la r'assura,

— “A propos, ” fit-l, “ Serge ne vous a pas dit ? Les sous-lieutenants sortis cette année de Saint-Cyr vont avoir un congé de quarante-huit heures,

— Vraiment ? ” Et elle eut une lueur de joie qui perça le cœur de d'Arthail. “ Non, il ne m'a rien dit.

— 11 a voulu vous faire une surprise.

— Alors je vais le voir bientôt. Quand cela ?

— Attendez. La cinquième semaine.” 1] parut supputer une date. “ Mais tout de suite. Aujourd'hui ou demain, Vous allez peut-être le trouver à la maison. ”

Le sourire de la mère se voila de mélancolie.

— “Oh! j'oubliais, mon Dieu! il va falloir lui dire. Le pauvre enfant ! Si vous saviez comme il aime cette délicieuse Nicole!

— Envoyez-le moi dès qu'il sera arrivé, ‘ dit d'Arthail, « Je le préparerai. Et surtout ne vous montrez pas triste, Ne le dé. sespérez pas, D'abord rien n’est perdu. Nous ne savons pas quelle sera l'attitude de la jeune fille. Dans deux ans elle sera majeure, que diable !.… Si elle vous ressemble, elie attendra fidèlement, Maintenant, nous nous entendons bien ?.… Serge doit croire que monsieur de Vasqueuil n’a donné aucune raison pré-

cise. Vous soupgonnez un intérêt d'argent. Je juge de même... Et c'est bien tout, n'est-ce pas ? .

“Ah!” murmura-t-elle, ‘pourvu qu'il n'arrive jamais à savoir |...”

Elle partit, trouva Serge rue Saint-Lazare, et n'eut pas plutôt plongé ses yeux dans les yeux de son fils qu’elle sentit réalisée sa plus afireuse appréhension. Il savait,

Comment ne défaillit-elle pas devant l'attitude gênée, glaciale, de son enfant ?.. Le jeune homme, d'une tendresse presque protectrice, d'habitude, avec elle, qui. plaisamment, l'appelait *‘ petite sœur ”, parce que, trompé par cette juvénile beauté de femme, on se méprenait sur leur parenté lorsqu'ils sortaient ensemble, ne iui adressait aujourd'hui la parole qu'avec eftort. Et cependant le malheureux garçon n'en était encore qu'à la période du doute.

Voici ce qui s'était passé.

La veille au matin, Serge 80 promenait à cheval avec un camArade dans la forêt de Saint-Germain, lorsqu'il avait rencontré l'automobile de Georges Riaguet. L'ex- “ beau chauffeur ” était sur le siège, les doigts aux manettes, Y avait-il de sa part quelque chose de prémédité dans cette rencontre ? Nul nes’en informa depuis lors, et il ne s'en vantil Pas:

Lorsque, de loin, il aperçut le sous-lieutenant, il dirigea aussi près qu'il le put de l'allée cavalière. Et il le fit d'une façon si brutale, avec une si alarmante allure de sa bruyante et puante machine, que le cheval de Serge prit peur, C'était un vigoureux animal, et, dans ses écarts, ses sauts de mouton, peu s'en fallut qu'il ne désarçonnât son cavalier, pourtant solide.

Riaguet arrêta son véhicule et parut suffoqué par une gaieté absolument irrésistible. En mê:12 temps, il fit, sur le cavalier si fortement secoué, une remarque à l'ami qui l'accompagnait. Et ce devait être une grossièreté bien désobligeante, car Île domestique, placé sur la banquette d’arrière, ne retint pas le mauvais et furtif sourire des valets qui entendent les maîtres se gausser les uns des autres.

Tout en luttant avec sa monture. Serge avait remarqué ces détails. Son cheval à peu près calmé, il s'approcha de la voiture.

__ w Pardon, monsieur Riaguet,” dit-il en touchant légèrement son képi, * voudriez-vous répéter tout haut ce que vous venez de dire tout bas sur mon compte ?”

L'héritier des poêles mobiles se trouva un peu déconcerté par l'énergie du ton. Grand, gros et riche. il pensait en imposer à ce freluquet, et lui infliger des humiliations ou des leçons sans que celui-ci regimbât, Mais il se dit, en son langage, qu'il ne pouvait

as caner ” devant les témoins de cette scène, ni travestir ce qu'il avait confié à son voisin, sans paraître par trop “ mufle.” D'ailleurs, quoique dénué de vraie bravoure, il avait cette audace animale des sanguins irascibles. qui foncent en avant quand leur sang s'échaufte, quitte à regretter les conséquer.:es.

