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donné ses preuves ? Quelque fondé que paraisse ce raisonnement, on peut dire pourtant que l'honneur de naissance n’est pas une chimère. Sans compter que cet enfant qui vient de naître, en vertu de la position de ses parents, est appelé à exercer un jour l'autorité, et comme tel mérite déjà un certain honneur ; l’honneur de naissance est fondé, en outre, sur cette supposition bien légitime que celui qui naît de parents honorables saura lui-même se rendre honorable ; la vertu de ses parents est regardée comme une garantie de sa vertu future, et comme devant lui permettre d'atteindre luimême beaucoup plus facilement à l'excellence et à la dignité qui donnent droit à l’honneur. L’honneur de naissance est une reconnaissance anticipée du droit d’un individu à l’honneur, fondée sur le principe qu’exprime un vieux proverbe : Bon sang ne peut mentir 1! Comme on permet à un fils de tirer les intérêts d’un capital amassé par ses parents, on admet aussi qu’il puisse vivre sur le capital d'honneur que lui ont transmis ses pères avec cette différence, pourtant, que le fils reste le maître du capital en argent qu’il en use ou qu’il en abuse, tandis qu'il ne peut jouir de l’honneur de ses ancêtres que jusqu’au jour où il est devenu lui-même capable d’en acquérir. Si alors il se montre le digne descendant de ses aïeux, il pourra continuer à porter les titres de noblesse dont il a hérité, sinon il les perdra, ou du moins 1l devrait les perdre, car l'honneur est une affaire personnelle qui ne peut se transmettre comme une somme d'argent. L'usage contraire qui permet à une famille ou à un individu de porter indéfiniment des titres honorifiques, alors même qu'ils sont déchus depuis longtemps de la hauteur morale où s'étaient élevés leurs pères, paraît être une des raisons principales
1 Eine Geburtslehre ist kein Unding. Sie ist eine Anticipation der Anerkennung der persônlichen Berechtigung des Individuums auf dem Grunde der wohlberechtigten Voraussetzung seiner sittlichen Würde oder Ehrenhaftigkeit, sofern ihm natürlich die Erreichung derselben durch die Verhältnisse seiner Geburt auf eigentümliche Weise erleichtert wird. Rorne RicHarD. Theologische Ethik. $ 055, D'ANTOM MONT
du discrédit dans lequel sont tombées ces distinctions honorifiques.
Il peut encore revenir à l'individu quelque honneur en raison du groupe social dont il fait partie. Chaque groupe possède un capital d’honneur provenant de la somme de mérite de ses membres; cet honneur rejaillit sur chaque individu qui compose le groupe, indépendamment de son mérite personnel ; il s'ajoute à l’honneur individuel et peut même exister sans lui. Tel est, par exemple, l'honneur qui revient à chaque membre d’une famille vertueuse, d’une communauté prospère, ou d’une association quelconque dont le but est légitime ; tel est l'honneur du soldat qui appartient à un vaillant corps ; tel l'honneur que mérite le chrétien par le seul fait d’appartenir à l'Eglise.
Tout homme a droit également à un certain honneur par le seul fait qu’il constitue une personnalité civile, à laquelle on ne peut reprocher aucune action contraire aux lois, aucune condamnation juridique 1. Ce mérite négatif constitue l’honneur civil, ou juridique. « Pour le droit celui-là est un honnête homme, qui n’a pas violé les lois. Tandis que la morale demande des qualités positives, le droit se contente de quahtés purement négatives : la morale veut des hommes possédant des mérites, le droit se contente d'hommes sans fautes 2. »
Il est un autre honneur qui s'applique au sujet du dehors : c'est l'honneur qui revient à quelqu'un en vertu d’une fonction qu'il exerce (Amtsehre). Cet honneur ne s'attache pas directement à la personne, mais à la fonction que cette personne revêt. Le seul fait de posséder une charge officielle peut témoigner du mérite d’une personne, en soi il ne l’aug-
1 Im juristischen Sinne versteht man unter bürgerlicher Ehre gewôhnlich die Ehre, welche jedem zukommt, dem man nichts Gesetzwidriges zum Vorwurfe machen kann. HERB1IG, Wôrterbuch der Sitienlehre. Art. Ehre.
? .…Als rechtlicher Mann für das Recht schon derjenige gilt, der eben den Rechtsgesetzen nicht zuwidergehandelt hat. Während die Moral Positives verlangt, heischt das Recht prinzipiell Negatives. Die Moral will brave, das Rechtsgesetz schuldlose Menschen. EcKx- STEIN, Die Ehre in Philosophie und Recht, p. 61.
mente pas : tout homme qui remplit fidèlement ses devoirs de citoyen a droit à l’honneur tout comme le fonctionnaire. Celui-ci a pourtant un droit particulier à l'honneur en vertu du mérite que suppose la fonction qu'il exerce, car dans un Etat bien organisé on ne confie les charges officielles qu’à des sujets bien méritants. L’honneur, dans ce cas, s'attache à la fonction que l'individu exerce, et en dernier lieu à l'Etat. La dignité de l'Etat se communique à la fonction, qui le représente en quelque sorte, et l'honneur qui revient à la personne revêtue de cette fonction n’est qu’un reflet de l’honneur de l'Etat 1.
Dans cette subdivision on peut faire rentrer l’honneur dû aux parents, qui prend le nom spécial de piété filiale. Les parents peuvent mériter de l’honneur à cause de leurs vertus personnelles, mais, indépendamment de cela, ils y ont droit parce qu'ils tiennent la place de Dieu. Et cet honneur ne peut jamais leur être refusé, quels que soient d’ailleurs leurs défauts et même leurs fautes, et Dieu s’est chargé parfois de punir lui-même dès cette vie les enfants qui manquèrent à ce devoir ?.
