‹ L'Honorable J.A. Chapleau [microforme]Chapitre 14 sur 32 · DISCOURS PRONONCÉ À L’ASSEMBLÉE DE STE-CROIX, LE 6 JUIN · texte numérisé non relu

DISCOURS PRONONCÉ À L’ASSEMBLÉE DE STE-CROIX, LE 6 JUIN

C’est une tâche audacieuse que celle d'essayer de vous intéresser et vous plaire après l’harmonieuse mélodie que l’honoable député de Drummond et Arthabaska vient de vous faire entendre. M. Laurier a fait résonner les notes les plus suaves du clavecin oratoire, et tou. le monde sait qu’il excelle dans cet art, Aussi n’essaicrai-je pas d'entrer en lice avec lui pour lutter d’éloquence devant vous. Un motif plus sérieux m'’appelle à lui répondre, Vous vous êtes réunis ici pour entendre une discussion tranquille, libre et franche sur les titres à la confiance publique que réclament en ce moment les deux parcis politiques qui divisent aujourd’hui la province de Québec. Des faits, plutôt que des périodes irréprochables, voilà ce que vous demandez, voilà ce que je viens vous offrir.

Les élections générales de notre Province commenceront demain par la dissolution du deuxième parlement provincial et l’émission simultanée des brefs d'élection pour une nouvelle Chambre. La lutte doit se faire entre le gouvernement qui régit actuellement les affaires de la province de Québec et l’opposition qui dénonce ce gouvernement comme indigne de la confiance du peuple, opposition dont M. Joly est le chef à Québec et dont M. Laurier est un des alliés les plus puissants,

Au commencement de cette lutte électorale, M. Joly a cru devoir au nom du parti libéral dont il se décläre le chef dans la province de Québec, porter un défi solennel au chef du gouvernement, de venir défendre le parti ronservateur et attaquer le parti libéral. Ce défi, si étrange qu'il paraisse avec nos mœurs constitutionnelles, qu’on le croirait dater d’un autre âge, a été courtoisement accepté par M. de Boucherville, et depuis cinq heures bientôt, vous avez été témoins des coups que, de part et d'autre, l’on s’est portés,

Je ne puis m'empêcher, tout d’abord, d'attirer votre atten-

tion sur ce que j'ai considéré comme un manque de courtoisie politique impardonnable pour un chef de parti. En appelant l'honorable M. de Boucherville en champ clos, M. Joly l’a considéré comme le chef du parti conservateur dans la province de Québec ; il n’a pas droit de le traiter autrement, Sans cela son défi n'aurait été que ridicule. Je n’ai donc pas été peu surpris en entendant, tout à l'heure, M. Joly vous dire qu'il approuvait le programme politique de son adversaire, ou du moins qu'il ne trouvait rien à redire, mais que, pour lui, M. de Boucherville n’était pas le chef du parti conservateur de la province de Québec; que son gouvernement n'était pas l’expression des idées et de la volonté de ce parti, mais que le premierministre et ses collègues étaient là, tenant la “place chaude ” pour les membres du cabinet Ouimet qui n’attendaient que le moment opportun pour s’y réinstaller. Pour un défi aussi chevaleresque, je dois avouer que cette entrée en lutte est peu loyale.

C’est comme chef du gouvernement et du parti conservateur qe M. Joly a défié M. de Boucherville; c’est comme tel qu'il doit l’attaquer. Il n’a pas le droit de passer outre et de l’ignorer, pour aller porter ses coups sur des adversaires qui n’ont plus la responsabilité de la direction de leur parti. Ce n’est pas nous, du cabinet Onimet, que le chef de l’opposition a provoqués ; c'est le chef du ministère actuel, c’est à lui, à son programme, et aux garanties politiques qu'il offre à notre province, qu'il devait s'attaquer.

Je ne puis remercier M. Joly de l'honneur qu'il veut bien nous faire de nous considérer encore comme les chefs du parti conservateur. En cédant les rênes du pourvoir à d’autres mains, nous l'avons fait sans restriction ; en donnant notre appui au ministère, lors de la dernière session, nous avons agi sans arrière pensée, Notre confiance dans ce gouvernement n’a été ni une feinte ni une trève, elle a été loyale et, que M. Joly le sache, elle continuera de l'être.

Avant d’entrer dans le mérite des questions qu’ils ont touchées, permettez-moi, Messieurs, de féliciter un moment MM Joly et Laurier sur la condamnation énergique, sinon sincère qu'ils ont faite tour à tour des scandales Burpee à Frédéricton et du canal à Montréal, et des dangereuses doctrines politiques

et sociales des Doutre, des Laflamme, des Dessaulles et de quelques autres de leurs amis qui se sont avisés de traiter des questions religieuses et politico-sociales. M. Laurier voue ces audacieux, ces scandaleux, aux gémonies populaires; il répudie, lui, ces théories libérales empruntées aux libéraux de la ‘ vieille France,” et ne veut rien avoir à faire ni de près ni de loin, avec ces écervelés dangereux ; il appartient, lui, à l’école de Daniel O'Connell, ‘ faisant ouvrir aux catholiques les portes du parlement et du barreau que la protestante Angleterre leur fermait,” (témoins ses votes sur Manitoba et le Nouveau-Braunswick.)

Loin de lui la pensée d’avoir jamais voulu s'enrichir à même le trésor public en faisant payer, pour une amélioration publique nécessaire, des sommes frauduleusement obtenues, comme les malheureux du canal à Montréal ! Son noble front n’a jamais pu se salir du job honteux de Frédéricton, où le parent d’un ministre fédéral escamotait, pour un vil prix, une propriété publique dont la revente devait faire la fortune de sa famille! Loin de lui ces spéculateurs éhontés, ces parasites affamés des gouvernements qui déshonorent la nation ‘ Au fond de la mer ces faux, ces dangereux amis,” s’écrie-t-il avec M. Joly, ‘“ nous avons été purs entre les purs, et nous voulons le rester toujours ! ”

J'admire M. Laurier lorsqu'il récite, avec autant d’onction, ces actes de foi dans lui-même, d'espérance dans la crédulité publique, et de charité pour son parti M. Laurier n'oublie qu’une chose, c’est qu'il vient justement d'attaquer le parti conservateur avec les armes dont il essaie maintenant en vain de se défendre ; c’est qu’en essayant d’enterrer M. de Boucherville dans le “ champ des Tanneries,” il est forcé de ‘“ piquer une tête ” dans le canal à la suite des Chevaliers du Puff, La logique est inflexible, et M. Laurier aura beau couvrir sa contradiction des plus belles fleurs de son éloquence, il n’y aura que les aveugles volontaires qui ne la verront pas.

