SCÈNE vin
MAURICE, ÉLISB.
Maurice, froidement .
Où allez-vous, madame?... vous ne répondez pas?... Pourquoi ce cri, pourquoi ce silence, si vous n’allez faire rien de mal ?... (Silence. ) Vous ne voulez donc pas me dire ou vous allez, madame?... vous avez raison; ce serait inutile : jo le sais.
elise , tremblante.
Quoi, monsieur...
MAURICE
Vous vous rendez chez votre amant pour lui apprendra que je ne suis pas te père de votre Gis.
elise, terrifiée.
Ah!... il savait...
MAURICE
Je savais tout, madame. Niez donc que co soit là ce que vous ’ allez faire ? Quoi autre moyen auriez-vous d’empécher ceduel... duel horrible, en eiretl... un Ois contre son pèret...
ELISE
Il savait toutl... Eh bien ! chassez-moi, monsieur, tuezmoi... jo souffrirai tout, j’ai tout mérité... Ah! mais auparavant, laissez-moi empêcher ce combat. Ne m’arrêtez pas, au nom du ciol ! Pitié, monsieur, pitié pour mon fils, car lui, du moins, est innocent. Par co que vous avez do plus sacré, laissez empêcher un crime... vous me tuerez après, mais laissez-moi sortir...
MAURICE
Vous ne sortirez pas... Vous tuer, dites-vous? Eh! vous ai-je tuée, madame, lorsqu’il y a dix-sept ans, j’ai vu en un instant s’écrouler mon bonheur t
ELISE
Il y a dix-sept ans!... f
MAURICE
Oui, dix-sept ans, madame. Vous soufrez? jo le conçois... Et moi, n’ai-jc pas souffert?... Je vas vous dire, madame, ce que j’ai enduré, nous pèserons nos souffrances, et nous verrons alors qui de nous deux en reJoit à l'uutrc. Si depuis que vous avez brisé mon existence, je vous ai causé une larme, un chagrin, vous serez libre, madame, et je n'aurai rien ù dire; mais si, au contraire, malgré la rage qui mo dévorait, je vous ai fait la vie la plus calme, la plus sereine, si enfin, vous n’avez pas un reproche a m’adresser, vous resterez ici, je vous le déclare.
ELISE
Par grâce, monsieur... mon fils...
MAURICE
Asseyez-vou3, madame, je veux que vous m’écouliez, (fl s'assied.) Depuis quatre ans j’étais votre époux : deux onfanls étaient venus embellir notre union, et nous étions bien heureux. Dans cette félicité, une seule chose m’élonnnait : vous mo paraissiez sérieuse, préoccupée, toujours. Les plaisirs des jeunes femmes de votre âge semblaient vous être indifférents; votre mère, maigre sa vieillesse, était plus frivole que vous. J'avais beau m'efforcer de vous faire aimer le monde, les spectacles... Ma place, mo disiez voua, est auprès de mes enfants. Malgré
moi, celle tristesse m’inquiéta : je m’accusais presque d’en élro la pause, et j’eusse donné tout au monde pour la voir cesser. Une uyit... nuit horrible!... c’était celle du vingt-huit janvier. elise, portant ion r/aoucAoir à ses yeux.
Du vingt-huit janvier I...
Vous la passiez près du lit de mort de votre mère, et jo vous avais remplacée au chevet de vos enfants. Soudain, des gémissements, des sanglots parviennent jusqu’à moi, et pensant que Dieu venait de retirer à lui la mourante, j’accours pour essuyer vos larmes... mais près do la porte, je reconnus mon erreur: votre mère vivait encore I... elle parlait I... m
ELISE
Dieu I...
MAURICE
Pardonne-moi, ma fille, vous disait-elle, pardonne-moi de n’avoir pas veillé comme j'aurais dû le faire sur la jeunesse; pardonne-moi do n’avoir pas deviné à temps ton amour pour Georges. Dieu to donne l'exemple du pardon, car, tu lo vois. Dieu lui-même nous a pardonne, en permettant que ton mari aimât Paul comme si Paul eut été son fila.
ELISE
Ohl...
