‹ L'honorable Conque, députéChapitre 25 sur 28 · A LA COSAQUE · texte numérisé non relu

A LA COSAQUE

Edmond Uhatcnay, Editeur.

Le Gerant: J. fferacr.

Levai!. -Perret. - lmp. frété do l'Arbre, liPflT* B> Inu, Socc, SB, rue Frooaont.

1” Année. — N° 8.

1 0 Centimes.

1" Juin 1902.

L’OFFICIEL

Un An : €5 francs. 14. Rue Damrémont, PARIS

Dans sa profession de foi, M. Conque avait fièrement et nettement conclu :

« Je ne demande qu’une chose, c'est que l'on me juge a l’oeuvre. *

M. Conque a en effet la conception la plus vaste et la plus sérieuse, de ce que doit être Yœuvre d’un député.

Il répète volontiers :

— J’entends être député pour de bon ; j'ai un mandat, c’est pour le remplir.

Car il y a ce point commun entre les mandats et les cruches, qu’ils sont tous faits pour être remplis.

Et tout ce que M. Conque peut savoir encore d’histoire mérovingienne, lui revient en mémoire, pour affirmer qu’il entend voir, administrer, et légiférer par lui-même , ne point abandonner une parcelle des obligations aussi bien que des prérogatives, que vient de lui déléguer la confiance du peuple souverain, — et ne point remettre les destinées de la France et les intérêts de ses électeurs aux mains des Maires du Palais.

Les Maires du Palais : ça n’est pas déjà si mal de savoir ce que c’est, quand on ne sort pas de l'Ecole Normale comme M. Syveton!...

Et à part M. Syveton, peut-être, qui peut se vanter à la Chambre, d’en savoir plus long sur l'époque mérovingienne ?

En dehors de l’époque mérovingienne les députés savent :

— Que Charlemagne fut sacré empereur en l’an 800;

— Que François I ,r monta sur le trône en 1515;

— Que la Pompadour exerça sur les affaires de l’État une influence scandaleuse ;

— Qu’en 1789 se place un événement connu sous le nom de Révolution française ;

Et voilà.

El c’est France.

très suffisant pour représenter et

gouverner la

L’histoire de france? les députés n r ont pas besoin de la savoir : c'esi eux qui font 1

M. Conque est fermement résolu à apporter sa contribution à l’histoire de France.

Cette législature, qui sera la sienne, il vent la marquer par ses travaux.

Travaux de quel ordre, il l’ignore encore.

Mais ce qu’il sait, c’est qu’il va travailler.

— Comptez-vous vous faire une spécialité de certaines quts fions, mon cher député ?

— Je compte suivre toutes les questions et m’intéresser à toutes.

Maintenant il est bien évident que, représentant un déparle ment agricole, je m’occuperai tout spécialement de questions agricoles :

Je me spécialiserai dans les questions agricoles, mais je ne m’y cantonnerai pas.

Quand un député ne sait pas de quoi il pourrait bien s’occuper, quand il n’a ni lumières, ni aptitudes particulières, il se rue sur les QUESTIONS AGRICOLES.

Dans la famille de M. Conque, on est tout de même un peu épaté et, il faut bien le dire, un pen inquiet ou incrédule, quand M. Conque affirme que, de parler à la Chambre, ça ne lui fera pas plus d'elfet que d 'avaler un verre d’eau.

• — - Evidemment, il y a V entrainement...

Et M. Conque ne perd aucune occasion maintenant, de s’entraîner.

est incontestable, que ce n’est pas toujours a la seule M®* Conque, ou à son fils, ou à sa fille, qu’il s'adresse, lorsqu’il se lance, sur tous sujets, dans des développements auxquels Conque junior, ai madame, ni mademoiselle, n'étaient encore habitués.

D'ailleurs, il convient lui-môme qu'il considère cela comme un excellent exercice, et il a imaginé un moyen ingénieux pour que tout le monde y trouve son compte.

