EXCELLENCE
“ J'ai l'honneur d’accuser réception de votre mémoire dans “ lequel vous concluez ne pouvoir me maintenir dans ma posi- ‘tion de premier-ministre. Il ne me reste d’autre devoir à “remplir que de me soumettre au renvoi d'office que Votre ‘“ Excellence m'a signifié, tout en protestant de mon profond
“ respect pour les droits et privilèges de la Couronne et de mon ‘“ dévouement aux intérêts de notre province,
J'ai l'honneur d’être, De Votre Excellence, etc., C. B. DE BOUCHERVILLE.”
Voilà dans sa nudité ce coup d'état unique dans notre histoire. Aux plus mauvais jours des Craig et des Metcalfe, rien ne s’est vu de semblable. C’est qu'alors les conseillers de ces gouverneurs absolus possédaient au moins la science politique et diplomatique ; mais quand on sait que les documents à l'allure césarienne que je viens de vous lire, ont été inspirés par des hommes qui professent un libéralisme avancé, on est tenté de se demander si c’est la mauvaise foi ou l’ignorance qui a prédominé dans leurs conseils.
Vous voyez donc, Messieurs, que nous n’avons pas résigné. En langage officiel, nous n'avons pas été ‘‘ continués dans notre position ” ; en langage ordinaire, nous avons été congédiés, mis à la porte.
Maintenant je pose cette question : d’après le droit parlementaire anglaïs, ie chef de l’état a-t-il le droit de congédier un cabinet qui possède évidemment la confiance des représentants élus du peuple ? Je réponds : Non.
Je n’ai pas l'intention, Messieurs, de faire ici de l’éudition ; mais je me permettrai de vous lire quelques citations d’un auteur qui est une autorité en pareille matière. Je lis dans Bagehot, Constitution anglaise :
‘ Dans le cas où il s’agit de démissionner un ministre qui ‘ plaît au Parlement ou de dissoudre ce Parlement en faisant ‘ appel au peuple, le pouvoir de recourir à ces mesures gra- ‘“ ves n’est pas de ceux qu’en général un monarque héréditaire, ‘“ quel qu’il soît, est à même d’exercer avantageusement.
‘“ Aussi ce pouvoir, s'il n’a pas disparu complètement, est ‘“ presqu'entièrement sorti des usages constitutionnels, Rien “ne paraîtrait plus étonnant au peuple anglais qu'un coup ‘ d'Etat au moyen duquel la reine détruirait soudainement un ‘ ministère qui aurait pour lui la confiance d’une majorité par- ‘ lementuire, Ce pouvoir appartient, en théorie, à la Reine,
“ cela n’est pas douteux, mais il est tellement tombé en désué- ‘“ tude, que si la Reine voulait l'exercer, on serait aussi effrayé ‘qu'à la nouvelle d’une éruption volcanique dans Primrose
‘“ Un roi d'Angleterre ne saurait dissoudre le Parlement ‘ contre la volonté et contre l'intérêt d’un ministère qui est au ‘pouvoir. Sans doute le Roi pourra renvoyer un semblable ‘“ ministère, ot le remplacer par une autre administration dont ‘il prendra l'avis pour dissoudre les chambres ; mais même ‘“ avec ces précautions, en agir ainsi à l'égard d’un ministère ‘ qui aurait une forte majorité dans le Parlement, ce serait un ‘“ coup de tête presqu’impossible à supposer, On n'imagine ‘ pas que la reine Victoria elle-même, malgré la popularité et “ le respect dont elle est environnée à un plus haut degré peut- ‘“ être que tous ses prédécesseurs, se permette jamais de recou- “ rir à une pareille mesure. Que penserait-on s’il lui arrivait ‘“ soudain de tenir ce raisonnement: Les whigs sont en majori- ‘“té dans le parlement actuel, mais je crois que le pays est ‘“ favorable au ministère tory, puis dissoudre le Parlement pour ‘“ voir si le pays n’élira pas un parlement contraire aux idées ‘“ dominantes du Parlement actuel ? Que penserait-on ? Aucun ‘“ Anglais ne peut rêver à une catastrophe de cette nature et ‘ qui lui semble appartenir aux phénomènes d’un monde tout ‘ différent de celui qu’il habite !