A côté de toutes ces formes de l’honneur plutôt extérieures, il y a l’honneur qui se base sur des qualités positives et personnelles : c’est là l'honneur véritable fondé sur l'excellence du sujet auquel il s'adresse.
En premier lieu, nous avons l’honneur individuel qui est dû à chacun en vertu de ses mérites personnels et de ses vertus privées. C’est proprement l'honneur acquis, s’opposant à l’honneur inné qui revient à chaque homme : honneur humain qui lui est dû à titre de créature raisonnable, honneur
1 Es ist nicht ein Vorzug Inhaber eines Staatsamtes zu sein : jeder, der seinen Beruf voill und ganz erfüllt, hat auf dieselbe Ehre Anspruch, wie der pflichtbewufite Beamte; die Ehre heïftet sich hier an das Amt, das die Person vertritt, und schlieflich an den Staat.… Die Würde des Staates teilt sich dem Amte mit, welches ihn vertritt und die Amtsehre, die die Person als Trägerin dieses Amtes umstrahlt, ist nur der Abglanz der Ehre des Staates. ECKSTEIN, OPNCT p.59:
2LGenr 0: 25:
civil à titre de membre d’un Etat régulièrement constitué, honneur chrétien dû à tout homme qui fait partie de l'Eglise du Christ. L'honneur, au contraire, dont nous parlons maintenant « est à chacun l'ouvrage de ses propres mains, ce n’est pas un bien inné, mais un bien acquis. Chacun tisse luimême ce vêtement d'honneur pour son propre corps ou mieux pour sa propre âme. Il n’y a pas de mesure constante pour cet honneur, il n’y a pas même de moyenne mesure : sa grandeur se mesure absolument sur les mérites individuels. Les seules actions humaines forment les fils de ce tissu, et non pas les dons naturels de l’homme 1 ». Sans doute le génie peut exciter l’admiration et la beauté la sympathie, mais ces qualités ne peuvent produire l'honneur au sens strict du mot, car la présence ou l’absence de ces qualités ne dépendent aucunement du sujet ?.
Mais si le génie, par lui-même, ne mérite pas d'honneur, on ne peut en dire autant des sciences et des capacités acquises qui constituent des vertus au sens aristotélicien du mot en tant qu'elles disposent l’homme, déjà constitué dans sa nature, à agir avec plus de facilité et de perfection, d’une manière conforme à cette nature. Dans ce sens, les vertus intellectuelles peuvent devenir aussi un titre d'honneur, car elles facilitent à l’homme la recherche de la vérité qui lui est aussi naturelle que la recherche du bien. En un mot, tout ce qui développe l’une des facultés quelconque de l’homme d'une façon conforme à sa nature, tout ce qui lui rend plus facile le passage de la puissance à l’acte, en quoi consiste la perfection de toute nature créée, tout cela peut être embrassé sous le nom de vertu au sens large du mot,
? Im übrigen ist die Ehre eines jeden seiner Hände eigenstes Werk, kein angeborenes, sondern ein wohl erworbenes Gut. Dieses Ehrgewand webt sich jeder für den eigenen Leib, richtiger die eigene Seele. Von dieser Ehre gibt es kein konstantes, nicht einmal ein Durchschnittmal : ihre GrôBe bestimmt sich durchaus individuell. Die Fäden ïhres Gewebes bilden menschliche Handlungen und nur sie, nicht etwa auch natürliche Gaben des Menschen. K. BINDING. Die Ehre und ihre Verletzbarkeit, p. 16 17.
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tout cela par conséquent peut devenir cause formelle de l'honneur.
Les vertus intellectuelles sont surtout honorables pour autant qu'elles ont été acquises ou développées par le travail, car comme telles elles rentrent dans le domaine moral, qui est le domaine propre de l'honneur. Il faut cependant que l’homme, dans son travail, ait été guidé non point par la vaine gloire, par un désir de nuire ou pour tout autre motif illégitime, mais par un motif raisonnable, comme serait l'amour de la vérité ou le désir de se rendre utile à ses semblables.
En second lieu, il faut placer l’honneur professionnel ou l'honneur d'état. Dans chaque profession, outre les vertus communément requises, 1l en est une dont on fait plus grand cas et qui est exigée avec plus de rigueur : la possession de cette vertu constitue l'honneur professionnel. L’honneur professionnel du soldat repose sur le courage et l’intrépidité, celui du magistrat sur l'intégrité, celui de l’homme d’affaires sur la bonne foi, celui de l’homme d’Etat sur le zèle pour les intérêts de l'Etat, etc. En d’autres termes, l'honneur d'état consiste pour chacun dans le fidèle accomplissement des devoirs inhérents à son état 1.
L'honneur social est celui qui revient au citoyen qui s'acquitte avec zèle de ses devoirs envers la société. L’individu reçoit beaucoup de la société ; 1l doit, en retour, se soumettre aux lois portées pour le bien général, et contribuer, dans la mesure du possible, à la bonne marche de la société. L’honneur pourtant ne doit pas se mesurer strictement sur les actions de chaque individu, ni surtout sur le succès qu'il peut obtenir, mais bien plutôt sur la volonté qui est le principe de ses actions et la seule source du mérite ?.