Allez ! Messieurs, répudiez le parti qui garde parmi ses illnstrations, et qui compte parmi ses chefs, les auteurs du job Burpee et du scandale du canal, ou ne vous avisez jamais de dénoncer au peuple intelligent le parti conservateur pour vos prétendus scandales du Pacifique et des Tanneries !

Vous avez vraiment une singulière manière d’excuser votre

parti de ces gigantesques infamies! ‘“ Après tout,” dites-vous, “le trésor public n'en a pas souffert, car le contrat pour le transfert du terrain de Frédéricton n’a pas encore été passé, et le gouvernement n’a pas donné suite à l’amélioration projetée de l’ouverture d’un nouveau canal sur la propriété de nos amis à Montréal, Le gouvernement et le parti libéral ne peuvent être rendus responsables de ces tentatives de spéculation au détriment du trésor public, puisque leur exécution a été entravée par l’action même du gouvernement.”

Etrange raisonnement que celui qui détruit d’un seul mot toute la solidarité des partis politiques, et qui met au crédit d'un gouvernement l’empêchement ou l’ajournement d’une fraude colossale qu'une presse vigilante a su dénoncer à temps.

Allez! vous ne ferez jamais croire qu'aux badauds et aux factieux que le frère ou le cousin Burpee n'aurait pas empoché $94,000 de bénétice que lui donnait son achat pour $6,000 d'un terrain de ia Couronne valant $100,000 ! et que les compères et amis, Laflamme, Jetté, Prévost, Marchand et Cie., n'auraient pas réalisé les $423,000 que les enchères frauduleuses de leurs putfers leur assuraient, si le gouvernement fédéral n’eût pas été effrayé de la clameur publique que soulevaient ces spoliations éhontées dénoncées par la presse conservatrice. Et l’on ne sait pas encore si le danger des élections passé, on n’inventera pas quelques nouvelles manœuvres pour faire ‘rentrer les amis dans leurs bénéfices.”

N'a-t-on pas vu ce gouvernement si pur d'Ottawa jurer ses grands dieux, par l'organe de son chef, que jamais le purissime M. Jetté n'avait demandé, ni reçu du gouvernement la promesse ni l'information que le terrain qu'il allait faire vendre pourrait être acheté plus tard par le gouvernement pour le creusement du canal? N’a-t-on pas vu, chose honteuse ! par l'enquête de la cour supérieure à Montréal, que l’on avait soustrait à dessein des documents touchant cette affaire, et de- .mandés par la Chambre, des télégrammes et des lettres établissant par une présomption violente, la complicité ou du moins la coupable indulgence du gouvernement dans cette affaire ?

Dans ces deux sales affaires, on n'a pas même l’excuse de dire que ce n’était pas un motif d'intérêt personnel qui avait donné lieu à ces spéculations. Dans l'affaire du Pacifique, pas

un sou du trésor public n’a été dépensé, et pas un sou des sommes que Sir Hugh Allan a déboursées n’est allé faire le profit personnel des chefs du parti conservateur ou d'aucun de ses membres. La longue et rigoureuse enquête des Tanneries n’a pu faire non plus ressortir l'ombre d'une preuve en ce sens, tandis que le job Frédéricton allait enrichir un député, frère ou cousin de ministre, et que le scandale du canal faisait la fortune des chefs les plus marquants du parti libéral, sans en excepter le consciencieux Wilfrid Prévost, et l’immaculé M. Marchand, ce vaillant lieutenant politique de M. Joly.

Pendant ‘ ces vingt ans de corruption et de pillage” auquel le pays a été soumis par le parti conservateur, vous n’avez pu trouver dans le récit lugubre que vous venez d’en faire, que ces deux actes du Pacifique et des Tanneries, qui laissent intacts l'intégrité et le désintéressement personnels de nos chefs. Vous n'avez encore que deux années de pouvoir à Ottawa, et vos sommités politiques sont déjà flétries par des actes et des tentatives de spoliation du trésor public, sans précédent dans notre histoire.

Les faits sont toujours bien plus éloquents que les paroles : lisez donc l’histoire de nos deux grands hommes politiques durant ces vingt ans de ‘ vols et de pillage” ; Sir George Cartier est mort dans un état voisin de la pauvreté, ne laissant à ses enfants pour héritage que l’honnèteté et l'intégrité du citoyen et la gloire de l’homme d'Etat, Certes, cet héritage en vaut bien d’autres. Sir John A. MacDonald, après trente ans de services politiques rendus à son pays, est forcé de retourner au travail de sa profession, sans que ce pays, qu'il a fait grand, ait songé à lui créer une retraite paisible pour ses vieux jours. Voilà pourtant les deux hommes qui ont bâti le Grand-Tronc qui enrichissait M. Holton, qui ont créé les lignes océaniques de Sir Hugh Allan avec lesquelles George Brown ne s’est pas appauvri, et qui ont fait la Confédération qui n’a encore ruiné personne, quoiqu'en aient prédit les libéraux du temps.

“ Sir Hugh Allan,” nous a dit M. Laurier, “avec les {300,000 qu'il dépensa dans les élections générales de 1872, voulait acheter le contrat du Pacifique et faire sa fortune au détriment des intérêts du peuple,” et du même trait M. Laurier, sans y penser, sans doute, vient nous dire en parlant des extrava-

gances du parti conservateur à Ottawa, que le gouvernement de Sir John A. Macdonald, ‘“ voulait nous imposer la construction d’un Pacifique dont le coût dépassera, d’après les calculs de l'ingénieur Sandford Fleeming, au-delà de $150,000,000. C'est vraiment trop fort! Le contrat pour la construction du Pacifique donné à Sir Hugh Allan n'était que de $830,000,000 en argent et 50,000,000 d’acres de terres estimés à une piastre de l’acre, savoir $80,000,000 pour une entreprise que M. Laurier estime, d’après M. Fleming, devoir coûter au moins 150,000,000, et c’est avec ce contrat quil voulait ‘“ faire sa fortune au détriment des intérêts du peuple.” Soyez sérieux et honnête, M. Laurier, ou au moins, soyez prudent dans vos facéties. Il est vrai, que M. Laurier, s'étant aperçu, mais un peu tard, de l'erreur qu’il commettait, nous a dit qu'après les $80,000,000 dépensées, en y ajoutant le sacrifice de sa fortune privée qu'il estime à $15,000,000, Sir Hugh Allan, qui n'aurait pas pu terminer le chemin, aurait bien su se faire donner de nouveaux millions par un ministère ami, comme la compagnie du Grand Tronc l’avait fait. C’est une raison bien malhonnête et maladroite pour excuser sa reculade ; aussi personne autre que M. Laurier lui-même n’y a été pris.