‘ Dans la pratique, le souverain se croit obligé, en Angle- ‘ terre, de suivre l’avis du ministère que la Chambre des Com- ‘ munes veut maintenir au pouvoir. Toute prérogative con- “ traire à ce principe est tombée en désuétude. Un souverain ‘ peut accorder et accorde en effet à un ministère la possibi- “ Jité de renouveler par un appel aux électeurs la majorité qui “ Jui fait défaut dans la chambre des Communes ; mais frap- ‘“ per par derrière, pour ainsi dire, et égorger au moyen d’un ‘appel au pays, pris pour complices, le ministère que soutient ‘un Parlement en pleine existence, voilà une éventualité qui “ n'entre plus aujourd’hui dans les calculs, bien qu’'autrefois il ‘ y ait eu des faits de cette sorte à enregistrer dans nos anna- A CP OT PTE II RON LOT TE I OO CT LEE COS
‘“ Actuellement la Reine ne peut guère refuser à un ministre ‘“ que la majorité abandonne duns le Parlement, le droit de dis-
“# soudre la Chambre des Communes ; elle ne le peut pas plus “ qu’elle ne peut, sans le consentement du premier ministre, “ dissoudre un Parlement où le premier ministre a la majo- ‘eaité,
Voulez-vous une autorité plus connue de vous tous ? je veux parler de notre Gouverneur-général, si populaire et si aimé, Lord Dufferin. Voici comment il s’exprimait en 1873, dans un banquet qui lui était offert à Halifax, au milieu des discussions provoquées par l’affaire du Pacifique, alors qu’on lui demandait de congédier ses ministres :
“ Messieurs, je comprends trop bien mon devoir pour laisser surprendre mon jugement ou mes sympathies par l'esprit de partisannerie, Lorsque je cause avec vos hommes publics, il ne m'arrive presque jamais de demander à quel parti po- “ litique ils appartiennent ; je ne vois en eux que des person- ‘ nes s’élevant, chacune selon son mérite, en servant son pays. Ma seule étoile polaire, mon seul guide dans l’accomplisse- ‘“ ment de mes devoirs et dans mes relations officielles avec les ‘“ hommes publics, c’est le Parlement du Canada. Le fait est que je suppose que je suis le seul au Canada dont la foi en la “ sagesse et l’infaillibilité du Parlement soit inébranlable, Chacun de vous ne croit au Parlement qu'autant que le Parle- ‘“ ment vote selon ses désirs et ses convictions. Moi, Messieurs, ‘je crois au Parlement sans m'occuper de quel côté il vote, ‘“ et ne donne ma confiance qu'aux seuls hommes que la volonté “ libre du Parlement confédéré du Canada me donne comme ‘“ conseillers responsables. Qu'ils soient les chefs d’un parti ou d’un autre, peu importe ; c’est là un fait indifférent au Gouverneur-général. Tant que le Parlement les maintient ‘au pouvoir, il est obligé de leur donner une confiance illimitée, de s’en rap porter à leur avis et à leur loyauté, et de les aider franchement de ses conseils. S'il arrive que dans les vicissitudes des luttes de partis, ils sont remplacés par d’autres, il accueille leurs successeurs avec la même bienveillance et ‘la même considération. S'il a formé des liens d'amitié personnelle, il est libre de les conserver, Comme tout être raisonnable, il ne peut s'empêcher d’avoir ses opinions sur le mérite des différents partis. Mais ce sont là des faits du “ domaine spéculatif, abstraits et n'ayant aucun effet pratique-
“ sur ses relations oficielles. Comme chef d’un Etat constitu- “ tionnel, engagé dans l’administration du gouvernement par- ‘“ lementaire, il n’a pas d’amis politiques, encore moins a-t-il ‘“ besoin d’ennemis politiques.”