Il répliqua done, avec toute l'arrogance dont il était capable :

— « Et si cela ne me plaît pas, monsieur, de vous le répéter ?

—Que cela vous plaise ou non, il le fauur» bien pourtant ! s'écria Serge, en passant ses rênes dans la main gauche comme pour garder libre la Croite, du côté de son inter ”""teur.

Il se trouvait alors tout près de l'automobile, et par un appui

de jambe, il y maintenait vigoureusement son cheval, qui renâciait et frissonnait contræla trépidante machine.

George Riaguet se leva, pour ne pas être en désavantage et

jeter Serge hors de sa selle, si celui-ci faisait mine de le toucher.

— “ Comment m'y obligerez-vous ? ”’ demanda-t-il en ricanant.

— “ Je ne vous y obligerai pas plus qu'on n'oblige vos poêles à expectorer leurs détritus quand on n'a pas de pincettes. Mais je vous corrigerai !l” dit le sous lieutenant, dont les yeux étincelèrent.

— “ Voyou!” hurla Riaguet. ‘ Mes poêles !.. Sa mère est maitresse de langues. et d'officiers supérieurs,” ajouta t-il avec le plus abject rictus.

[1 finissait à peine que le soufflet le mieux appliqué retentissait sur sa face, largement propice d'ailleurs à de telles conjonctures.

Dans l’exaspération que prouuisait toujours chez lui une allusion à la source de sa fortune, ridiculisée sans cesse par des surnoms, des caricatures et des mots de revue, il n'avait songé qu'à rendre l'injure sans prévenir la voie de fait

Sous le cuisant affront, il vit rouge. Et, eertainement, si les poings qu'il lança en avant eussent tenu quelque arme, il aurait commis un meurtre. Mais il ne réussit qu'à perdre l'équilibre et à tomber presque hors de sa voiture, qu'il dut quitter, gauchement, pour ne pas s'aplatir sur le chemin. D'un prompt mouvement de jambe, Serge avait écarté son cheval.

— “Oh! monsieur,” dit le sous-lieutenant, “nous n’allons pas nous colleter, j'imagine. J'attendrai deux de vos amis.”

I] partit au petit trot. Son camarade le rejoignit.

— * Entrons sous bois,” proposa ce jeune homme à Serge. ‘ Ne restons pas sur une route où sa damnée machine pourrait nous rejoindre. Il doit avoir des mœurs de cocher de fiacre, et no"s rattraperait pour nous crier des gros mots, suivant l'usage de ces chevaliers du fouet. Ce serait de la dernière incorrectior

— Tu seras l'un de mes témoins,” dit le fils de Daria. “ Mais ie te demande sur l'honneur de ne répéter à qui que ce soit les paroles de ce misérable. Je l'aurai souflleté parce qu'ayant effrayé exprès mon cheval, il s'est ensuite moqué de la ridicule position où me mettaient les défenses de cette bête stupide. Je ne l'ai frappé que pour cela. C’est entendu, n'est-ce pas ?

— Compte sur moi comme s'il avait insulté ma propre mère le drôle infect !”’ s'écria le camarade de Serge, avec la noble chaleur du culte filial doublé de Ja solidarité militaire. S'il ose dire autre chose, je le démentirai, et j'y gagnerai le plaisir de me battre avec lui après t6;, et Le ne pas le merquer s'il t’'échappe.”

Serge rentra chez lui, où il reçut dès l'après-midi même les témoins de Georges Riaguet, envoyés pur celui-ci de Paris à Saint-Germain dans son automobile 11 les mit immédiatement en rapport avec l'ami qui l'accompagnait le matin et un autre offieier de leur âge. Le duel fut décidé suivant la version arrêtée par le fils de Daria. Un des témoins de Georges ayant fait allusion à un autre motif, le sous-lieutenant qui avait assisté à la provocation déclara que le nom de Mme Nogaret n'avait rien à voir dans cette affaire, et que celui qui le prononcerait lui rendrait raison de son inconvenance. Les autres n'insistèrent pas.

