XXX BIOGRAPHIE
le lieutenant gouverneur n'a et ne doit avoir aucun contrôle sur les actes de ses ministres. Envoyer le secrétaire d'état à Spencer-Wood, mais c'était bâillonner nu're bouche la plus éloquente ! Et quelle compensation en échange de ce sacrifice ! Du haut des grandeurs, ii aurait contemplé à ses pieds, comme dans une arène très rétrécie, les vastes conceptions politiques de Jimmy McShune! Quelle dérision, et, ajoutons-le, quelle gloire perdue pour lui, pour la patrie canadienne-française, et quels services enlevés à ses compatriotes | À. DE BONNETERRE.
Discours PRONOXCÉ LE 30 DÉCEMBRE 1867, DANS L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE DE (JUÉBEC, EN PROPOSANT LE3 RÉSOLUTIONS À L'ADRESSE EN RÉPONSE AU DISCOURS DU TRÔNE :—
M. L'ORATEUR, — Avant de m'acquitter de l'honorable tâche que j'ai acceptée de proposer les résolutions à l'adresse en réponse au gracieux discours de Son Excellence, je vous dois, à vous et à mes collègues, des excuses pour le peu de soin apporté dans mes paroles. Vous aurez égard, sans doute, à mor âge et à mon défaut d'expérience, et surtout au fait que, pour la première fois de ma vie, je prends la parole dans une assemblée délibérante.
Cependant, M. l'Orateur, le devoir que j'accomplis en ce moment, malgré des circonstances qui le rendent particulièrement difficile, je l’ai accepté avec plaisir. Je me suis rappelé que, pour la première fois dans l’histoire de cette colonie qui sera bientôt un empire, on voyait la réunion d’une législature représentant les intérêts de la province de Québec, et ralliant les sympathies et les adhésions des deux partis politiques de cette province. Son Excellence nous remercie de ce que nous sommes venus, comme membres de cette législature, dans un sentiment commun de satisfaction pour le grand mouvement politique dont nous voyons l’un des résultats, donner notre concours à l’accomplissement de cette importante mesure. La confédération a eu pour effet de faire cesser les discussions intestines qui nous affaiblissaient sans cesse, et de trancher le nœud gordien d’une politique dont les difficultés allaient bientôt se trouver au-dessus de l'énergie de nos hommes d'état. ;
Nous sommes venus ici, conviés par Son Excellence à une tâche difficile, à la tâche de mettre en mouvement notre nouvelle constitution et d'assister à la première épreuve qui doit en être faite. Il va nous falloir définir nos privilèges, tracer la limite précise de nos droits, asseoir nos institutions sur le suf-
frage public, constater avec une scrupuleuse exactitude l’état
de nos ressources afin d'élever notre crédit sur des bases solides et en tirer des avantages qu’un calcul rigoureux mettra en évidence aux yeux de tous, Nous ne nous faisons pas illusion sur l'étendue de nos devoirs, sur les embarras de notre mission, Le gouvernement constitutionnel adapté à un petit peuple comme le nôtre dont les moyens sont nécessairement limités, nous astreint au plus scrupuleux examen de toutes les mesures qui devront être soumises à cette Chambre.
Les faits les moins importants en apparence peuvent avoir une grande portée pour nous et nous être fatals non-seulement au point de vue matériel, mais encore sous le rapport moral et social. Nous allons créer des précédents pour nos successeurs, et pour cela nos actes doivent être marqués au coin de la circonspection, de la méditation et de la sagesse.
J'ai toute confiance, néanmoins, que nous réussirons. J'ai confiance, parce que l’autorité souveraine se trouve ici représentée par un homme éminemment capable et sincèrement désireux de ménager nos intérêts, de protéger nos droits et de diriger la marche de nos nouvelles destinées. En remerciant Son Excellence de la bienvenue qu’il nous donne dans cette glorieuse ville de Québec, je crois être l'interprète des sentiments de cette Chambre et de tout le pays en disant que son élévation à la haute dignité qu’il occupe a créé une satisfaction générale chez notre peuple.
J'ai confiance encore, parce que cet homme a su s’entourer de conseillers dignes en tous points de leurs hautes fonctions. Les acclamations unanimes qui les ont portés sur le pavois aux dernières élections nous sont une garantie que leur gouvernement repose sur la plus haute estime de l'opinion.
J'ai confiance aussi, parce que je vois ici des hommes d’une longue expérience, d’une vaste influence et de talents reconnus et souvent éprouvés ; d’autres hommes encore, plus jeunes dans la vie parlementaire, mais tous disposés à bion travailler, à ne reculer devant aucun sacrifice pour le bien du pays, et qui, par dessus tout, sont profondément attachés au sol qui les a vus naîtro.
Tous sans exception comprennent que notre prospérité et notre bonheur sont liés à notre loyauté, à l'attachement que nous avons pour la couronne britannique — ot cette chambre
ne restera pas en arrière dans l'expression de ses sentiments de fidélité à la métropole. Dans des circonstances encore récentes, nous avons offert notre or et nos personnes, pour la défense du pays, par un mouvement absolument spontané. Nous sommes fiers de compter au nombre de ces vaillants jeunes hommes qui ont couru à la frontière, l'honorable député de Lévis qui préside si dignement cette chambre.