Cette explication de M. Laurier ressemble beaucoup à celle qu'il vous donnait pour justifier l'imposition de $3,000,000 de taxes nouvelles imposées par le ministre des finances, M. Cartwright, lorsqu'il avait hérité, de son prédécesseur, d’un surplus dans la caisse publique. M. Laurier avait oublié que ce surcroît d'impôt était nécessité en forte partie par la création d’au-delà de trois cents places nouvelles que les affamés politiques de quinze ans avaient exigées comme compensation à leurs services désintéressés, par la remise de près de $3,000,000 que le gouvernement devait faire à la compagnie du AMorthern Railway, par l’augmentation de tous les salaires contre laquelle ils avaient jadis tant crié, par l'établissement ruineux d’une Cour suprême, ce fastueux hôpital de leurs invalides, et enfin, par le paiement princier qu'ils devaient faire de la trahison de l’ex-sénateur Foster au détriment d’un chemin de fer bas-canadien,

J'arrive maintenant à l'affaire des Tanneries qui a fait les frais des trois quarts du discours que M, Joly nous avait promis

sur les grandes questions politiques du jour. A défaut de programme, ça été son catéchisme politique.

M. Joly, et après lui M. Laurier, vous ont fait un épouvantail de cette affaire des Tanneries, en en faisant retomber la responsabilité jusque sur le cabinet de Boucherville. M. Joly a eu assez d’aplomb pour venir vous dire que c'était dû à son initiative si le gouvernement s'était décidé à demander la nomination d’un comité d'enquête pour cette affaire. Pardon, M. Joly, mais n’en déplaise à votre vertu, le ministère Ouimet, dont je faisais partie, avsit spécialement demandé cette enquête dans l'acte de résignation qu'il avait donné au Lieutenant-(Grouver* neur en lui reinettant ses portefeuilles, et avant que votre vigilance vertueuse n’eût dit son premier mot, le ministère de Boucherville en avait fait un des premiers articles de son programme, dans le discours du Trône, lors de la session dernière. S'il n’y a pas eu erreur, j'aurais droit de dire qu’il y a eu déloyauté dans l’assertion de M. Joly lorsqu'il vous a dit que cette enquête n’a été accordée que sur ses pressantes instances.

Puisque nous en sommes sur cette question des Tanneries, qu’il me soit permis de relever un mot échappé à M. Joly pendant son discours. Dans son désir de trouver des crimes dont il puisse accuser les chefs de notre parti, et dans son désespoir de ne découvrir que le contraire, M. Joly s’est écrié, en parlant de la part que j'avais prise à cette transaction des Tanneries, que si je n'avais pas été impliqué personnellement dans cette affaire d’une manière à ternir mon caractère d'homme politique, c’est que j'avais été “singulièrement protégé par la Providence.” C’est un mot malheureux pour M. Joly, et dont je prends note pour m'en servir à l'avenir. En attendant, qu'il me permette de lui dire que cette Providence, qui m'a si bien protégé, a singulièrement négligé ses amis du canal; et s’il a des prières à dépenser pour son prochain, M. Joly fera bien de les garder pour assurer aux chevaliers du puff cette protection providentielle qui m'a si heureusement servi. Non, Messieurs, veuillez le croire, je ne répudierai pas cette protection dont M. Joly a voulu vous faire rire, car elle se trouve toujours sur le chemin de l’honnête homme, tandis qu’elle se détourne sans

cesse des pharisiens politiques qui préchent la moralité tant que leur cupidité n’est pas en jeu.

. Qu'on n’aille pas dire, comme M. Joly l’a fait dans une motion ridicule dont je vous parlerai dans un instant, qu’il n'y a pas eu de preuve contre moi et contre mes collègues, mais qu’il y aurait pu et dû y en avoir. Le gouvernement dont nous faisions parti avait demandé une enquête, et il a eu, je ne crains pas de le dire hautement, une persécution. On a nommé contre nous, à frais énormes, les conseils les plus vigilants. On a fait ce qu'on ne fait pas aux plus vilains des criminels : on a appelé, pendant plusieurs semaines, par annonce publique spéciale, tous ceux qui voulaient venir se porter témoins à charge contre nous. On a demandé, pour notre démolition, des ‘ soumissions” à tout ce que les haiïnes personnelles, les animosités politiques et les jalousies de parti nous avaient suscité d’ennemis dans la province, Tous ont été invités à venir faire leur œuvre de dénigrement contre nous, avec promesse d’être grassement payés de leurs pas et démarches par la province; 147 témoins, c’est M. Joly qui les a comptés, ont répondu à l'appel; le secret des délibérations et confidences du Conseil exécutif a été levé pour ne laisser place à aucun soupçon de protection; les délateurs du gouvernement, sortis du sein du cabinet même, sont venus faire part des moindres circonstances qui avaient précédé et accompagné cette transaction. Qu'est-il sorti de tout cela ? Un cri de rage impuissante de nos ennemis, avec la preuve éclatante de l’intégrité personnelle des ministres si violemment accusés. Vraiment, il fallait une ‘“ protection” bien puissante pour échapper à ce naufrage que nos adversaires personnels et politiques avaient eu tant de facilité à rendre fatal.

Nous avons eu cependant, au milieu de cette clameur immense où l'injustice et la haine ont eu une si large part, une grande consolation, et c'est celle-ci. Puisse-t-elle servir de leçon à nos ennemis politiques. C’est que le sentiment de l’honorabilité est tellement inhérent à l'esprit du conservateur bascanadien qu’on a préféré demander l’abdication de ses chefs politiques plutôt que de les voir exposés une seconde au simpie soupçon d’un acte malhonnête, Ce n’est pas au cri forcené des factieux que le gouvernement s’est effacé; c'est devant la manifestation, sans doute exagérée, mais certainement honnête, de ces scrupules honorables de leurs amis politiques qu'ils sont descendus du pouvoir en demandant une enquête rigoureuse

sur la transaction qui avait donné naissance à ces soupçons. Bien différente fut leur conduite de celle des chefs libéraux que l'opinion et les tribunaux viennent de condamner. Leur presse et leurs amis n'avaient pas, jusqu’à présent, trouvé un seul mot de blâme pour eux. Chez nous, l'ombre d’une accusation a provoqué l’action de nos amis dans une demande d'enquête; chez eux, la répudiation individuelle n'arrive qu'après la sentence du tribunal; et encore, elle n'arrive qu’au loin, où les accusés et leurs dupes ne l’entendent pas, car à Montréal et dans ses environs, on prône, comme des immaculés, les condamnés du canal.