Les négociations se trouvaier.t terminées le lendemain de bonne

heure, Mais, dans l'intervalle, le malheureux Serge avait passé

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par toutes les affres d'une jeune conscience qui, sourdement inquiétée depuis longtemps par des rapprochements et des apparences, se trouve brusquement mise en face d’une irréfutable lumière. Ce n'était pas la première fois qu'une anxieuse pensée s'éveillait en lui au’sujet de sa mère et de d'Arthail, les deux êtres qu'il adorait et vénérait par-dessus tout. Mais c'était la première fois que cette pensée, qu'il n'osait se formuler à lui-même, qu'il sentait à peine glisser en son âme comme un spectre rôdeur, évanoui u moindre sursaut de volonté, prenait forme dans une bouche étrangère. Et quelle forme !.… et dans quelle bouche !.…

Ainsi on disait cela !... On avait l'audace de dire cela !.…. Ce qu'un Georges Riaguet lui lançait dans la colère, d'autres avaient dû l'entendre, le répéter. Où donc? Mais partout. Mon Dieu ! chez les de Vasqueuil aussi, devant sa pure Nicole peut-être |.

Durant la nuit la plus affreuse que sa jeune vie eût rencontrée ou seulement imaginée, ce fils au désespoir se sentait des velléitéa de se battre avec l'univers. Mais la sensation atroce du jugement venimeux qui circulait et les souillait tous, sa mère, son frère et lui, n'était rien à côté du doute qui torturait son sentiment filial.

Par une sorte de prescience dans la douleur, Serge, en même temps, sentit chanceler sa certitude d'épouser Nicole. Non pas qu'il se représentât une seule minute l'usage déloyal auquel les de Vasqueuil feraient servir la réputation de sa mère, mais parce que ce garçon, qui poussait à l'extrême tous les scrupules, commençait à se demander si, dans de telles conditions, il avait le droit de maintenir ses prétentions à la main de l'innocente jeune fille.

« Ce qu'elle a pu entendre dire, elle doit le mépriser comme une calomnie,” songea-t-il. “Plus tard, si clie y entrevoit une vérité, sa désillusion sera irrémédiable. Elle mourra de honte, comme je me sens prêt à en mourir moi-même.”

Aussi, lorsque. le lendemain, les dispositions étant prises pour le duel, il alla trouver son colonel et Jui demanda la permission de se battre, son chef, en observant cette jeune physionomie défaite, ne crut guère à la seule histoire du cheval ombrageux, des sauts de mouton provoquant un éclat de rire, châtié aussitôt par la représaille extravagante du soufhet.

—“ Que diable ! mon ami, si vous devez gifler les gens à toutes les pétarades d'un cheval! ..”

[1 montra beaucoup d'humeur, le colonel. Et il assura à sou subordonné qu'il n'aimait guère ‘ces blagues-là ”, sous lesquelles traînait toujours quelque jupon plus ou moins propre, et qu'il saurait punir ses officiers si ceux-ci cherchaient de sottes querelles à des pékins,

Quand il eut congédié le sous-lieutenant avec l'autorisation demandée et la semonce inattendue, le colonel Guétray envoya immédiatement à son collègue d’Arthaii le courrier qui arriva rue Martignac pendant la visite de Daria.

Olivier, devinant que le jeune homme accourrait embrasser sa mère sous un prétexte quelconque, et qne celle-ci lui enverrait immédiatement, comme c'était convenu, se garda bien de quitter ja maison. Jamaisil n'avait éprouvé pareille anxiété. 50n camarade du régiment de chasseurs n'avait pas besoin de le préve-

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nir que la cause officielle de la rencontre n'était pas la véritable. Il le savait de reste.

Seulement à quel degré de tragique atteignait la réalité? Voilà ce qu'il se demandait, dans la pire appréhension qu'il eût traversée de sa vie. Puisque Serge se battait avec Georges Riaguet, c'est qu'il voyait en lui un rival Mais se doutait-il que ce rival fût favorisé par les parents de Nicole? Avait-il la moindre idée que ceux-ci eussent prononcé sa propre sentence d'exclusion ? Surtout,— et voilà ce qui faisait trembler d’effroi éet homme intrépide,— surtout le malheureux enfant concevaitil le moindre soupçon des motifs allégués par les de Vasqueuil ?