Qu'il me soit permis ici, M. l'Orateur, d'exprimer quelle administration et quelle loyauté nous devons à notre gracieuse souveraine la reine Victoria qui a signalé son règne par un si grand nombre d'œuvres éminentes ; qui, pendant trente ans, n'a cessé de diriger son attention la plus bienveillante vers la liberté et les moyens d'accroître la prospérité de ses sujets. Le nom qu’elle laissera dans l’histoire sera remarquable entre tous les noms royaux, parce qu’elle aura conquis une triple couronne : comme épouse, comme mère et comme souveraine, Elle n’a jamais cessé de placer sa confiance plutôt dans l’af fection de ses sujets que dans la force de son armée ou le nombre de ses navires ; et elle a réalisé cette prédiction du poète anglais : ‘ Entire and sure the monarch's rule must prove who founds her greatness 1pon her subjects’ love.” Si au commencement de son règne, de malheureux événements avaient élevé quelques nuages dans notre ciel politique, ils n’ont pas tardé à se dissiper, et alors nous avons vu un progrès rapide dans le sens des libertés constitutionnelles, dans l'instruction et dans la prospérité générale. Il y avait alors à la tête de notre population des hommes d’un grand talent, qui avaient combattu pour nos droits et nos libertés, et sous leurs ordres, d’autres les secondaient puissamment, et contribuaient à leurs succès. Les Lafontaine, les Baldwin, les Taché, les Hincks et les Morin, ont eu des successeurs, que je n'ose nommer parce qu'ils appartiennent à l’histoire du présent, qui ont puissamment continué les traditions de leurs modèles. Un grand acte de notre histoire politique, l'abolition de la tenure seigneuriale, qui, en Europe, a coûté des flots de sang, a été accompli dans notre pays, par l'énergie d’un seul homme que j'ai l'honneur de compter ici au nombre de mes collègues.
La décentralisation judiciaire, appliquée à la même époque, a été suivie de la publication du Code du Bas-Canada, une œu-
vre égale, pour le fond et la sagesse de ses dispositions, aux meilleurs codes de l’Europe, en même temps qu’il les surpasse par sa clarté et sa concision.
L’'instruction publique, qui a dû ses premiers succès au travail d'un homme dont le talent et le dévouement égalaient la modestie, a progressé avec la plus étonnante rapidité, sous la direction aussi éclatante qu'énergique du chef de l’administration.
Et tous ces progrès, M. l’Orateur, nous les devons aux institutions libres dont nous jouissons. C’est une raison pour nous de ne jamais perdre de vue le lien qui nous unit à la Grande- Bretagne, tant que sera nécessaire l’état d’heureuse tutelle dans lequel nous sommes placés, tant que l'Angleterre ne nous dira pas: Maintenant que vous pouvez vivre de votre propre vie et vous soutenir de votre seule force ; allez et marchez seuls, et mon affection vous accompagnera toujours.
Ce sont ces mêmes idées libérales qui ont eu pour effet l'établissement de la Confédération, et qui nous permettent de siéger ici pour la province de Québec. Les hommes d'Etat d’Angleterre les plus éminents avaient déjà senti que la multiplicité des devoirs qu’entraînaient les besoins locaux était une entrave au bon fonctionnement du gouvernement, et qu'il en résultait une grande perte de temps, en même temps que peu de satisfaction pour les résultats de ce système. Ainsi les auteurs de notre nouvelle constitution, avec les principes en même temps libéraux et conservateurs qu’ils professent, ont donné aux gouvernements locaux le contrôle de toutes les dépenses locales, et la direction de nos affaires purement provinciales, On aurait pu, comme en Angleterre, nommer certains officiers spéciaux, chargés exclusivement de la direction des affaires locales de ces provinces, sous le contrôle du gouvernement fédéral, mais on a fait preuve, envers notre pays, d’une libéralité plus grande que celle que les habitants du Royaume Uni trouvent eux-mêmes dans leur propre constitution.
Aujourd’hui, M. l’Orateur, le peuple canadien a besoin d’éducation politique, et cette éducation sera amplement favorisée par la constitution actuelle. Le citoyen en dehors de ses fonctions de juré et de la lecture des journaux, n'a aucune occasion de prendre part à la direction des affaires de son pays. Et en-
core, dans ces deux occasions, il n’a qu’un rôle passif, il accepte les opinions qui lui sont données. Mais dans ce gouvernement local, les hommes de position et suffisamment qualifiés peuvent avoir leur part, non seulement dans l'élection et par leur vote, mais dans la direction immédiate des choses qui concernent le plus intimement leur pays. Et cette initiation d’un plus grand nombre d'hommes à la direction des affaires politiques, ce choc plus fréquent et mieux calculé des opinions, ne pourra que favoriser grandement le bien être de notre population.
Le gouvernement n’a encore accompli que ce qui était rigoureusement nécessaire pour ne pas laisser souffrir nos institutions. Mais d’après le programme politique que Son Exceilence soumet à notre examen, nous voyons que sa sollicitude et son attention se portent sur toutes les questions vitales de notre politique.
Contents et satisfaits de leur administration accomplie jusqu'ici, nous nous croyons le droit d’être fiers de leurs vues politiques, encore en perspective, En soulevant par cette adresse le voile de l'avenir, ils nous ont laissé entrevoir uneère de prospérité et de bonheur pour la province de Québec, et leur passé nous donne de belles garanties pour l'exécution de leurs projets.
Ce n’est pas un sujet à traiter à la légère que le développement de la colonisation, tant parles ressources locales que par les ressources de l’immigration européenne. ÆAuymenter notre population, voilà de fait quel doit être un des grands objets Ale notre politique, pour la conservation de notre auto. nomie, pour la conquête de notre indépendance et pour faire de nous un grand peuple, dans un avenir peu éloigné. Mais l'émigration, pour être efficace, a besoin d’être choisie d’abord et attirée ensuite par des avantages réels. Il y a deux moyens pour nous d'augmenter notre population, c’est par la conservation des jeunes gens qui, chaque année, quittent notre patrie pour le sol étranger, et par un choix de familles ou d'individus dont l'éducation morale et religieuse se rapprochent le plus immédiatement de nos mœurs et de notre religion.