M. Conque a un défaut comme orateur, ou plutôt une manie ; c'est <le répéter à tout propos et hors de propos.

— Et par conséquent...

Cela prouve que M. Conque est avant tout un esprit logique, mais tant de « et par conséquent » revenant à tout bout de champ émailler ses discours, cela finit par se remarquer, cela amuse, puis à la longue agace, bref, il y a là un danger dont il faut se méfier quand on doit parier à la Chambre, si fertile en pu rist^s et en plaisantin».

Dans la conversation courante, ou môme dans les réunions départementales, cela ne présente pas d inconvénient.

Mais lorsque le Journal officiel vous guette...

M. Conque ne veut pas qu'à la buveUe,on l’appelle l'honorable Par conséquent.

Le ridicule tne, en France.

Et pour bannir cette fâcheuse habitude de langage, il a été entendu avec sa femme et ses enfants qu'à chaque onr conséquent que M. Conque laisserait échapper en parlant, deux sous seraient immédiatement versés par lui dans une tirelire.

Cet argent-là, ce sera pour aller cei été au bord de la mer...

En attendant, ce qu’il y a de certain, c’est que les Conque n'en finissent plus de déjeuner.

M. Conque parle, M. Conque parle...

Et c’est heureux qu’il ait imaginé pour les enfants, le petit truc de la tirelire , et des amende» à faire payer, sans quoi ce ne serait pas tenable.

Jt

Mais M. Conque, grâce à ce régime, a déjà gagné une assurance admirable, et une facilité d'élocution abondante, élégante, et nourrie, — nourrie, c’est bien le cas de le dire, — qui fait augurer merveille de l’avenir.

Aussi n’y va-t-il pas par quatre chemins.

Il a pris sa bonne plume et écrit au Président du Conseil qu’il a l’intention de l’interpeller, dès la rentrée, sur la politique générale.

— Mon interpellation sera jointe aux autres, et je renoncerai même probablement, dans la discussion, à mon tour de parole : mais l’e/fet moral aura été produit.

M. Conque ne se dissimule pas, en effet, que ce n’est pas du jouraulendemain qu’on peut penser gagner i oreille de laChambre.

Mais un député n’a pas besoin de parler pour être un député écouté.

N’y a-t-il pas le bel et éloquent exemple du député Isaœbard, dont tout le monde, et notamment le collège électoral d’Evreux, vous dira qu’il est un des députés les plus écoutés de la Chambre: et M. Isambard, ce n’est pas sa faute : mais il est, depuis plusieurs années déjà complètement aphone.

Mais M. Isambard travaillent dans les commissions.

C’est une chose obscure, mais profondément impressionnante, que le travail des commissions.

Il y a comme cela un certain nombre de députés, dont on ne parle qu’avec une mystérieuse déférence, des députés qu’on n'a jamais vus à la tribune, que personne ne connaît mais dont personne ne prétendrait à discuter l’autorité, les capacités et l’influence :

Ce sont les députés qui travaille dans les commissions

M. Conque s’apprête à travailler ferme dans les commissions.

Quand je vous le disais : c’est un bûcheur.

Autrefois M. Conque n’avait pas de cabinet de travail ; quand il avait des lettres à écrire, quelques papiers à mettre en ordre, on des sipratur'cs à donner, cela se passait très commodément sur la Utble de la salle à manger.

M. Conque, dans son appartement de Paris, a tenu à avoir un cabinet de travail.

Au mur, une photographie du monument de Gambetta.

Sur la cheminée, un buste ea plâtre de Matière. (?)

Mais surtout ce qu’il y a de particulièrement important, et aussi de particulièrement imposant, c est le grand cartonnier, avec montants de chêne, et des étiquettes dorées .

— Agriculture.

— Guerre.

— Travaux publics.

— Politique étrangère. et d’un côté :

Discours.

et de l’antre :

Commissions.