Que M. Joly me permette, à ce moment, de lui donner la raison principale qui m'amène ici aujourd’hui. Je n’ai pas été un admirateur enthousiaste du caprice de l'honorable député de Lotbinière, lançant son défi quasi féodal, qui a tant surpris les hommes politiques de notre province. Le chef du cabinet de Québec a cru devoir accepter ce défi bizarre, pour ne pas laisser le moindre prétexte à la mauvaise foi, qui aurait pu prendre son refus pour de la crainte. Quant à moi, j'ai considéré, en dehors du devoir que j'ai à remplir envers mon parti de le défendre chaque fois qu’on l’attaque, que l’endroit et le moment étaient bien choisis pour venir demander à M. Joly de me rendre compte de la motion absurde que l’on voit consignée au rapport du comité de l’enquête des Tanneries, comme ayant été proposée par lui et rejetée par ce comité.

Cette motion, l'honorable député n’a pas eu le courage de la soumettre à la Chambre, lors de l'adoption de ce rapport par le Parlement. Le rejet de cette motion par le comité était la condamnation de M. Joly. Mais il lui restait un recours, la Chambre réunie pour considérer le rapport du comité. La Chambre, adoptant sans protestation de M. Joly et à l’unanimité ce rapport, réprouvait et répudiait cette motion qu’à juste titre, je crois, j'ai qualifiée de ridicule et d’absurde,

Je vous la présente dans toute sa beauté primitive. M. Joly y disait ceci, en parlant de moi : “ Le comité reconnaît que la preuve n'établit pas que l’hon. M. Chapleau ait pris une part à la transaction, mais cependant le comité croit qu'il en connaissait l’existence et qu’il l’a encouragée.”

Voici donc un avocat qui prétend à la célébrité, un député

siégeant comme juge d’un de ses collègues, qui ne craint pas de venir dire hautement, comme l'expression de son jugement, qu'après avoir fait l'enquête la plus rigoureuse qui ait été vue depuis longtemps, il n’a pu trouver de preuve contre l’accusé, mais que, pour assouvir sa haine de partisan, il fait fi du serment qu'il a prêté, de ‘ rendre un vrai verdict suivant la preuve,” et déclare, bien que la preuve n'ait pas été faite, qu’il croît encore à la culpabilité de ceux dont il avait été l’accusateur avant d’en avoir été le juge. Car, il ne faut pas oublier, Messieurs, qu'avant de se laisser choisir comme membre du comité qui devait nous juger, M. Joly n'avait pas craint de déclarer en Chambre que nous avions ‘ honteusement trafiqué ” du domaine public. Ah! je comprends que son courage de partisan ait faibli devant la Chambre, car il a dû comprendre et apprendre aivis 5 que je puis dire ici : c’est que s’il eût soumis cette motion ridicule au Parlement, il eût vu ses partisans les plus dévoués l’abandonner dans cette démarche insensée.

M. Joly savait que je lui demanderais aujourd’hui raison de cette attaque injustifiable contre mon caractère d'homme public, et d'avance il a cru devoir s’exécuter par cette plaisanterie de mauvaise grâce, que si je n’avais pas péché dans cette affaire, j'en devais remercier la Providence qui m'avait singulièrement protégé. L'’excuse est digne de l'attaque et me dispense de répondre. Le public jugera l’une comme la Chambre a déjà jugé l’autre.

M. Joly a une drôle de manière de conclure à la culpabilité du ministère Ouimet dans cette affaire des Tanneries. Il vous a dit et répété dix fois qu'il fallait bien que le ministère fut coupable, puisqu’avec une majorité de près de trente voix en Chambre, il s'était cru obligé de résigner sur cette affaire, Cependant, si le ministère eût été assez osé pour aller devant les Chambres demander une enquête tout en conservant le pouvoir, quels hauts cris M. Joly n’eût-ils pas poussés pour dénoncer ces ministres audacieux, demandant une enquête impartiale avec une Chambre dont ils auraient eu le contrôle absolu, Les circonstances ayant été changées, et le ministère accusé ayant laissé la Chambre libre, en remettant à d’autres les clefs du pouvoir, M. Joly change de raisonnement et prend pour un aveu de culpabilité l'acte qu'il aurait réclamé à grands cris lui-

même, savoir : l'abandon du contrôle de la Chambre pour que l'enquête se fasse sans pression ministérielle. Malheureusement pour M. Joly, et c’est peut-être ce qui le fâche, le ministère Ouimet n’a pas cru devoir le consulter sur la conduite qu’il devait suivre dans l’épreuve à laquelle il était soumis ; nous avons laissé liberté entière à l'accusation, tout en protestant hautement de notre innocence. La preuve nous a déjà rendu un commencement de justice, les tribunaux et le temps, qui fait juger sans haine comme sans passion, feront le reste.

Mais assez de ces scandales et de ces épouvantails que l’on promène devant le public pour démolir le grand parti conser: vateur, le vrai et seul parti national bas-canadien, Ouvrons plutôt l’histoire de notre pays.

M. Laurier nous a dit que c'était à ses fruits qu’on jugeait de l’arbre, et qu’un parti ne pouvait être jugé que par ses actes. C’est là le terrain sur lequel je suis heureux de rencontrer nos adversaires.

Il y à vingt ans qu’on entend répéter sur des tons peu variés les mêmes chants de réprobation contre ce parti conservateur ‘“ corrupteur et corrompu” ; alors on nous prédisait la ruine de notre nationalité, l’abaissement de nos institutions, la décadence de notre commerce, la taxe directe et la banqueroute. Cependant, le pays a marché en dépit de ces clameurs vides, et de province sans importance que nous étions alors, nous sommes devenus une puissance dans l'empire Britannique. Le budget de notre fière métropole commerciale égale aujourd’hui celui du Canada à la date de l'Union; nos institutions sont florissantes ; l'éducation s’est répandue partout; notre commerce rivalise avec celui des grandes nations; nos chemins de fer relieront bientôt les deux océans qui baignent nos côtes ; nos vaisseaux sillonnent toutes les mers; la prospérité règne partout. La banqueroute, loin d’être à nos portes, a fait place à la richesse publique, et la taxe directe n’est encore que dans les rêves mensongers de ces faux prophètes qui s'appelaient alors, comme aujourd’hui, les soi-disant “libéraux.” Nos chefs politiques conservateurs ont fait faire tous ces progrès à notre beau Canada avec le concours intelligent et la confiance de la nation, et en dépit de l'opposition incessante et factieuse du libéralisme. Je n’entends pas discuter ici chacun des progrès

que nous avons accomplis depuis vingt ans; je me contenterai d'affirmer, sans crainte d’être jamais contredit par l’histoire de notre province, que le Bas-Canada s’est acquis, grâce aux efforts et à l'énergie indomptables de nos chefs conservateurs, une position éminente au milieu des diverses autres provinces réunies par la Confédération. On s’est plu pendant vingt ans à dénigrer, à maudire le chef politique dont le Bas-Canada a le droit d’être fier, parce que ce chef avait identifié son nom avec la grande cause conservatrice dans la politique de notre pays. Après sa mort, sa mémoire même n’a -pas trouvé grâce devant ses accusateurs. Pourtant, la grande âme de Sir G. E. Cartier n'avait jamais rien tant aimé que la gloire et le bonheur de son ‘“ Bas-Canada.” Ici, comme à l'étranger, tous ceux que la haine politique n'aveuglaient pas, avaient reconnu l’ascendant extraordinaire et dominateur de cet homme sur sa rponase et sur les destinées du pays entier.