Déjà des tentatives sérieuses ont été faites pour amener sur nos rives hopitalières et fécondes l’exubérance des populations de l’Europe, mais malheureusement ces tentatives générouses
ont avorté, par un concours de circonstances sur lesquelles nous ne pouvions avoir aucun contrôle.
Le peu de succès qu'ont obtenu les gouvernements précédents ne doit pas néanmoins nousdécourager. Bien au contraire. nous devons nous convaincre que tout ce qui dure dans le monde ne s'établit qu'au milieu des plus rudes travaux et de la plus entière persévérance. Nous avons ici des terres, il y a là bas des bras qu’elles invitent à venir les féconder, sachons les appeler, les agglomérer sur notre sol comme quelques prêtres éminents ont su le faire pour une partie de la population acadienne ; sachons, s’il le faut, nous les incorporer, et nous aurons rendu service à l’Europe en même temps que nous nous serons fortifiés contre les envahissements de nos dangereux voisins.
La colonisation est pour nous, la question vitale par excellence, et on ne saurait trop insister sur la nécessité de la faire prospérer. Député ici par un comté agricole, et qui a beaucoup à espérer des progrès de la colonisation, je ne saurais m’enpêcher de dire un mot de ces courageux colons, qui ont bravement attaqué la forêt et sont venus construire leur hutte loin des anciens établissements ; malgré leur misère, ne craignez pas pour eux le désespoir, ils ont la croix pour flambeau et pour guide, la foi pour soutien et les joies de la famille pour consolation. Eh bien, M. l’Orateur, leur foi a été récompensée, et aujourd’hui, leur famille, sans être dans l’aisance, est du moins à l'abri du besoin. Et le courage dont ils ont fait preuve dans cette tâche si ardue, ils le déploieraient dans toute autre circonstance. Leur patriotisme est éprouvé, et le pays peut être assuré qu'il possède dans ces entreprenants pionniers, de hardis et patriotiques citoyens.
Il sera du devoir du gouvernement de favoriser et de protéger cette classe si méritoire de notre population ; il sera surtout de son devoir de la mettre en dehors des atteintes des spéculateurs égoiïstes. L'exploitation régulière de ros forêts est devenue une nécessité de premier ordre, si nous ne voulons pas voir disparaître une des plus précieuses richesses de notre pays. Sans prétendre discuter ou condamner le passé, on peut dire qu'il y a eu des lacunes dans l’admiristration de nos forêts ; tâchons de profiter de l'expérience st des leçons acquises. J'ai vu moi-même, sur les rives de l'Ottawa, de malheureux colons,
arrachés de leurs demeures élevées à si grande peine, et chassés du champ qu'ils n'avaient défriché qu'au sacrifice de leur travail de plusieurs années. Mais le commerçant de bois avait des titres réguliers de propriété, et la loi était pour lui. Dans ces circonstances, M. l’Orateur, il faut que le colon soit protégé contre sa propre ignorance, et le gouvernement doit lui assurer la jouissance et les bénéfices de son travail. Si on ne donne pas cette protection si nécessaire, avant peu d'années, l’immense, riche et belle vallée de l’Ottawa sera dépourvue en même temps de bois et d'établissements; les spéculateurs auront tout enlevé pour leur commerce, et les colons n'auront pas d'intérêt à acheter des terres dépouillées de cette richesse qui en fait toute la valeur, et qui seule permet de les défricher avec profit.
C’est par la colonisation que nous pourrons retenir les bras qui, chaque année, vont s'offrir au travail étranger qu'ils enrichissent. La plupart de ces émigrés reviennent dans le pays sans aucunes ressources ; quelques-autres, il est vrai, y prospèrent, mais leurs succès sont peut-être encore plus pénibles pour nous, car ceux-là y demeurent, privant ainsi leur pays de leurs talents et de leur travail. Ou, s'ils reviennent, le succès les encourage à tenter de nouvelles entreprises et à laisser de nouveau le pays pour n’en conserver souvent qu'un souvenir de mépris et de dédain.
J’aborde maintenant un sujet délicat. Ce n’est plus le ministère actuel que je dois féliciter des mesures qu'il propose à notre étude et à nos discussions. Un acte du dernier gouvernement du Haut et du Bas-Canada se présente : Faut-il exprimer une opinion à son endroit ? Oui, me direz-vous ? n’hésitez pas. Mais je crains de paraître flatteur et courtisan à cette chambre.
Car je veux parler de l’heureuse idée qu’a eue l’administration Cartier-MceDonald d'envoyer en Europe un homme qui put étudier les systèmes d'éducation qui y sont suivis, ainsi que les institutions littéraires et scientifiques les mieux accréditées, et en retirer tout le bénéfice possible pour le pays.
L'idée était belle, tout le monde le reconnaîtra avec moi, mais l’idée une fois conçue, il s'agissait de trouver l’homme qui pouvait le mieux remplir cette mission.
Le choix a été fait, et je vous avoue que je suis embarrassé de savoir si je dois féliciter notre dernier gouvernement, autant de son idée que du choix du missionnaire littéraire qu'il a délégué vers des peuples plus avancés que nous. Nous avons été heureux d'entendre se répéter jusqu'ici l’écho des paroles si patriotiques prononcées à l'Ecole normale de Clung, nous y avons applaudi de tout cœur. Cette voix du reste avait célébré plus d’une fois nos gloires nationales ; et comment ne nous aurait-elle pas émus, puisque la France elle-même, la France jadis si peu attentive aux voix de l'Amérique, n’a pu s'empêcher de tressaillir en l’entendant.
Comme premier et immédiat résultat de ces études faites en Europe, nous voyons dans cette adresse les arts, les sciences et les lottres prendre une place des plus importantes, la place qui leur convient chez tous les peuples civilisés.