Il n’y a encore rien dans

aucun carton.

Tous les matins, régulièrement, M. Conque passe près de deux heures dans son- cabinet de travail : c’est là, maintenant, qu’on lui sert son café au lait.

Défense à M ,le Conque d’étudier son piano durant ce temps, ainsi qu’elle en avait l’habitude.

M m * Conque, sévère :

— Ton père travaille !

Il ne faut pas qu’on le dérange •

, — Monsieur travaille!

Et, en effet, M. Conque a acheté une machine à écrire , — parce que, avec toute la correspondance, et puis les articles à envoyer aux journaux, — et il en apprend le fonctionnement.

Mais c.’est le diable, celte machine à écrire ; c’est d un maniement extrêmement délicat, il faut énormément d’attention; bref, M. Conque, môme en y mettant le double de temps, n’est pas encore arrivé à écrire convenablement un alinéa de ! a Imannch Hachette : car M. Conque s’exerçait en copiant n'importe quoi, mais principalement l 'almanach Hachette.

M- Conque ne veux pua sd-uacr vaincu : car, M“® Conque avait, au début, vivement protesté contre l’achat dispendieux de celte machine à écrire, affirmant qu’il y avait peut-être d’autres dépenses plus urgentes.

M. Conque se borne à dire, que, même avec sa machine à écrire, il ne parvient pas à en sortir, et qu’il faudra très probablement se décider à preftdre par surcroît un secrétaire.

Ce qui ne l’empêche d’insérer sournoisement dans le journal:

— On échangerait machine à écrire , n ayant presque pas servi, contre bibliothèque tournante ou fauteuil américain.

En attendant qu'il trouve un secrétaire, M. Conque met au courant sa fille Alice ;ear il a remarqué que les idées lui venaient beaucoup plus facilement en marchant , et il a besoin de quelqu’un à qui dicter ; il dicte h M tta Conque.

Les premiers temps, Conque soignait son écriture, pour la faine haute et pointue ainsi qu'ont accoutumé les jeunes filles distinguées.

Mais M. Conque ne veut pas de ça : une écriture lisible, mais plébéienne; et M 11 ® Conque a dû renoncer également au papier parfumé avec devise, et à l'encre violette, avec lesquels elle avait rédigé, pour son père, les premières lettres de recommandation pour un emploi de receveur-buraliste ou un poste de cantonnier...

— Pourtant, papa, un peu d’élégance : ce serait Va république aimable.

Mais M. Conque, et avec lui M 11 * Conque, est déjà un vieux routier delà pétition et de V apostille. Le formulaire classique n’a déjà plus de secrets pour eux.

— Le député Conque recommande particulièrement à la bien veillance de Monsieur le Ministre...

Cela, ça veut dire que le député Conque s’en fout.

Et le Ministre répond :

Monsieur le député et cher collègue ,

Vous ave: bien voulu appeler mon attention...

le petit nombre des vacances...

les titres de voire candidat...

dès que les circonstances le permettront...

bonne note est prise...

Cela, ça veut dire que le Ministre s’en fout.

JH

tr

M. Conque a emmené ces dames Conque à la Chambre, pour •voir la place où il allait siéger.

— Alors, c'est là que tu seras ?

— Cest là.

Et M' n * Conque a tenu à s’y asseoir, et après madame,

M 11 " Conque.

Puis, ces dames sont montées dans la tribune, d’où elles pourront venir suivre les travaux et les débats parlementaires. M. Conque, lui, était demeuré h son banc.

— Vous me voyez? a-t-il demandé, en se levant.

— Oh ! très bien !

— Et comme cela aussi ?

— Très bien encore.

Et M"*“ Conque, satisfaite, a dit à M. Conque :

— En somme, tu as une des meilleures places de la Chambre...

— On fait ce qu’on peut, a badiné M. Conque.

JS. '

Or, le hasard a voulu que le futur voisin 4e M. Conque, comme lui nouveau venu à la Chambre, venait, lui aussi, essayer sa place.