D'Arthail envisageait pour la vingtième fois, dans toutes ses données, l’angoissant problème, lorsque retentit le timbre de son appartement.

Après un léger coup à la porte, son ordonnance parut.

— ‘* Mon colonel, c'est monsieur Serge,” dit cet homme avec une familiarité de vieux serviteur.

— ‘: Faites-le entrer. Te voilà, mon garçon,” ajouta aussitôt d'Arthail la main tendue, comme le jeune officier pénétrait dans la pièce

— ** Oui, mon colonel.”

Serge n'eut pas besoin d'en dire plus pour que l'ami de sa mère sentit s'accentrer les plus noires prévisions, Ce n'était pas là l'élan joyeux qui d'habitude précipitait l'enfant dans ce sanctuaire de travail, où toujours il avait trouvé une affection si fortifiante et reçu de si hautes leçons. Le sous-lieutenant restait debout, comme figé. Il hésitait à prendre un siège, devenu tout à coup étranger dans ce leu où tout lui était accueillant et familier. Et quelle figure il avait! Ce visage, qui semblait une mâle réplique de celui de Daria, avec son ovale finement élargi, ses traits aux lignes pures et la splendeur bleue des prunelles, était ravagé par une de ces fatigues que les physionomies d'un tel âge doivent plus souvent à des veillées de plaisir qu’à de soucieuses insomnies. Sous la moustache brune, encore légère et soyeuse comme un duvet, la bouche paraissait tendue et sèche de fièvre. Les joues étaient pâles, tirées. Les orbites se creusaient dans une ombre de bistre.

— “ Eh bien,” dit d'Arthail, d'un ton qui voulait être dégagé, “nous avons donc fait des bêtises ?.. Ton colonel me prévient. 11 est furieux, Au moins tu n'as pas démenti l'explication de ton congé. que j'ai donnée à ta mère ?

— Quelle explication, mon colonel ?

— Une faveur aux Saint-Cyriens récemment incorporés.

— Ce que j'ai dit n’a pas pu la détromper, mon colonel. Mais. vous aviez donc eu le temps de prévenir ma mère ?

— Elle était ici,” dit Olivier, ‘quand j'ai reçu le mot de Guétray.”

Cette réponse était simple, La veille encore, celui qui la faisait, pas plus que celui qui l'écoutait, n’y eussent attaché d'importance. Pourtant à peine eut-elle vibré, que tous deux en éprouvèrent une stupeur. Leurs regards se croisèrent, mais ne purent se soutenir, it, dans ce court éclair, le sous-lieutenant avait constaté sur le hautain visage vieilli la même rougeur que le

colonel venait de surprendre sur les traits du jeune soldat. I y eut quelques secondes d’une insoutenable gêñe.

Tout l'effort inutile de ces deux hommes pour se cacher mutuellement leur pensée ne servit qu'à donner plus de force à cette pensée même.

__w Il se trouble en m'apprenant que ma mère était chez lui,” disait intérieurement Serge, dans une tourmente d'indignation désespérée. “Ila deviné ce qui doit être tellement incompréhensible et scandaleux pour sa piété filiale,” pensait Olivier Avec une tristesse immense et un confus remords.

Le grand cœur de d'Arthail ne put supporter l'équivoque. Une courte velléité de donner le change à cet enfant loyal, surgit dans son esprit et s'évanouit aussitôt. Sa physionomie prit une expression presque solennelle, Le fils de Daria suffoqua d'émotion dans le pressentiment de l'explication qui ailait suivre.

" Assiedætoi, Serge,” dit le colonel, qui se leva lui-même et fit lentement quelques pas dans la chambre.

[| revint se placer devant le jeune homme, qui lui avait obéi, et qui s'était jeté sur un siège, sentant ses jambes fléchir.

4Tu vas te battre demain, mon cher enfant. Je ne pense pas que cette rencontre offre le moindre danger sérieux. Elle se terminera, j y compte bien, par une petite leçon infligée à ton grotesque adversaire. Jin'en est pas moins vrai que tu cours un risque, n’eusses-tu qu'un millième de chance d'être tué. C'est pourquoi je dois te révéler ce que je ne me pardonnerais jamais de ne pas t'avoir fait connaître s'il t'arrivait malheur. Ta mère, — ton admirable mère,— me fera bientôt l'honneur de devenir la marquise d'Arthail.”