Si vous voulez non-seulement faire prospérer mais encore moraliser un peuple et le rendre mûr pour la liberté, instruisezle ; instruisez-le, et ne craignez pas si vous venez diriger cette éducation.
Il est faux que la science soit un danger, puisque l’Ecriture elle-même nous dit : Vos preciosum labia scientie.
La science bien dirigée est l’auxiliaire de la religion. Tout dans l’enseignement contribue à élever l'âme humaine. Prenez pour exemple le plus rudimentaire des exercices de l’enseignement, l'initiation d’un esprit jeune encore à la science des mots et par là à la science des idées. (Croit-on qu'il s’agit ici d’un travail purement matérie! de mots et de phrases ? Non, M, l’'Orateur, dans retie humble fonction, l’instituteur jette de nouveaux rayons de lumière dans une intelligence, comme le dit un jeune écrivain qu’il me sera permis de citer ici :
“ Vous collaborez avec la divinité à la formation d’une âme ; vous développez, vous achevez l’œuvre du Créateur. C’est un rayon de la divinité que vous dégagez des ténèbres qui l’enveloppent, c’est un germe d’immortalité que vous fécondez pour l'avenir, Vous creusez le sillon où Dieu jettera la semence de sa parole ; vous allumez le flambeau auquel la raison divine mêlera ses lumières ; vous ébauchez le tableau sur lequel Dieu dessinera son image, Et en formant des hommes vous préparez des chrétiens.”
Je ne veux pas reprendre mon siège, M. l’Orateur, sans vous féliciter de l'aspect prospère que nous présente aujourd’hui notre pays. Qui aurait dit que soixante mille Français laissés sur ce coin du continent lors de la conquête, atteindraient le chiffre de trois millions, avec une agriculture florissante, des voies de communication splendides, tous les moyens d’avenir qu’un peuple ambitieux puisse désirer.
C'est avec un sentiment de légitime orguoil que nous voyons, un siècle après l’insulte lancée du vieux monde, par un vil philosophe courtisan plus digne de mépris que de haine, que ces quelques arpents de neige peuvent montrer à l’Europe leur commerce maritime atteignant dix millions de tonneaux, leurs deux mille milles de voies ferrées, leurs cinq mille milles de fil télégraphique, leur navigation intérieure faisant l’admiration de l’étranger, leurs millions d’acres de terre en culture, leurs superbes forêts, et au milieu de toutes ces richesses pour les développer et los agrandir ces quatre millions de population, avançant hardiment dans la voie du progrès.
On a exprimé des craintes, M. l’Orateur, sur le succès de la Confédération, parce qu’il y avait sur cette terre du Bas-Canada deux nationalités en contact ; on craignait de voir ces deux nationalités s’eutrechoquer, pour faire leur malheur mutuel. Pourquoi craindrions-nous, M. l’Orateur ? Les deux races anglaise et française ne peuvent-elle pas vivre en harmonie? N'y a-t-il pas assez de gloire dans les plis de ces deux drapeaux pour qu'ils puissent flotter l’un à côté de l’autre, sans jalousie et sans honte ?
Combien de fois n’avons-nous pas vu deux races distinctes par le langage ou la religion s'unir sous un même gouvernement et ne former qu’une même nationalité. L'Alsace parle à peine français, et quelle province française est plus dévouée et plus fidèle au gouvernement de son pays ? Voici la Silésie unie depuis un siècle et un quart à la Prusse, demeurée fidèle catholique sous un gouvernement protestant.
La France et l'Espagne ne sont-elles pas composées de races différentes d'origine, mais aujourd’hui toujours prêtes à s’unir pour défendre l'indépendance, les institutions et l'honneur de leur gouvernement ? Ce qui fait une nationalité, ce sont les
institutions, la volonté et le désir des habitants de se protéger et de grandir sous un gouvernement commun. N’avons-nous pas ici cette unité d’attachement et de dévouement pour nos institutions ? La poignée de main que se sont donnée les députés de cette Chambre en se réunissant pour la première fois, était-elle un acte de routinière politesse ? Non, M. l’Orateur, elle était plutôt la manifestation‘d'un sentiment commun, et le témoignage d’une ferme intention de travailler cordialement et avec une entente parfaite, au progrès de notre commune patrie. Et rien ne nous empêche de croire que ces bons procédés se continueront toujours.
Les trônes de l’Europe craquent sous les coups redoublés de la révolution, et s’enfoncent lentement mais fatalement dans l'abîme creusé par le socialisme, Les souverains en sont réduits à fabriquer des chaînes pour retenir les tronçons de leurs trônes. Un autre spectacle s'offre à nos yeux sur ce continent. Les républiques s’abîment dans l’anarchie, renouvelant dans l’ordre social le phénomène de l’ordre physique qui transporte, par des courants invisibles, d'un continent à l’autre, les germes des épidémies les plus funestes,
Quelle est la cause de cette double destruction qui s'opère en sens inverse, sur les deux continents? C’est qu'en Europe la politique conservatrice manque d’une première force, qui est de savoir ce qu’elle veut conserver. Et en Amériqre, les gouvernements tombent, faute de traditions qui sont une partie de la foi.
Pourquoi voit-on l'Angleterre inébranlable au milieu de toutes ces commotions sociales, si ce n’est par la force de ses institutions ? Ce n’est pas qu’il manque dans ce grand corps de protondes plaies sociales, mais la force de sa constitution libre, basée sur le respect de la hiérarchie, de l'autorité et de l’idée conservatrice, la laisse toujours forte et triomphante, malgré ces désordres partiels.