! Die Zugehôrigkeit zu einem Berufsstande kann aufer den allgemeinen auch besondere Pflichten auflegen. Die wahre Standesehre besteht dann in der Erfüllung dieser neben allen anderen, nicht aber auf deren Kosten. BINDING, 0. cit., P. 10.
2 Unsere Rechtsordnung… mift die Handlungen nicht allein, nicht einmal an erster Stelle nach ihrem äuferen Erfolge, sondern vor allem nach dem Willen, dem sie entsprungen sind. BINDING,
ODACII D AIO:
L'individu peut se comporter de deux façons envers la communauté : ou bien il se borne à remplir les devoirs que la communauté a le droit de lui imposer, et dont elle peut attendre de lui l’accomplissement ; ou bien dépassant la mesure du droit strict, il peut, de son propre gré, satisfaire à des obligations qu'il s'impose lui-même, et dépasser ainsi les exigences et même les espérances de la communauté 1. Toutes choses égales d’ailleurs, l’honneur dû à chacun se mesure sur son utilité plus ou moins grande pour la communauté.
Les peuples anciens, tant grecs que romains, ne connaissaient guère d’autre honneur que cet honneur social. Pour eux, tout homme était avant tout un citoyen ; on n’appréciait que les vertus directement utiles à la société, et pour les autres, on ne leur reconnaissait aucune valeur : l'Etat était la fin suprême, les individus n'étaient que des moyens dont l'Etat pouvait user comme bon lui semblait. L'idée de la personnalité humaine, de la dignité humaine et de l’honneur humain, était restée presque complètement étrangère à ces peuples très civiliisés d’ailleurs, et si cette idée commençait à se faire jour dans le cerveau de quelques hommes éclairés, tels que Mécène, Tacite, Sénèque et Pline, ils n’arrivèrent pourtant pas encore à en tirer les conclusions pratiques qui en découlaient. On toléra longtemps des usages qui allaient contre l’idée de la personnalité et de la dignité humaines : tel, par exemple, l’usage reçu à Sparte de donner la mort aux enfants difformes, dont l'Etat n’espérait pas pouvoir tirer quelque utilité, tel la pratique des combats de gladiateurs et de l’esclavage, qui se maintint pendant des siècles sans qu'aucune voix eût protesté contre des abus qui choquent si rudement notre mentalité. Le Christianisme
1 Jene Leistungen des einzelnen an die Gesamtheit aber scheiden sich in zwei gro$e Massen. Entweder der Einzelne erfüllt nur, was die Gesamtheit von ihm zu fordern hat, was sie ihm an rechtlichen und sittlichen Pflichten auflegt. Oder der Einzelne fôrdert die Gemeinschaïft über das Ma8 ïhres Anspruches, vielleicht auch über das ihrer Erwartung. BINDING. Die Ehre und ihre Verletzbarkeït, p. 18.
DIVISIONS DE L'HONNEUR 6t
devait venir, qui introduirait l’idée de la dignité humaine, et ferait passer dans les mœurs les idées que quelques philosophes avaient émises dans leurs écrits, mais qu’ils n'avaient pas même essayé de lancer parmi leurs contemporains 1.
On pourrait se demander quelle est la cause de ce singulier phénomène. Les Grecs et les Romains n'étaient pas des peuples barbares, ils jouissaient, au contraire, d’une civilisation très avancée. D'où vient-il donc qu’ils méconnurent à ce point les droits individuels de chaque citoyen ?
Voici comment s'explique cette mentalité qui n’est pas sans étonner au premier abord.
« Le fondement n’en est pas dans le mépris de l'individu, ce qui contredirait tout à fait la manière de voir des Grecs ; le manque d’estime pour l’individu n’est qu’une conséquence du cas exagéré que l’on faisait de l'Etat. Quand les hommes passent d’un état d’anarchie et de licence à une organisation sociale stable et réglée, ils sentent vivement l’action bienfaisante de l'Etat ; aussi longtemps que ce sentiment demeure vivant dans un peuple, aussi longtemps qu'il est entretenu par la considération d’autres hommes qui ne vivent pas dans un Etat régulièrement organisé, le peuple est porté à tout consacrer à l'Etat, à tout lui sacrifier, à oublier même
1 In Rom war das Recht der menschlichen Persônlichkeit noch nicht zum Durchbruch gekommen..… Die Vorstellung von Menschenehre und Menschenwürde keimte wohl in den gebildeten, aber selbst von einem Mäcenas, einem Tacitus, einem Seneca einem Plinius wird uns nicht berichtet, daf sie die Sklaverei fur verwerflich hielten. RerawiscH. Über den Wert der Ehrenstrafen., p. 8. 9. — Merkwürdig aber ist es, da$ den Griechen bei und trotz ihrer subjektivistischen Richtung doch die Idee der Persônlichkeit fast vollkommen fremd geblieben ist. Die Griechen haben den Menschenwert nie erkannt — Angehôrige anderer Staaten waren eo ipso Feinde. Erst das Christentum hat die Persônlichkeit in ihrer innersten Wurzel richtig erkannt. Das Altertum war für diesen Begriff blind, für seine Forderungen taub. Der Staat war oberster Zweck, der Einzelne blof Mittel und diese Verkennung des richtigen Grades einer Wertung des Menschen von Staatswegen brachte es mit sich, daf man Tugenden, die den Staat nicht berührten, nicht zu würdigen vermochte. EcKSTEIN. Die Ehre ir Philosophie und Recht, p. 53-54.
