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pratiquement que tel homme possède telle vertu et que nous nous comportions à son égard conformément à notre jugement.
Dans ce jugement, nous devons nous efforcer de juger selon la vérité : et si nous avons des doutes sur les motifs qui font agir le prochain, ce qui peut nous arriver bien souvent puisque nous ne connaissons que le dehors de l’action, nous devons interpréter ces doutes de la facon la plus favorable au prochain, et sauvegarder les droits de la charité plutôt que ceux de la vérité 1.
Le jugement spéculatif et le jugement pratique sont d’un ordre différent et n’ont pas la même mesure. Le jugement spéculatif est du ressort de la seule intelligence, tandis que le jugement pratique dépend aussi de la volonté. Lorsque nous n’avons pas de raisons suffisantes de juger un homme bon ou mauvais, la volonté intervient et fait pencher la balance de l’un ou l’autre côté. Bien réglée, la volonté doit, dans le doute, nous faire juger conformément à la charité, qui n’admet le mal que lorsqu'il est démontré. « Nemo praesumitur malus, donec probetur. »
L'homme se composant d’un corps et d’une âme substantiellement unis, il n’y a pas en lui de mouvement intellectuel qui n'ait son retentissement sur la partie sensible, il n’y a pas d’acte de l’intelligence ou de la volonté qui ne repose sur une manifestation sensible ou comme point de départ ou comme point d'arrivée. L’honneur doit donc également reposer sur une base sensible. Or quelle est, dans le système de saint Thomas, la base sensible ou affective de l'honneur ?
Que l'honneur repose sur un fondement sensible, cela ressort de ce que l’on rencontre, même chez les animaux sans raison, certaines manifestations rudimentaires de l’honneur. « [1 faut reconnaître que les animaux qui vivent dans la société de l’homme, le chien, le cheval, peuvent être rendus susceptibles d’un certain sentiment d’ambition. Mais il faut ajouter que les animaux ne connaissent que
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l'honneur passif, non pas l'honneur actif : ils n’honorent ni l’homme, ni leurs semblables 1. »
On constate aussi chez les enfants qui n’ont pas encore atteint l’âge de raison, un certain désir, parfois très vif, de dépasser leurs compagnons dans leurs jeux, dans leurs vêtements, dans leurs petites études. C’est là certainement un honneur mal réglé, un honneur qui n’est pas encore soumis au contrôle de la raison, mais cela suffit à confirmer ce que nous avons avancé que l'honneur reposé, comme sur son premier fondement, sur quelque chose de sensible.
Avant de préciser davantage il ne sera pas inutile de rappeler la division que saint Thomas établit dans l'appétit sensible ; il y distingue deux puissances : la puissance concupiscible et la puissance irascible.
L’appétit sensible ressemble à l’appétit naturel, car l’un et l’autre tendent à obtenir ce qui convient au sujet. Or l'appétit naturel a deux tendances selon la double opération du sujet dans lequel il se trouve. Tout être tend d’abord à acquérir ce qui sert à conserver sa nature, et ensuite à éviter et à détruire ce qui pourrait la corrompre. L’appétit naturel tend d’abord à procurer ce qui convient à la nature du sujet, et à surmonter ce qui lui est contraire : dans le premier cas il se comporte d’une façon passive et réceptive, dans le second cas, d’une façon active. Les mêmes puissances se retrouvent dans l’appétit sensible : la puissance concupiscible, dont l’objet est de tendre vers ce qui est agréable aux sens ; la puissance irascible, toute active, qui surmonte les obstacles s’opposant à la poursuite des biens délectables et emporte son objet de haute lutte ?.
1 Es ist zu erkennen, da Tiere, die gesellig dem Menschen nahe
stehen, der Hund, das Pferd zu Ehrgeiz erzogen werden kônnen.
Aber die Tiere verstehen allenfalls die passive Ehrung, nicht die aktive, sie ehren ihrerseits weder jemals den Menschen, noch ihresgleichen. KATTENBUSCH. Ehren und Ehre, p. 9.