MAURICE
Voilà ce que disait votre mère en expirant! Voilà coque j’appris dans la nuit du vingt-huit janviers.. Ainsi, cet enfant, co petit Paul, que j’aimais tant, dont j'étais si heureux, si fier!... il mo volait ma tendresse, mon amour... il n’y avait pas droit ! Et co jour si impatiemment, si ardemment attendu que, dans ma naïveté, je remerciais lo ciel d’en avoir hâté le ternie ! co jour ou je me crus pèro après sept mois d’hymen, ce jour où, il m’en souvient, je pleurais de joio quand on me présenta ce petit être ! lout ce bonheur, qui l’avait causé? ces douces larmes, qui les avait fait répandre? La naissance de l’enfant d’un autre I... (Pleurant.) Ah I pourquoi ce secret funeste n’est-il pas resté impénétrable !... nous étions si heureux l...jo vous aimais tant, Elise !... Et un mol a sqjli pour renverser tout l’édifice!... Quel moment !... (Avec rage.) Comprenez-vous le désespoir et la fureur qui durent alors s’emparer de moi? Comprenez-vous, madame, qne si j’avais dû vous tuer, c’etl alors que je l’aurais fait!... et pourtant jo n’ai rien dit, j’ai su feindra do tout ignorer, j’ai su mo taire I
ELISE
Ah I vous fûtes grand et généreux 1... je vous bénis, monsieur, pour tant de bontés I... Merci, monsieur, merci...
MAURICE
Vousme remerciez, malheureuse !... Mais vous croyez donc que c’est pour vous que jo mo suis tu? Non !... Oh ! le ciel m’en est témoin!... fou... furieux, j'allais, malgré votre mère expirée, malgré la douleur de la fille, j'allais mo venger de l’épouse d’une façon terrible, quand accablé, rompu, succombant sous tant de malheur, mon front (lui cherchait un appui, rencontra un berceau... celui de notre fille, de notre petite Mathilde qui, elle au moins, était bien à moi I... Kilo dormait calme, souriante, ignorante des tempêtes qui allaient la frapper... car mo venger ao vous, c’était ravir à mou enfant les soins d'une mère, c’était priver sa jeunesse de cet amour maternel quo nul autre amour no saurait jamais remplacer. Mo venger de vous, c'était frapper sur elle : voilà pourquoi je ne me suis pas vengé. Le lendemain, je partis pour un long voyage ou je puisai le calme nécessaire au retour. Vous comprenez, maintenant, pourquoi*depuis dixsept ans j’ai tenu éloigné de moi voire fils , ce malheureux jeune homme si bon, si orave, si digne d'être aimé, je l’uvoue, mais dont la vue est pour moi un supplice I... Mille fois je me suis senti sur le point d’éclater... mais je pensais à ma bile, à son repos détruit, à son avenir brisé... et alors j’étais fort pour souffrir, et jo gardais 1e silence. Lo monde nous croyait heureux : u’était-co pas là lout ce qu'il fallait pour le bonheur de Mathilde? Quelque chose encore me soutenait, c'était l'espoir qu’un jour viendrait mo livrer le nom de votre complice, et m'offrir alors quelque grande vengeance égale à ma haino, égale à ma patience, et j’attendais. Co jour est venu, grâce à Dieu, et plus beau que je ne lo révais. Aies ennemis sont aux prises pour me délivrer d’eux les uns par les autres : j’ai le dénouement que j’espérais, et je vous permettrais do me le dérobor? Non, non, madame, oh I non... ne l'espérez pas!.,.
ÉLISE
Non, monsieur, vous ne vous vengerez pas ainsi-,, c’est impossible!... songez-y donc. Ce serait infâme I Vous refusez de me tuer, dites-vous? mais vous no voyez donc pas que vous me tuez en détail?... ahl laissez-moi partir... Mais je m’en souviens, vous l’avez dit tout-a-l heure... nous pèserons no
LUÜiNNLLK DE IA MAISON,
souffrances... Eh bien! moi aussi, monsieur, j’ai été bien malheureuse... jo n’ai pas attendu jusqu’aujourd'hui pour cela, allez... Bien coupable, oui... mais bien malheureuse I... oh f vou3 pardonneriez, si vous saviez... car je n'étais pas une âme perverse... oh I non... si vous saviez... c’était un ami do mon frère... il avait tant l’air do m’aimer... et les promesses qu’il me faisait... oh I jo vous le jure, monsieur, un auge l’aurait cru... un ange aurait succombé...