que le développement de l'individu est la fin de l'Etat, à faire, en un mot, de l'Etat la fin au lieu d’en faire le moyen. Ainsi, ce n’est que par suite de la place exagérée faite à l'Etat que les droits de l'individu se trouvaient lésés. La législation de Solon respectait la nature humaine. L'existence de la personnalité n’était pas complètement méconnue ; mais la complète absorption de l’homme dans l'Etat avait pour conséquence la subordination du premier au dernier 1, »
Nous avons dit un mot, dans le précédent chapitre, de l'honneur dû aux groupes d'hommes, basés soit sur la nature, soit sur une convention. Ce point demande à être traité avec un peu plus de détail. S
Le premier groupe humain naturel, c'est l’humanité. L'humanité dans son ensemble comporte bien des vices et bien des tares, bien des défaillances et bien des crimes. Mais à côté de ces pages sombres de l’histoire de l'humanité, il en est d’autres, et en grand nombre, qui sont de nature à lui mériter le témoignage de notre admiration et de notre estime. Dans le bouleversement profond que la nature humaine a subi dès le commencement, elle a conservé un
! Die Frage nach dem Grunde dieser seltsamen Erscheinung (le sacrifice de l’individu à l'Etat) wird sonderbarerweise selten aufgeworfen. Es scheint uns im Folgenden zu liegen : Nicht eine Geringschätzung des einzelnen Menschen ist die primäre Erscheinung : widerspräche doch das ganz dem griechischen Denken und Wesen. — Die Geringwertung des Einzelnen ist nur die Kehrseite, der Niederschlag der Überschätzung des Staates. Wenn Menschen aus einem schranken- und gesetzlosen Zustande in staatlich geordnete Verhältnisse eintreten wenn ein Menschenhaufe zum Volk wird, dann fühlt er so recht die heiligbringende Wirkung des Staatswesens, und so lange dieses Gefühl rezent bleibt, so lange es genährnt wird durch Betrachtung anderer, in keinem gesunden Staate lebender Menschen, so lange wird das Volk genceiet sein, alles dem Staate zu widmen, zu opiern, geneigt sein, zu vergessen, da die Lebensforderung der Individuen den letzten Endzweck bildet, und nur insofern als der Staat überschätzt wurde, ward der Einzelne unterschätzt. Solons Gesetzgebung hatte Achtung vor der menschlichen Natur. Es fehlte nicht jegliche Anerkennung der Persônlichkeit ; nur das vôllige Aufgehen des Menschen im Staate hatte eine Unterordnung derselben zur Folge. ECKSTEIN. Die Ehre in Philosophie und Recht, p. 54.
côté de grandeur et de noblesse que l’on ne saurait méconnaître sans injustice. « Quoiqu’elle eût été presque toute ruinée de fond en comble, il a plu néanmoins à Dieu que l’on vit, même parmi ses ruines, quelues marques de la grandeur de sa première institution ; comme dans ces grands édifices que l'effort d’une main ennemie ou le poids des années ont portés par terre ; quoique tout y soit désolé, les ruines et les masures respirent quelque chose de grand : vous y remarquez néanmoins je ne sais quoi qui vous fait comprendre la beauté du plan, et la hardiesse de l’architecture 1 »
Quand donc nous serions tentés de refuser notre honneur à l'humanité à cause des nombreuses misères de ceux qui la composent, nous devons tourner nos yeux vers les pures gloires qui l’honorent et vers les vertus qui commandent notre admiration. « Les grandes âmes qui ont existé et qui existent encore suffisent pour démentir quiconque a des idées basses de la nature de l’homme... Les annales des nations et les autres monuments qui nous restent ne nous rappellent que le petit nombre des âmes sublimes qui parurent sur la terre. Ils existent encore par milliers ceux qui, sans jouir d’aucune célébrité, honorent, par les productions de leur esprit et leurs actions vertueuses, la nature humaine, la fraternité qu'ils ont avec tous les hommes de bien, la fraternité, répétons-le, qu'ils ont avec Dieu lui-même.
« Les pervers et les insensés ne manquent pas, 1l est vrai. Mais ce qu’il convient de faire ressortir, c’est que l’homme peut, par la raison, se faire admirer, qu'il peut ne pas se pervertir, qu'il peut, au contraire, en tout temps, en tout degré d'instruction ou de fortune, se distinguer par de sublimes vertus, et qu’à ces divers égards, il a droit à l'estime de toute créature intelligente ?. »
L'Eglise vient ensuite qui, par son institution divine, par les vertus héroïques de ses membres, par les nombreuses associations charitables auxquelles elle à donné naissance par son zèle pour le progrès des arts et des sciences et d,,
1 BossuET. Œuvres ovratoires, Lebarq, III, p. 766. 2 Srzvio PELrico. Des devoirs de l’homme, chap. vit.
tout ce qui peut contribuer au développement intellectuel, moral et religieux de l’humanité, mérite plus que toute autre société, reconnaissance et honneur. Il serait superflu, pensonsnous, d'apporter des preuves à l’appui de cette assertion ; il suffit, pour se convaincre de la vérité de nos dires, d'ouvrir le premier manuel venu d’histoire ecclésiastique.
A côté, ou plutôt au-dessous de l'Eglise, il y a les nations. Un pays est honoré par ses gloires, par ses grands citoyens, par ses belles institutions, par une sage législation ; en temps de guerre, par ses victoires ; en temps de paix, par les découvertes de la science, par les productions des arts, par toutes les œuvres du progrès moral ou matériel 1.