Les deux néophytes ont aussitôt fait connaissance et sympathisé.

— Vous n’avez pas amené madame? a demandé M. Conque.

— C’est que je suis veuf, a dit l’autre.

— Ah ! très bien , très bien ! s’est excusé M. Conque.

D’ailleurs, c’est un veuf jovial que le futur voisin de M. Conque.

Et, tout de suite, il s’est enquis pour savoir si M. Conque avait l’intention d’apporter une lorgnette :

tsfs

P — Oui. parce que vous comprenez, mon cher collègue, moi, fîje prévois que les discussions ne seront pas toujours drôles, et :i nous ne serons pas fâchés de lorgner un peu les tribunes, pour nous dédommager; par exemple, je ne voudrais pas être forcé de me dédommager avec cette grosse dondon, toute seule, làbas: qu’est-ce qu’elle fiche ici ?... Celle-là voudrait, moi je ne voudrais pas.,.

— C'est ma femme, a objecté \1. Conqu \

F, — Alors, je le voudrais, mon cher collègue, a pataugé le voisin, Je le voudrais.

Néanmoins, il a été convenu entre M. Conque et le voisin de M. Conque, qu’ils auraient une lorgnette A deux , à frais communs.

— Conque : ce nom ne m’était pas inconnu, mon cher collègue, affirme le collègue qui, maintenant, cherche à réparer, et veut être aimable : Conque, oui vraiment, voilà un nom connu!...

Et, tout en devisant, négligemment, les deux parlementaires sont venus, sans môme y prendre garde, sont venus s asseoir au banc des ministres.

Ces premiers contacts entre les élus des collèges, n'est-ce point vraiment quelque chose comme les rentrées de collégiens ?

Dépaysés, ils se regardent :

Qui sera le fort en thème ? qui le premier en discours français ?

Quel est le petit indicispliné qui se fera ficher à la porte parce qu’il fait trop de bruit avec son pupitre, ou qu’il est très mal embouché ?

Et qui celui qui flanquera des tatouilles à ses oetits camarades ?

Et. c’est encore une autre impression analogue à celle de barri vée au régiment ; les bleus ont en vie d’emmener Monsieur Pierre , — ce secrétaire de la Chambre qui est quelque chose comme un adjudant de quartier, — emmener M. Pierre à la cantine.

Et tels des bleus , sont aussi bien les rouges les plus farouches.

Sa visite au Palais-Bourbon a augmenté le zèle de M 11 * Conque secrétaire de M. Conque, son père ; à voir l’hémicycle imposant, et le fauteuil où, hier encore, s'asseyait M. Paul Deschanel, Alice Conque a senti davantage qu’un député, c’était tout de même quelqu'un , qu être député, c'était tout de même quelque chose, et qu’il y avait lieu de ne point prendre ce» fonctions à la légère, quand on remplissait les fonctions de secrétaire d’un député.

M lle Conque s’est donc mise sérieusement à la correspondance.

Une lettre semblait présenter un caractère particulier de gravité et d’urgence :

Mon cher Monsieur Emile et député,

Permettez-moi de m' autoriser de relations anciennes pour attirer votre haute bienveillance...

Il s agissait d’une question d’alignement, et du déplacement du caniveau de la rue de l’Aiguille.

— Papa, cette lettre est signée V* Tripe. ..C’est un prénom, V* : Victoire ou Virginie ?

— Non, c’est une veuve, veuve Tripe

— Elle t’appelle Monsieur Emile : pourtant, il me semble que nous n’étions pas en visites...

— Elle n’aime pas les visites...

— Je vais répondre à M“' e V ,e Tripe que tu prends bonne note... Mais où est-ce la rue de l’Aiguille, je ne me souviens pas d’y être jamais passée...

— C’est une petite rue, du côté de l’église... Mais c’est, inutile que tu fasses cette lettre, c’est moi qui répondrai à M me Tripe...

