M. CON
Le premier soin de M. Conque, aussitôt débarbouillé, a été de courir au Palais Bourbon.
M. Conque avait déjà vu le Palais-Bourbon, mais il ne l’avait pas encore regardé.
Il n’y a pas à faire de façons, ni de phrases, il faut dire les choses comme elles sont :
M. Conque a été très impressionné.
La façade, le drapeau du fronton, la sentinelle, les statues, la grille...
Sanssavoirpourquoi, sans raison, machinalement, ilserépélait:
— /Vous sommes ici par la volonté du peuplent nous n'en, sortirons que parla force des baïonnettes!...
Et. bien que ces mots n’eusseni aucune signification présente, M. Conque éprouvait une grande émotion à se les rappeler.
Un camelot a troublé sa rêverie, pour lui proposer un guide des rues de Paris , avec le plan et la reproduction des principaux monuments . ..
M. Conque l’a écarté avec douceur:
— 11 serait joliment étonné s’il savait qu’il vient de proposer cela à un député !
Alors le camelot, dans le creux de sa main mystérieuse, lui a fait entrevoir un jeu de cartes transparentes...
M. Conque a haussé les épaules et s’est éloigné par la rue de Bourgogne.
Et lentement, en rêvant, M. Conque a pris la rue de l’Université, puis la rue de Constantine et est revenu au quai d’Orsay.
— Nous sommes ici parla volonté du peuple , et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes]...
Ce jour-là, M. Conque a fait tout le tour du Palais-Bourbon, mais il n’y est pas entré.
Il s’habitue...
Après avoir regardé la Chambre, M. Conque est allé regarder l'Opéra.
Chemin faisant, il a rencontré au coin de l’avenue Gabriel, le Président de la République qui faisait paisiblement son petit tour de promenade avec M. Combarieu.
— Ce Paris! a pensé M. Conqne : au fond, du petit au grand , ' c’est comme le préfet Laferme qui se promène sur le Mail avec son chef de Cabinet.
Et M. Conque et M. Loubet ont échangé des saluts cordiaux.
— C’est M. Loubet ? a dit M. Conque, pour dire quelque chose et dans un besoin d’expansion, à un Monsieur sévèrement sanglé dans une redingote noire, qui setenaitsurle trottoir à côté de lui.
Vous voyez bien , a répondu sans aménité 1 homme noir.
— Parce que, moi, je suis député, a repris plus timidement M. Conque.
L’homme noir l’a regardé d’un drôle d’air , puis plusieurs fois il s’est retourné, suivant des yeux M. Conque.
— Ça l’a tout de même frappé, que je sois dépoté, pensait . Conque.
El l'homme noir, qui est le mouchard de service, pense de son dé :
— S'il était député, il ne s’en serait pas vanté : ça doit être un a. ou un anarchiste...
M. Conque regarde l’Opéra
— En somme, ce Georges Leggues, quand il est arrivé à Paris, était qu’un simple petit député, comme moi.
El maintenant, il fait là dedans la pluie et le beau temps.
Le foyer de la danse ! les danseuses !
Danseuses : ce mot est, pour un cerveau départemental, infinilent plus évocateur de la grande vie parisienne que le mot :trice, fût-ce actrice du Théâtre-Français.
Des actrices, on en voit dans les départements, même du Théâtrerançais, en tournée : il y a eu la tournée de Favori, du héâtre-Français, et aussi de M u * Kolb , qui en est aussi.
Mais des danseuses, l’article est presque inconnu, il y a bien eu un imprésario qui produisait le Voyage de uzctte, avec un corps de ballet de six danseuses: mais c’était lisérable.
Les danseuses , il n’est pas possible que ce soit cela, cette tourée du Voyage de Suzettc.
Alors qu'esl-ce que c'est ? qu’est-ce que ça peut bien être ?
Luxe et luxure I
M. Conque frissonne, et sent passer en lui l’amb de Georges EYCUES !
En somme les danseuses de l'Opéra dépendent de la direction ] des Beaux-Arts, au même titre que les receveuse t des postes relèvent de M. Mougeot.
La direction des Beaux-Arts est à la merci des députés comme le sous-secrétariat des postes.
Ainsi rêve M. Conque devant l’Académie nationale de Musique.
Et voici que, de nouveau, un camelot a troublé sa rêverie ailée par l’oltre du Guide des rues de Paris, avec le plan et la reproduction des principaux monuments...
— Oui, interrompt M. Conque : et puis vous allez me proposer des cartes transparentes ! Mais inutile, ajoute t-il plein de rondeur, inutile: j'aurai beaucoup mieux , mon garçonl
Et d’un dernier regard vainqueur, le député Conque embrasse le Grand Opéra.
M. Conque serait peut-être allé passer sa soirée à la Comi die-Française :
— Parce que, à la Comédie-Française on est toujours sûr de passer une bonne soirée...
Et puis la pièce est de M. Brieux: et les pièces de M. Brieux font penser -, dans les pièces de M. Brieux, il y a touiours une idée ; ainsi dans cette Petite Amie, ce jeune homme qui se jette a l’eau avec sa maîtresse, parce qu’on ne veut pas qu’il l’épouse, ! — c'est une idée ; ça n’est peut-être pas une idée très originale, mais incontestablement, c'est une idée.
Et les idées de M. Brieux, si elles ne sont pas très originales, ou précisément parce qu'elles ne sont pas très originales, sont des idées fécondes pour le législateur . le théâtre de M. Brieux, c’est, à proprement parler, Y Ecole d'application du législateur. En mettant bout à bout des idées de M. Magnaud et des idées de M. Brieux, il y a vraiment de quoi dire et améliorer la société, — en société.
Mais M. Conque songe qu’il serait bien bête de payer huit francs au Théâtre-Français, alors qu’il pourra y venir, comme il voudra, dans la loge du ministre.
Et ce soir il est dans des dispositions d’esprit, dans un élal d'âme , non seulement à ne pas écouter M. Brieux, mais même à faire fi de ses préceptes les plus salutaires...