Vous souvient-il de ce eri qu’un fanatique ennemi de tout ce qui nous est cher, à nous, Bas-Canadiens, le redoutable George Brown, jetait en 1858, à la province d’Ontario ameutée contre nous? No french domination ! pas de domination française ! s’écriait ce tribun violent. Ne vous rappelez-vous pas que ce cri planait au-dessus de toutes les clameurs politiques, que ce sentiment de supériorité pour le Bas-Canada dominait toutes les grandes questions politiques d’alors ?

Ne vous souvient-il pas que, malgré les dissidences d'opinion, tous les Bas-Canadiens ressentaient un mouvement d'orgueil, d’orgueil légitime en entendant résonner, jusque dans les murs de la capitale de l'empire britannique, les paroles de commandement de cet homme d'état, que ses amis comme ses adversaires étaient forcés d'admirer et de respecter. The little french man, le petit Français, tel était le nom que l’on donnait au chef bas-canadien que l’on fêtait à Windsor, pendant que George Brown rugissait impuissant à Toronto,

Et je vous le demande encore, Messieurs, en vous priant de mettre de côté tous vos ressentiments, tous vos préjugés politiques ; je vous le demande surtout à vous, braves cultivateurs qui ignorez toutes les roueries de la politique, mais que l’on cherche si souvent à tromper, ne vous semble-t-il pas que ce temps où le Haut-Canada criait à la suprématie bas-canadienne

sont déjà bien loin de nous ? Et aujourd'hui que la mort a emporté notre grand chef, et que la tourmente politique a placé ses ennemis au pouvoir, ne vous semble-t-il pas que nous entendons déjà un bruit sourd et menaçant qui nous avertit que la province de Québec est en danger, que le Haut-Canada règne en despote et que bientôt il nous tyrannisera, si toutes nos forces ne se réunissent pour empêcher cette oppression ?

Ce sentiment qu'éprouve la nation, en dit bien plus sur la vraie situation politique du pays que les discussions les plus longues et les plus habiles sur la valeur des hommes et dos partis.

La province de Québec a-t-elle aujourd’hui besoin de consuiter ses écrivains, ses journalistes, ses députés, pour savoir quelle est la mesure de son influence dans la Confédération ?

D'où partent les chants de triomphe et d’où viennent les cris de souffrance ?

Quel est le parti, quel est l’homme qui impose sa volonté en faveur de notre province de Québec, naguère encore si puissante et si fière ?

Est-ce un Letellier, pour qui le népotisme est le synonyme de l'administration de la chose publique, et qui, du moment que l’interminable liste de ses cousins et arrière petits cousins a pris place dans le budget de la Puissance, se repose des soucis de la famille en faisant prêter $100.000 sans intérêt, pendant dix ans, à une secte russe, aux Mennonites de Manitoba, tandis que nos émigrés canadiens-français souffrent et sont dans la détresse ? Pourtant, ces étrangers n'avaient guère droit à cette largesse, prise sur les deniers destinés à subvenir aux besoins de notre race, lorsque M. Letellier, leur faisait déjà donner sur la caisse publique $70,000 pour frais de transport à Manitoba. Combien, avec ces sommes énormes, un ministre véritablement patriote et bas-canadien aurait-il pu faire émigrer, dans ce Nord-Ouest,de familles canadiennes-françaises lassées de manger le pain de l’exil aux Etats-Unis, et qui seraient allées renforcer cette vaillante poignée de métis français que la province d’Ontario est en train d’annihiler sur les bords de la Rivière-Rouge.

Est-ce un Geoffrion, se faisant l’avocat officiel et officieux des compagnies de chemins de fer d'Ontario, pour frustrer de ses justes réclamations la compagnie du Chemin de fer de colo-

nisation du nord de Montréal ? Cette compagnie bas-canadienne ne demandait pourtant au gouvernement fédéral, que l’accomplissement des promesses que venait de lui faire le premier miuistre, de l’aider dans la construction d’une ligne destinée à relier le chemin du Pacifique au réseau des lignes de voies ferrées de notre province de Québec ?

Est-ce un Lucius Seth Huntigton, se prélassant avec indolence dans son fauteuil et dans sa grasse sinécure de président du conseil, et riant sous cape, en palparit dans son gousset yankee, les guinées des bénévoles capitalistes anglais et écossais auxquels il a su soutirer si habilement un double honoraire— bagatelle d’un demi-million—pour avoir acheté et vendu, en qualité d'agent, des mines qui valaieut à peine l’intérêt du montant de sa fastueuse commission ?

Est-ce un Fournier, descendant en trébuchant du ministère de la Justice au département des Postes, pour arrêter un de ces jours, cette dégringolade politique sur un des farteuils bourrés de nos tribunaux ?

Non, Messieurs, l’autocrate des Canadas, c’est l'homme dont M. Laurier a eu le triste courage de vous faire l'éloge, c’est l'hon. Alexander Mackenzie. Un froncement du sourcil de ce Jupiter inculte, fait baisser la tête aux quatre ministres que la province de Québec s’est donnés comme successeurs de Sir George Cartier et de ses collègues, Un signe de la main les fait se lever ou s’asseoir, une parole de sa bouche attache ou délie leur langue. Sa volonté détermine leur opinion et modifie leurs principes dans le sens qu’il lui plaît de leur donner.

En vain dit-on à ces représentants de la province de Québec que, pendant deux ans, ils ont fait une guerre à outrance au gouvernement de Sir George Cartier pour obtenir l’amnistie de nos frères de Manitoba, et la liberté de l’enseignement catholique pour la minorité du Nouveau-Brunswick; en vain leur montre-t on leurs votes enrégistrés en faveur de ces demandes ; en vain leur dit-on que les conservateurs du Bas- Canada vont leur reprôcher ces votes qu'ils ont donnés ensemble; l’autocrate a dit ‘‘ non ” et tous, d’un commun accord, secouant la tête et oubliant les intérêts de leur province et l'honneur de leur race, disent “ non ’’ avec lui.

