CONFÉRENCE FAITE À MONTRÉAL, LE 7 MAI
MEsDAMES ET MESSIEURS,
L'histoire doit être le livre de maximes des peuples, le régulateur de leur conduite, la boussole avec laquelle les nations doivent interroger les champs de l’avenir ouverts devant elles, pour y tracer la route qu’elles doivent s’y frayer.
Mais autant ces leçons sont précieuses, autant en est pernicieusé l’application pour ceux qui les faussent. Plus aussi les époques que l’on étudie sont bouleversées, plus difficile en est l'étude, et plus instructive en est la leçon.
Dans le grand livre de l’histoire, il n’y a pas de pages plus remplies d'enseignements, et de l’étude desquelles jaillissent plus de lumière et de vérités pour l'instruction des peuples, que la page que couvre le récit de la révolution française, dont un des épisodes forme le sujet de cet entretien. La leçon que nous donnent les événements de cette époque terrible de l’histoire de l’Europe, est effrayante de vérité. Toujours le même principe conduisant aux mêmes conséquences, La révolte de la raison contre la divinité, enfantant l’aveuglement et le vertige.
On parle souvent et avec emphase des principes de 89; on considère cette date comme le point de départ des idées de liberté, de grandeur nationale et de philosophie sociale. On justifie même les excès de la révolution française avec cette date mémorable, Oh! vous faites bien de vanter, de faire briller votre joyau pour détourner les regards des monceaux de ruines et de cadavres que huit années du règne de votre idole ont entassés sur le sol de la France !
Croyez-vous que la révolution soit le fait réfléchi des hommes qui l’ont commencée, qui l'ont faite, le résultat d’un système médité d'avance par les philosophes dans l'intérêt des peuples ? Non ; si j'étais philosophe, je dirais qu’elle fut un accident dans
la marche d’une nation ; je suis chrétien, et je dis que ce fut un châtiment que Dieu réservait à la France, pour la punir et la régénérer.
La royauté avait porté sur le trône de saint Louis le faste des Césars, l’immonde immoralité des Sardanapale; le plus doux, le plus vertueux, le plus humble de ses rois porta sa tête sur l’échafaud ; la noblesse avait imité la royauté dans ses excès, elle avait encensé Voltaire, elle s'était faite philosophe; elle avait semé dans le vent, elle récolta dans la tempête.
Le clergé lui-même avait assez largement trempé dans la fange de ce siècle ; le flot de sang que la révolution coûta à la partie saine du clergé français, fut assez large et assez profond pour y laver toutes les souillures de ses membres indignes et réchauffer encore d’une ardeur chrétienne le cœur de la France.
Et le peuple? le peuple qui souffrit tant de cette révolution faite pourtant en son nom ; le peupie dont les misères, les désordres et les hontes furent si hideux que les historiens révolutionnaires les passent sous silence de peur d’y rencontrer un soufflet à leurs utopies sociales ; le peuple, lui aussi, avait participé à l’entraînement général. Voltaire avait été son idole, l'Encyclopédie son évangile philosophique ; Jean-Jacques Rousseau était son prophète, le Contrat social son évangile politique.
Ce qui avait sauvé la France jusque-là, ce qui sauvera toujours les peuples, c’est la foi; le cœur pouvait être gangréné, mais la tête était saine. A l'avènement de la révolution, le peuple n'avait plus de foi ; on pouvait dire de lui ce que disait Tacite des peuples voués à la destruction : ‘Les dieux sont partis.” Et Dieu seul sait l’abîme de désolation dans lequel ce peuple fut plongé pendant dix ans, et d'où il ne sortit que pour aller rougir de son sang les champs de bataille de toute l’Europe, afin de donner de la gloire au despote qui l'avait tiré de l'anarchie pour le jeter dans les fers.
L'accident impulsif de la révolution, ce fut lesoufle puissant de son premier et de son plus grand tribun, Mirabeau. Mirabeau qui avilit la royauté et la noblesse, parce que la noblesse l'avait rejeté de son sein ; qui détruisit la Bastille parce qu'elle l'avait retenu captif et lui reprochait ses infamies; qui outragea la religion parce qu'elle avait flétri ses désordres ; les lois, parce qu’elles avaient puni ses forfaits. Mirabeau, vrai génie de la
révolution, dans ses grandeurs comme dans ses bassesses ; moitié fange, moitié génie ; moitié grand homme, moitié scélérat ; sa vie tout entière fut comme le mélange dont il était composé ; il eut du génie dans son orgueil ; dans ses erreurs, il eut du repentir ; mais il vendit son génie pour de la vengeance, pour de l'or il vendit son repentir. |
Mirabeau venait de mourir à l'époque où nous commençons notre récit. Ses collègues achevaient leurs travaux. Aux luttes brûlantes des commencements de la révolution, avaient succédé des travaux sérieux pour la consolidation de la paix entre les deux pouvoirs, le peuple et la royauté. Les démagogues travaillaient encore sourdement ; la lutte pouvait, devait se continuer entre l'anarchie et la réforme sociale durable.
Au parti qu'avait inspiré Mirabeau en mourant, devait succéder avant peu un parti rajeuni ani »urait pu continuer son œuvre et renverser la Montagne encore en embryon, J’ai presque nommé les Girondins, dont j'ai entrepris de vous parler ce soir.
Sans haine, sans passion, sans préjugé, nous examinerons la vie politique si courte et si agitée de ces hommes qui pendant deux ans remplirent la France de leurs noms ; et deux ans de cette époque, c'était un siècle de l’histoire.
Leur talent, les aspirations de leur génie, leur enthousiasme aveugle pour une liberté dont ils avaient appris les notions dans les chefs-d’œuvre de Plutarque et des chantres de Rome et d'Athènes, et que, dans leur imagination brûlante comme le soleil de leur pays, ils voulaient implanter dans une nouvelle république lacédémonienne; leurs haines contre l’ordre de choses qui venait de crouler; leur ambition, cause de toutes leurs erreurs, ne voulant jamais souffrir personne les devancer dans la voie des idées nouvelles alors maîtresses ; leurs fautes, leurs faiblesses ; leur complicité coupable avec ceux qu'ils devaient combattre ; leur silence devant les horreurs du vandalisme qui couvrit un moment la France de sang et de ruines; puis le grand crime de leur histoire, crime dont ils voulurent détourner les suites dans le sentiment de leur repentir, malheureusement trop tardif, mais que l’histoire impartiale leur reprochera toujours, et que toute leur gloire ne pourra jamais faire oublier; telle est la première partie du drame tragique
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qui forme leur vie, et qui se termine dans ces pages sublimes de leur histoire où nous les verrons dans toute la beauté de leur génie, effrayés de l’œuvre qu’ils avaient commencée euxmêmes, se précipitant vaillamment au devant du char de l'Etat pour l'empêcher de rouler dans l’abîme où il marchait, tenant tête pendant dix mois au flot révolutionnaire qui avait rompu ses digues et submergeait l'édifice social ; nous les verrons à cette même tribune d’où ils avaient précipité la monarchie foudroyer les tyrannies populaires cent fois plus odieuses que la pire des royautés.
Dans cette lutte titanique contre l'anarchie, le génie de la révolution parut, plus d’une fois, terrassé par le génie de leur éloquence.
Ce siècle, dont l'écume entrainait dans sa course Les mœurs, les rois, les dieux.
La victoire fut toujours indécise tant que la tribune, ce rempart toujours aguerri de la liberté contre toutes les tyrannies, resta debout, mais un jour vint où la tourmente révolutionnaire emporta la tribune, et les hommes, les Girondins, accablés, mutilés, sanglants, roulèrent écrasés sous les dernières ruines sociales, demandant à la postérité l'oubli de leurs fautes dans la terrible expiation qu'ils en subissaient.
Ja révolution avait deux ans. La France commençait à respirer, à la suite des convulsions profondes qui l'avaient agitée pendant les premières crises de son enfantement à la liberté. L'Assemblée nationale venait de terminer ses travaux législatifs par l’adoption de l’acte constitutionnel, et l'acceptation solennelle, par le roi, de cette nouvelle charte politique de la France, semblait avoir réconcilié les esprits avec l’idée de la royauté. Les dernières séances de cette assemblée, inaugurée dans un moment de colère populaire soulevée par le soufile de Mirabeau, avaient été empreintes d’un caractère de majestueuse gravité. Le lecteur, en parcourant le récit de ces événements, se surprend encore aujourd’hui, à croire à l'établissement définitif d'une monarchie constitutionnelle, après les premiers orages de la révolution. Les belles paroles de Malouet avaient porté leurs fruits : ‘ N’essayez pas, avait-il dit, de faire marcher de front une révolution violente avec une constitution libre, L'une
ne s'opère que dans le tumulte des passions et des armes, l’autre ne peut s'établir que par des transactions amiables entre les intérêts anciens et les intérêts nouveaux. Une révolution est une tempête pendant laquelle il faut serrer ses voiles ou être submergé, mais après la tempête ceux qui en ont été battus comme ceux qui n’en ont pas souffert doivent jouir en commun de la sérénité du ciel ; tout redevient calme et pur suus l’horizon. Ainsi, après une révolution, il faut que la constitution rallie tous les citoyens, Il ne faut pas qu’il y ait un seul homme dans le royaume qui puisse courir des dangers pour sa vie en s’expliquant franchement sur la constitution. Sans cette sécurité, il n’y a point de vœu certain, point de liberté ; il n’y aura qu'un pouvoir prédominant, une tyrannie populaire ou autre, jusqu’à ce que vous ayez séparé la constitution des mouvements de la révolution. Il n’y a de constitution libre e durable, hors le despotisme, que celle qui termine une révoi.cion et qu'on propose, qu'on accepte, qu'on exécute avec des formes calmes, libres et totalement dissemblables des formes de la révolution. Si larévolution ne s'arrête et ne fait place à la constitution, l’état ébranlé s’agitera longtemps dans les convulsions de l’anarchie...”