2 Appetitus sensitivus quamdam convenientiam habet cum appetitu naturali, inquantum uterque tendit in rem convenientem appetenti. Invenitur autem appetitus naturalis ad duo tendere secundum duplicem operationem rei naturalis. Una quarum est per
Le bien, objet de l’appétit irascible, est conforme à notre nature d’êtres raisonnables, mais il est opposé à notre nature d'êtres sensibles, qu’il blesse et qu’il meurtrit. La raison se porte vers ce bien, la sensibilité s’en détowine : il est une force à la fois attractive et répulsive. Le bien irascible est moins égoiste que le bien concupiscible et il est plus conforme à la raison. C’est peut-être une des raisons qui ont fait considérer comme une réparation de l’honneur le duel, qui est un mouvement de l'appétit irascible vers un bien difficile à atteindre.
Or l'honneur reposant sur une vertu portée à un haut degré suppose, chez celui qui en est digne, bien des combats et des victoires. Il doit faire plier ses passions devant la raison, il doit se détourner de ce qui plaît aux sens pour se porter vers la peine et la douleur, ce qui est précisément l’objet de la puissance irascible. La puissance concupiscible ne suffit pas, en effet, dans les cas qui supposent une résistance et surtout une attaque violente. L’honneur sera donc fondé sur l’irascible.
Il suffit, pour s’en convaincre, de parcourir brièvement les obligations des différents états. Le soldat doit être prêt à tout instant à s’exposer aux coups de l’ennemi et à sacri-
quam res naturalis nititur acquirere id quod est conservativum suae naturae. Alia est per quam res naturalis sua contraria destruit per qualitatem activam; et hoc quidem necessarium est corruptibili ; quia nisi haberet virtutem qua suum contrarium vinceret, ab eo corrumperetur. Sic ergo appetitus naturalis ad duo tendit; scilicet ad consequendum id quod est congruum et amicum naturae, et ad habendam quandam victoriam super illud quod est ei adversum : et primum est quasi per modum receptionis, secundum vero est per modum actionis,; unde ad diversa principio reducuntur. Recipere enim et agere non sunt ab eodem principio. Ita in appetitu sensibili ista duo inveniuntur : nam animal per appetitivam potentiam appetit id quod est congruum et amicum sibi, et hoc per vim concupiscibilem, cujus proprium objectum est delectabile secundum sensum ; appetit etiam habere dominium et victoriam super ea quae sunt sibi contraria ; et hoc per vim irascibilem ; unde dicitur quod ejus objectum est aliquid arduum. Quaest. disp. De Verit., q. 25. a. 2. Cf. etiam ICONS Che é |
fier sa vie si la défense de la patrie le demande. Le médecin est tenu de se rendre à toutes les heures du jour et de la nuit auprès des malades atteints de maladies contagieuses, au risque de prendre les germes de l'infection. Le travailleur intellectuel, pour être à la hauteur de sa tâche, doit s'imposer une application et une tension d’esprit souvent très pénibles. L'ouvrier et le travailleur de la terre doivent aussi s’exposer à beaucoup de souffrances et de privations pour s'acquitter consciencieusement de leur devoir. Tout homme enfin, par cela seulement qu'il est homme, doit, pour vivre d’une manière honorable, triompher des mauvais instincts de la nature, ce qui suppose chez tous de pénibles combats, et chez quelques-uns une lutte de presque tous les instants.
Dans l’état de nature déchue toute vertu suppose un effort,.et la vertu excellente suppose un effort continu, une victoire constante sur soi-même, une soumission presque absolue de la partie inférieure de nous-mêmes à la partie supérieure. Tandis que la sensualité nous porte à ne rechercher que ce qui flatte les sens, la vertu nous oblige à nous porter à des actes qui contrarient vivement la nature corrompue ; la vertu exige de nous des privations répétées, la résistance aux inclinations mauvaises, elle veut que nous attaquions de front les difficultés, tout autant de choses qui sont le fait de la puissance irascible.
On peut préciser davantage : la puissance irascible embrasse les passions suivantes : l'espérance et le désespoir, la crainte et l’audace, et la colère 1.
L'objet de l’espérance est un bien à venir, qu'il est difficile mais possible d'atteindre.
En disant que l’objet de l’espérance est un bien, on la distingue de la crainte, dont l’objet est un mal à éviter. L'’espérance se rapporte au bien à venir, en quoi elle se distingue de la joie qui se rapporte au bien présent : on n'espère pas un bien qu’on possède, on en jouit et l’on s’en réjouit. L'objet de l'espérance n’est pas un bien futur quelconque,