S'agit-il de faire remise d’une somme de $3,000,000 due au

gouvernement de la Puissance par un chemin de fer haut-canadien, le Northern Railway, on représente que c’est une injustice envers la province de Québec, qui devrait au moins avoir une componsation pour ce don gratuit. On démontre au premier ministre, que lui et ses collègues, alors simples députés, ont voté, il y a à peine deux ans, contre cet octroi déguisé à une compagnie déjà riche. Le maître dit: ‘“ Cela sera, ” et les représentants de la province de Québec s'inclinent et disent : ‘“ Que votre volonté soit faite. ”

S'agit-il encore d’accorder $1,440,000 à une autre compagnie haut-canadienne, le Canada central, pour lui permettre d’aller rejoindre le terminus du Pacifique; des voix patriotiques partent du Bas-Canada et demandent à nos ministres d'accorder un semblable octroi à une compagnie de chemin de fer de la province de Québec, le Chemin de fer de colonisation de Montréal, qui offre réellement plus d'avantages pour cette jonction

avec le Pacifique. Des promesses formelles sont faites ; mais au moment de législater, le Maître dit encore “ non, ” et les ministres canadiens s'inclinent encore et disent ‘‘ non ” avec lui.

Le parlement de Québec réclame les droits de notre province par une adresse énergique qu’il vote à l’unanimité et qu’il transmet au gouvernement fédéral. Appelé à répondre à cette requête, le maître prétend ne pas l'avoir vue, et charge un de ses fidèles, l’hon. M. Holton, de dire aux communes du Canada, que cette requête n’est que le râle suprême d’un ‘ parlement déshonoré et moribond. ” Et vos ministres bas-canadiens s’agenouillent encore et proclament que ‘ Dieu est Dieu, et que MacKenzie est son prophète. ” Pourtant cette requête était en partie l’œuvre de M. Joly, qui, maintenant, ne trouve plus un mot à redire de la conduite de ses chefs dans la perpétration de cette infamie.

Des millions sont appropriés pour de nouvelles améliorations publiques, pour des h âvres,des canaux, des jetées etc.,etc., dans la Puissance ; on jette en pâture quelques milliers de piastres à la province de Québec. Nos ministres bas- canadiens sont là pour régler le partage et ne trouvent pas un mot pour faire rendre justice à leur province.

Voilà ce que nous valons à Ottawa ; voilà ce que vos mi-

nistres ont fait de l'héritage de grandeur, de prospérité et de domination que leur avait légué Sir George Cartier dans la Confédération !

On mesure la force d’une province, dans le mouvement politique de la Puissance, par l'importance des portefeuilles qu’elle se réserve dans le ministère fédéral. Sir George-Etienne Cartier avait assuré à notre province le portefeuille des Travaux- Publics, sous la direction si énergique et si habile de son collègue l’hon. M. Langevin. A lui-même, il s'était réservé celui de la Milice, dont l'importance politique était immense entre ses mains, Les finances étaient administrées par un homme que le Bas-Canada pouvait réclamer comme un de ses meilleurs amis, Sir Francis Hincks, actuellement président d’une de nos grandes institutions financières de Montréal.

Aujourd’hui, les Finances, les Travaux-Publics ont été donnés au Haut-Canada ; la Marine et les Pêcheries sont restées aux provinces maritimes, avec la Milice qu’elles nous ont enlevée. La Justice nous était restée, comme dernier service de complaisance au chef libéral, M. Dorion, qui s’en débarrassa bientôt, ainsi que du fardeau trop lourd de la vie politique, pour endosser l’hermine, et son successeur, M. Fournier, vient de céder cette dernière épave du pouvoir aux mains du chef ambitieux d'Ontario, l'honorable M. Blake

:N'avouerez-vous pas avec moi, Messieurs, que la page historique de la province de Québec que l’on écrit depuis deux ans à Ottawa sera bien triste à lire pour ceux qui viendront après nous ?

Voilà comment je résume les travaux, et, par conséquent, la valeur des deux partis politiques qui ont lutté dans la Province depuis vingt-deux ans.

Vingt ans de combat du parti conservateur avaient créé la force et la gloire de notre province dans la prospérité générale de notre pays ; deux ans de pouvoir du parti libéral ont scellé pour longtemps notre faiblesse, pout-être pour jamais notre déchéance. Voilà comment j'apprécie l’œuvre des deux partis qui sont actuellement en face l’un de l’autre, et je n’ai pas de doute qu’en mettant tout préjugé de côté vous l’apprécierez de même.

On a parlé souvent d’une fusion possible et désirable des par-

tis politiques pour réunir les forces de la province dans la grande lutte qu'il nous faudra bientôt livrer si nous ne voulons pas être engloutis tout à fait. Cette union a été offerte par Sir George Cartier à M. Dorion,'en 1858, à l'époque où le Bas- Canada était encore dans toute sa puissance. Ce compromis, proposé dans l'intérêt de notre province et de notre nationalité, était, nous le savons,, ‘ franc et sans dol, ” comme la noble devise du défunt baronet. Il fut refusé par M. Dorion, qui dût céder alors à ce qu’il croyait être l'honneur de son parti.

Si cette union était désirable, l’occasion n'était-elle pas belle pour les libéraux de l'offrir à leur avènement au pouvoir, il y a deux ans ? Qu'ont-ils fait, au contraire ? Leur presse autorisée n'a cessé alors, comme elle ne cesse aujourd’hui, de prodiguer l'insulte et j'injure à tout ce que nous avons eu de respecté et de justement honoré dans notre parti. Croit-on que c’est avec un pareil système de dénigrement pour les hommes et les pouvoirs qui ont gouverné le pays depuis vingt ans, que l’on formera le peuple à des idées de rapprochement et de fusion ? Pense-t-on que c’est en insultant à nos gloires politiques que l'on créera une tradition qui est la seule science élevée des peuples ? Rien n'échappe à la censure de ces démagogues, pas même ce que nous avons de plus sacré dans nos institutions. Le respect du pouvoir est traité d'utopie, et c’est avec de telles notions que l’on prétend instruire un peuple. L’'instruire pour la révolution, oui, mais pour le véritable pro,‘vès, jamais ! Pour moi, Messieurs, permettez-moi de vous le dire, et ce sera mon dernier mot ; je déplore sincèrement l’abaissement où nous ont conduits les doctrines et les faiblesses de ce parti {soi-disant libéral, et je souhaite à votre comté, comme à notre province, un retour général aux saines idées conservatrices, et comme eonséquence, l’union de tous les bas-canadiens qui, lorsqu'ils s'interrogent et se comprennent bien, sont tous essentiellement conservateurs.