Dans l'Etat il y a l’honneur dû aux différentes associations, aux différents groupes sociaux, aux différents états. Il n’en est point qui n’ait ses mérites particuliers, car tous concourent, d’une façon ou d’une autre, à la prospérité matérielle, intellectuelle ou morale de la nation. Que s’il se trouvait des sociétés ayant pour but la destruction de la société. et l'établissement de l’anarchie et du désordre, cette société ne mériterait aucun honneur, mais bien plutôt la condamnation et le mépris. Il en est, en effet, des sociétés comme des individus : quand la fin qu’elles poursuivent est mauvaise, elle corrompt les actions, même bonnes en soi, qu'elles posent pour atteindre leur fin.
Reste la première société naturelle, celle qui forme le noyau de toute autre société, la famille. Elle a aussi son honneur particulier. Les vertus des ancêtres, leurs grands faits, leurs actions d'éclat, constituent un patrimoine que l’on se transmet de génération en génération et qui constitue pour la famille qui le possède un titre indéniable à l'honneur.
On voit par cet exposé qu'il y a une communication d'honneur entre l'individu et la société, quelle qu’elle soit, à laquelle ïl appartient. L'individu, par ses qualités et son honneur personnels, contribue à donner de l'éclat et du mérite à la société, et l'honneur de la société rejaillit ensuite
! LauTaRD. L’'Honneur. Rev. hebd., 1911, n° 34, Pp. 508.
sur chacun de ses membres. Il peut néanmoins arriver qu’un individu participe à l’honneur d’une société sans y contribuer en aucune façon.
Quant au degré d'honneur à rendre à chaque société, il dépend de la perfection qu’elle possède : cette perfection est déterminée d’abord par la fin qu’elle poursuit, par les moyens qu’elle emploie pour y tendre, et aussi par les mérites des membres qui la composent.
L'Eglise se place incontestablement en première ligne, tant par sa fin que par ses moyens. Sa fin est de conduire l’homme à Dieu, et c’est la fin dernière et la plus parfaite qu'une société puisse se proposer. Pour y arriver elle offre à ses membres des moyens qui sont les Sacrements, moyens d'institution divine, et qui produisent des effets tout divins. Enfin l'Eglise se recommande encore par l’excellence de son fondateur, qui est Dieu lui-même, et par la sainteté d’un grand nombre de ses membres.
Les autres sociétés se rangent d’après l’excellence de leur fin : en premier lieu se placent celles qui poursuivent un but religieux et qui tendent plus directement à conduire l’homme à sa fin dernière, puis celles qui visent le développement intellectuel et moral des individus, et en dernier lieu celles dont le but est le bien-être matériel et la prospérité financière des Etats ou des individus. Dans le même ordre de choses, la société qui poursuit une fin plus générale l’emporte sur celle dont la fin est plus restreinte, une société qui tend au bien de quelques individus est subordonnée à celle qui tend à procurer le même bien à tout un peuple.
Reste à considérer l'honneur dû aux choses matérielles. Nous le savons, les êtres sans raison étant incapables de vertu, sont, par le fait même, incapables d'honneur. On peut cependant leur rendre légitimement certaines marques d'honneur, à condition que cet honneur ne s'arrête pas à 1e créature matérielle, mais qu'il soit rapporté à une créature raisonnable ou intelligente.
Notre esprit peut se porter vers une image de deux façons : ou bien il considère cette image en soi, ou bien il la considère
comme la représentation d’un autre être. Dans le premier cas,
le mouvement qui porte notre esprit vers l’image diffère de celui qui le porte vers la chose représentée; dans le second cas, les deux mouvements se confondent. Un exemple concrétisera cette pensée.
Un tableau représente une personne pour laquelle nous éprouvons de l'affection. Autre ‘est le mouvement qui nous porte à considérer le tableau comme tableau, et autre le mouvement qui nous porte à considérer la personne r:pré sentée. Nous pouvons éprouver de l’admiration pour le tableau, s’il est beau, et de l’aversion, s’il est laid, mais nous serons portés par un mouvement d'affection vers le sujet représenté. Mais si nous considérons le tableau, abstraction faite de sa valeur, uniquement en tant qu'il représente telle ou telle personne, nous n’éprouverons plus qu’un mouvement, soit d’admiration et d’affection, si la personne nous agrée, soit de mépris et d’aversion, si elle nous déplaît.
Ainsi en va-t-il quand nous considérons les images, peintures ou sculptures qui nous représentent Dieu, Jésus- Christ et les Saints. Les images, matériellement considérées, ne méritent ni respect, ni honneur; considérées comme représentations, elles méritent le même degré d’honneur, latrie ou dulie, que la personne qu’elles représentent. Mais cet honneur n’est évidemment que relatif, puisque toujours c’est la personne que nous honorons dans l’image 1. Entendu de cette manière, le culte des images n’a rien qui sente l’idolâtrie et il a toujours été en honneur dans l'Eglise, comme il
1 Duplex est motus animae in imaginem : unus quidem in ipsam imaginem, secundum quod res quaedam est : alio modo in imaginem inquantum est imago alterius : et inter hos duos motus est haec differentia : quia primus motus, quo quis movetur in imaginem, ut est res quaedam, est alius a motu, qui est in rem : secundus autem motus, qui est in imaginem, inquantum est imago, est unius et idem cum illo, qui est in rem; sic ergo dicendum est, quod imagini Christi, inquantum est res quaedam (puta lignum sculptum vel pictum) nulla reverentia exhibetur ; quia reverentia nonnisi rationali naturae debetur : relinquitur ergo, quod exhibeatur ei reverentia solum inquantum est imago ; et sic sequitur, quod eadem reverentia exhibeatur imagini Christi et ipsi Christo. III. q. 25. a. 3.
