‹ L'honorable Conque, députéChapitre 23 sur 28 · FAIS VOIR TA CARTE · texte numérisé non relu

FAIS VOIR TA CARTE

En rentrant de Paria, le soir môme, M. Conque, est allé rue de l'Aiguille.

On a beau dire ; Paris, c’est très joli, mais quand on a un certain âge, une certaine situation, tl n’y a encore rien de tels que /es endroits où l'on vous connaît, et ou Ton connaît vos habitudes.

Et puis, rue de l’Aiguille, il y a là M me Tripe, ou plus exactement et plus familièrement Madame , qui eslune personne à qui l'on peut causer, une personne qui sait que, dans la vie , il y a tout de même autre chose que la rigolade.

M”"' Tripe est une personne tout à fait remarquable, d’une intelligence avisée, et dont l'influence, de l’aveu de tous, ne s’arrête point aux volets de la rue de l’Aiguille.

Tant que , si une lettre anonyme venait à révéler à M me Conque que M. Conque a pu être surpris „ à intervalles presque réguliers , se glissant dans l'établissement de M me Tripe, il ne serait pas impossible de persuader à celte épouse confiante, et non sans quelque apparente vraisemblance, (jue M. Conqtfe venait ainsi s’entretenir avec M me Tripe des élections et des intérêts du département.

Toutefois, bien qu’entretenant des relations courtoises et suivies avec l’Administration et la Municipalité, il faut reconnaître que M me Tripe est nettement hostile au Gouvernement établi.

Il va sans dire, d’abord, qu’e//e doit trop à l'armée pour ne pas être nationaliste.

M. Jules Lemaître se souvient-il, mais il en a tant reçu — d’une bourse au crochet, bleu, blanc, rouge, contenant une pièce d or de quarante francs, qui lui fut envoyée avec ces simples mots :

Bon courage! Une dame.

C’était de M 1 ”* Tripe.

Mais surtout ce que M®* Tripe ne peut pardonner au régime actuel, c’est de persécuter les prêtres.

Car vous pensez bien que M ra * Tripe est très sincèrement attachée aux idées religieuses. Il y a môme à ce sujet une anecdote charmante.

11 y a quelques années, M m * Tripe faisait refaire à neuf le salon des voyageurs.

Son tapissier, le seul tapissier bien pensant de la ville, vient la trouver un malin :

— M rae Tripe, j’aurais quelque chose à vous demander.

— En quoi puis-je vous être agréable, mon cher enfant ?

— J’ai reçu hier vos tentures de velours bleu : une merveille! Or, c’est dimanche l’Adoration Perpétuelle, et vous savez que c’est moi qui suis chargé de décorer l’église de Saint Jude...

— Et vous venez me demander de vous prêter les tentures?

— Ah ! M m * Tripe!...

— Mais comment donc! trop heureuse, mon cher enfant !

Maintenant, dars le salon des voyageurs , orné des glorieuses tentures bleues, Mignon et Carmen lutinent gentiment M. Conque :

— A présent que le voilà député, on ne va plus le voir, n’estce pas Madame? Il ne va plus songer qu’à peloter des institutrices.

Et Madame, mi-plaisante, mi-sévère :

— Si vous aimez les institutrices, Monsieur Emile, il faudra en effet chercher au dehors ; il y en a encore une ce matin qui m’est signalée par mon correspondant de Saint-Etienne, mais je n’en veux pas, c’est un principe; j’ai eu ici, comme partout des jeunes filles qui avaient leur brevet ; mais jamais, vous m’entendez bien, jamais de vos anciennes institutrices laïques !. .

Edmond Cbatenay, Editeur. Le Gérant : J. Werner.

Levall.-Perrei. - lmp. Crélé dt l’Arbre, Wells orr et Roche, Suce, 55, rue Promonl

1 r * Année. — N° 7. 10 Centimes.

rf- . ,»■ » y, ^

25 Mai 1902.

Un An : O francs, 14, Rue Damrémont, PARIS

— Quelle heure est-il ? a demandé M. Conque.