Discouks PRONONCÉ À UNE ASSEMBLÉE TENUE À LÉVIS, LE 10 MARS 1878, POUR PROTESTER CONTRE LE COUP-D'ÉTAT LETELLIER.

Messieurs, — Plusieurs fois déjà, vous m'avez appelé à assister à vos assemblées politiques, et en recevant hier une nouvelle invitation de votre part, je me suis dit que j'étais en dette envers vous ; j'ai oublié le mauvais état de ma santé, qui, par malheur m'a trop souvent empêché de répondre aux désirs de mes amis lorsqu'ils me conviaient à prendre part à leurs luttes, et je me suis décidé à venir aujourd’hui vous prêter mon concours.

Je ne regrette qu'une chose, Messieurs, c’est de ne pas être à la hauteur des circonstances. Plusieurs d’entre vous ont lu dans les journaux des choses très flatteuses sur mon compte, et peut-être devrais-je vous avouer que j'ai été, plus que vous, empressé à prêter l'oreille à ces flatteries ; cependant, je vous assure que je me sens bien inférieur à la cause que j'ai à défendre. C’est la liberté du peuple qui est en jeu. Il s’agit de savoir si le peuple sera gouverné par un seul homme, ou bien si le peuple se gouvernera lui-même ; il s’agit de savoir si la volonté d’un seul sera substituée à la volonté de tous ; il s’agit de savoir, en un mot, si le Lieutenant-Gouverneur règne ou gouverne. Je prétends, au nom du parti conservateur dont je me fais gloire d’être en ce moment le représentant au milieu de vous, que les principes de la constitution anglaise, le gouvernement responsable existent encore chez nous ; que les grandes luttes qui ont fait l'honneur de notre nationalité, depuis les temps de Rédard jusqu’à ceux de Cartier, n’ont pas été poursuivies en pure perte, et que le contrôle légitime du peuple sur ses propres affaires est encore un droit sacré, quelque soit l'homme qui ose y porter atteinte.

Il y a quelques jours, j'avais l'honneur d'être un des conseillers du chef de l’état. Je devais cet honneur à la confiance du peuple exprimée par la voix de ses représentants. Le cabinet

de Boucherville pouvait compter sur les deux tiers des votes dans l’Assemblée législative. Tout à coup, je me vois renvoyé des conseils du chef de l’état. Pourquoi ? Avais-je perdu la confiance du peuple ? Non. Avais-je forfait à mon devoir ? Personne ne le prétend. J'étais congédié par la volonté, par l'acte absolu du Lieutenant-Gouverneur. [a seule et unique question qui vous sera soumise est donc de savoir qui a le droit de faire et de défaire les ministères, le gouverneur ou le peuple ?

Aussi je vous prie d'oublier jusqu’au nom des anciens ministres. Je viens de vous dire que j'ai été congédié; oubliez cela; l'amitié dont vous m’honorez ne doit pas avoir part au jugement que vous avez à porter. Oubliez les noms de M. de Boucherville, de M. Angers et de tous leurs collègues; ne vous demandez pas quel peut être notre intérêt personnel dans ce combat ; ne rapetissez pas la question jusqu’à notre taille ; ne songez qu'à une chose, aux grands principes de droit constitutionnel dont vous avez à faire l'abandon ou la revendication. Fussions-nous de grands coupables, fussions-nous défalcataires, voleurs, la question n’en resterait pas moins la même. Iln'y a qu'un juge des ministères, c’est vous, le peuple, et vous avez droit de maintenir au pouvoir qui vous voulez. C’est là la vraie question.

Chaque page de l’histoire du Canada est vivante des combats livrés pour obtenir des autorités anglaises la consécration de ce principe de gouvernement, La liberté n’a pas toujours régné dans notre pays ; il a fallu du temps et du courage pour l'établir. Je vois devant moi des enfants et des vieillards : les vieillards ont été les témoins des luttes pour la liberté, et les enfants voient, sans doute, avec étonnement et surprise le commencement d'une agitation inusitée ; les uns et les autres ont aujourd’hui un intérêt commun, les vieillards celui de conserver le fruit de tant de travaux, les ‘enfants celui de conserver l'héritage de leurs pères. Est-ce que je me fais bien comprendre, Messieurs ? Est-ce que ma voix arrive jusqu’à votre cœur ? Pénètre-t-elle jusqu'à ce repli où l'honneur et la fierté du citoyen libre ont leur siège ? Oui, je le pense. Je vous demande de revendiquer la première de vos libertés politiques, de maintenir le gouvernement responsable chez vous, en un mot, si vous voulez bien me permettre cette comparaison, d'affirmer

votre Oredo politique comme le prêtre vous demande, au pied des autels, de réciter votre Credo religieux, et je proclame d’avance qu'il ne se trouvera pas parmi vous un seul renégat.

Je m’empresse ici de faire une déclaration que m'impose un grand principe conservateur. Le conflit actuel semble être engagé entre les députés, d’une part, et le Lieutenant-Grouverneur, de l’autre. Il n’en est pas ainsi ; la lutte se fait entre le parti conservateur et le parti soi-disant libéral. Le cabinet de Boucherville a été mis à la porte — c’est le mot — par le Lieutenant-Gouverneur, mais ce dernier n’est pas justiciable du peuple ; il est un chef d'état suivant le droit parlementaire anglais, c’est-à-dire qu’il règne mais ne gouverne pas, que sa responsabilité est toujours couverte par celle de ses conseillers, la Couronne ne pouvant avoir tort. Ceux qui ont fait le mal, ceux qui ont porté une main criminelle sur :e premier de nos droits, ce sont les nouveaux ministres qui, du moment qu'ils ont été nommés, sont devenus responsables de tous les actes, sans exception, accomplis par le Lieutenant-Gôuverneur depuis l'heure où le cabinet de Boucherville a cessé d'exister, C’est un principe absolu qu’il ne peut y avoir d'interruption dans la responsabilité ministérielle, et c'est pour cela que l'acceptation d’un portefeuille a un effet rétroactif en matière de responsabilité. Monsieur Joly a été assermenté vendredi à midi; eh bien! il est responsable du renvoi du cabinet De Boucherville et de tout ce qu'a fait le Lieutenant-Gouverneur depuis l'instant de ce renvoi. Je sais bien que le député chargé d’annoncer à la Chambre la formation du nouveau cabinet, a prétendu le contraive ; mais je suis persuadé qu'il rougit maintenant d’avoir soutenu une telle hérésie, une prétention aussi manifestement contraire aux premières vérités du catéchisme politique.

