M. CONQUE S’AMUSE
M. Conque se fâche :
— Député , m’entendez-vous, diputt, vous dis-je !
Mais Monsieur Conque n’a pas encore sa carte de circulation; il n’a encore ni baromètre, ni écharpe; et le contrôleur affirme qu’il va le signaler comme voyageur voyageant sans billet.
Et M. Conque est contraint de s’en tenir à cette menace un peu vague :
— Vans aurez de mes nouvelles!
Le publiciste et l’officier sont naturellement ravis de cette mésaventure du législateur, « ces gens qui se croient tout permis », — qui s installent aux meilleures places, — qui croient que les règlements ne sont pas faits pour eux, etc.
Néanmoins, l’occasion est trop belle pour ne point s’élever également contre l’ignominie des Compagnies, — les perpétuelles vexations qu’ont à supporter les voyageurs, — les dividendes des actionnaires, — les gros bonnets du P.-L.-M., — et surtout l’insécurité des lignes: mais pour parer aux accidents, il faudrait dépenser de l’argent et ces Messieurs préfèrent le garder dans leurs coffres!
Le publiciste cite un fait : que tel pont est dans un état de délabrement notoire, mais que le calcul a été établi, que la restauration du pont coûterait plus cher que les indemnités probables pour un accident éventuel ; et, naturellement, l& Compagnie préfère courir les risques, puisque pécuniairement ils sont moindres, de cet accident.
L’officier d’administration parle de l’insuffisance des lignes stratégiques.
Monsieur Conque qui éprouve le besoin de pallier le mauvais effet de l'incident qu’il a provoqué affirme qu’aussitôt à Paris, il ira en dire deux mots à Baudin. Il parle de Gaudin qu’il n’a jamais vu, comme s’ils avaient couché ensemble : c’est pour impressionner le publiciste et le militaire et bien montrer qu’il estautre chose qu’un voyageur voyageant sans billet.
Mais l’intimité avec Baudin, voilà qui n’csl pas fait pour concilier les bonnes grâces d’un officier d’administration, qui se remet à lire avec affectation la Libre Parole.
Quant au publiciste, il affirme qu’il n’est pas douteux que c’est ce Baudin lui-méme qui avait donné des ordres pour que l’on fit dérailler, l'autre jour, à Compiègne, le train des pèlerins ; — et il se remet à lire l'Intransigeant.
Huit pèlerins sur deux cent cinquante ont été tués dans le déraillement de Compiègne.
Il ne faut pas considérer qu’il y a eu huit victimes, mais bien deux cent quarante-deux personnes sauvées par miracle.
Ci : deux cent quarante-deux plaques de marbre de plus, à l’église de Lourdes.
Monsieur Conque est venu à Paris, précédant sa famille, et devançant la rentrée des Chambres, pour régler certaines affaires et pour chercher une installation.
Cela n’a pas été tout seul, pour partir seul : non que M œe Conque n’ait pas conliance dans la fidélité de M. Conque, mais elle n’a pas confiance dans scs aptitudes d’organisateur. Il est certain que M. Conque ne sait rien trouver tout seul, pas même une cravate blanche, à gauche, dans le troisième tiroir de la commode. Alors, comment fera-t-il pour trouver un appariement ? Et puis, il y a une foule de choses dont un homme ne se rend pas compte : les placards, les water-closets, la cuisine ; — il faut la main et les yeux d'une femme : une femme s'entend toujours mieux qu'un homme h toutes ces petites choses-là.
Mais M. Conque affirme qu’il aura l’œil à tout ; surtout, il a l’œil sur le chemin de fer: alors quoi? Il fera maintenant le voyage de Paris comme rien : autant vaut donc qu’il aille voir, d’abord, sans rien arrêter de définitif ; cela épargnera ensuite des courses inutiles à M me Conque; or, les voitures, les omnibus, il faut payer ; tandis que le chemin de fer, on ne paie pas : c’est tout bénéfice. M me Conque riposterait bien qu’un voyage, surtout à Paris, ce qui coûte cher, ce n’est pas tant les frais ae chemin de fer que les menus frais d’hôtel, restaurant, etc. Mais enfin, M. Conque vient d’être élu député, cela mérite bien un petit voyage d’agrément, puisqu'il paraît en avoir tant envie, le pauvre cher homme ! Et puis M me Conque songe que ça fera bien de laisser entendre à ses amies que M. Conque a dû se rendre tout de suite à Paris :
— Il avait certaines choses à voir au Ministère, je crois ; je crois que le Ministre désirait lui parler de certaines choses... An ! ma chère amie, vous avez bien de la chance de ne pas avoir un mari dépulé\ ..