Et comme on lui répondait que l’horloge de la Cathédraile venait de sonner la demie :

— Oui, en France peut-être , a finement objecté M. Conque ; mais vous devriez penser que ce que je vous demande, en ce moment, c'est l’heure qu'il peut être en Russie...

C’est en effet la grande semaine russe. ..

Cela fait la sixième, en pas bien longtemps :

11 y a eu la semaine de Cronstadt; — il y a eu la semaine de Toulon ; — puis le voyage de Félix Faure ; — puis Nicolasà Paris; — puis Nicolas à Compiègne.

Le goût public n’en est pas encore complètement blasé ; mais il faudrait y prendre garde. On finirait à la longue par voir se passer pour les fêles russes, ce qui s est passé pour la fêle du Quatorze-Juillet : au début c’était très brillant, tout le monde illuminait, pavoisait, gueulait la Marseillaise, le commerce des drapeaux et des lampions marchait, que c'était une bénédiction !

Puis les enthousiasmes se sont calmés ; c’est alors que les marchands de lampions ont été bien aises de lancer les fêtes russes, qui donnaient un regain à leur petit commerce; et le Bodjé isara crani est arrivé à temps pour renforcer la Marseillaise.

Mais c'est toujours la même histoire; quand on voit une chose réussir, on en abuse ; voilà Loubet qu’on vient de réexpédier en Russie ; c’est trop tût ; çà va aller encore cette fois-ci, je vous l'accorde; mais après, croyez-moi, on fera bien de trouver autre chose

Il faut dire aussi que, cette année, cela tombe dans:, va s moment, alors que les esprits et les feuilles pl étaient déjà presque entièrement absorbés par la catastrop la Martinique , et par les millions du vieux Crawford.

Il ne manquera pas de raisonneurs, au Café des Neuf-cenl-

Î vuatre-vingl dix neuf Colonnes, pour affirmer que l’on eût mieux ait d augmenter de tout ce- que va coûter le voyage en Russie les secours déjà recueiîifs pour ven r en' aide aux sinistrés.

lit d’autres diront que Ynlli nce russe . c'est comme le coffrefort de M mt Humbert : on emprunte dessus et il n’v a peut-être bien dedans.

Ces derniers rentrent dans la catégorie de citoyensqui ne parle raient jamais du tsar Nicolas, sans l’appeler Y autocrate russe.

Mais Targuaient tiré de la coïncidence des fêtes russes avec le deuil national est vraiment un argument sans valeur : est-ce qu’un deuil national en France n’a pas toujours précisément des fêles pour conséquence immédiate?

Quarante mille victimes? on a parlé de quarante mille victimes? *■ ‘

Et aussitôt M. Arthur Meyer se précipite chez M. Gailhard : — Il y a quarante mille victimes : : espère que nous allons donner un beau gala à l’Opéra ! C’est proprement ce qui s’appelle DANSER SUR UN VOLCAN.

El M"* Conque a dit : Evidemment c’est bien malheureux pour ces pauvres gens; mais ce qui me console un oea. c'est de penser que, maintenant que papa est député , nous allons avoir des places dans toutes les fêta officielles qui Seront données pour eux.

Et elle pense aussi que ce sera une jolie occasion pour se créer de* relations, en arrivant à Paris, cf être demoiselle vendeuse à la vente de charité que ne saura manquer d’organiser le ministère des Colon.es.

Et. atout ha sam aussi, elle apprend une chanson créole, e t des airs de Paul et Virginie de M. Ambroise Thomas.

M. Conque a également trouvé déplacée l’allusion de l’évêque de Quimper, lors des réceptions de Brest, à ces malheureux événements.

M. Conque a même eu à cette occasion un mot qui fera le tour de la ville ;

— Les curés feraient mieux de moins parler, et d’offrir leur denier de saint-pierre !

M. Conqne est fa effet très alliance-russe .

Si on lui objecte que Nicolas est un tyran, et que tant de svtnpaihie pour un tyran sied mal à un député républicain, M. Conque proteste:

— Le tsar un tyran? Mais il est socialiste! II es l plus socialiste que vous !