Je ne veux pas entreprendre ici, M. l'Orateur, un plaidoyer contre l'annexion, mais je dois constater avec plaisir et satisfaction, que ces gouvernements locaux seront une barrière de plus devant les tendances possibles de quelques-uns de nos compatriotes. Je ne suis pas sans aimer ni sans admirer
certains côtés de la vie politique ct sociale des Etats-Unis ; mais je suis loin d'aimer et d'admirer leur politique étroite, en tout basée sur l'intérêt et l’égoïsme, négation directe du principe vital des grandes associations humaines, déclarant chaque état et chaque citoyen indépendant et libre, et le lendemain, écrasant sans pitié cet état et ce citoyen, parce qu'ils ont voulu affirmer ces mêmes droits ; je n’aime pas cette politique soidisant libérale, qui émancipe les nègres sans prévoyance et crée la servitude des blancs, parce que ceux-ci, après avoir combattu en héros, ont noblement rendu les armes à ceux qui se disaient leurs frères; cette politique égoïste et contradictoire qui ferme la porte à toute idée monarchique sur ce continent, et tâche en même temps d’implanter ses principes politiques en Europe par une intervention incessante. Je n’admire pas ce peuple quand je le vois, se drapant dans l’austérité de son républicanisme, ne pas reculer devant la responsabilité du meurtre d’une victime couronnée, et un instant après, se faufilant comme un parvenu dans les salons dorés des rois, en attendant qu'il déchire un lambeau de sa constitution pour se permettre de porter les oripeaux titulaires des vieilles monarchies, et se pavanant dans des équipages armoriés; on s'étonne et on a pitié quand on voit tout cela, et on se rappelle Caton applaudissant au meurtre de Brutus, et essayant le manteau de César en attendant qu'il en donne la commande.
Lorsqu’à l’ouverture de ce parlement, j'entendais les canons qui protègent la citadelle saluer l'inauguration de cette nouvelle ère politique, j'ai éprouvé un sentiment de ferme espoir pour notre avenir comme nation, en voyant notre gracieuse souveraine ne pas hésiter à nous donner pour le nom de cette pr'ovince le pieux rocher de Champlain, au pied duquel les deux nations combattaient jadis avec un égal courage pour la souveraineté, et sur lequel, à l'ombre du trophée commun que le courage et la gloire ont donné dans la mort aux deux héros de ces grandes luttes, nous nous réunissons dans un commun accord, luttant d'émulation dans nos efforts pour faire grandir et prospérer notre commune patrie. Nous sommes au berceau d’une constitution nouvelle; autour d’un berceau, les passions se taisent, les divisions disparaissent, pour faire place à des sentiments d'amour, à des projets de gloire et d'avenir. Unis-
sons-nous donc encore une fois, dans un désir commun de travailler de tous nos efforts pour la grandeur et la prospérité de cette province de Québec, si belle par ses souvenirs, si grande par son avenir, et si Chère à nous tous.
DiscOURS SUR LA PAPAUTÉ, PRONONCÉ À L'OCCASION DU DÉPART DES ZOUAVES PONTIFICAUX POUR ROME, EN FÉVRIER 1868 :—
Un jour, il y a de cela huit siècles, un humble moine parcourait l’Europe catholique, son crucifix à la main, et faisant tomber les peuples à genoux, sous le souffle de sa parole, les relevait chevaliers croisés. Un seul cri ‘“ Dieu le veut !” leur faisait quitter ainsi castels, dames et tournois pour aller à la rescousse du Saint-Sépulcre, Jésus de Nazareth mort avait attendu là pendant trois jours le mystérieux miracle de sa résurrection ; le Sarrazin venait d'appuyer sa main impure sur ces quatre pierres mises là pour marquer le lieu du repos de Dieu, et la catholicité émue s'était mise en marche pour défendre le souvenir de son Christ outragé.
Aujourd’huï il ne s’agit plus du tombeau du Galiléen, car, toujours silencieux et déserté au milieu des plaines de la Judée, il git auprès de sa garde de preux, attendant que les siècles achèvent de faire crouler ces ossements poudreux sous leurs armures rouillées, On s'attaque au Christ lui-même, on soufflette son Vicaire-successeur ; on veut faire disparaître cette tiare qu'il nous a laissée comme dernier souvenir de son passage sur la terre, et ce sont des croyants, des catholiques, qui recommencent ce déicide.
Ah! je comprends que le peuple Canadien se trouve sous le coup d’une émotion à la fois aussi vive et aussi douce que celle qui l’anime aujourd’hui. Nos sentiments n’ont peut-être jamais été aussi mélangés. Nous ressentons à la fois une joie sincère et une douleur profonde; nous avons du sourire sur les lèvres et des larmes dans les yeux. Nous entendons des pleurs et des sanglots ; en même temps de douces mélodies s'élèvent de toutes parts. Que veut donc dire cette étrange anomalie, ces battements divers de nos cœurs, cette fluctuation de sentiments, ces souffles opposés qui agitent les âmes ? Que veut dire cette allégresse de l'Eglise et de la nation ? Que veut dire cette foule qui se précipite au temple, à la suite de quelques jeunes hommes
qui vont pieusement s’agenouiller au pied de l'autel et élever du plus profond de leur cœur une ardente prière à Dieu. Tout le monde les connaît. Vous les avez vus tous les jours ; ils sont vos enfants, vos amis, vos frères; et, néanmoins, on ne peut trop se presser pour les voir de près, les admirer, les contempler. Vous leur pressez la main avec bonheur et vous vous honorez de leurs regards. Vous êtes fiers de les avoir connus et vous vous en faites gloire. Contraste étrange, cependant ! autour de nous, des femmes en larmes, des mères, des sœurs, des amies accourent à cette solennité touchante. Qu’y a-t-il donc dans ce mouvement ? Ce qu'il y a, c’est le sacrifice ; ce qu'il y a, c’est le dévouement, et le dévouement le plus entier à la plus sainte et à la plus noble des causes. L'élite de notre jeunesse dit adieu au pays pour aller combattre à Rome, pour couvrir de son corps la Chaire de Pierre et le cœur de l'Eglise. Ils y vont, tout brillants qu’ils sont ici, tout rayonnant que soit leur avenir, ils y vont en simples soldats.