Mais pourquoi tant de citations, pourquoi insister sur un point de doctrine absolument élémentaire ? N'est-il pas triste, en 1878, quarante ans après la conquête du gouvernement responsable dans le pays, c’est-à-dire après quarante ans de luttes plus ou moins violentes, d’être encore obligé de discuter pour faire admettre le grand principe de la souveraineté parlementaire. A qui devons-nous cet état de choses ? quels sont ceux qui osent ainsi déchirer le pacte des libertés populaires ? C’est le parti qui s'appelle libéral. Quelle immense dérision ! Quelle profanation d’un titre porté par des hommes qui, au milieu de leurs erreurs, avaient au moins le mérite de paraître aimer sincèrement la liberté. Ah!je comprends qu’un grand nombre de personnes sincères soient décidées à rejeter ce titre, Je sais qu'il y a dans cette ville des hommes de cœur qui ont exprimé hautement leur détermination de briser avec un parti qui n’a de libéral que le nom. et cette scission dont vous êtes témoins n’est que le commencement d’une réaction terrible qui va éclater dans toute la province.
Je vous ai rappelé le droit constitutionnel. Allons plus loin : demandons-nous s'il existe un prétexte qui ait pu autoriser une déviation de la règle ordinaire. Et qui prendrons-nous pour juge ? Ce sera le Lieutenant-Gouverneur lui-même. Voici comment s'exprime Son Excellence dans sa lettre du 1er mars :
“Le Lieutenant-Gonverneur, prenant en considération ce
qui lui a été communiqué verbalement (le 27 février) par M. “le Premier-Ministre, et prenant aussi en considération la lettre “que le Premier-Ministre lui a alors remise, est prêt à admettre “qu’il n’y a pas eu intention, chez M. le Premier-Ministre, de “ méconnaître les prérogatives de la Couronne, et qu’il n'y a eu ‘“ de sa part qu’une erreur de bonne foi dans l'interprétation qu'il ‘“ a donnée aux paroles du Lieutenant Gouverneur, dans l’entre. “tien qu'ils ont eu le 19 février courant, paroles qui ne com- “ portent point le sens d'autorisation que le Prémier y a atta “ ché.
‘“ Avee cette interprétation, et les instructions qui ont été, en
‘“ conséquence, données par le Premier aux honorables mes- “ sieurs Angers et Church, ces messieurs n'ont rien fait sciem- ‘“ ment qui ne fût point conforme aux devoirs de leur office...
“ Le Lieutenant-Gouverneur croit devoir faire observer que, “ dans son mémoire du 25 février courant, il n’a, en aucune “ façon, exprimé l'opinion qu'il croyait que M. le Premier ait ‘jamais eu l'intention de s’arroger le droit de faire passer des “mesures sans avoir son approbation, ni de méconnaître les pré- “rogatives du représentant de la Couronne.”
Voilà donc, d’une part, des autorités qui prouvent que le Lieutenant-Gouverneur n'avait pas droit de démettre ses mi-
nistres possédant encore la confiance de la Chambre, et, d'autre part, le témoignage du Lieutenant-Gouverneur lui-même sur la bonne foi de ses ministres. Je conviens que la bonne foi n’exclut pas l'erreur, et j'irai même jusqu'à supposer un instant que nous nous sommes trompés. Eh bien! il me semble que, même dans ce cas, nous avions droit à plus d’égards de la part du chef de l’état. Les auteurs qui ont écrit sur le droit constitutionnel appellent le chef du cabinet ‘le premier ami ” du souverain. Or, lorsque cet ami à pour premier mérite sa bonne foi, et pour second mérite l'appui des deux tiers de la représentation nationale, le souverain doit y réfléchir avant de briser une pareille amitié.