Et M. Conque se rend compte qu’il est certains cas où un député a besoin d’un autre secrétaire que sa fille.

Et M. Conque songe aussi qu'il donnera des instructions pour que, dorénavant, les lettres qui lui sont adressées au Palais- Bourbon, restent et lui soient remises au Palais-Bourbon.

Palais-Bourbon, c’est tout de même mieux que Poste Restante.

Et ça peut rendre les mêmes services.

Bien qu’il n’eût absolument rien de particulier ni de précis à y faire, M. Conque a tenu à aller dans tous les Ministères.

Il faut qu’il soit à même d’y piloter plus tard les électeurs.

Cela s’appelle prendre l'air des bureaux.

Mais M. Conque a réfléchi que l’important surtout est d'avoir l'air chez soi dans l’antichambre où l’on accompagne un solliciteur.

Aussi attache-t-il tme importance considérable et méritée, au fait de connaître les huissiers, et, si possible, de se mettre bien avec eux .

Il n’est pas douteux en effet que si, en arrivant au Ministère avec sa délégation départementale, M. Conque peut être accueilli, de la part des huissiers à chaîne, par de familiers .

— Bonjour, monsieur Conque ! — Comment ça va, monsieur Conque? — les délégués seront dans i admiration ; et quelle que soit l’issue de l'audience ministérielle, ils rentreront convaincus de la notoriété prodigieuse ae Conque:

— Conque ? Il fait ce qiïii veal au Ministère : tous les huissiers LE CONNAISSENT !

Être connu des huissiers: c’est comme, dans un restaurant chic, appeler le maître d’hôietpar son petit nom !

On cite l’exemple de ce conseiller général qui, pour être connu des huissiers, n’avait pointreeulé devant un subterfuge étrange:

Cet homme qui, dans son pays et dans la vie ordinaire, portait des chapeaux comme tout le monde* chaqae fois qu il avait affaire au Ministère, y venait le chef orné d’une coiffure prodigieuse, toréador et planteur.

Et l’aimable homme expliquait:

- Comme cela, tous les huissiers me connaissent , dès que j’apparais, Us se précipitent : je suis le type au chapeau.

Et il y a plus : ils me procurent toujours un tour de faveur; car, comme j’ai pris l’habitude de laisser mon chapeau dans l'antichambre et qu’ils le savent, ils ont hâte que je ne sors pas là, pour se coller le chapeau sur la tête, et faire, avec, des blagues et des rigolades :

C'est si enfant , un huissier !

Jl

M. Conque a toutes les chances.

Il n’aura pas besoin d’avoir recours à ces stratagèmes.

lia retrouvé, place Beauvau, un huissier avec qui il a fait ses derniers treize jours!

L’huissier n’a pas paru d’ailleurs, autrement surpris.

11 a seulement demandé :

— Savez-vous s’il yen a d'autres du régiment, qui sont devenus députés de votre promotion?

Cet huissier est d’ailleurs un garçon pas banal, et qui a des idées.

Mais surtout des idées pratiques ; c’est un arriviste.

11 ne s’est mis huissier au Ministère, que parce qu’il pensait, là, être aux premières loges pour jouer à la Bourse.

Et, toujours avec sa rage de struggle-for-life, il avait conçu un projet qui serait encore susceptible de fournir d’assez jolis bénéfices.

Sur son bureau, dans l’antichambre, il voulait installer un petit commerce de cartes postales illustrées , avec les portraits des principaux directeurs, le cabinet du Ministre, quelques scènes de genre : une audience mouvementée, la chute du Ministère, le départ du Ministre, etc.

Et l’huissier estimait, non sans raison, que tant de gens passent là de mortelles heures à attendre, sans savoir que faire, qni ne seraient sans doute pas fâchés d’envoyer un motà leur famille, sur une carte qui constituerait en môme temps un gentil souvenir...