Qu'il soit donc bien compris que je ne m'attaque pas à la personne du Lieutenant-Gouverneur, mais aux ministres responsables de ses actes, qui sont les seuls accusés que vous avez à juger, Conservateurs, respectons l'autorité, respectons la constitution ; partisans du principe fédératif de nos institutions, conservons, au lieu de le détruire, le prestige qui s'attache à la position du chef d’une province indépendante,

Son Excellence l'honorable Luc Letellier de St-Just est complètement hors de cause; le coupable, c’est M. Joly, c’est le

nouveau ministère. Le conspirateur, celui qui s’est adressé à Ottawa pour ourdir ce complot contre les immunités populaires, c’est encore M. Joly ; c’est lui qui est censé être allé ’aboucher avec (George Brown, à Montréal, pour prendre de ce grand ami de notre province le secret de notre bonheur politique ; c’est lui qui est allé chercher des inspirations auprès de M. MacKenzie pour trouver le moyen d’escamoter le pouvoir à Québec. Vous avez lu dans les faits divers des journaux que Son Excellence avait voyagé de Québec à Montréal et à Ottawa. Pour moi, j'ignore cela, la constitution ne me permet pas de le savoir; mais ce que je sais très bien, c’est qu'il y a des ministres responsables dans cette province, et qu’ils sont appelés à rendre compte des conseils insensés où criminels qu'ils ont donnés à Son Excellence.

Quels sont les faits ? Les voici, tels que je les trouve dans les documents officiels soumis à la Chambre et qui sont maintenant du domaine public.

Le 26 février, à quatre heures et demie de l’après-midi, le cabinet de Boucherville a reçu une lettre de Son Excellence demandant les raisons qui avaient engagé le gouvernement à soumettre à la législature le bill pour contraindre les villes de Québec et de Montréal, ainsi que trois ou quatre autres municipalités, à payer le montant de leur souscription pour le chemin de fer de Québec à Ottawa. Dans cette lettre, le Lieutenant Gouverneur se plaint aussi de ce qu’une mesure créant un nouvel impôt ‘avait été proposée à la législature sans avoir été soumise à laconsidération préalable du Lieutenant-Gouverneur,”

Le 27 février, au matin, le premier ministre portait lui-même à Spencer Wood, la réponse du cabinet au Llieutenant-Gouverneur,

Cette réponse dit que la loi du chemin de fer trouvait sa justification dans le refus des municipalités de payer leurs souscriptions. Ces souscriptions, on le sait, se montaient, pour les seules villes de Montréal et Quéhec, au chiffre énorme de près d'un million et demi. ‘ À défaut de cette somme, disait le premier ministre, les travaux auraient été suspendus, l'intérêt de l'argent déjà dépensé sur le chemin, — plus de sept millions de piastres, — aurait été perdu, et le gouvernement aurait été rbligé de contracter un nouvel emprunt et, par conséquent, de

faire peser une charge injuste sur des municipalités qui n'avaient

pris aucun engagement et ne devaient retirer aucun avantage

immédiat de la construction de ce chemin”

Le premier ministre justifie ensuite sa conduite envers le Lieutenant-Gouverneur et les Chambres, et termine par ces paroles :

“Je prie Votre Excellence de croire que je n'ai jamais eu l'intention de m'arroger le droit de faire passer des mesures sans avoir son approbation, et que dans la circonstance actuelle, ayant eu occasion de parler avec Elle de la loi concernant le chemin de fer provincial et n'ayant pus reçu l’ordre de la suspendre, je n’ai pas cru que Votre Excellence verrait dans cette mesure aucune intention de méconnaître ses prérogatives que personne plus que moi n’est disposé à respecter et à soutenir.”

Après lui avoir remis cette lettre, le premier ministre eut une conversation avec le Lieutenant-(rouverneur, qui reconnut alors la bonne foi de l'honorable M. de Boucherville et de ses collègues au sujet des mesures en question, et termina en disant ‘que la seule difficulté qui restait était la question du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental, et qu'i donnerait une réponse le lendemain, 28 février.”

Le lendemain, le premier-ministre retourna à Spencer Wood pour porter les documents que le Lieutenant-Gouverneur lui avait demandés. Une nouveile conversation s’en suivit, et en partant M. de Boucherville dit : ‘Si je comprends bien, vous hésitez pour savoir si vous sanctionnerez le bill du chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et Occidental ou le réserverez.” Le lieutenant-gouverneur répondit : ‘“ C’est cela.”

Jusque-là, nous »ensions que le seul résultat du malentendu qui paraissait avoir existé entre le premier ministre et le chef de l'exécutif, serait la demande par ce dernier de réserver, pour la considération du gouverneur-général, le bill du chemin de fer, Nous ne pensions pas que la volonté des deux Chambres, si explicitement exprimée dans les discussions qui avaient eu lieu depuis le 29 janvier dernier, serait ainsi méconnue et méprisée, Aussi, ce fut avec un sentiment pénible de surprise que, le 2 mars, nous reçûmes le Mémoire officiel du Lieutenant-Gouverneur, démettant M.de Boucherville de sa position de pre-

mier ministre, et renvoyant par là même tous les membres de son Cabinet.

Ce document, Messieurs, formera une des pages les plus tristes de l’histoire politique de notre pays. Je dois déclarer sincèrement que je regrette qu’elle soit signée par un homme de ma nationalité, et je plains de toute mon âme ceux qui ont consoillé le Lieutenant-Gouverneur en cette circonstance.

Dans ce mémoire, le lieutenant-gouverneur reconnaît de nouveau la parfaite bonne foi de M. de Boucherville ; il exonère tout particulièrement les honorables MM. Angers et Church, qu'il admet n'avoir ‘rien fait sciemment qui ne fût conforme aux devoirs de ieur office.”

Après avoir discuté longuement les circonstances dans lesquelles le premier-ministre avait fait soumettre à la législature les deux lois du chemin de fer et du nouvel impôt, il termine ainsi :

‘“ Le Lieutenant-Gouverneur, après avoir mûrement délibéré, “ne peut accepter l'avis de M. le premier-ministre au sujet de “ la sanction à donner au bill du chemin de fer intitulé: ‘ Acte “ concernant le chemin de fer de Québec, Montréal, Ottawa et ‘“ Occidental.

‘“ Pour toutes ces causes, le Lieutenant-Gouverneur ne sau- ‘“ rait clore ce mémoire sans exprimer le regret qu’il éprouve à { l’idée de ne pouvoir continuer à le maintenir dans sa posi- “ tion à l'encontre des droits et des privilèges de la Couronne.”

En présence de ce renvoi formel, le premier-ministre, M. de Boucherville, écrivit tout de suite la lettre suivante qu’il remit lui-même au Lieutenant-Gouverneur à Spencer Wood :

A Son Excellence le Lieutenant-Gouverreur de la province de Québec.

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