Mais au fait, quels sont nos torts ?
Le premier, tel que le formule le Lieutenant-Gouverneur dans son Mémoire, c'est
“Que l’on a mis le Lieutenant-Gouverneur, sans intention ‘ malveillante, mais de fait, dans une position fausse, en l’ex- “ posant à un conflit avec les volontés de la Législature, qu'il “reconnaît toujours être souveraine, lorsque ses volontés sont ‘exprimées par toutes les voies constitutionnelles.”
Or, cette faute n’en est pas une. Nous sommes en Chambre, nous étions dans le cabinet les représentants légitimes du peuple: s’il y a eu conflit entre la volonté du Lieutenant-Gouverneur et la volonté du peuple exprimé par nous, c’est que le Lieutenant-Gouverneur l’a bien voulu. Ce dernier n’a pas pour mission d'imposer ses volontés au Parlement; c’est le peuple qui, lui, a le droit incontestable de faire prévaloir ses volontés dans la législation. Il ne devrait y avoir jamais de confli
entre le chef de l’état et le peuple, mais s’il en surgit, c’est au chef de l’état à se soumettre.
Est-ce que je proclame ici une doctrine révolutionnaire ? est-ce que j'exagère les droits du peuple? Non, Messieurs, et mon titre de conservateur suffirait seul à éloigner ce soupçon de l'esprit de mes adversaires, Mais je connais l’histoire d’Angleterre, je sais que présentement le souverain anglais règne aussi glorieusement que jamais, mais gouverne moins que jamais, et je ne demande qu’une chose, c’est que dans notre pays, c’est-à-dire sur le sol d'Amérique, xu milieu d’une société démocratique, où les gouvernants, grands et petits, sont issus du sein du peuple, on ne s’exagère pas les prérogatives de la Couronne plug que ne le fait la reine d'Angleterre qui, elle, a hérité ses droits d’une tradition séculaire. Or, Sa Majesté la reine Victoria, qui règne depuis quarante-un ans, n’a jamais exercé le droit de veto.
Au reste, Messieurs, s’il m'était permis de mettre M. le sénateur Letellier de St-Just en contradiction avec le Lieutenant Gouverneur actuel de la province de Québec, voici les paroles que je citerais, paroles prononcées au Parlement d’Ottawa le 13 août 1873:
“La prérogative royale ne saurait être employée dans le but “de gêner les libertés populaires ; au contraire, cette préroga- ‘tive doit obéir aux événements et doit s’exercer dans l'intérêt ‘du peuple régulièrement représenté. S'il en était autrement, “il faudrait autant se dispenser du Parlement et forcer le “ peuple, à coups de bâtons, à obéir au commandement de la ‘Couronne, sans aucun respect pour la représentation natio- ‘ nale.”
Cette citation vous prouve encore une fois ce que je vous disais tout à l’heure, que les conseillers actuels du Lieutenant- Gouverneur ne connaissent pas l’histoire politique de leur pays.
On nous fait un autre reproche ; je le trouve formulé en ces termes dans le Mémoire :
“Le Lieutenant-Gouverneur, après avoir mûrement délibéré, “ne peut accepter l’avis de M. le Premier-Ministre au sujet de “la sanction à donner au bill du chemin de fer intitulé ‘ Acte “ concernant le chemin de fer Québec, Montréal, Ottawa et Oc- “ cidental.”
Pour toute réponse, il me suffira de constater: 1. Que le cabinet de Boucherville n’a jamais conseillé Son Excellence sur ce sujet, pour la bonne raison qu'il a été congédié avant d’en avoir l’occasion ; 2, Que si cette occasion lui avait été offerte, le cabinet de Boucherville aurait conseillé à Son Excellence de déférer la sanction de cette loi au Gouverneur-général, comme notre constitution lui en accorde le droit ; il aurait, suivant les termes des explications ministérielles insérées dans les Votes et Délibérations de la séance de vendredi, 8 du courant, ‘ recom- “ commandé qu'elle fût réservée pour la décision du Gouver- “ neur-général.”