Mais Waldeck-Ronsseau n'a rien voulu savoir.

— Enfin, il s’en va, celui-là! a dit l’huissier à M. Conque. -

— Son successeur sera sans doute mieux disposé, a riposté M. Conque; et très aimablement:

Je pourrai peut-être lui dire un mot pour lui recommander votre projet.

Mais l’huissier a eu un geste vague, et un soupir averti :

, — Vous comprenez, je sais bien qu’u/i mot de député , ça ne signifie pas grand'chose, pour ne pas dire rien !

Pourtant, mon cher monsieur Conque, si ça peut vous faire plaisir...

Edmond Chatenay, Editeur. le Gérant : J. Werner

Levall.-Perret. - lmp. Crtté de l’Arbre, Wimrorr rr Roc», Suce, S&, rue Pvomonl.

if* Année. — N rt 9.

10 Centimes.

8 Juin 1902.

L’OFFICIEL

Un An : B francs. 14, Rue Damrémont, PARIS

Il faut vraiment avoir une santé robuste pour choisir, pour ouvrir un théâtre, le moment précis où les chaleurs accablantes les premiers orages, éloignent des salles de spectacle les derniers amateurs.

Et voici, cependant, la réouverture du théâtre du peuple par excellence : la réouverture des Folies-Bourbon.

Mais, quand il s'agit de théâtres subventionnés , il ne faut s'étonner de rien, des combinaisons les plus absurdes, desinitiaives les plus baroques.

Or, s’il y a un théâtre subventionné par excellence, c’est bien e Théâtre Parlementaire : près de six cents acteurs , à neuf mille 'rancs l’un, sans compter les premiers rôles, c’est plutôt coquet.

Oue d ’Odéons on nourrirait avec cela !

Si au moins on avait eu la bonne pensée, pour cette réouveru re tardive, de s’assurer une salle en plein air, dans lesTuileies voisines ou les Champs-Elysées proches, quelque Horloge, >u quelque Jardin de Paris!...

Avec des marronniers autour, bien entendu, pour qu’on ne lût arracher les feuilles, comme Camille Desmoulins en 89 : il le faut jamais rater une occasion de se montrer à la fois pittocsque, légendaire, et bien dans la tradition française !

Mais pas du tout.

Le théâtre des Folies-Bourbon donnera sa première, dans la naison du coin du guai, où l’on va s’empiler, étouffer, et crever le chaleur!...

Ah ? si l’on avait laissé faire M. Leygucs!

Mais M. Leygues s’en fiche maintenant.

Ah ! l’on a accepté d’un cœur léger celle éventualité monstrueuse: M. Leygues quittant le Ministère des Beaux-Arts !...

t?h ! bien, l’on va voir du joli.

Et l'Opéra joue :

Orsola,

Livret de M. Gheust,

Musique des frères Hillemncher :

A nous les consonnances bien françaises !

Orsola (petit ours), par Gheusi el Ililleinacher Dernier legs du Ministère de l'Etranger.

L’Opéra-Comique, lui, donne la Troupe Jolicœur.

La Troupe Jolicœur? n’élait-ce point juslementle titre indiqué pour la nouvelle pièce des Folies-Bourbon?

La Troupe Jolicœur, ou les Nouveaux Parlementaires.

Ht

Mais non: au Palais-Bourbon, il est de tradition que l’on rouvre avec Chérubin et les Burgraves.

Chérubin : ce sont les plus jeunes députés qui, de droit, sié gent au bureau provisoire comme secrétaires.

Les Burgraves : c’est le Président d’Àge.

C’est la trislésse de M. Conque, de ne pas pouvoir figurer au bureau provisoire.

C’est également la tristesse d’un tas de députés: car le bureau provisoire est, pour beaucoup, le seul où jamais ils eussent eu chance de figurer.

Mais le diable est d’ôtre ou trop jeune, ou trop vieux.