Serge garda le silence, fixa sur celui qui cessait de parler un ardent et sombre regard. Les mots qu il venait d'entendre ne le consolaient de rien. Au contraire. il les considérait comme Un aveu, comme une excuse et une explication. Peu Jui importait l'avenir, quand le présent, quand le passé, contenaient ce qui, pour ses sentiments de fils, était irréparable. En même temps, cette perception rapide, qui fait embrasser tant de choses à la vue intérieure dans certains moments tragiques, lui découvrait clairement ceci: le mariage de sa mère ne ferait que justifier les immondes propos d'un Georges Riaguet et de ses pareils. La société, dans son illogisme absurde, ne qéchaîne-t-elle pas ses ricanements EL ses brutalités d'appréciations bien davantage lorsqu'elle voit se régu- Jariser une ancienne situation amoureuse, que devant la prolongation d’un mystère admis, consacré presque ? Puis le mariage d'une mère offusque, même dans les conditions les plus parfaites, un tils de vingt ans. Que pouvait done éprouver celui-ci, dont tant d'illusions s’effondraient ? Sentant SOn cœur se briser, il rassemblait toute sa force, tout son orgueil, pour ne pas éclater en sanglots.

D'Arthail ne souffrait pas moins, pour d'autres Causes: Il mesurait l'incompréhension de cette jeune âme. I1 se désespérait de l’affreuse, mais inconsciente injustice qu'il y découvrait contre la plus adorable des femmes et des mères. Aucune parole ne changerait cet état de choses.

J1 considérait avec un peu d'ironie, infiniment douloureuse, et avec une intense pitié, le beau visage farouche du jeune homme.

—( Tu ne dis rien, Serge ?

—Je n'ai rien à vous dire, mon colonel,

—Tu ne souhaites done pas le bonheur de ta mère ? Ou est-ce que tu ne me crois pas capable de l'accomplir ? ”

Ces mots percèrent le pauvre garçon, Non, c'est vrai... Pas un instant depuis la veille, il n'y avait songé, au bonheur de sa mère. Il n'avait eu que des idées de loi morale, de rigide devoir. Un attendrissement lui mouiila brusquement les yeux, Cependant il ne répondit rien,

D'Arthail détourna la tête, car il ne voulait pas dessécher, en ayant l'air de l'apercevoir, la brume de larmes sur laquelle battait la paupière du sous-lieutenant. Il se remit à marcher dans la pièce, et reprit d'une voix profonde

—“* Vois-tu, mon enfant, la vie t'apprendra quelle créature sublime tu as pour mère, ce que tu lui dois, et que jamais son respect, ta reconnaissance...”

Il ne put achever, Serge venait de se dresser, avec un visage étincelant.

—“ Pardon, mon colonel. J'aime et j'admire trop ma mère pour souffrir que Personne, pas même vous, me dicte mes sentiments envers elle,”

Olivier lui lança un coup d'œil soucieux, puis sourit tristement, et vint se rasseoir devant son bureau. Il y resta un moment, le front sur sa main, perdu dans ses réflexions. Quand il releva la tête, il vit que le jeune homme était resté debout,

—* Mon pauvre enfant,” reprit-il avec une douceur presque tendrement féminine, “ j'ai autre chose à te dire. Reprends ta place. et écoute-moi eneore un instant. Sois un homme et un soldat, Serge. C'est un grand chagrin que je vais t’'apprendre.

—Oh ! mon colonel,” fit le jeune officier avec amertume. “ j'ai subi ou pressenti denuis hier tous les genres de douleur, Parlez donc. Il s'agit de ma fiancée, n'est-ce pus ?

—Mademoiselle de Vasqueuil ne l'était point officiellement, mon ami.

-—Si les engagements les plus sacrés, les promesses échangées depuis que nous sommes au monde et approuvées par nos parents, ne constituent pas des fiançailles, je retire le mot, mon colonel.