Le roi, un moment débarrassé de la surveillance jalouse à laquelle on l’avait soumis, avait adressé à l’assemblée ce message, en même temps noble et doux, qui ne laisse, en dépit des historiens de la révolution, aucun doute sur les intentions sincères de Louis XVT vis à vis du peuple : “ J'ai examiné, dit:il, l'acte constitutionnel ; je l’accepte et je le ferai exécuter.” Le lendemain, au milieu de tous ces hommes qui vingt fois avaient fait trembler la royauté sur sa base, le roi, visiblement affecté, avait prononcé le serment constitutionnel :
‘“ Je viens consacrer ici solennellement l'acceptation que j'ai donnée à l’acte constitutionnel. Je jure d’être fidèle à la nation et à la loi, et d'employer tout le pouvoir qui m'est délégué, à maintenir la constitution et à faire exécuter les décrets. Puisse cette grande et mé:norable époque être celle du rétablissement de la paix ct devenir le gage du bonheur du peuple et de la prospérité de l'empire...”
Tout Paris avait acclamé ces paroles de paix et de patriotisme ; la France entière avait ressenti cet élan vers l’ordre et
la liberté. L'assemblée s'était déclarée dissoute, et comme pour témoigner par un acte éclatant son désir de commencer une ère nouvelle, en oubliant un passé tumultueux, elle avait ellemême décrété l’inéligibilité de ses membres à l’assemblée qui allait lui succéder. Il était évident pour tout le monde que la Révolution, si elle n'était lassée tout à fait, était au moins ralentie dans sa course impétueuse; c'était le temps de lui mettre le frein, si on n’'osait la museler tout à fait.
L’attitude de l’Europe n'était pas des plus rassurantes, il est vrai; mais Louis XVI avait paru accepter si franchement la constitution; la crainte que de nouvelles menaces ne fussent l’occasion de nouveaux excès ; l'influence croissante du parti constitutionnel et ses relations avec la noblesse ; tous ces éléments réunis pouvaient retenir les alliés en attendant la consolidation de la royauté sur les bases nouvelles que la nation venait de lui donner.
La Constituante avait cependant commis une faute immense qui ne fut pas étrangère, peut-être, aux malheureux événements qui assumbrirent plus tard la France, Dans un moment d’enthousiasme pour l’abnégation des haines personnelles, pour l'oubli des dissensions de partis, elle avait cru faire un noble sacrifice à la patrie en s’excluant de la rouvelle assemblée qui devait continuer son œuvre de paix et de régénération sociale, Elle laissait par Rà le sort de la nation entre des mains inexpérimentées que la violence des factions pouvait séduire ou renverser,
Pourtant, il y avait encore tout à espérer, car si la Constituante était rajeunie dans l’Assemblée législative, il y avait, dans les rangs de cette dernière, assez de talent, de vertu civique, d’éloquence et de génie pour combattre les faux prophètes de la Révolution, ces sombres démolisseurs de la société pour qui le nivelage universel était une idée absolue, dût-il s’opérer, par la chute de la moitié du peuple français ; il y avait, dis-je, assez de talent et de génie, si seulement ce talent, ce génie eût poussé la France dans la voie que l’Assemblée constituante avait ouverte par ses derniers travaux.
Oui, elle était imposante à voir cette nouvelle assemblée, à sa première réunion. On regrettait de ne pas y rencontrer ces figures vénérables, ces fronts graves, ces manières distinguées
des anciens députés du tiers-état, du clergé et de la noblesse qui avaient formé la première assemblée populaire de la Révolution. On y attendait en vain les voix éloquentes des Barnave, des Dupont, des Lameth, des Maury. Mais d'un autre côté on ne pouvait s'empêcher de regarder avec une sympathique anxieté ces fronts mâles, ces figures vigoureuses, ces têtes expressives, où la pensée bouillante et hardie se trahissait à chaque mouvement des muscles ; on admirait malgré soi ces regards tantôt vifs et ardents, tantôt pensifs et intelligents, tantôt fiers et austères, comme les sentiments et les pensées qui agitaient cette multitude de députés se pressant dans l'enceinte parlementaire pour la première fois, anxieux d’entrevoir, errant sous ces voûtes, le génie de la Révolution qu'ils avaient la mission de maîtriser et de conduire.
Voyez plutôt; regardez près de la tribune ce député à la figure pâle, calme, mollement pensive ; sa taille est moyenne, mais bien découplée ; sa pose est négligée, mais élégante ; sa mise est parfaite. De longs cheveux châtains encadrent un front large et serein, spacieux frontispice de l'édifice où les études et l’intellisence ont donné une demeure à la pensée.
Sa conversation n’anime pas habituellement sa physionomie ; cependant, à de certains intervalles, un reflet étrange illumine tout à coup cette figure ; les lèvres deviennent frémissantes, les tempes se gonflent ; on dirait que la pensée en ébullition soulève les parois du volcan où elle est contenue et s’élance déjà au dehors dans des regards d’où jaillissent des éclairs ; puis, un instant après, toute cette physionomie reprend sa sérénité, sans effort ; pas une contraction n'indique que le souffle de la passion vient de bouleverser cette surface, maintenant si calme et si limpide. On devine de suite deux natures dans cet homme ; l’homme du monde, insouciant, facile, poli, et l’homme du mouvement, du tourbillon, de la tempête ; l’homme de la pensée méditative, et l’homme de la passion impétueuse ; le rl éteur irréprochable et le tribun dont le geste et la voix pouvaient ébranler un trône.
La tribune, encore vibrante sous les foudres de l’éloquence de Mirabeau, semble appeler cet homme et lui tendre les bras. Une sorte de respect l’environne ; malgré sa jeunesse, ses deux interlocuteurs, plus âgés que lui, lui parlent avec une certaine
déférence. Ces deux derniers sont Guadet et Gensonné ; le premier est Vergniaux ; Vergniaux, entouré du prestige de sa merveilleuse éloquence ; Vergniaux, l’orateur, l’âme de la Gironde, de ce cercle, de cette constellation brillante de penseurs, de savants et d'orateurs, que le midi de la France avait députés à Paris, et qui devaient dans peu entraîner avec elle la majorité de l’Assemblée.
Vous me pardonnerez, Mesdames et Messieurs, ces détails un peu étendus sur l’homme qui personnifia pendant toute sa carrière les idées, les aspirations, les doctrines, les enthousiasmes, les colères, les faiblesses, le talent, la sensibilité, l’héroïque courage de ces douze jeunes députés de la Gironde qui donnèrent bientôt leur nom à tout un parti.
Vergniaux n'avait alors que trente-trois ans, et déjà sa réputation était répandue dans toute la France. Il venait de Bordeaux où il était avocat. Bordeaux avait été le centre d'action qui avait dirigé les élections de tout le Midi; Bordeaux, vieille ville autrefois moitié romaine, conservant encore dans le barreau les anciennes traditions du forum romain ; Bordeaux, pays parlementaire, ayant dans tous les temps combattu pour l’extension de ses immunités contre les envahissements de la royauté ; Bordeaux devait avoir inspiré à tous ses députés cet esprit d'enthousiasme républicain qui avait toujours prévalu au milieu de ses citoyens, et Vergniaux était un de ces députés.
Son éducation première se fit sous les soins des révérends pères jésuites à Limoges où il était né. Son âme impressionnable et naturellement douce et élevée le porta d’abord à entrer dans la vie ecclésiastique. Le Séminaire de Limoges renferma pendant quelque temps cet homme qui devait, le premier: et le plus ardent de tous, invoquer la déportation des prêtres qui refusaient de prêter le serment à la constitution civile du clergé, considérée par ce dernier comme un attentat à ses droits civils et à sa conscience.