Et le Lieutenant-Gouverneur n’a-t-il pas constaté la même chose lorsque M. de Boucherville disait: ‘Si je comprends “bien Votre Excellence, la seule difficulté qui reste mainte- ‘“ nant est de savoir si vous sanctionnerez ou réserverez ce bill,” et que Son Excellence répondait : “ C’est cela.”
De deux choses l’une: ou le Lieutenant-Grouverneur se proposait de réserver ce bill, et, dans ce cas, il était disposé à accepter le conseil de ses ministres, ce qui était une raison de les maintenir au pouvoir, au lieu de les en chasser; ou bien il voulait imposer son veto À cette mesure, et, dans ce cas, il s’est donné à lui-même un démenti formel, lorsque, le jour de la prorogation, il a simplement réservé le bill pour la considération des autorités fédérales.
Autre grief: on nous reproche d’avoir autorisé ‘ des dépenses “ énormes occasionnées par des subsides très considérables à “ plusieurs chemins de fer, alors que la province était chargée “ de la construction de la grande voie ferrée de Québec à Otta- ‘wa, laquelle devait primer les autres, et cela lorsque l’état de “nos finances nous forçait à des emprunts disproportionnés “ avec nos revenus.”
Ce reproche est puéril, et j'oserais dire, fortement entaché de ridicule, Les dépenses dont il est ici question sont relatives aux chemins de fer du sud, c’est-à-dire le Lévis et Kennébec, le Québec-Central et l'International, soit pour le passé, soit pour l'avenir, Quant au passé, le Lieutenant-Gouverneur a sanctionné lui-même cette mesure l’année dernière ; quant à l'avenir, il a sanctionné hier même une loi qui, après tout, n’est que la
continuation de la législation do l'an dernier au sujet de ces chemins de fer.
On se demande par quel procédé de logique on est arrivé, après nous avoir reproché cette législation et en avoir fait un motif de notre renvoi d'office, à sanctionner cette même loi purement et simplement. Peut-être s’est-on aperçu au dernier moment que cette législation n’imposait à la province aucune dépense additionnelle et qu'elle ne faisait qu’autoriser, sous une forme nouvelle, le service de la subventic:1 attribuée à ces chemins de fer par une loi antérieure.
Un autre grief non moins sérieux, c’est “ l'augmentation des salaires du service civil.” Mais où donc les conseillers de Son Excellence avaient-ils la tête, lorsqu'ils lui dictaient ce singulier réquisitoire? Tout à l’heure je discutais les premiers éléments du catéchisme politique et je m’étonnais que les nouveaux ministres les eussent ignorés ; m'en voilà rendu à leur rappeler les statuts de l’an dernier, en vertu desquels cette augmentation devenait obligatoire cette année. Cette loi n'était du reste que le corollaire d’un autre statut qui oblige chaque employé du service civil à verser cinq pour cent de son salaire dans un fonds de retraite.
D'ailleurs, je me demande en vertu de quel droit on a pu conseiller à Son Excellence de s’ingérer dans les détails infimes du service civil, lorsque les Chambres, auxquelles le détail de ces dépenses est communiqué, d’après la loi, dans les quinze premiers jours de la session, n'avaient fait entendre aucune plainte à ce sujet. Le chef de l'Etat doit être au-dessus de pareilles misères, car lorsque ses conseillers l’entraînent sur cs terrain, ne l’exposent-ils pas à des représailles désagréables et offensautes pour sa dignité personnelle? Que dirait-on, par : exemple, si quelqu'un s’avisait de le chicaner sur le service de Spencer Wood ?