ressort des décisions des anciens Conciles. Qu'il suffise d® citer le deuxième Concile de Nicée (787) qui est sur ce point on ne peut plus explicite. « Nous définissons en toute certitude et diligence, qu’il faut exposer » aux regards des fidèles, « non seulement la représentation de la croix précieuse qui nous donne la vie, mais aussi les saintes et vénérables images » ; ce qui doit s'entendre « tant de l’image du Seigneur Dieuet notre Sauveur Jésus-Christ, que de celle de notre Dame immaculée la sainte Mère de Dieu, des Anges dignes d’honneur, et de tous les saints et augustes personnages. Plus les fidèles verront fréquemment la représentation figurée de ces personnages, plus ils seront portés, en contemplant leurs images, à se souvenir des prototypes, à désirer les imiter, et à les honorer par un baiser et une inclination respectueuse : ils ne leur rendront pas cependant le culte de latrie, qui est selon la foi, et qui n’est dû qu’à la seule divinité. Il faut donc honorer ces images comme on honore la représentation de la croix précieuse qui nous donne la vie, les Evangiles et les autres monuments sacrés, par des encensements et des lumières, selon la pieuse coutume des anciens. En effet, l'honneur rendu à l’image revient au prototype, et celui qui s'incline devant une image, s’inchine devant la personne qui y est représentée ». Le Concile confirme sa décision par la pratique en usage dans l'Eglise. « Telle est, dit-il, la doctrine des saints Pères et la tradition de l'Eglise catholique... Tous ceux donc qui oseront penser ou enseigner autrement, ou qui, suivant les doctrines criminelles des hérétiques, oseraient rejeter les traditions de l'Eglise et imaginer quelque nouveauté, ou rejeter quelqu’une des choses qui sont attachées à l'Eglise, soit l'Evangile, soit la figure de la croix, soit les images peintes ou les reliques des martyrs. s'ils sont évêques ou clercs, qu'ils soient déposés ; s’ils sont moines ou laïques, qu'ils soient exclus de la communion 1 »
1 Definimus in omni certitudine ac diligentia, sicut figuram praetiosae ac vivificae crucis, ita venerabiles ac sanctas imagines proponendas.. : tam videlicet imaginem Domini Dei et Salvatoris nostri Jesu Christi, quam intemeratae dominae nostrae sanctae Dei Geni-
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Il faut remarquer que le culte rendu à l’image étant le même que celui qui est rendu au prototype, nous devons aux images qui représentent Dieu et Jésus-Christ un vrai culte de latrie, mais de latrie relative, qui est rapportée au prototype. En ce sens-là on pourrait dire que ce n’est pas la vraie latrie, c'est-à-dire le culte que nous rendons à Dieu considéré en lui-même et non dans ses représentations.
Une question se pose au sujet de la croix de Notre-Seigneur. Nous ne devons de l’honneur à la créature sans raison que pour autant qu’elle a quelque relation avec la créature raïsonnable. La créature inanimée peut, ou représenter la créature raisonnable ou lui être unie par n'importe quelle autre relation : ainsi nous honorons l’image du roi, parce qu’elle le représente, et la pourpre royale, à cause de la relation qu’elle a avec la personne du souverain ; et l'honneur que nous rendons à l’image et à la pourpre royale est le même que nous rendons au roi en personne.
Si donc nous considérons la croix sur laquelle le Christ a
tricis, honorabiliumque angelorum et omnium sanctorum simul et almorum virorum. Quanto enim per imaginalem formationem videntur, tanto, qui has contemplantur, alacrius eriguntur ad primitivorum earum memoriam et desiderium, ad osculum et ad honorariam his adorationem tribuendam, non tamen ad veram latriam, quae secundum fidem est, quaeque solam divinam naturam decet, impattiendam : ita ut istis, sicuti figurae pretiosae ac vivificae crucis, et sanctis evangeliis, et reliquis sacris monumentis, incensorum et luminum oblatio ad harum honorem efficiendum exhibeatur, quemadmodum et antiquis piae consuetudinis erat. Imaginis enim honor ad primitivum transit : et qui adorat imaginem, adorat in ea depicti substantiam.
Sic enim robur obtinet sanctorum Patrum nostrorum doctrina, id est, traditio sanctae catholicae Ecclesiae.
Eos ergo, qui audent aliter sapere aut docere aut secundum scelestos haereticos ecclesiasticas traditiones spernere et quamlibet novitatem excogitare, vel projicere aliquid ex his, quae sunt Ecclesiae deputata, sive Evangelium, sive figuram crucis, sive imaginalem picturam, sive sanctas reliquias martyris; si quidem episcopi aut clerici fuerint, deponi praecipimus ; monachos autem vel laïcos a communione separari. Concil. Nicaen. II. Act. vis. DENZINGER, Enchiridion, rome édit., n° 302-303-304.
été crucifié, nous lui devons l’hommage de notre adoration à un double titre : d’abord parce qu’elle représente le Christ, et ensuite parce qu’elle a été en contact avec les membres du Christ et qu’elle a été arrosée de son sang. Mais lorsqu'il s’agit de toute autre croix, de toute représentation de la croix du Christ, nous ne la vénérons qu’en tant qu’elle nous représente le Christ, mais même à ce seul titre nous lui rendons le culte de latrie 1.