Il recula au dernier pas qui lui restait à faire pour entrer dans le sacerdoce ; sa famille l’envoya à Bordeaux commencer ses études du droit ; déjà son génie brillant s'était révélé en plusieurs occasions. À Bordeaux il fut confié aux soins du président Dupaty. Ce dernier était imbu des idées philosophiques des auteurs de l'Encyclopédie, tout imprégné de cette philoso-
phie sceptique, se drapant dans des apparences d’austérité, n'admirant que ce qui était grec ou romain. On comprend facilement qu'avec ce nouveau maître, l'incrédulité fit, chez le jeune étudiant, des progrès aussi rapides que les sciences et l'art oratoire.
La Révolution éclata ; il en embrassa les principes avec l'enthousiasme d’une âme exaltée, avec l'ambition que son immense talent justifiait.
Arrivé à Paris, il fut reçu chez madame Roland, centre de réunion de tout ce que la Révolution renfermait d'hommes d'élite. Esprit cultivé et infatigable dans ses efforts pour assurer le triomphe de la liherté ; âme ardente et austère à la fois, madame Roland apprécia peu d’abord ce jeune homme dont la mollesse et l'amour des plaisirs lui semblait être une barrière aux élans du génie. $es luttes gigantesques avec la Montagne, son énergie victorieuse aux heures du danger, changèrent plus tard les sentiments de cette femme illustre sur Vergniaux.
J'emprunterai ici quelques lignes à la plume éloquente de M. de Lamartine sur l’orateur de la Gironde : ‘“ La facilité, cette grâce du génie, assouplissait tout en lui, talent, caractère, attitude. Une certaine nonchalance annonçait qu'il s’oubliait aisément lui-même, sûr de se retrouver avec toute sa force au moment où il aurait besoin de se recueillir... C'était un instrument d'enthousiasme, qui ne prenait sa valeur et sa place que dans l'inspiration... Insouciant des moyens de succès comme tous les hommes qui se sentent une grande force intérieure, il travaillait peu, et se fiait à l’occasion et à la nature...
dibicees .Ses habitudes étaient méditatives et paresseuses. Il se levait au milieu du jour ; il écrivait peu et sur des feuilles éparses ; il composait ses discours lentement, dans ses rêve"ies, et les retenait à l’aide de notes dans sa mémoire; il polissait son discours à loisir comme le soldat polit son arme au repos. Il ne voulait pas seulement que ses coups fussent mortels, il voulait qu'ils fussent brillants ; aussi curieux de l’art que de la politique. Le coup porté, il en abandonnaïit le contre-coup à la destinée, et s’abandonnait de nouveau lui-même à la mollesse. Ce n'était pas l’homme de toutes les heures, c'était l’homme des grandes journées... Tel était celui que la nature avait donné pour chef aux Girondins. Il ne daigna pas l'être, bien
qu'il eût l'âme et les vues d’un homme d'Etat ; trop insouciant pour un chef de parti, trop grand pour être le second de personne ; il fut Vergniaux. Plus glorieux qu'utile à ses amis, il ne voulut pas les conduire, il les immortalisa.”
Autour de luilse groupait cette pléiade de noms illustres que l’on rencontre à chacune des pages de l’histoire de l’Assemblée législative et des commencements de la Convention. C'était Guadet, député de Bordeaux ; lui aussi, ardent, impétueux, homme d’expédients, prompt à concevoir, hardi à l’attaque ; il eut été le premier soldat d'un général audacieux et déterminé. C'était Brissot, orateur dogmatique, homme d'Etat, publiciste distingué, qui fut considéré coiame l’inspirateur de la Gironde dans sa politique, et qui reçut comme tel sa large part des fureurs démagogiques ; pendant longtemps Brissotins et Girondins furent synonymes ; c’était.l’ami et le collaborateur de Roland, foyer de réunion de toute la Gironde ; Gensonné, âme ardente et ulcérée contre les abus qu'il voyait dans la société monarchique que l’on venait de détruire : Barbaroux, bouillant député de Marseille, conservant à Paris les brûlantes aspirations qu'il avait jetées, comme l’airain en ébullition, dans le cœur des milliers de Marseillais qu'il avait amenés à Paris pour la journée du 10 août; Ducos et Boyer-Fonfrède, tous deux de Bordeaux ; ardents de toute la fougue de leur jeunesse, toujours prêts à l’heure du danger; Condorcet, philosophe austère, passionné pour les théories humanitaires de cette époque ; Carra, le pamphlétaire de la Gironde ; Louvet, l'ami, l’admirateur de M. Roland ; homme d’occasion, littérateur élégant, orateur passionné ; Péthion, le roi de la commune, pendant quelque temps rallié aux Girondins par les excès de la Montagne.
Il n’y avait certes pas à désespérer de la France avec de tels hommes, s'ils eussent voulu comprendre que la fermeté dans la modération, l'énergie contre les violences des factions, était la seule sauvegarde de la société.
Malheureusement pour eux, l'ambition les aveuglait ; ils sentaient leur talent; leur supériorité sur les autres membres de l’Assemblée leur défendait de jamais être les seconds ; aussi dépassèrent-ils quelquefois les Jacobins pour ne pas perdre ce. qu'ils croyaient être les rènes de la république. Ils auraient pu être les rois de l’Assemblée, les sauveurs de la France en
essayant de conserver le trône avec les constitutionnels ; ils préférèrent le rôle d’agitateurs. Avaient-ils foi à la république ? leurs paroles l’indiquent, leurs fautes le démontrent, leur chute en fait douter.
La première manifestation de l’esprit de l'assemblée se traduisit par une discussion ridicule sur le titre de Majesté et autres formes parlementaires. Vergniaux y porta la politique sentencieuse et flottante qui caractérisa toujours la Gironde daus toutes les luttes qu’elle eût à soutenir ensuite. Cependant ce petit orage s'était dissipé, et une fo's encore la France commençait à croire à une réconciliation entre la nation et le Souverain.
La mesure la plus importante qui suivit cette inauguration fut celle du décret sur ies prêtres non-assermentés. Comme si la Gironde eût voulu montrer de suite son ardeur à pousser dans leurs dernières conséquences les principes de la révolution, un de ses orateurs, Isuard, dans un discours où l’impiété le disputait à l’éloquence, emporta ce décret qui valut à la France l'insurrection de la Vendée et, plus tard, les massacres de la Conciergerie.
Le décret sur les émigrés creusa davantage l’abîme où la Gironde voulait précipiter la royauté; ce décret amena la malheureuse journée du 20 juin et fit pressentir le 10 août.
Le roi refusa de sanctionner ces décrets; un nouvel orage éclata ; le 20 juin eut lieu, avec ses humiliations pour la royauté, A l'extérieur, la coalition irritée des infamies dont on abreuvait la royauté, redoubla de vigueur, Vergniaux, dans une harangue digne de Démosthène, souleva la France toute entière; la guerre fut décrétée et les frontières se couvrirent de héros.
Cependant la Gironde n'était pas satisfaite dans ses triomphes. La Montagne lui portait ombrage ; Robespierre et Marat laissaient les hommes d'Etat, comme ils les appelaient dérisoirement, faire l’œuvre de la révolution qu'eux se réservaient de finir,
Le ministre de la guerre, de Lessert, fut renvoyé. Roland, l'ami, l'hôte des Girondins, fut nommé ministre de l'intérieur. Robespierre vit ce triomphe avec colère, et la lutte de la Mon-
tagne commença, sourde d’abord, pour ébranler plus tard la France de son éclat.
Dans le cercle intime des Girondins, le mot de république avait été lancé ; tous craignaient de l’avouer publiquement ; on eût dit que ces hommes entrevoyaient déjà les désastres de la France et leur propre chute dans la démolition du dernier principe d'autorité subsistant dans la nation. Pourtant, il fallait maintenir la position à la hauteur de la fermentation de la capitale ; les bravades de Lafayette à l'assemblée, les défections de l’armée, furent le prétexte, et le 3 juillet, Vergniaux, dans un de ses plus éclatants efforts oratoires, acheva la déchéance morale de la royauté.
Le 10 août ne se fit pas attendre, et la Gironde s’en enorgueillit, Laissons lui cette gloire et à elle seule. Vergniaux eut, dans cette occasion, l’héroïsme du courage. Président de l’assemblée, on lui annonce que les soldats du roi envahissent les salles pour égorger les représentants ; tous les députés s’enfuient. “ C’est le moment de tomber dignes du peuple au poste où il nous a envoyés,” dit-il, et tous électrisés reprennent leurs siéges,.
Les fidèies serviteurs de Louis XVI avaient été immolés; la révolution triomphait et Vergniaux proclamait la suspension de la royauté, la convocation d’une Convention nationale, la séquestration du roi au Temple.
Les peuples s’illustrent quand ils marchent à la conquête de leur liberté, sous l’étendard de la justice, seraient-ils obligés de marcher dans le sang de leurs adversaires armés contre eux ; le massacre inutile et froid, l'assassinat calculé de victimes inoffensives, c'est là ce qui dégrade les causes populaires, ce qui les met au ban de j’opinion des honnêtes gens. Tel fut, le 10 août, l'œuvre des Girondins, les chefs Jacobins ayant fui dans la crainte de l’issue de la lutte.