Je voudrais dire à tous ceux qui sont partis, à ceux qui s’en vont, une parole d’admiration, un mot d'encouragement. En leur serrant la main, je n'aurais, pour les engager à marcher dans cette voie du Christ où ils sont entrés, qu’à leur montrer la fière devise de leur drapeau :
€ Aime Dieu et va ton chemin.”
Ah! si jamais ce drapeau porte une tache, ce sera celle du sang d’un brave qui se sera fait tuer pour le défendre,
Leurs bras sont aussi forts que le fer de leurs carabines, leur courage aussi acéré, aussi bien trempé que l’acier de leurs sabres, leurs cœurs aussi ardents que les jets de flammes que vomissent les bouches de leurs canons. Avec de tels hommes le Canada n’a pas à craindre pour sa renommée, et la France qui les verra faire à côté d’elle, reconnaîtra bien vite les fils de saint Louis, les descendants de (rodefroi de Bouillon ; l’oriflamme qui les guidera au combat ne portera jamais ‘“ lâcheté ” pour devise, et les blessures qu’ils ne recevront pas en pleine poitrine seront faites par des traîtres qui les auront frappés par derrière, quand l'épuisement ou la mort les aura renversés.
En présence d’un aussi entier dévouement comment pourrionsnous faire taire notre admiration et comprimer en nous les
élans de l'enthousiasme ? Comment, d’un autre côté, résister aux douleurs d’une séparation peut-êtic éternelle ?
Si nous applaudissons comme chrétiens et comme canadiens, il nous est bien permis aussi de verser quelques larmes comme parents et comme amis.
Livrons-nous donc sans restriction à ces deux sentiments opposés en ce moment, mais non contraires, aux deux sentiments les plus nobles qui puissent nous animer, l'amour de Dieu et l’amour de la famille.
Qui sont-ils ces jeunes soldats, déjà si vaillants par le courage qu'ils montrent à l'heure de la séparation ? Qui sont-ils ? Ils sont nos enfants, ils sont nos amis, ils sont nos frères. Le sang le plus pur coule dans leurs veines, ils appartiennent à nos meilleures familles. Leurs cœurs sont remplis de nos affections et les nôtres des leurs.
Et pourquoi se séparent-ils ainsi de nous ? Lorsque tout paraît leur sourire, pourquoi priver la patrie de leur intelligence et de leurs bras? Nous avons besoin d’eux, nous aussi. Pourquoi alors les pressons-nous dans nos bras au départ? Pourquoi les félicitons-nous de ce que l’on pourrait appeler un acte d’indifférence et d’ingratitude, un lâche abandon de si justes devoirs ?
Oh! c’est qu’il y a dans le monde quelque chose de plus pur que l’amour, de plus fort que les liens de la nature, de plus beau que le patriotisme ; c’est la foi, c’est l'amour de la vérité qui accompagne toujours celui de Dieu. Aussi faut-il être un héros pour se faire simple soldat dans cette grande cause. Le simple soldat du pape a fait le sacrifice de sa famille, de son avenir, de sa renommée, de sa page dans l’histoire, qui est la récompense des héros. Peu lui importent nos couronnes périssables, il songe à celle des martyrs...
La vérité, pour nous catholiques, repose dans l’infaillibilité. du pape et sou infaillibilité est rigoureusement liée à son indépendance ; son indépendance, dans les conditions actuelles de l’Europe, est liée à l'indépendance de Rome vis-à-vis toute autre souveraineté.
C’est donc Rome qui sert aujourd’hui de base à cette colonne de la vérité qui s'élève jusqu'au ciel et sur laquelle Dieu s'appuie complaisamment pour répandre ses bienfaits sur la terre. C’est done à Rome que doivent se rendre les soldats de la vérité, à
Rome que nos jeunes compatriotes vont offrir leur courage, leurs vœux, leur sang, leur vie même !
Ce mouvement tout spontané les honore et nous honore nousmêmes ; mais en même temps il nous permet de montrer notre reconnaissance à la papauté, à cette institution qui a formé l’Europe, relevé l’ancien monde enfoui dans la poussière, animé la civilisation ancienne du soufïle du christianisme, et grandi l'humanité de toute la hauteur de la vérité révélée.
La vérité, c'est l'âme du monde. Du moment qu'elle disparvaîtra de la terre, les temps seront accomplis et les nations seront dispersées. Incertaine, indécise pendant quatre mille ans, elle s’incarna un jour dans la personne du Christ, qui en confia la garde à son Vicaire..….....…
Quel moment solennel que celui de l'avènement de la Vérité dans le monde? La providence veut qu'aucune agitation ne trouble la grande œuvre qui va s’accomplir; que tous les peuples soient en paix, ct ce fait ne doit se renouveler que plus tard, sous le règne d’un autre Auguste, Louis XIV de France.
Mais cet Occident gangrené, pourri jusque dans la moëlle des os, ne méritait pas d’être le dépositaire de la Vérité. Le souffle le plus pur de Dieu ne devait animer que des nations fortes et vigoureuses, que ni la mollesse, ni le luxe, niles passions honteuses n'avaient affaiblies, En un instant, on voit arriver les Francs, les (rermains, les Gaulois, les Lombards, les Visigoths ; ils arrivent portés sur tous les vents. Le vieux monde croule sous les pas de leurs chevaux; Clovis est baptisé, l’An- &‘leterre, l’Allemagne, l'Espagne, s'inclinent devant la Croix. Charlemagne ne fait qu'un seul manteau de ceux des deux Empereurs Romains. La papauté grandit et devient l’arbitre de l’Europe. C’est alors qu’elle peut s'occuper de la culture des sciences, des arts et des lettres ; qu’elle remet en lumière les grands génies de l'antiquité qui pâlissent néanmoins en face des gloires nouvelles. Le siècle de Périclès s’efface devant celui de Léon X. Faut-il nommer Raphaël, Pic de la Mirandole, le Tasse, le Dante, Boëce, Savonarole et Michel-Ange qui porta le Panthéon dans les airs ?.........