Trop pour le secrétaire , el trop peu pour l'aïeul...

Et je songe que l’on pourrait peut-être créer des postes d’assesseurs et de vice-assesseurs pour les âges intermédiaires .. .

J’ai connu un magistrat, qui u’avait pas très bien réussi, el qui, juge dans un petit tribunal, se consolait ainsi à la lecture de l’annuaire :

— SI j’étais président de Chambre à la Seine, je serais un des i lus jeunes!

M. Conque pense que, s’il avait été élu vingt ans plus tfit, il urait pu être secrétaire provisoire de la Chambre des députés.

Avec ça que M. Rauline lui, ne triche pas un peu pour être (résident d’âge !

Car enfin, le véritable président d’âge, devrait être le ) r Turigny, député de la Nièvre.

Ce vieux père Rauline n’est en somme, que le doyen en second : |ui dit qu'il n’envoie pas des petites femmes au D r Turigny pour e mettre dans l’impossibilité de venir siéger, ce qui lui permet le présider à sa place, et de dire des choses désagréables au Goulernement !

Tout ça ne nous rajeunit pas, n’est-ce pas, monsieur Conque T

Ça ne rajeunit pas non plus le D r Turigny qui, pourtant, :onnul les belles énergies, et des périodes héroïques.

C'est lui, c’est le D' Turigny, qui jadis, savait trouver des irguments admirables, comme celui-ci:

Un concurrent lui reprochait de n’avoir point, utilisé son influence pour obtenir que le tracé d une grande route desservît la commune :

— Une route? une grande roule? ripostait Turigny 3uperbe : a-t-il besoin d’une grande roule, l'humble ouvrier des champs, pour se rendre à son travail? Laissons les grandes routes aux aristocrates, avec leurs chevaux et leurs équipages ; nous autres, humbles ouvriers, un humble sentier nous suffit: nous n'avons pas besoin de grandes roules.

C'est encore le D r Turigny qui, à la tribune, sortait toutàcoup de sa poche un foulard rouge, s’en entourait la gorge, et s’écriait :

— Voilà les foulards que je porte ; qui osera dire encore que je ne suis pas républicain ? Mes foulards sont rouges, citoyens, vous le voyez bien : rouges comme mes convictions !

Maintenant, mon Dieu, quand! I e pauvre vieux son foulard rouge, c’est que vraiment, ça ne va plij et qu’il faut bien, à son âge, prendre des précautions D’ailleurs, Dieu merci, grâce à ces précautions, il tiei bon, le vieux docteur!

Il y a près de vingt ans, qu’à chaque renouvellement légi quand il s’agit de présenter un candidat contre le D r Ti on dit à ses adversaires politiques :

— Voyons! le D r Turigny est un brave homme ; c’est vieillard; il n'en a plus pour bien longtemps : il n’achèvera pas législature; épargnez-lui, et à vous-mômes, les soucis et fatigues d'une campagne électorale ; il vous laissera toujours place assez tôt...

Être doyen de la Chambre, ça conserve ; c’est presque brevet de longévité !

D’abord, on ne peut pas être doyen de la Chambre à ving-« ans: on n’arrive là que quand on a déjà fait ses preuves de san

Et puis, être doyetf de la Chambre, c’est une fonction tel que plus on va, plus on affermit ses titres à la remplir.

Il est certain, qu’à la prochaine législature, le D r Turigny aya alors quatre-vingl-sept-ans, c’est bien le diable si un nouve parlementaire se présente, qui aura pour la première foisbrigi les suffrages de ses concitoyens à l’âge de quatre-vingt-huit ai

Et, de son côté, M. Conque aura beau faire, il n'aura pendat ce laps vieilli toujours que de quatre ans.

En attendant, M. Conque veut s’amuser comme un jcui homme.