Après cette journée, l'insurrection violente était dans les idées, dans les mœurs, et quand elle tourna contre la Gironde, ce fut la peine du talion qui leur fut appliquée.
Robespierre, Panton et Marat sentirent que le moment était arrivé pour eux ; le peuple était mûr pour la Terreur, eve était par la terreur qu'ils voulaient, qu’ils devaient régner. Le soulèvement fut immense, Les Girondins se sentaient sé
il fallait frapper un grand coup, pour retenir le pouvoir qui leur échappait.
Les journées de Septembre couvrirent un moment la France d’un voile de sang ; les cris des milliers de victimes innocentes égorgées avec un raffinement de barbarie qui fait pâlir les cruautés des peuplades les plus sauvages, retentirent dans toute l'Europe et vouèrent la France à l’indignation de l'univers. Les Girondins subirent ces horreurs avec stupeur, mais avec faiblesse ; au lieu de se dévouer vaillamment au salut des pauvres infortunés que l’on égorgeait sans pitié, au lieu de soulever la partie saine de la population contre la poignée de brigands qui l’asservissaient, ils déplorèrent ces massacres, se réservant le droit d’en faire une arme contre leurs ennemis.
La Convention avait été nommée ; le 21 septembre, elle inaurait son règne devenu plus tard si sombre pour la France. Vers les premières séances, l’impatience d’un député de la Montagne fit faire à la Gironde un pas de plus dans la révolution. Collot d'Herbois ayant demandé l'abolition de la royauté, Ducos, l'ami et l'élève de Vergniaux s'élance à la tribune: ‘“Rédigeons à l'instant le décret,” dit-il, “il n’y a pas besoin de considérant après les lumières que le 10 août a répandues. Le considérant de votre décret d’abolition de la royauté sera l’histoire des crimes de Louis XVI!” Le procès de l’infortuné monarque était décrété d'avance dans ces paroles.
Cependant, à ce moment, il y eut dans la Gironde un sentiment visible de frayeur pour les conséquences que devaient entraîner les fureurs des Jacobins encouragées par les concessions des modérés. On eût dit qu'ils entrevoyaient l'échafaud de Louis XVI projetant son ombre jusqu’à leur propre cortège funèbre. Le repentir venait malheureusement trop tard.
La lutte s'engagea ; elle fut acharnée, terrible, mortelle; les discours flamboyaient comme des incendies, les apostrophes étincelaient comme des lames de poignard. C’est dans l’histoire de cette lutte que l’on voit à nu toute la fougue d’un Guadet, l’impétuosité méridionale de Barbaroux et de Ducos, le brûlant sarcasme de Gensonné, l’indomptable énergie de Louvet, et audessus de tout cela, dominant les foudres de la Convention, écrasant ses adversaires, stupéfiant jusqu'aux assassins dont les poignards le menaçaient, l’éloquence de Vergniaux toujours
sublime, revêtant toutes les formes ; terrible jusqu’à la passion, entraînante jusqu’au lyrisme. Le tableau de cette époque serait ravissant de génie et de beauté s’il n’était si largement encadré dans le sang,
Comme si la Gironde eut été fatalement condamnée à soule-
ver tons les flots qu’elle devait plus tard essayer de contenir, ce fut encore un de ses membres, Valazé, qui prépara le premier ‘apport sur les crimes du roi et sa mise en accusation. Péthion, il est vrai, essaya mollement de retarder la chute en posant la question d’inviolabilité ; ce vain effort ne servit que d’aliment à la passion des Jacobins et à leur rage contre la royauté.
Un d’entre eux se signala surtout, L'américain Payne insulta grossièrement le roi en votant pour qu'il fût jugé. Thomas Payne, l'ami de Franklin, reçu à la cour de Louis XVI et recevant le don généreux de ce prince pour la jeune Amérique. Ce fut là son remercîment; quelques jours plus tard il devait signer l'arrêt de mort du roi, comme quittance, sans doute, des six millions de francs que ce monarque avait donnés en dot à la république naissante,
Le roi fut mis en accusation; Vergniaux essaya encore une fois de racheter la faute de son parti par un eff:rt suprême comme sa grande éloquence savait seul en inventer. Il proposa l'appel au peuple avant de juger le roi. Son discours, à ce sujet, est sans contredit la plus belle page d’éloquence de cet orateur toujours éloquent. Il fallait que la raison fut abrutie dans toutes les têtes pour que Paris entier ne vint pas arracher Louis XVI à la Convention. Jamais dialectique plus puissante, sentiments plus passionnés, accents prophftiques plus saisissants, ne s'étaient rencontrés dans la bouclfé d’un homme. Dans cette sublime improvisation, Vergniaux jetait son génie, son âme et son cœur pour sauver le roi, après avoir perdu la royauté. La France frémit un moment à ces paroles prophétiques ; la révolution s'arrêta épouvantée; mais elle avait décrété les Droits de l’hornme, et pour la révolution le roi était un monstre nuisible dont la mort serait un bienfait pour l'humanité.
La Gironde était encore redoutable et conduisait presque toujours la majorité de l'assemblée, On attendait le vote de Vergniaux avec une fiévreuse anxiété comme mot d'ordre de son parti; la Montagne tremblait; elle savait que les Girondins
avaient des entrailles, eux. Vergniaux monte lentement à la tribune.
Pourquoi donc, 6 grand homme! ne lèves-tu pas la vue sur cette assemblée que tu bravais dans ses orages, qu’hier encore tu électrisais par tes regards inspirés ? Que s'est-il passé dans ta grande âme? Que ton front est pâle, ta figure abattue ! Est-ce le calme menaçant qui précède la tempête, est-ce le sombre tournoiement de l’abîme sans fond ?
Oui, dans ce moment suprême, la royauté tournoyait éperdue dans le gouffre. La pensé: de Vergniaux venait de signer son arrêt irrévocable. ‘ La rnort,” dit-il d’une voix sourde ; et les yeux baissés, il descendit les marches de la tribune et disparut dans la foule. S'ilse fut retourné, il eut peut-être aperçu la main de la destinée écrivant son propre arrêt sur le marbre de cette tribune! O Vergniaux! ton âme avait pourtant dû tressaillir aux accents sublimes de grandeur et de cévouement du noble Desèze! Pourquoi donc livrais-tu aussi froidement la victime que tu avais si chaleureusement défendue? Ta pitié n'était-elle donc qu’un hypocrite raffinement de cruauté ? Nouveau Judas, ne donnais-tu hier ce baiser d'humanité que pour désigner à la foule et rendre nlus odieux :elui que tu voulais immoler ? Non, ton génie et ta mort m'empêchent d'ajouter un crime à la longue liste de tes fautes !
Louis XVI était perdu et perdu par les Girondins. De ce moment leur chute fut prévue. Pendant trois mois, ils continuèrent béroïquement la lutte contre les sicaires de la révolution ; mais eux-mêmes pressentaient le triomphe de la Montagne.
Le temps ne me permet pas de m'arrêter sur aucun des détails de cette époque sanglante. J'arrive à leur chute et à leur mort,
Louis XVI avait eu son 10 août, les Girondins eurent leur 31 mai; vingt-deux d’entre eux furent mis en accusation par le Comité de salut public.
Quelques-uns s'évadèrent ; les autres furent jetés dans les prisons de Paris. Le 3 octobre 1793, vingt-deux furent décrétés coupables de conspiration. Parmi eux se trouvaient Vergniaux, Brissot, (rensonné, Condorcet, Valazé, Fonfrède, Ducos, Isnard, Sillery et Lasource. En quittant le tribunal révolutionnaire, où ils ne devaient revenir que pour entendre leur condamnation,
décrétée d'avance, ils entonnèrent en chœur ce vers de la Mar-
seillaise :
Contre nous de la tyrannie L'étendard sanglant est levé...
protestation tardive contre un ordre de choses au’ils avaient eux-mêmes si souvent applaudi.
On les conduisit de suite à la prison qu’ils devaient occuper en attendant leur procès.
Qu'est-ce qui se passa dans ces voûtes sombres, au milieu de cette réunion d'hommes que la France acclamait comme ses dieux, six mois auparavant, et qui maintenant avaient qu’une salle délabrée et déserte pour arène à leur éloquence brûlante, et pour auditeurs que des sbires aussi insensibles que le marbre des dalles qu'ils foulaient à leurs pieds? Mystère de désespoir, d'angoisse, de regrets peut-être, que l'avenir ne connaîtra jamais |
Les murailles de cette prison ont révélé une partie du secret de leur réclusion; c’est la partie de parade, de théâtre, qui cache sans doute bien des affaissements de l'âme. Pourtant la douleur gémissante n’y a laissé aucune trace ; c’est toujours le stoïcisme de l'antiquité ; une inscription de Vergniaux résume la pensée de tous les autres :
Polius mori quan fædari.