.. Les guerres de la féodalité une fois terminées, l'autorité pontificale perdit quelque peu de son prestige. Les rois devinrent plus forts après avoir affaibli ou détruit leurs barons. Ils résis-
tèrent parfois au Souverain Pontife, Les schismes se déclurèrent enfin ; l'Eglise eut de pénibles luttes à soutenir, mais eile en sortit victorieuse et son influence civilisatrice n'a pas cessé de dominer le monde...
La Révolution et l’Empire s’acharnèrent à la ruine de Rome.
Heureusement qu'on a vu, depuis, un autre Empire réparer glorieusement les fautes du premier...
Le Pape dépouillé n'en est pas moins resté la plus belle figure de l’histoire contemporaine. Pie VIT, Grégoire XVI, Léon XII, et mieux qu'eux encore, Pie IX rappellent les plus beaux temps de l'Eglise. Leur voix a toujours dominé les tempêtes soulevées autour d'eux. Les nations ne l'entendent jamais sans tressaillir. Ainsi la papauté se trouve mêlée à tous les grands événements de l’Europe; c’est elle qui lui a donné la civilisation dont elle abuse aujourd'hui...
La papauté qui a déjà sauvé l'Europe des envahissements de la barbarie, sauvera le monde de l'invasion plus redoutable des nouveaux barbares qui la menacent aujourd’hui. Le socialisme mine sourdement les trônes de l’Europe, et c’est un châtiment que peut-être la providence réserve à la politique sceptique du siècle. Aux élans de la foi qui fesaient la beauté du sentiment public du moyen âge, on a substitué le froid calcul de la diplomatie, et on s’en est applaudi. Dieu qui voit et conduit tout d'en haut se venge de la raison humaine s’insurgeant contre ses volontés. On sent le monde crouler ; les uns n’espèrent plus, les autres dédaignent, et se laissent aller dans l’indifférence. Mais pourquoi cette dissolution ? C’est que les gouvernements n’ont plus de foi, c’est parce que l'on a répandu dans le corps social des éléments putrides qui, en produisant la fermentation, ont amené la putréfaction et par suite la dissolution. Le doute, le matérialisme ont voulu fouiller dans toutes ses parties l'être moral, social et politique ; on a tout remué, tout déplacé, et quand on a voulu refaire, on s’est aperçu que les pièces disloquées ne s’ajustaient plus ; elles avaient déjà subi l’action délétère du doute qui engendre le découragement, le désespoir, et comme dernier résultat les révolutions...
Ne perdons pas cependant l’espérance ; la foi vive des nations nouvelles de ce continent régénèrera le monde, en se retrem-
pant aux sources premières de la chrétienté, C’est un devoir
pour nous de savoir apprécier ce que la papauté a fait pour la civilisation, un devoir que l’on ne peut mieux accomplir qu’en offrant pour sa défense le sang le plus pur de notre nation. Qu'ils partent donc, nos zouaves, et qu’ils comptent sur notre encouragement, nos sympathies et nos affections... ......…
J'ai parlé de civilisation. J'ai dit que les papes avaient le plus contribué à la développer en Europe. L'incrédulité va sourire de cette prétention, qu’elle se tranquillise. Car je n’entends parler nullement ici de notre civilisation à la vapeur et à l'électricité, ni des merveilles de l’industrie contemporaine ; j'entends plutôt parler de la civilisation qui donne aux peuples un caractère moral et religieux, et qui produit lentement des œuvres que le temps ne détruira jamais.
On a eu raison de dire que Rome était la dernière grandeur vivante de l'Italie ; et qui a fait, qui conserve cette grandeur, si ce n’est la papauté ? Lorsque la Rome des Césars eut disparu sous les pieds des barbares, laissant tomber son sceptre de souveraine, la force intellectuelle et morale représentée dans la papauté la toucha et dit à ce nouveau Lazarre : ‘ relève-toi, ” et Rome chrétienne devint, avec le centre de la catholicité, le foyer des arts, des sciences et des lettres.
Et qui aurait pu conserver, contre le temps et les innovations d'un progrès toujours niveleur, ces monuments de l'antiquité que le temps cherche tous les jours à démolir, si ce n’est la puissance essentiellement conservatrice de la papauté. Otez le pape de Rome et dans vingt ans les ruines glorieuses dont elle abonde auront disparu sous les ronces qui y auront poussé ; au lieu d’être la première ville du monde, vous en ferez un prosaïque petit village prenant place après les petites villes de l'Europe.
Eh ! pourquoi Rome devrait-elle être au gouvernement italien ? Pensez-vous que le peuple en serait meilleur et plus civilisé ? Pensez vous que le progrès y gagnerait ? Mais, voyez donc ce qu'a fait ce gouvernement depuis huit ans, et ditesmoi si ce que Pie IX n’a pas pu faire, Victor-Hmmanuel l’aurait bien fait, avec ses ministères à l’eau de rose, ne se compr'enant pas eux-mêmes, et cédant tous les jours à la Révolution, leur souveraine, comme elle fut leur mère. N'essayez pas d’envoyer le roi galant homme régner au Vatican ; les ombres de
Jules II, de Léon X, et de Sixte-Quint le feraient rougir et troubleraient ses fêtes ! Non, laissez Rome au pape si vous ne voulez découronner l'Italie devant l’univers.............….