Madame Conque a raison de ne pas avoir confiance dans les aptitudes organisatrices de son marj ; — mais elle a peut-être tortd'avoir confiance dansson absolue probité conjugale. Certes, M. Conque n’est pas un don Juan, ni un libertin; mais enfin, il est homme, et qui plus est homme politique. Or, le chapitre petites femmes a toujours joué un rêie important dans la vie des hommes publics : a homme public, pille publique 1
Tout au moins la fille publique se reLrouve-i-elle dans tous les actes graves de la vie publique d’un département.
C’est ainsi qu’il n’est pas d’exemple d’une réunion de délégués sénatoriaux qui ae se termine point dans la rue chaude du cheflieu.
Les tenanciers de beuglants ont toujours soin de renforcer leur troupe de deux ou trois numéros chanteuse cosmopolite , — gommeuse , — ou chanteuse diction), durant la session du Conseil général.
Il n’est point de conversation de corps de garde qui atteigne le diapason de ce qui se raconte dans une tournée de Conseil de révision : oh ! les histoires du major !
Enfin tels sous-préfets ne se sont maintenus dans des postes difficiles qu’en procurant au Maire des facilités pour découcher; trop heureux si, par surcroît, il ne faut pas encore coucher avec la femme du Maire.
Les maîtresses des sous-préfets :
Il y a telle sous-préfecture pour laquelle on vous dit, au Ministère de l'Intérieur :
— Nous savons bien que c’est une fichue troisième classe, dans un sale pays, un pays perdu, pas de chemin de fer ; mais le sous-préfet couche < vec la femme du pharmacien.
Dans telle autre, à force de retirer (les culottes à Lande d’ar-
f ent (elle en a connu du iSeize-Mai , elle en a peut-être connu de Empire), la maîtresse du sous-préfet a réalisé quelques petites économies ; avec les économies elle a acheté un omnibus, et avec cet omnibus, elle-même fait le service de la gare (car, cela se passe aussi dans des pays où il y a des gares). Le nouveau sous-préfet est tout de suite fixé; il est cueilli dès son arrivée. L'omnibus de ta sous-préfecture: — Dedans ou dessus !
Le Préfet a dit en plaisantant à M. Conque, qui était venu prendre congé de lui avant de partir :
— Hein ! mon cher Conque, voilà les avantages de l’existence législative; voilà que vous partez déjà faire une petite noce à Paris !
Et les électeurs ruraux, qui ont voyagé avec lui entre deux stations, 1 ont pris à partie sur le mode égrillard :
— Hein! le député : le député qui va voir des petites femmes... M. Conque ne se défendait que pour la lorine,et souriait d’un
air entendu.
Car. en France, il est bon de comprendre la gaudriole , et de toujours passer pour un luron et un vert-galant, si l'on veut gouverner le peuple et en être aimé : Ça date d'Henri IV.
M. Conque a hésité pour savoir si, maintenant qu’il est député il continuerait à descendre dans son même modeste et tranquille hôtel de la rue Paul-Lelong,où il descend depuis vingt-cinq ans, ou s’il n’irait pas au Continental. Il l’avait môme laissé pressentir à M me Conque, — parce que le Continental c'est plus près de la Chambre ; et M”* Conque, en principe, était assez partisan de ce changement, qui permettait de dire : — Mon mari a l'habitude de descendre au Continental . . .
Et puis c’était une adresse à donner plus flatteuse que l’hôtel de la rue Paul-Lelong.
Mais M. Conque sait ce que ça lui coûte, rue Paul-Lelong ; c’est un prix fait depuis vingt-cinq ans, service compris ; tandis que dans ces grands hôtels, genre anglais , évidemment d’abord la chambre est plus chère, et puis, quand on n’y est pas familiarisé, il y a un las de retours de bâton qui font qu'on ne sait pas où on va.
D’ailleurs, cela fera beaucoup plus d'effet de le voir revenir député , à l’hôtel de la rue Paul-Lelong où on l’a connu avant t qu’à l’hôtel Continental, où on ne le connaît pas.
Quand à l’adresse, on adressera les lettres à
Monsieur Conque Au Palais-Bourbon ,
— tout simplement...