Toujours le même orgueil, toujours la même ostentation.
“ Ces murailles, dit M. de Lamartine, comme les victimes qu'elles ont contenues, meurent mais ne pleurent pas.”
Le 26 octobre vit le commencement de leur procès. On avait conservé le nombre fatal que la foule ameutée avait voué à la vengeance publique.
Vingt-deux Girondins comparaissaient à la barre de la Convention.
On s’imagine aisément la curiosité sympathique qui dût accueillir leur passage à travers la multitude, On craignait encore ces hommes à demi-vaincus qui, d’un coup de main hardi, pouvaient ressaisir le pouvoir qu’on leur avait arraché. On s’attendait à des coups de tonnerre, on n'eut pas même un commencement d'orage. Chose étrange, ces hommes qui avaient atfronté
tant de haines, tant de colcres, tant de dangers, parurent presque pusillanimes devant leurs juges. Leur défense que l’on attendait comme devant être un chef-d'œuvre, fut presqu’une défaillance. Etait-ce pressentiment du résultat fatal qui devait couronner cette farce dérisoire d’une mise en accusation ? Etait-ce dégoût de la vie et découragement sur l’état de la société ? Toujours est-il qu'on ne retrouve rien dans leur défense qui soit digne d’être recueilli.
La sentence fut prononcée contre eux sans paraître les surprendre. Un d'eux s’affaissa sur lui-même; c'était Valazé qui : venait de s’enfoncer une paire de ciseaux dans le cœur. Au milieu de la stupeur des assistants, les autres Girondins relèvent le cadavre de leur compagnon et quittent la salle en répétant leur refrain :
Contre nous de ia tyrannie, etc.
Quelques amis avaient réussi à leur faire accorder un souper funèbre la veille de leur exécution. Réunis tous ensemble autour de la table du festin de la mort, ils semblaient regarder les ombres errant au milieu d'eux. Cependant les plaisanteries les plus profanes se faisaient encore jour.
Un sentiment poignant étreint l’âme quand on voit ces jeunes gens sur le seuil de l'éternité, profanant ce qu’il y a de plus sacré dans le monde, La foi chrétienne, en désertant ces cœurs, les avait laissés desséchés. Ils voulaient mourir en Socrates ; mais Socrate, en mourant, cherchait et bénissait la vérité que le monde n'avait pas encore reçue.
‘“ Que ferons-nous demain à pareille heure ? ” dit Ducos. — “ Nous dormirons après la journée,” lui fut-il répondu.
Cependant, Vergniaux devenait pensif et recueilli. Son génie profond cherchait, au milieu des ténèbres de son incrédulité, la raison suprême de la vie, dans la mort héante devant lui. Ia, où la foi chrétienne lui aurait montré de: horizons ruisselants de lumière, sa raison hardie ne lui laissait voir que d’étranges lueurs qu'il essayait de saisir dans les élancements sublimes de son âme, ‘ La mort, dit-il au milieu du silence qui s'était fait autour de lui, la mort n’est que le plus puissant acte de la vie, car elle enfante une vie supérieure. S'il n’en était pas ainsi, il y aurait quelque chose de plus grand que Dieu. Ce serait
l’homme juste, tel que nous, s’immolant, sans récompense et sans avenir, à la patrie.” Cette supposition est une ineptie ou un blasphème. Je la repousse avec mépris ou avec horreur. Non, Vergniaux n’est pas plus grand que Dieu, mais Dicu est plus juste que Vergniaux, et ne l’élèvera demain sur un échafaud que pour le justifier et le venger dans l’avenir.
“ Le Christ, reprend Sillery, le seul avec Fauchet qui eût retrouvé, dans ces derniers jours, le foi de son enfance, le Christ mourant sur un échafaud, comme nous, n’est qu'un témoin divin de la raison humaine. Non, sareligion que nous avons trop confondue avec la tyrannie, n’est pas oppression, mais délivrance. Le Christ était le Girondin de l’immortalité ! ”
. Croyons ce que nous voudrons, dit Vergniaux, mais mourons certains de notre vie et du prix de notre mort. Donnons chacun en sacrifice, ce que nous avons, l’un son doute, l’autre sa foi ; tous, notre sang pour la liberté... Quand l’homme s’est donné lui-même en victime à Dieu, que doit-il de plus ?.. ” Grandes et sublimes paroles ! Lutte suprême entre l'âme qui veut croire et adorer, et l’orgueil humain qui refuse de se soumettre et de s’humilier ! Encore un pas, Vergniaux, et ton front sera couronné d’une auréole mille fois plus belle que toutes les couronnes que la postérité te réserve. Maïs, non, ce pas ne devait pas être fait; Vergniaux devait mourir sans foi comme il avait vécu.
L'abbé Eméry, qu’un ami avait fait introduire dans la cour de la prison, confesse Fauchet à travers la grille; l’évêque de Calvados, à son tour, donne le pardon divin à son ami Sillery, et tout rentre dans un morne silence.
Le matin, les préparatifs de leur exécution furent rapides ; en entrant dans la funèbre charrette qui avait déjà conduit tant de victimes, ils entonnèrent avec force l'hymne marseillais qu’ils ne cessèrent de chanter que quand la dernière tête tomba dans le panier du bourreau.
Ainsi s'éteignit, le 31 octobre 1793, cette constellation de ta. lents et de génie qui laissa derrière elle une trace brillante que l’histoire a conservée comme un point lumineux au milieu des ténèbres que la Convention répandit sur la France,
Ce jour-là, la France perdit les plus beaux crrements de sa tribune ; l'éloquence, ses plus grands interprètes ; la révolution
40 LES GIROND.NS
fit un pas vers le despotisme, et Mme Roland aurait pu, ce jourlà, jeter comme un suaire, son apostrophe sublime à la liberté!
Je ne me cache pas la difficulté de placer une appréciation juste et impartiale sur une époque aussi bouleversée, sur des hommes qui ont participé nécessairement aux grandeurs et aux faiblesses, aux vertus et aux crimes d’un peuple en proie au vertige.
L'histoire de ces temps a été si diversement éite que la route es* étroite entre l'apologie du crime et les plaidoyers violents contre la Révolution.
Le premier écueil est surtout dangereux ; on a étrangement faussé l’histoire en affectant une impartialité philosophique et humanitaire qui n’est, en dernier ressort, qu’une sorte de complicité morale avec le crime, On jette un voile de grandeur sur le mal et le méchant ; on poétise le désorde ; on fascine les imaginations faibles ; et au lieu de faire de l’histoire un grand livre où les siècles futurs pourront venir s'instruire, on en fait un drame féerique, où les notions du bien et du mal se trouvent confondues dans le mirage fantastique et brillant que l’imagination a donné à ces récits.
Qui sait les conséquences désastreuses que peut avoir sur les générations futures l’histoire ainsi dramatisée ? Les imaginations chaudes et maladives s’éprendront du rôle de ces grands criminels des révolutions, si vous les entourez d’une auréole ; on se distribuera d'avance les rôles à jouer dans ces tragédies sanglantes où l’on vous a fait admirer, en les poétisant, l’austère vertu républicaine de Marat, ia philosophie sentimentale de Robespierre, personifiant la Révolution dans les idées, arrêtant la France sur la pente de l’athéisme, pour proclamer l’Etre Suprême, en s’en faisant le grand-prêtre. Danton n’est plus pour vous le soldat grossier de la tribune ; St-Just est un fou de génie ; il n’y a pas jusqu'aux atrocités de Carrière, de Lebon, jusqu'aux proscriptions sanguinaires de Fouquier-Tinville qui n'aient leur excuse. La tête de l’infortuné Louis XVT n’est qu’un défi qu’on devait jeter à l’Europe pour épouvanter les souverains alliés ; la terreur est une nécessité formidable qui sauvait la France en détruisant les factions. ‘Oh ! combien l’histoire ‘ manque à sa mission,” dit à ce sujet M. de Sacy, ‘‘ lorsqu'au ‘ lieu de servir d’organe aux lois éternelles de la morale et aux
PAR L'HON. J. A. CHAPLEAU al
‘ arrêts de la conscience universelle, elle va chercher le crime “ dans la boue et dans le sang, pour le réhabiliter, lorsqu'elle ‘“ se fait la servante des factions, lorsqu'elle fausse impudem- “ ment l'opinion qu'elle devrait redresser.”
Le génie et le crime trouveront toujours des imitateurs enthousiastes ; le blasphème audacieux a ses chantres lyriques comme la prière et la foi. L'écrivain le plus hardi de ce siècle n'a-t-il pas, dans un livre moitié divin, moitié satanique, fait travailler côte à côte, dans les profondeurs sociales, le Christ et l'infâme Marat.