C*esl ainsi qne W. Conque est absolument persuadé que lle tsar attachait une importance t apilale au tiiomp'he, aux dernière* élections, de Ji. Waldeek-Bowsseau.

— Parfaitement, explique t-il an Café de* Neafcenl quatrevingt-dix-neuf Colonnes : vous comprenez bien que s’il a invité Loubet à venir, au lendemain des élections, c’était en quelque sorte pour forcer la main aux électeurs ; c’était leur dire : — Moi, je serais désolé si vous ne vous ralliez pas à la Défense républicaine ; ce serait une sale blague à me faire, et je considérerais cela comme une injure personnelle; car enfin, j’ai invité M. Loubet, tout est prêt, j ai fait de la dépense : je veux au naoi-ns que mon invité en profite : or, quelle gueule fera-l-il M. Loubet, je vous le demande, et aura-t-il le cœur à la rigolade, si vous fichez son ministère à bas ? ■

M. Conque, ne le dit pas, mais si vous lui assuriez que la première préoccupation du Uar a été de demander à M. Loubet :

— Eh ! bien, et Conque; est-ce qu’il est élu? — vous assureriez cela à M. Conque, qu’il n’en serait pas autrement surpris.

évidemment le tsar n'aurait pas demandé çaà M. LouDetdeua/i? le monde, au milieu de la foule chamarrée et indifférente des personnages officiels ; — mais quand ils ont été seuls tous les deux pour la première fois, par exemple, dans la voiture, à un moment où les chevaux marquaient le pas :

• — A propos, et Conçijk, est-ce qu'il esl é.uT Ou, toul au moins le tsar a-t-il demandé :

— Et ce M. Conque, mon cher Président, ce M. Conque qui vient d'être élu : quel homme est-cel

C’est avec une fierté bien légitime, que M. Conque rappelle que, lors de sa venue à Paris, le tsar Nicolas, en dehors de tout protocole, a tenu à aller corner sa carte chez le Président de la Chambre des députés.

Par celte visite, ce n’est pas le seul Président de la Chambre qui était honoré : la personnalité du Président de la Chambre ne compte pas; — c’est toute la Chambre; ce sont tous les députés présents; ce furent tous les députés à venir.

Et M. Conque estime qu’en ce moment M. Loubet n’est, en Russie, que le mandataire, que le représentant des représentants de la nation française.

En ce moment, c'est aussi bien lui , M. Conque qui s’en vient rendre au tsar une visite de politesse.

Et voilà pourquoi, tous ces jours, durant cette semaine mémo rable, M. Conque date ses lettres et les événements du jour de l’année russe et du calendrier Julien; et sa montre avance de une heure cinquante-six, comme il convient à une montre qui marque l'heure russe.

Car, ainsi qu'il l’a fort bien dit: si ses moyens et ses occupations ne lui ont point permis d’accompagner le Président en Russie, du moins tient-il à s’en rapprocher le plus possible, par tous les moyens en son pouvoir.

Il n’y a pas de petits moyens.

— Que nos cœurs battent à l’unisson de ceux de la nation amie et alliée ! Et pour bien affirmer que nos cœurs battent à l'unisson, faisons, à l’unisson aussi, battre nos montres !

Cette heureuse et généreuse formule prononcée d’abord au Café des Neuf-cent-quatre-vingl-dix-neuf Colonnes, puis au Conseil municipal, a failli provoquer, de la part de cette dernière assemblée, un vote efficace.

Il a été, en effet, sérieusement question qoe, pendant tout le séjour de M. Loubet en Russie, les horloges de la ville fussent avancées de deux heures (exactement de 1 h. ô6j — pourqu’ainsi fût établie la concordance avec les horloges amies et alliées.

Et puis, vous savez ce qu’il en est, lorsqu’on connaît quelqu’un qui fait un voyage. -

On passe le temps à dire : . J „

— A telle heure, il sera là !

— Tiens ! telle heure sonne : il est, à tel endroit !