MAU RICK
Malheureuse femmo I..., est-ce cette faute que jo vous reproche!... mais pourquoi m'avoir trompé!... Il vous fallait un nom pour endosser toute cette honte, et c’est Jo mien que vous avez choisi !...
ÉLISE
Tout vous avouer?... je lo voulais... Jo mo disais : il me refusera son nom... mais je mériterai du moins son estime... sa pitié... Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce que c’est que de voir pleurer sa more... Ma mère... ma mère... pourquoi m’avoir forcée par vos prières, par vos larmes, à genoux, vous, ma mère, à genoux devant moi !... à tromper cet homme si bon, 6i noble dans sa confiance!... Mais voila que jo pleure!.., co qu’il faut, ce n’est nas cela : c’est de vous montrer comme j ai été malheureuse !... Je ne vous dirai pas comment se sont passées les premières années de mon mariage, ni tous les chagrins dont jo me sentais abreuvée. Vous les aviez devinés’.., ello est si lourde et si pénible, la tàcbo de porter haut la tête au milieu du monde, quand la conscienco est là qui vous cne sans cesse de la baisser'... Je voulais mourir... oh I je vous le jure!... La naissance de Mathilde me rattacha a la vie, à mes devoirs do more , à mes devoirs d’épouse... car jo pensais pouvoir racheter ma faute par toute une vie de dévouement, d'abnégation... Mais co voyage, co tetour... quand je vous vis devenir sombre, sévore, vous éloigner de moi, que penser? J’ai bien fait mes efforts pour vous ramener ; hélas I bientôt je compris qu’il y fallait renoncer. C’était à moi de mo résigner; et résignée , j’ai vécu pendant seize mortelles années... Eh bien! monsieur, comptons : vous voyez que j’ai bien été aussi malheureuse nue vous I ma faute est payée par ma vie, n'est-co pas? et s’il y a oncoro un châtiment à infliger, ce no sera pas sur monfilsqu’il tombera, caril est innocent, je vais le sauver!...
Maurice, la retenant.
Madame, lorsqu’il y a dix-sept ans j’ai respecté votre réputation. c’est que je me disais : Qui donc voudrait choisir sa femme dans une maison dont l’honneur no serait pas resté pur?... Jo pensais à Mathildo alors ; l’oubliez-vous donc aujourd'hui ?
ÉLISE
Mais mon fils, monsieur I...
MAURICE
Mais notre fille, madame I
ELISE
Notre fille!... Mathilde !... vous l’aimez, elle, n'est-ce pa 9 !... Eh bien, en m’empêchant de partir, vous lui déchirez le cœur !... car son frère, c'est ce qu elle aime le plus au monde !...
Maurice, a part.
C’est vrai I
BLifE, en sanglottant.
Et puis, savez-vous que c’est infâme, co quo vous faites làî... vous placez une mère entre ses deux enfants, entre l'honneur do l’un et la vio de l’autre!... ah! c’est abominable!... En co moment, deux hommes luttent pour s'arracher la vie... ce combat, vous le savez est un forfait excccruble... vous pouvez l'empêcher : et vous en attendez l’issue... mais ce forfait, qui donc le commet?... c’est vous, car vous seul savez que c en est un !... (BUe tombe épuisée.) Dieu vous pardonne, monsieur!
Maurice, A port, s'attendrissant en la regardant.
Elle a raison!... Pauvre femmo !... mourante d’angoisses, brisée, déchirée par uno double torture... jo l'ai vue terrassée à mes pieds... elle demandait grâce et je ne l'ai pas relevée... je suis resté implacable parce qu’il me fallait une vengeance!... Mais ce n’est plus de la vengeance, cela, c’est de la barbarie... Je no suis plus un Jugo, ie deviens un bourreau... ah! loin do moi ce rôle odieux f (A Élise. ) Elise!... rassurez-vous... ce duel n'aura pas lieu... jo vous le iuie... et vous savez que jo ne trompe pas, moi I... ( Il sort. )
Zto rideau tombe.