Ce n’est pas ainsi qu’on écrit l’histoire ; ce n’est pas ainsi qu'on apprécie la marche des événements et la conduite des hommes qui ont suscité les crises sociales, ou qui en ont subi les commotions. La rigoureuse balance de la justice, ayant les principes éternels de la morale et de la société pour mesure, doit être constamment entre les mains de l'historien ou du penseur pour peser les faits et les hommes. Qu'importe si Robespierre avait des moments de philosophie sentimentale ; qu'importe si Marat fut un jour assez honnête homme pour respecter l'innocence d'une de ses victimes ; qu'importe si Danton eut quelques remords ; qu'importe si tous Ces hommes donnèrent un peu de gloire à la France ; “la gloire efface tout, tout excepté le crime.”
Eh ! quoi! Tibère et Néron eurent aussi de bons mouvements ; les animaux les plus féroces, les insectes les plus nuisibles, les reptiles les plus venimeux n'ont-ils pas aussi leurs vertus domestiques, quelques côtés brillants dans la longue liste de leurs propriétés dangereuses ?
Quand il s’agit de dépeindre des scélérats, plus l’historien est partial pour noircir le crime, plus il est vrai, plus il mérite de la postérité qu'il instruit,
Dans l’esquisse que je viens de vous donner du passage des Girondins au milieu de la révolution française, je n'ai pas fait un panégyrique : ce genre, je le sais, aurait prêté plus d'intérêt à mon récit, mais j'ai voulu me borner strictement à l’appréciation des faits. L'histoire qui doit flétrir le crime ne doit pas non plus excuser la présomption, l’imprudence, la faiblesse.
Dans les révolutions, les grandes erreurs et les grandes fai. blesses ont presque toujours été les résultats plus où moins immédiats d’un enthousiasme précipité et aveugle. L'entraîne-
ment où se laissent quelquefois aller les hommes, par la surexcitation de sentiments les plus louables du cœur, mérite la commisération ; mais si le jugement doit être plus indulgent, plus humain, il n’en doit pas moins être la censure, la condamnation de ces erreurs. Terreur de l'intelligence n’est pas moins blâmable que la faute de la volonté du cœur ; elle n’est peut-être pas aussi odieuse, elle est presque toujours plus funeste.
Ce fut la faute des Girondins, c'est là la tache qui couvre toute leur gloire. Leur faute, ce fut l'esprit d’orgueil et de révolte. Par orgueil, ils voulurent à tout prix gouverner ; par passion, ils persécutèrent le clergé, les émigrés ; par esprit de révolte, ils précipitèrent la royauté ; par faiblesse, ils sacrifièrent le roi.
“ Pilates de la monarchie et du roi, dit M. Lamartine, livrant l’une au peuple sans être convaincus de ses vices, livrant l’autre aux Jacobins sans être convaincus de sa criminalité ; versant en public un sang qu'ils déploraient en secret ; sentant sur leur langue le remords combattre avec l'arrêt qu’ils prononçgaient, et se lavant les mains devant la postérité.”
Ce dernier acte fut la mesure de la politique des Girondins. Toujours exaltés dans leur culte pour la divinité farouche de la liberté ; toujours sensibles aux grandes émotions du cœur ; toujours balottés entre le sentiment de ce qu’ils s'imaginaient être le juste et la pensée de ce qu’ils sentaient être coupable ; pas assez énergiques pour être conséquents jusqu'au bout avec les prémisses inflexibles qu’ils posaient ; trop indécis pour obéir franchement aux impulsions de leur cœur ; trop humains, trop bons où trop faibles pour dominer par la terreur : trop fiers pour fléchir sous le joug de la tyrannie, de l'ignorance et de la passion ; une place intermédiaire leur était destinée ; la tribune pour leurs illusions, leurs théories, leurs ambitions ; l’échafaud pour leur désenchantement, leur expiation et leur pardon dans la gloire.
Ils eussent pu sauver la monarchie, dans l’Assemblée Législative, en écrasant les Jacobins, en s’unissant aux Constitutionnels, en dominant l’Assemblée ; ils aimèrent mieux perdre la France avec leur obstination orgueilleuse que de la sauver par un peu de sacrifice et d’abnégation. Ils pouvaient sauver
le roi qu'ils ne voulaient pas sacrifier, ils préférèrent se précipiter avec lui.
Marat et Robespierre jouaient et spéculaient avec les faveurs populaires, avec les triomphes passagers de la multitude ; ils comprirent les Girondins, et les ruinèrent en leur escomptant ces faveurs avec usure. De temps à autre, il est vrai, les emprunteurs souflletèrent ignominieusement leurs usuriers, mais ces derniers subissaient l’insulte en sc réservant de faire payer au centuple ce qu’on leur prenait de popularité avec les injures qu'on leur prodiguait ; et ils tinrent parole.
Le monde, malheureusement, est ainsi fait, et ni le peuple, ni les hommes qui devraient le conduire, ne sont jamais tout à fait corrigés.
Dans le grand drame qui constitue la marche d’une société, on verra toujours, d’abord les hommes qui exploitent le peuple en le flattant, en 1e flagornant, en le traînant à sa perte par de mielleux conseils, de pernicieuses promesses, puis, les hommes faits pour le bien, intelligents, faits pour conduire, mais malheureusement trop enthousiastes pour oublier que le brillant n’est pas toujours le solide, trop faibles pour résister aux flatteries qu'offrent à leur orgueil des meneurs intéressés, trop orgueilleux pour accepter aucune contrainte, aucun conseil ; et le peuple, toujours bon, mais toujours trop facile, toujours victime et rarement instruit par les leçons dont il souffre toujours le premier.
Oh ! qu’il est coupable celui qui, pour satisfaire un moment d'ambition déplacée, ne craint pas de bouleverser toute une société pour se faire un piédestal de ce qu'il aura renversé ! — Qu'il est surtout coupable celui qui, prostituant une inteiligence élevée, une raison naturellement droite, les fait servir à séduire la multitude, à soulever les plus mauvaises passions, les plus sales instincts! Celui-là, il est coupable contre Dieu, contre l'humanité, contre la société ! Contre Dieu, dans ses blasphèmes impies contre l'inégalité des positions sociales établies par la sagesse divine ; contre l'humanité qu’il rend souffrante en lui inculquant des aspirations, des ambitions qui ne pourront jamais être satisfaites ; contre la société qu'il ébranle sur ses bases sans pouvoir la replacer.
Ah! vous plaignez le peuple ; vous vous apitoyez sur son
sort, vous touchez à ses plaies, vous les tourmentez pour y réveiller la sensibilité endormie, pour y raviver la douleur adoucie par la résignation; vous maudissez les tyrans, vous insultez les heureux de la terre, pour faire mesurer au pauvre, au délaissé de la fortune, la profondeur de sa misère, la grandeur de son dénûment, et vous vous faites appeler les amis du peuple, les sauveurs du pauvre, les protecteurs des malheureux ! Ecoutez, imprudents que vous êtes, le Suprême Législateur, le Régénérateur de l'humanité, Vous ne direz pas, de celui-là, qu'il était l’esclave des rois, le flatteur intéressé du pouvoir, la créature des gouvernements. Il naquit dans une crèche, il mourut sur une croix ; il fut persécuté et exécuté par le pouvoir ; il était du peuple, il était pauvre. Que dit-il au peuple, que dit-il au pauvre ? ‘“ Rendez à César ce qui appartient à César ! ” ditil au peuple ; ‘“ Bienheureux ceux qui souffrent !” dit-il aux pauvres, Il n’a pas même une parole pour consoler la richesse. Dit-il au peuple de scruter les titres des pouvoirs pour y extorquer des droits et des libertés ? Dit-il au pauvre de désirer les jouissances que la richesse procure ? Non ; il connaissait trop bien le cœur de l’homme, avec ses passions, ses désirs effrénés,. La résignation, le contentement, dans quelque condition que l’homme se trouve, voilà ses préceptes aussi profondément sociaux et rolitiques que religieux.
Ne savez-vous donc pas que vous jouez avec le plus terrible élément que la société renferme ; l'envie de celui qui a peu contre celui qui a beaucoup ; l'envie qui engendre la haine, qui elle-même engendre la colère et ses fureurs, et l’on sait ce que coûtent les fureurs populaires. La législation, et surtout la religion n’ont pas trop à faire, celle-ci par des préceptes, cellelà par des répressions à contenir dans son lit cet élément délétère, et malheureusement inné dans l’homme. Ce n’est qu’à force d’un travail inoui que ces deux grandes puissances réussissent à garder dans la société cet équilibre sans lequel elle s’effondrerait ; et l’on dirait que vous vous plaisez à déplacer, à bouleverser les forces intérieures de la société en soulevant continuellement une force contre l’autre : c'est avec de telles doctrines que la Révolution française fut faite.