Le Lieutenant-Gouverneur fait aussi à son premier-ministre le reproche général de ne pas avoir suivi ses recommandations sur les diverses questions de législation et d'administration qui se sont présentées depuis l'an dernier. Je trouve exorbitant que l’on ait conseillé à Son Excellence de faire cette critique, qui est la négation formelle du gouvernement responsable, Comment! l’on sait que le Lieutenant-Gouverneur a été choisi
parmi les hommes qui ont servi dans les rangs de la politique active, qu’il est sorti tout chaud des luttes acharnées de 1873; et l’on voudrait que cet homme fût l’inspirateur et le guide absolu de la politique provinciale ? Autant vaudrait dire que le parti dominant dans les Chambres de la législature de Québec devrait forcément se plier aux idées, aux préférences, pour ne pas dire aux caprices, de l’homme qui nous serait envoyé tous les cinq ans par le cabinet fédéral !
Etant données les sympathies politiques bien connues de l’ancien sénateur, n’aurait-on pas dû plutôt conseiller au nouveau lieutenant-gouverneur la réserve la plus prudente dans toutes les questions sur lesquelles son parti politique s’était prononcé ? Croit-on que ce sera un enseignement salutaire pour le peuple et un titre de respect pour l’autorité, que de voir chacune des prétentions d'un parti se reproduire aussi fidèlement dans le réquisitoire du chef de l'Etat chassant un ministère soutenu par la majorité des représentants et de la Chambre haute ?
Gralle différence entre cette attitude et les grands principes énoncés par les hommes d'Etat anglais. Lord Derby, écrivant à un gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, lui recommandait la neutralité dans les luttes politiques de cette province, et lui disait :
‘“ Je recommande ce mode d’action, afin qu’il soit bien no “toire que tout transfert du pouvoir politique d'un parti à “ l’autre, n’est pas le résultat d’un de vos actes, mais le résultat ‘“ des vœux exprimés par le peuple même. J’attache à ceci une “ grande importance, et je vous donne en conséquence instruc- “ tion de ne point changer votre Conseil exécutif tant qu'il ne ‘“ sera pas parfaitement clair qu'il ne peut, avec toute l'assis- . “tance qu'il est en droit d'attendre de vous, administrer le “ gouvernement de la province d’une manière satisfaisante et ‘“ commander la confiance de la législature.”
Le comte de Grey, appréciant l'intervention de Lord Metcalfe renvoyant son cabinet en 1843, s’exprimait ainsi :
“ L'effet de cette intervention fut de le mettre en hostilité “ directe avec un des grands partis qui divisaient la colonie. ‘“ Bien que, pour le moment, il eût réussi à former une admi- “nistration, comme le parti dans les bras duquel il s'était jeté “n'avait qu'une faible majorité dans la Chambre, l'avantage
“qu'il avait obtenu se trouvait chèrement acheté par le fait ‘“ que l'opposition en Parlement n'était pas dirigée seulement ‘“ contre les conseillers du Gouverneur, mais contre le Gouver- “ neur lui-même, et contre le gouvernement anglais dont il était le représentant.
“ Mais ce n’est pas tout; le Gouverneur, par sa rupture avec ‘un parti, se trouvait placé beaucoup plus qu’il ne l’eût désiré, “à la merci de l’autre parti qui le soutenait, et perdait toute ‘“ autorité d'empêcher les écarts de modération que pourraient ‘ faire ceux avec l’aide desquels il était forcé d’administrer.”
C’est aussi l'avis de May :
‘ Comme le souverain qu’il représente, le Gouverneur se tient ‘à l'écart et au-dessus des partis, et il gouverne par des con- “ seillers constitutionnels qui ont acquis de l’ascendant dans la “ législature, IT laisse les partis rivaux se livrer bataille entre ‘eux; et, en admettant le parti le plus fort dans ses conseils, ‘“ il met le pouvoir exécutif en harmonie avec les sentiments ‘ populaires.”