Mais Rome est-elle réellement dans un état de défense ? C’est la question que pourra se poser celui que l'enthousiasme n’a pas saisi, au spectacle du sacrifice de nos jeunes compatriotes. A celui-là je répondrai par la dernière victoire de Mentana qui a renvoyé le vieux lion rouge se ronger les griftes de dépit sur son rocher de Caprera ; je répondrai par le courage des zouaves pontificaux, par l'attachement du peuple de Rome à l’auguste Pie IX, par la protection avouée de Napoléon III, par les fortifications imposantes dont on ceint le Vatican, et surtout par l'énergie du pape lui-même.
Mais pourquoi envoyer des soldats de si loin ? Le pape n’a qu'à frapper du pied la terre pour faire surgir des légions de catholiques prêts à le défendre.
Il est bien vrai de dire que le pape ne manque pas de soldats, mais il manque d'argent pour les entretenir. Aussi, est-ce en même temps un service pécuniaire que nous rendons au chef de l'Eglise en entretenant de nos propres deniers cette poignée de braves qui s’embarquent pour Rome. Ils vont donner leur sang, eux ; C’est bien le moins que, nous, nous lui donnions notre obole, Aussi, je la demande cette obole à tout le monde, aux hommes, aux femmes, aux enfants. Les femmes de France et de Belgique se dépouillent de leurs bijoux, de leurs diamants ; ne trouveront-elles aucune imitatrice en Canada ? Il faudrait pour le croire, ne pas connaître l'esprit de sacrifice de la femme canadienne, sa bonté d'âme et de cœur. Si vous n’avez ni or, ni bijoux, donnez au moins votre travail, votre bonne volonté. Organisez des bazars, prêtez vos voix et vos talents à des concerts ; on trouve toujours moyen de faire la charité quand sincèrement on veut la faire............. ....,. ,., es se
Des esprits mal disposés ont été jusqu'à penser que le gouvernement anglais pourrait s'opposer à ce mouvement. Quoi! l'Angleterre ! Mais a-t-on oublié que de tous les souverains de l'Europe, le faible vieillard, qui siégeait alors au Vatican, fut le seul qui refusa de courber la tête devant la volonté despotique du premier Napoléon, interdisant l'entrée des ports européens à la marine anglaise ! Oublie-t-on qu'en ce moment
le fénianisme ferait probablement crouler l'empire anglais sans la pression de la cour de Rome contre cet élément de révolution. Mais éloignons de notre pensée d’aussi pénibles réflexions. .
Supposons que Rome doive succomber sous les coups de la Révolution ; le dévouement de ces jeunes gens ne restera pas sans récompense ; non seulement pour eux, mais pour nous encore : ‘ la cause du pape est la cause de Dieu.” C’est presque forcer le ciel à la reconnaissance, et attirer sur nous des bienfaits incalculables ! Qui sait ? Si Rome doit succomber, qui sait si le pape ne viendrait pas se fixer en Amérique ? Cela va paraître hardi, mais cette hypothèse est parfaitement dans l'ordre des possibilités humaines.
La vérité est le soleil du monde ; comme le soleil, elle est : sortie de l'Orient. L’Orient était alors florissant ; il avait pour joyaux de sa couronne les villes les plus puissantes du monde, pour domaines les plus riches et les plus vastes empires; mais l'Orient a tué ses propriétés, et la vérité a quitté ses rives. Elle est venue s'installer au cœur de l'Occident alors en dé”:dence; elle a réchaufté le cadavre de l'empire Romain, l’a ressuscité en inoculant dans ses veines le sang vigoureux des peuples barbares. L'Europe s’est formée, a grandi à l'ombre de la croix, pendant que l'Orient se perdait dans la nuit, en proie à la barbarie et à l'anarchie. Jérusalem, la ville de Salomon, n’est plus qu’un tombeau renfermant un autre tombeau qui est son symbole. L'un et l’autre sont vides des cadavres qui y ont été déposés, l’un du Christ, l’autre du peuple juif.
Qui sait done, si un sort pareil n’est pas réservé à l’Europe actuelle ? N’entendez-vous pas craquer ce vieux vaisseau de toutes parts ? Les révolutions y couvent tous les genres de crime, dans l'ombre. On s’y attend, à chaque instant, à un effrondrement, et pas de ressources, car le cœur est paralysé !...
Qui sait donc si Paris ne sera pas un jour ce qu’est Athènes ; Rome, ce qu'est Jérusalem ; Londres, ce qu'est Carthage ?.…
Et, de ce côté, la jeune Amérique tend les bras à la civilisation. La religion y a jeté des racines profondes dans les cœurs. Elle a des orages dans son ciel, mais, derrière ces orages, on aperçoit des horizons remplis de soleil. L'Europe se meurt, l'Amérique est au berceau !.…
Qui sait si ce soleil divin, la vérité révélée, poursuivant sa
marche, ne viendra pas s'arrêter dans notre ciel, réchauffer notre sol, grandir, développer notre avenir moral, social et artistique, élever des villes dans nos déserts et tracer dan: nos solitudes les limites de vastes empires ?.. L'Europe fut un jour dans les conditions actuelles de l'Amérique. Elle a pris plusieurs siècles à se former, Avec des siècles, l'Amérique à son tour pourra bien devenir ce qu’est actuellement l'Europe.
La chose est au moins possible, si elle n’est point probable, et peut-être est-il dans les secrets de Dieu de promener ainsi la croix, soleil divin, autour du globe, avant de rappeler la vérité au ciel, et d’éteindre les soleils de son soufile, à l'expiration des temps ?.…