Et toi, peuple, prends garde ; parceque ces homme te flattent, parce qu'ils se font tes oracles, parce qu'ils te promettent toutes
sortes de jouissances dans le ciel qu'ils te bâtissent, tu en fais tes idoles, tu les encenses, tu les lèves sur tes bras puissants, tu les places sur tes autels. Oui, mais il leur faut des sacrifives à tes idoles, et à ces idoles, comme aux faux dieux du paganisme, il faut des holocaustes humains, et ce sont les adorateurs qui paient les frais du sacrifice, heureux encore quand ils n’en sont pas eux-mêmes les victimes. Marat et Robespierre furent deux de ces idoles du peuple. La ruine de tout Paris, la misère se faisant bandit pour ne pas mourir de faim, et deux cent mille têtes humaines, voilà l’auréole de leur couronne, l’entourage de leur trône,
Et vous, Girondins de tous les siècles, relisez cette page sanglante de l’histoire qui vient de s'ouvrir devant vous. Sachez donc une fois que la sagesse consiste plus à écouter qu’à dicter; que le génie a ses moments d’éclipse ; que le mouvement n’est pas toujours le progrès ; que les anciennes institutions ne sont pas toujours à dédaigner ; que la foi passe avant le génie ; que l'orgueil a été cause de la chute de la première et la plus belle intelligence qui ait été créée, et que la révolte de l’orgueil n’a jamais trouvé d'excuse ni de pardon, depuis Satan jusqu'à Voltaire, depuis Julien l’apostat jusqu’à Lamennais. Apprenez, apprenons tous ensemble que äans les crises sociales la grande faute des gens de bien est de ne pas assez oser ; que la vérité a autant de droit d’être énergique que le crime d’être violent, et que si les honnêtes gens étraient fermes, unis et sans faiblesse, les Marat disparaîtraient.
Discours PRONONCÉ EN FAVEUR DE L'ABOLITION DU DOUBLE- MANDAT, DANS L’'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE DE QUÉBEC, LE 3 DÉCEMBRE 1870,
M. L'ORATEUR
Je dois une explication sur le vote que je suis appelé à donner sur cette question,
Je regrette de voir que le gouvernement fasse une question ministérielle de cette mesure qui n’affecte aucunement l’administration dans ses actes passés ni dans son programme.
Lorsqu’à la première session de ce narlement, la mêrice mesure fut présentée, l’hon. premier proposa alors, comme aujourd’hui, une motion de renvoi , six mois. Une des raisons principales qu'il donna alors contre la mesure, fut qu'elle était intempestive au commencement de ce parlement. Les hono- ‘ables membres de cette Chambre doivent se rappeler qu’alors je me levai et déclarai explicitement que j'étais d'opinion que le double mandat était un danger pour nous, avec la constitution que nous avions. Je déclarai en même temps que je croyais prématurée l'introduction de cette mesure par l’hon. député qui la présente encore aujourd’hui. Cette loi ne devant prendre effet qu'après l'expiration de ce parlement, notre action législative ne pouvait ni guérir ni prévenir un mal ; c'était une législation inutile et mauvaise, car elle expose à des erreurs età des remords souvent trop tardifs.
Le gouvernement avait alors le droit de considérer cette mesure comme une taquinerie de la part de l'opposition, et, comme je n'avais pas été élu pour venir ici faire au gouvernement des petites misères, je votai pour le renvoi à six mois, réservant mon vote lorsque la question viendrait en temps opportun, Ce temps est arrivé, et aujourd’hui corme alors j'exprime hautement sur la question, ce que je crois être chez moi une opinion politique arrêtée, je dirais même une conviction, s'il y en avait en politique. Je vois rire les hono-
rabies membres qui siègent sur les bancs ministériels. Ne riez pas trop, messieurs les conservateurs, je viens citer un de vos grands polémistes, l’éminent publiciste et pamphlétaire Louis Veuillot,.
“La base essentielle de l’organisation de tout corps délibérant est qu'il ne renferme pas dans son sein d’élément de force qui le contrôle, sans cela ses délibérations ne sont plus complètement libres comme elles devraient l'être.
“Qu'il y ait un contrôle au dehors, c’est la balance salutaire des pouvoirs constitutionnels ; mais que ce contrôle se transporte au dedans, alors il y a destruction de l'harmonie du système. C’est pour cela qu'on n’a jamais songé à laisser prendre un siège dans l’Assemblée législative aux membres nommés à vie dans la Chambre des lords, dans le Sénat ou le Conseil législatif; le peuple lui-même l’eût-il voulu qu’un gouvernement sage n'aurait jamais respecté cette volonté. (C’est là un principe politique que personne ne peut mettre en doute.”
Toute la question est donc de savoir si en laissant aux membres du parlement fédéral, et surtout aux membres du conseil privé de la Puissance, le privilège de prendre part À nos délibérations et à notre législation, nous laissons s'introduire au milieu de nous un élément de nature à nous contrôler ou du moins à gêner, à entraver notre action ?
Pour résoudre cette question, il suflit de voir si, par la constitution, ie parlement et le gouvernement de la Puissance ont un droit d'examen sur nos actes législatifs, et si cet examen peut se traduire en refus, en veto de nos actes, On ne dira pas qu'il n'a pas ce pouvoir, lorsque nous avons déjà vu quelquesuns de nos bills renvoyés et quelques autres censurés par le gouvernement, Du reste l’Acte impérial l’a voulu, et devait le vouloir ainsi; autrement, au lieu de nous laisser province dans la Puissance, on aurait fait de nous un état indépendant. Je m'étonne que l'on feigne d'ignorer un état de choses que la constitution a le bon sens de nous montrer d'un: manière si évidente.
En effet, à moins de fermer les yeux ou de vouloir nier l'évidence, quel est l’homme qui oserait dire que la présence ici des membres du gouvernement fédéral, lorsque cette présence existe et est active, (at autrement, c’est de l’inutilité, dont on
doit se débarrasser) n’est pas un élément puissant de contrôle sur les actes de cette Chambre et du gouvernement ? Ceux qui regardent l'ont vu et le savent très bien. Et d’où vient cette force puissante de contrôle, si ce n’est de leur position là-bas ?
Il y a donc contrôle, et par là-même contradiction du principe que ;'exposais il y a un instant.
Mais on dira peut-être que cette influence est salutaire et nous profite; c’est possible pour un moment. Quant à moi, M. l'Orateur, je n'ai jamais pensé, qu’en violant un grand principe constitutionnel, on posait la constitution sur des bases solides et que l’on préparait de belles destinées à un pays.
D'ailleurs, n’est-il pas dans le domaine des possibilités raison. nables qu'il y ait avant longtemps des conflits d'autorité et d'intérêt entre les deux gouvernements ? Dans ce cas, croyezvous que la présence des membres de ce parlement, de ce gouvernement antagoniste ne gênerait aucunement notre action . lorsque nous dépendons d'eux presque complètement, surtout dans cette phase d'incertitude où nous a fait entrer la conclusion malheureuse de l’arbitrage provincial; lorsque nous sommes à leur merci pour la plus grande partie de notre revenu public ; lorsque nous tirons sur eux, presque sans aucun droit, pour la moitié de nos finances.
Il ne s’agit pas de fermer les yeux et de chanter bonheur et prospérité. Le premier devoir de l’homme véritablement politique est de scruter le présent, de regarder, d'interroger l'avenir et de voir s’il n’y a pas de dangers, afin de les prévenir.
Jusqu'ici, dites-vous, nous n'avons pas souffert ; mais allezvous attendre que l’écueil vous ait brisé pour: le voir, et la meilleure des législations n’est elle pas celle qui prévient le mal et l'empêche d'atteindre le corps social ?
Je ne veux pas maltraiter le raisonnement qui a le plus frappé l'hon. député de Sherbrooke, et c’est celui-ci: Si vous n'avez pas,dit-il, quelques membres de cette Chambre aux Communes, nous serons obligés de payer des avocats pour aller à la barre de ce parlement plaider pour les intérêts de la province de Québec. Tout entier à ‘a finance et à la garde de la caisse publique, l’hon,. trésorier n’a pensé qu'à la brèche qui serait fait à «on budget, sans songer aux soixante-cinq députés dé-
voués que la province envoit exclusivement à Ottawa pour y défendre ses intérêts.
Mais je termine par le plus formidable argument que le gouvernement apport: pour justifier sa position sur cette question,
‘“ C'est pour respecter la volonté populaire.” Mais quand le peuple vous demandera le suffrage universel, l’exemption de la qualification électorale, l'élection de ses magistrats, une loi du travail, toutes ces utopies enfin que le penchant naturel à la liberté inspire à la volonté porulaire, ne lui répondrez-vous pas qu'il y 4 au fond de toutes ces doctrines des principes sociaux ou politiques qui sont dangereux pour les destinées d’une société; ne direz-vous pas à ce peuple que vous l’empêcherez de se faire du mal, fallut-ii violenter sa volonté ? Oh! M. l'orateur, je suis étonné de voir qu’un gouvernement, qui est censé représenter l'opinion essentiellement conservatrice de l'immense majorité de cette Province, ne trouve pas de meilleur argument dans une grande question politique, qu’un lambeau de paradoxe que l’on va chercher dans les théories les plus démocratiques !