— Monsieur de Vasqueuil est venu trouver ta mère et l'a price de te décourager. Voilà Pourquoi,” reprit d'Arthail, avec une nuance de sévérité dans la voix, madame Nogaret se trouvait ici hier. C'est son désespoir, son inquiétude pour toi, qui l'ont fait accourir me demander aide et conseil,

— Les démarches de ma mère n’ont pas besoin de justification, mon Colonel, ” déclara Serge, cette fois avec une intention presque agressive,

Mais comment lui en vouloir ? Le malheureux arrivait aux limites de ce qu'il pouvait endurer sans éclater d'angoisse, Il reprit en tremblant :

— ‘* Au nom de qui s'est exprimé monsieur de Vasqueuil ?

— En son nom et au nom de sa femme.

—S'étaient-ils tous deux entendus avec Nicole ?

—Non.

—1] l'a dit à ma mère ?

—Ïl a laissé entendre que sa fille ignorait leur décision, mais qu'il ne doutait pas de l'y amener ensuite.

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— Et... quelles raisons a données monsieur de Vasqueuil ? ” D'Arthail attendait la question et il avait préparé sa réponse. Par malheur il était de ces gens dont la droiture est comme certains chevaux difficiles. qui, malgré toute l'habileté de leur cavalier, laissent voir, si peu que ce soit, leur résistance et son effort dans des évolutions inaccoutumées. La souplesse manque,

— On ne donne jamais de raisons dans un eus pareil, mais de vagues prétextes, d'âge, ou autres Tu n'as guère que deux ans et demi de plus que cette jeune fille. Ta situation n'est pas faite, Au fond, mon pauvre ami, l'obstacle vrai, l'obstacle insurmon table, c'est que tu n'as pas le sou.”

Cette dernière affirmation, conforme non seulement à la pensée intime de d’Arthail, mais à une vérité qui crevait les yeux, se formula nettement dans la bouche de l'officier supérieur. Cela fit contraste avec le tour impersonnel et incertain du début. Détail qui n'échappa point à la sensibilité exacerbée de Serge. Quand une idée dominante prime tout dans l'esprit, on est tenté d'y rapporter la moindre chose. Et ici le rapport était inévitable. L'outrage de la veille, dans la forêt de Saint-Germain, lancé par un prétendant à la main de Mlle de Vasqueuil, montrait assez la résolution prise par ces gens d’alléguer, dans le sens abominable de leur intérêt, ce qui pouvait compromettre la réputation de Daria,

Serge, les bras croisés, la tête inclinée, réfléchissait.

Or, ces réflexions— d'un caractère si cruel, si humiliant, si désolé !—Olivier les distinguait comme si ce crâne, fleuri de jeunesse par le veiours touftu des courts cheveux bruns, eût été aussi transparent que du cristal. “* J1 doit me haïr, en ce moment, cet enfant dont je fus tant aimé,” songeait le colonel, Et que penset-il de sa mère ?..….”’ Puis la commisération l'emporta. *‘ Pauvre petit!” 11 lui adressa la parole.

— “ Ne te désespère pas, voyons. Cette charmante Nicole est une nature exquise. lle t'aime... Elle t'attendra.. Et les circonstances…

— Les circonstances, mon colonel,” dit Serge en se levant, “ me séparent à jimais de mademoiselle de Vasqueuil. C'est à moi de lui rendre sa parole. N'ayant ni un nom ni un patrimoine équivalents aux siens, je lui devais au moins ce qu'elle estime comme moi supérieur à tout : un honneur familial intact, Vos leçons mêmes, celles de ma mère, ont exagéré en moi tous les scrupules de loyauté, C'est votre faute si j'en suis aujourd'hui victime. 1] fallait, ou m'en donner moins, ou ne pas me mettre dans le cas d'en souffrir.

Cette fois tout était dit. Les deux hommes restaient face à face. Ce fut un de ces instants où toutes les forces de la vie, tous les échos des hérédités séculaires, toute l'excessive tension de l'être vers cet équilibre mystérieux qu'on appelle le bonheur, gonflent les fibres et multiplient jusqu'à un excès pruligieux la faculté de sentir, la conscience d'exister.

La poitrine de d'Arthail s’élargit visiblement, Elle souleva et entr'ouvrit le veston de molleton bleu marine qu'il portait comme vêtement d'intérieur. Une respiration profonde s’exhala de ses lèvres, sous la moustache d'un châtain sombre, où nul fil gris ne s'apercevait encore.

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