Deux mots encore sur les reliques des Saints. Nous les honorons, non pas parce qu’elles nous représentent les Saints, mais à cause de la relation qu’elles ont eue avec eux : leur corps, parce qu’il a été l'instrument dont ils se sont servis pour pratiquer la vertu, parce qu'il a été le temple et l'organe de l'Esprit-Saint qui habitait et opérait en eux, et parce qu'il sera rendu semblable au corps du Christ dans la résurrection glorieuse ? ; leurs vêtements et les objets qui ont été à leur usage, à cause de la relation particulière qu’ils ont eue avec ces Saints personnages.
Le culte des images et des reliques, bien loin d’être une idolâtrie, puisque ce n’est qu’un culte relatif, comme l'Eglise ne cesse de le répéter 5, est, au contraire, parfaitement con-
i Creaturae insensibili non debetur honor, vel reverentia, nisi ratione naturalis naturae : et hoc dupliciter : uno modo inquantum repraesentat rationalem naturam ; alio modo, inquantum ei quocumque modo conjungitur ; primo modo consueverunt homines venerari regis imaginem ; secundo modo ejus vestimentum : utrumque autem venerantur homines eadem veneratione qua venerantur et regem.
Si ergo loquamur de ipsa cruce, in qua Christus crucifixus est, utroque modo est a nobis veneranda ; uno scilicet modo, inquantum repraesentat nobis figuram Christi extensi in ea; alio modo ex contactu ad membra Christi, et ex hoc quod ejus sanguine est perfusa ; unde utroque modo adoratur eadem adoratione cum Christo, scilicet adoratione latriae : si vero loquamur de effigie crucis Christi..…. sic veneramur crucem, tantum ut imaginem Christi quam veneramur adoratione latriae. III. q. 25. a. 4.
AIDE CU2s 430:
8 Cf. Concil, Nic., IL, supra cit. — Tyid. sess. 25. DENZINGER, n. 084-7. Honos, qui eis (scil. imaginibus) exhibetur, refertur ad prototypa, quae illae repraesentant.
forme à la nature de l’homme, qui a besoin de rappeler à son souvenir, par un objet sensible, la mémoire des êtres qui ne tombent pas, ou qui ne tombent plus sous ses sens. On voit tous les jours des hommes conserver précieusement tout ce qui peut leur rappeler le souvenir d'êtres chers disparus 1; ce que l’on considère avec raison comme très légitime lorsqu'il s'agit de parents et d'amis, pourquoi ne le serait-il plus quand il s’agit de Dieu et des Saints ?
Parmi tous les êtres dignes d'honneur en raison du sujet auquel ils sont unis, il n’en est aucun qui le soit plus que l'humanité sainte de notre Sauveur, unie qu’elle est hypostatiquement à la personne divine du Verbe. Les deux natures ne forment qu’une seule personne divine, la deuxième personne de la Très Sainte Trinité, et comme c’est la personne seule qui est digne d'honneur, il suit que nous devons à l'humanité du Christ subsistant dans la personne du Verbe, le culte de latrie absolue et non pas seulement relative 2. Si, pourtant, nous honorons l’humanité du Christ non plus en raison de son union hypostatique avec la deuxième personne de la
SITE es Ta. 6.
? Adoratio humanitatis Christi dupliciter potest intelligi : uno modo, ut sit ejus sicut rei adoratae : et sic adorare carnem Christi mihil est aliud, quam adorare Verbum Dei incarnatum : et secundum hoc adoratio humanitatis Christi est adoratio latriae : alio modo potest intelligi adoratio humanitatis Christi, quae fit ratione humanitatis Christi perfectae omni munere gratiarum : et sic adoratio humanitatis Christi non est adoratio latriae, sed adoratio duliae. IIT. q. 25. à. 2. — Propositio quae asserit, adorare directe humanitatem Christi, magis vero aliquam ejus partem, fore semper honorem divinum datum creaturae ; quatenus per hoc verbum directe intendat reprobare adorationis cultum quem fideles dirigunt ad humanitatem Christi, perinde ac si talis adoratio, qua humanitas ipsaque caro vivifica Christi adoratur, non quidem propter se et tanquam nuda caro, sed prout unita divinitati, foret honor divinus impertitus creaturae, et non potius una eademque adoratio, qua Verbum incarnatum cum propria ipsius carne adoratur : — falsa, captiosa, pio ac debito cultui humanitati Christi a fidelibus praestito ac praestando detrahens ac perniciosa. Prop. 61 damnata syn. Pistor. DENZINGER, HMTSON
DIVISIONS DE L'HONNEUR Gi
Sainte Trinité, mais en raison de la perfection que lui donne la plénitude de la grâce qui réside en elle, nous ne lui devons que le culte de dulie car, si parfaite qu’elle soit, elle n’est pourtant qu’une créature.
Il est une dévotion plus récente qui pourrait présenter quelque difficulté, étant donné ce principe que la personne seule est digne d’honneur et non pas ses parties : c’est la dévotion au Sacré-Cœur, qui a été l’objet de nombreuses discussions et que le synode de Pistoie condamna comme une dévotion nouvelle, erronée et au moins dangereuse. Mais toute difficulté s’évanouit dès que l’on pratique cette dévotion de la manière dont elle a été approuvée par le Saint-Siège. « Les fidèles, en effet, n’adorent pas le Cœur de Jésus comme séparé de la divinité, puisqu'ils l’adorent en tant qu'il est le Cœur de Jésus, c’est-à-dire le cœur de la personne du Verbe auquel il est inséparablement uni1 » Entendue ainsi, la dévotion au Sacré-Cœur n’a rien que de très raisonnable, et le culte de latrie absolue que nous lui rendons est parfaitement justifié.