Et du reste, qu’a-t-il dit,ce peuple dont vous parlez avec tant de considération ? N’a-t-il pas dit son mot sur la double représentation aux dernières élections ? N’a-t-il pas affirmé le principe du mandat séparé par l'immense majorité de ses votes ? Regardez plutôt cette Chambre, et comptez où se trouve la volonté populaire qui n’attend, en dépit de nos assertions, qu’une occasion prochaine pour se dessiner d’une manière encore plus éclatante,
Ne parlez donc plus de la volonté du peuple, car elle est contre vous sur cette question, de même que la saine logique des principes vous condamne.
Je demanüe pardon à cette honorable chambre de la longueur de ces remarques. Je ne les ai faites que parce qu’en conservateur éprouvé, je ne puis jamais transiger avec un principe, et les honorables membres qui siégent devant moi le savent parfaitement,
Je termine, M, l’orateur, en exprimant encore une fois mon regret de voir que le gouvernement n'ait pas laissé cette question ouverte, et me force à donner un vote contre des ministres que j'ai été heureux de seconder dans leurs efforts pour assurer la prospérité du pays, et que j'aimerais à voir encore longtemps occuper les sièges où ils sont en ce moment.
Discours PRONONCÉ A Si-JÉRÔME, LE 15 FÉVRIER 1872, DEVANT UNE ASSEMBLÉE CONVOQUÉE AU SUJET DU ‘ CHEMIN DE FER DE COLONISATION DU NoRp.”
Messieurs, —Je désire féliciter avec vous le gouvernement de Québec sur sa politique à l’endroit des chemins de fer, et particulièrement de celui qui nous occupe en ce moment.
Comme tous les grands événements qui marquent le mouvement des peuples, la Confédération n’a été que le résultat de besoins impérieux demandant un changement à l’état politique et matériel du pays; le mérite de ses créateurs a été dans la sagesse de ceux qui ont su prévoir les dangers qui mn ‘naçaient, en se rendant compte des nécessités du moment.
Le pays agité et fatigué par les luttes des ambitions politiques, divisé par les haïnes et les jalousies de sections, avait besoin d’un terrain plus vaste pour y laisser réaliser les aspirations d’agrandissements des provinces rivales. L'ouverture d’un horizon immense pouvait déterminer un mouvement de diversion à cette fièvre impétueuse de domination. D'un autre côté, la séparation politique des deux provinces donnait le caractère d’une noble émulation à ce qui n'avait été jusque là que de l’acharnement.
Les garanties expresses données aux minorités assuraient d’ailleurs la protection à tous les droits indistinctement.
L'idée qui a présidé à la constitution des législatures locales
a aorc été : premièrement, de développer plus activement les ressources des provinces; deuxièmement, de faire disparaître les jalousies de sections tout en protégeant les droits des minorités. :
L'ensemble, l'harmonie qui règnent parmi nous en ce moment, et au ne sont que le reflet de l'entente que l’on applaudit ailleurs, est une preuve frappante de l’heureuse influence qu’exerce la noble émulation du travail et du progrès sur les relations des individus.
Le gouvernement de Québec à compris cette idée, et les efforts qu'il a faits pour sa réalisation lui méritent les félicitations de tous ceux qui s'intéressent au grand œuvre de la Confédération, la création d’une grande nationalité canadienne.
La législature de notre province n'avait pas été non plus insouciante à ce sujet; dès l'ouverture de la session, en janvier 1860, elle s'était prononcée vivement en faveur d’une politique libérale vis-à-vis les chemins de fer. Dans un discours sur l'adresse, je disais alors à propos de la politique que le gouvernement devait suivre à l'égard des octrois aux chemins de fer:
“ Ces grandes voies ferrées ne sauraient être pour les entrepreneurs de ces travaux un avantage pécuniaire, parce qu’elles traversent en grande partie des terres incultes ; aussi est-ce une obligation pour un gouvernement de ne pas être mesquin dans l’encouragement qu’il doit leur donner, L’avarice est un défaut chez les individus; chez les gouvernements, pour répéter un paradoxe devenu célèbre, “c’est plus qu'un crime, c’est une faute,” et une faute immense.
‘“ Les gouvernements ne sont pas faits pour entasser des trésors et se faire millionnaires ; leur mission est d'utiliser pour le bien üe la nation les capitaux dont ils peuvent disposer. Les terres publiques sont un capital qu’il est du devoir des gouvernements d'investir dans les entreprises utiles à la population.”
Mais le gouvernement crut devoir être prudent; avant de risquer le domaine public, il voulut s’assurer de la sincérité des demandes de ceux qui réclamaient son aide. I avait commencé à encourager largement les chemins de colonisation qui sont les ruisseaux dont les voies ferrées sont les rivières ; il continua son œuvre jusqu’à ce qu'il crût que le temps était venu de pouvoir, sans danger, subventionner les grandes lignes projetées de chemins de fer, Sa libéralité alors se montra aussi grande que l'avait été sa prudence, et le chemin de Colonisation du Nord en reçut sa large part. Tout adversaire que l’on puisse être d’un gcavernement, on ne peut s'empêcher de louer de tels actes; aussi cette politique fut-elle accueillie favorablement partout.
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Plus de dix compagnies de chemins à lissés farent subven-
tionnées, et quelques-unes d’entre elles ont déjà un commencement d'opération.
Parmi ces entreprises, le chemin de Colonisation du Nord occupe, je pourrais le dire, une des premières places, par l’importance que lui donne la perspective du chemin du Pacifique dont il sera le premier chaînon. La colonisation de l'immense vallée de l’Ottawa dépend aussi pour son avenir de la construction de ce chemin. Et quel vaste champ pour l’agriculture, le commerce, l’industrie, que cette vallée où des millions d'hommes pourraient trouver la vie et la prospérité !
Mais je vois, messieurs, que je m’aventure dans des considérations qui nous retiendraient trop longtemps; j'oublie que nous sommes un peu dans une excursion de chemin de fer et que le temps d'arrêt est limité.
Laissez-moi seulement, avant de terminer, vous féliciter sur votre esprit d'entreprise et votre indomptable énergie. Le village de St-Jérôme est en ce moment l'exemple que l’on cite partout pour son esprit d'entente et son ardeur pour le progrès. Vous avez mis de côté vos anciennes dissensions politiques, qui vous appauvris aient, pour mettre tous ensemble l’épar! * la roue, et faire Avancer le char qui doit vous apporter la prospérité. Toutes les bonnes et grandes œuvres vous trouvent prêts ; il y a quelques jours, c'était aux pauvres de la grande cité que vous portiez votre princière aumône; hier, les sœurs-apôtres d’une contrée lointaine recevaient de vous une magnifique offrande, l’obole du riche; aujourd’hui c’est une grande idée, à la veille de sa réalisation, qui jouit de vos largesses; demain vos cœurs attendront une nouvelle misère à soulager et vos intelligences une nouvelle idée à réchauffer, faire germer et grandir.
Ona voulu vous leurrer pour vous détourner de l’œuvre que vous avez entreprise ; on a fait luire devant vous des promesses trompeuses ; vous les avez repoussées et vous avez agi là avec le tact de gens pratiques et perspicaces.
Mais qu’ils prennent garde ceux qui veulent ainsi s'attaquer à la grande cause de la colonisation du nord ! On sait qui ils sont ; on sait de quelle influence ils peuvent user. Le jour serait fatal pour eux où l’on dirait au public que la fortune dont ils se vantent, pour nous effrayer, leur a été en partie fournie, et sans compensation, par Ceux-mêmes à qui ils veulent nuire aujour-
d’hui! Nous n'avons jamais nui à leur progrès, nous les avons aidés dans leurs mauvais jours, et nous payons encore aujour. d'hui sans murmurer l'énorme dette que leurs grasses fortunes laissent s’accumuler tous les jours. Nous applaudissons aux heureux résultats que leur œuvre a produits dans le pays : qu'ils ne viennent pas déprécier une œuvre également nationale entreprise ici. L'opinion entière de la province s’est prononcée : c'est en vain que l'intrigue et le jeu des coulisses voudraient la contrôler. On a menacé le verdict populaire de Montréal des lenteurs de la justice pour retarder l’exécution de l’entreprise ; on fait donc bien peu de cas de ce vote populaire que l’on courtisait tant quand les difficultés vous menaçaient !
Mais non, Messieurs, tout cela n’est qu’un jeu de bourse que l’on risque un moment, parce que l’on voit que l’œuvre recrute tous les jours de nouveaux éléments de succès. Soyez toujours unis ; “voulez,” et soyez sûrs que le dicton se réalisera : “ JVhen there is a will, there is a way.”
Discours PRONONCÉ À MONTRÉAL, LE 19 NOVEMBRE 1874, EN RÉ- PONSE À UNE ADRESSE PRÉSENTÉE À L’HON. J. A. OHAPLEAU, À SON RETOUR DE WINNIPEG OU IL ÉTAIT ALLÉ DÉFENDRE