M. Conque connaît M. Leygues, naturellement.

Qui M. Conque connaîtrait-il, s'il ne connaissait pas M. I g ues 1

Et qui M. Leygues connaîtrait-il, s'il ne connaissait M. Corn

Et, comme M. Leygues va, peut-être bien ne plus être œil Ire, M m * Conque a dit à M. Conque :

— Dépêche-toi de lui demander une loge : parce qu’on ne pas quel est le ministre qui viendra, tu seras peut-être mal « lui, il ne sera peut-être pas de ton groupe ; — et ce ne se vraiment pas la peine d’être député si l’on ne doit jamais i allé au théâtre dans la loge du Ministre.

Il y a quelqu’un dans la loge du Ministre.

ClMMCW

— Quel dommage que les répétitions générales soient supprimées, a dit M. Leygues : voilà où il aurait fallu mener M™* Cou que!

Ce que M me Conque regrette surtout dans les répétitions gémi raies, c’est qu’elle y aurait vu des gens connus.

Mais Rostand n'est pas à Paris, n’est-ce pas?

Et Francisque Sapcey est toujours mort...

Or, c’est triste à dire, mais M ,a " Conque ignore Emile Faguel et se fiche de Catulle Mendès.

Elle n’a aucun désjr devoir M. Larroumet.

Et, qu’est-ce que vous voulez,— * elle ne soupçonne môme pai Lucien Mühlfeld.

Il y a bien Emmanuel Arène , mais celui-là, elle le voit à l( Chambre.

Je crois que les critiques dramatiques jouissent d’une influeno et d’une notoriété sensiblement inférieures à la notoriété ctl l’influence dont ils se croient pourvus.

Cette illusion dans laquelle ils vivent est d’ailleurs la seuil explication, et même la seule] excuse, du privilège assurémen excessif qu’ils se sont arrogés de donner des conseils familier à tout le monde, et de prétendre à guider la vie privée des gens

Je veux aller ce soir au Pulais-Royal. 1

— N'allez donc pas au Palais-Royal, se croit autorisé à m dire M, Emile Faguet : n’allez pas au Palais-Royal, vous regret tofez votre temps et votre argent, •— ou alors c'esl que vous éi< un imbécile.

De quel droit M. Emile Eaguet, que je ne connais pas , se croit t-il autorisé à diriger ainsi mes plaisirs?

Fichez-moi la paix, monsieur Faguet!

La critique bibliographique n’existe plus.

La critique artistique n’existe plus.

La critique dramatique n’existera plus.

Nous sommes tout de même assez grands garçons pour aile au théâtre tout seuls.

L’anecdole est récente et connue d’un directeur de théâtre menant trouver le rédacteur en chef d’un grand quotidien et lui demandant :

— Combien cela me coûterait-il pour ne pas avoir d’article de votre critique sur mon spectacle nouveau?

— Quatre cents francs, a répondu le rédacteur.

C’était donné.

M. et M m * Conque sont dans la loge du Ministre.

M. et M 010 Humbert, eux aussi, y ont été, dans la loge du Ministre.

Mais ce n’est, point ce souvenir qui impressionne M. et M mo Conque.

Ils ont la sensation de personnifier, aux yeux de toute une salle, la République mondaine , la République élégante.

M. Conque feint de se désintéresser du spectacle, et de lorgner les fauteuils et les loges.

M"" 1 Conque se laisse lorgner.

L’un et l’autre applaudissent avec une dignité condescendante.

bt, pendant l’entr’acte, ils se plaisent à constater que, lorsqu’on a relevé le rideau, Coquelin cadet et il/ lle Racket Roger ont salué de leur côté avec une déférence attentive et marquée.

M. Conque se demande, d’ailleurs, si ce n’est pas que Coquelin le reconnaît, d’une fois où il était venu, dans une soirée de bienfaisance, au cercle, dire des monologues !

Lui, M. Conque, a parfaitement reconnu M. Coquelin cadet.

— Tu ne crois pas que, dans la salle, on doit imaginer que nous sommes les futurs ministres ?

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