Or, dansl’éLat, et quand il s.'agil diuae personne qui, comme M. Loubet est en Russie, ces animations ne correspondent à rien d’exact et de précis.

Quand on affirme, euoore une foi* :

— Tiens ! ielk Heure sonne . il est à tel endroit!

Ça n’est pas -vrai ou bout ; il s'eu faut de doux heures ; il est encore sifr ta route.

En faisant marquer l'heure russe aux horloges de la ville, Il n’y avai! plus à redouter -cet inconvénient ; en pouvait suivre le voyage du Président vraiment heure ààeure.

Sans cloute on ne pouvait exiger cela pour l’horloge du chemin de 1er : il ne faut pas fournir aux C^npagnies, toujours prêtes à- sauter dessus,, des prëlexles à mondent.

Mais quoi 1 Est-ce que l'heure de la ville n’est pas toujours en avance sur 1 heure de la gare ?

Qu’on manque unteain de deux heures, ou qu’on le manque de cinq minutes, il est bonjours manqué; et il vaut mieux arriver deux heures en avance, que cinq minutes en retarcL..

Malheureusement, la municipale s’est faeorlée au mauvais vouloir de i’horlcrçrer delà ville, l’hoiioger qui touche une somme de trois cents francs par an sur le crédit atlecté à Y entretien des bâtiments communaux , pour remonler unefois parmois l’horloge de I Hôtel de Ville, celle de la Caisse d’ Epargne, celle du kiosque delà place de la Hépublique, et l’J»orioge dda Halle aux Grains.

Cet horloger, qui l’ait de mauvaises aflair.es comme tous les commerçants à qui sont affermés des services publics, cet tiorloger besogneux et peu patriote a établi un devis par lequel « étant dorraé que pour remonter les horloges douze fois par an, il lui est alloué trois cents t’rao-ré, pour un travail supplémentaire: 1“ mettre l’heure russe à la place de l’heure française; 2" ramener les aiguilles de cette heure russe à 1 heure française, — pour ce double travail, à vingt-cinq francs la visite, d’après le traité passé parla ville, — Y horloger réclamait un supplément de cinquante francs.

. Or, comme le Conseil municipal venait précisément de voler •cinquante francs pour les sinistrés de ia Martinique, on n’a pas osé engager cette dépense nouvelle, et l’on s’est borné à un vœu encourageant l’initiative individuelle, et invitant tous les bons citoyens, tous les citoyens animés de sentiments sincèrement

Î atriotiques, non seulement à illuminer et h pavoiser, mais aussi régler à 1 heure russe les montres et pendules qu’ils pouvaient avoir chez eux.

Cela accentuera peut-ôlre la différence qui existe en temps siormal entre l’heure attestée par les édifices publics, et celle ■conservée au domicile des particuliers.

Mais on sait bien que l'heure officielle, çà n’est pas le soleil!

Ces débats au sujet de l’heure à adopter durant la semaine franco-russe, ces débats ont passionné la ville.

Un homme Surtout a trouvé çà épatant: c'est le colonel du régiment.

11 n’avait pas bien compris, d’abord ; mais quand cela lui a été bien expliqué, deux ou trois fois,— alors, je le répète, il a trouvé ^a épatant.

Et, puisque les pékins ne voulaient ou ne pouvaient le faire, le colonel a considéré qu'il lui appartenait, à lui père et petit-père du régiment, de donner cet exemple de solidarité avec la Grande .Nation alliée et amie.

11 a fait çrimper un sapeur à l’horloge, — un sapeur, ça ne coûte pas cinquante francs au colonel, — et à partir de ce moment 1 heure russe a seule retenti dans la cour au quartier.

Seulement, il s’est passé ceci de fâcheux.

La mesure n’a été appliquée qu après le rapport.

Alors les permissionnaires qui étaient partis au réveil ne se doutaient de rien.

Ils ont naturellement tenu à honneur d’épuiser jusqu’au bout les plaisirs qu’en ces jours de fête, la ville offrait à leur ardeur patriotique.

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