Quelques auteurs, considérant la ressemblance avec Jésus-Christ produite en l’homme par la grâce, ont pensé qu'il fallait rendre à l’homme en état de grâce le culte de latrie relative, comme aux images du Christ. Mais cette idée, si elle n’est pas erronée, doit être rejetée comme dangereuse ; la créature sans raison, étant indigne d'honneur, ne reçoit les marques d'honneur que pour les transmettre au prototype ; mais l’homme, qui est une créature raisonnable, excellente et digne d'honneur, ne transmet pas au prototype l'honneur qui lui est rendu. Ainsi à cause du danger qu'il y a pour celui qui rend l'honneur de tomber dans l'idolâtrie, et pour celui qui le reçoit de se laisser emporter par l’orgueil, il faut éviter
1 Quasi fideles Cor Jesu adorarent cum separatione vel praecisione a divinitate, dum illud adorant ut est cor Jesu, cor nempe personae Verbi, cui inseparabiliter unitum est, ad eum modum, quo exsangue corpus Christi in triduo mortis sine separatione aut praecisione a divinitate adorabile fuit in sepulcro. Prop. 63, syn. Pist. DENZINGER, n. 1563.
de rendre à Jésus-Christ le culte de latrie dans la personne des justes 1.
Telles sont les principales divisions de l’honneur qui se présentent à nous, quand nous étudions l'honneur dans sa cause formelle. Nous pouvons le considérer également, au point de vue de la cause efficiente, en Dieu, dans les Anges et dans les hommes. La cause efficiente de l’honneur, c’est, nous le savons, le témoin qui rend les marques d'honneur.
En Dieu même, dans la Trinité sainte, nous trouvons un honneur purement intérieur, mais véritable pourtant : c'est l'honneur rendu à Dieu par le Verbe. C’est là le premier témoin que nous rencontrons, un témoin qui existe de toute éternité, qui était dès le commencement en Dieu et qui luimême est Dieu. C’est la Sagesse incréée, engendrée avant toute créature, qui assistait au conseil de la divinité, qui connaît seule parfaitement les attributs infinis de Dieu, et qui seule, par conséquent, est capable de lui rendre un honneur adéquat.
Le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Dieu, personne ne le vit jamais : le Fils unique, qui est dans le sein du Père, c’est lui qui l’a fait connaître. (Joan., 1, 1. 18.)
Cet honneur que les Personnes divines se rendent réciproquement reste purement intérieur, et pourtant, c’est un honneur au sens véritable du mot, car le sujet honoré se distingue du sujet honorant, les Personnes divines étant réellement distinctes quoique subsistant dans une même nature.
1 Ad illud quod objicitur, quod in membro Christi est assimilatio per gratiam ; dicendum quod verum est; ex hoc tamen non sequitur, quod debeat adorari adoratione latriae, sicut in imagine sculpta ; et hoc, quia imago illa non se offert tantum ut ductivam in aliud, sed ut rem rationalem et excellentem et dignam honore; et ideo honor sibi exhibitus non refertur ad prototypum, i. e. ad principale figuratum sicut in imagine sculptà. Unde propter duplex periculum junctum, et a parte adorantis et a parte adorati, non debet Deus in imagine, quae est homo, latria adorari, videlicet ne adoratus superbiat et extollatur per inanem gloriam, quasi honor ille sibi impendatur et fiat ; et ne adorans cadat in idolatriam, aspiciendo tantum ad formam humanam. $S. BoNAvVENTURA in Mag. Sent. III. IDiStEONa EAU
Le Verbe incarné ne cesse également de promouvoir la gloire du Père, et lui-même il déclare qu’il ne cherche pas sa gloire, mais la gloire de Celui qui l’a envoyé 1.
Il fait connaître Dieu aux hommes 2, et par ses œuvres à la fois divines et humaines, il était seul à même de rendre à Dieu l'hommage qui devait lui revenir de la part des créatures.
Après le Verbe, les Anges sont les premiers témoins des perfections infinies de Dieu. Les Anges jouissent d’une double connaissance des êtres : ils les connaissent tels qu’ils sont en eux-mêmes, tels qu’ils existent dans leur propre nature, puis tels qu’ils existent dans le Verbe divin, premier exemplaire de tous les êtres créés. Saint Augustin appelle cette première connaissance la connaissance du soir et la dernière la connaissance du matin, parce que les Anges connaissent les choses d’une façon beaucoup plus parfaite en tant qu'elles existent dans le Verbe divin, qu’en tant qu’elles existent dans leur propre nature. C’est ce qui se passe également dans les productions de l’activité humaine : un chefd'œuvre existe d’une façon plus parfaite dans l'idéal rêvé par le maître, que dans la réalisation qu’il en fait sur la toile ou dans le marbre. Ici, c’est faiblesse et impuissance de la part de l’auteur ; en Dieu, ce n’est point manque de puissance, mais manque de capacité de la part des créatures, qui, étant des êtres finis, sont nécessairement imparfaites par quelque côté.
Les Anges ne s'arrêtent pas à cette double connaissance qu'ils ont des créatures ; intelligences très parfaites, ils n’ignorent pas que nulle perfection ne peut se trouver dans l'effet qu’elle n’existe d’une façon plus parfaite dans la cause ; ils font donc tourner cette connaissance à la gloire de Dieu, auteur de toutes choses et source de toute perfection, dans lequel ils connaissent tous les êtres comme dans leur principe ÿ.