Ces idées ne sont pas, d’ailleurs, applicables au représentant du souverain seulement, En parlant d’un souverain constitutionnel, un auteur distingué, Hearn, nous dit :
“ Dans les matières de législation générale, le roi, quelles ‘“ que soient ses vues personnelles, ne consulte que les vœux, ‘“ tout erronés qu'il les croit, de ses sujets, quand ces vœux ont ‘ été formés en connaissance de cause et clairement exprimés “ par la Chambre des communes.”
Et comme dit quelque part Bagehot :
# Un roi de bon sens et de sagacité dira à ses ministres : “ Sur vous retombe la responsabilité de ces mesures. Ce que “ vous jugerez le mieux, il faudra le faire ; et je lui donnerai ‘# mon support effectif. Mais pour telle et telle raison, votre “ mesure est mauvaise, et telle autre chose: est préférable, Je “ne m'y oppose pas, parce que c’est mon devoir de ne pas m'y “opposer ; mais je vous avertis,”
C'est ainsi que George IV se contentait d'exprimer sa répulsion pour ses ministres en termes quelquefois peu mesurés ; mais, comme on le faisait remarquer alors,‘“le Roi aime mieux donner des conseils à ses ministres que de les renvoyer,”
Messieurs, pourquoi citer tant d’autorités? Pourquoi aller fouiller dans les annales du peuple anglais, ce peuple modèle de tous les gouvernements constitutionnels ? On ne trouvera nulle part de précédent pour excuser l'acte que l’on vient de commettre.
Ce que l’on a voulu faire ici, ce que l’on a fait, n’est ni plus ni moins que l’escamotage du pouvoir par des ambitieux impuissants à arriver par les voies constitutionnelles. Le peuple n'était pas avec ces hommes, la représentation nationale les repoussait; alors ils ont trompé le représentant de l'autorité pour s'emparer d’un pouvoir qu'ils ne pouvaient mériter, Les clefs du pouvoir appartiennent au premier ministre à qui le Souverain les donne, sur la manifestation de la volonté du peuple. Ces clefs du pouvoir, le premier-ministre doit les remettre au souverain lorsque la confiance publique fait défaut à son cabinet. Le souverain lui-même peut les lui demander, lorsque la représentation populaire en exprime le désir; mais, dans aucun cas, il ne peut les lui arracher, les lui voler, disons le mot. C’est ce que l'on fait pour nous; rais que l’on prenne garde, les conséquences seront terribles quand le peuple viendra revendiquer sa souveraineté législative. Alors on pourra dire avec autant de vérité qu’on le disait, il y a quelques mois, en Europe, qu'il faudra ‘ se soumettre ou se démettre.”
Il est vrai qu’à défaut de moralité, on a voulu avoir de l’habileté, de la finesse, Avec la dissolution du parlement, on va jeter au peuple un uppât que l’on croit sans doute irrésistible, On lui dit, à ce peuple que l’on sait bon et crédule, que c’est pour son bien que cet événement a lieu; que c’est dans son intérêt que l’on viole ainsi la constitution; que c’est pour l'exempter d’être lourdement taxé que l’on a chassé un ministère prévaricateur, La taxe! voilà l’appât que l’on attache à l'hameçon pour y faire mordre le vulgaire, Cet appât est bien choisi, si l’on croit.que le peuple de cette province n’est composé que de badauds; mais on se trompe; les électeurs sont assez intelligents pour ne pas se faire prendre à une &morce aussi grossière,
Regardons les choses en face, Quelle est donc cette taxe que on paraît redouter si fort? Voyons d’abord si l'imposition d'une taxe était nécessaire, et examinons ensuite si cette taxe
est aussi lourde qu’on voudrait le faire croire ; demandons-nous enfin si le bouleversement que l’on fait subir à la province, les dépenses extraordinaires qui en résulteront, ne coûteront pas plus cher que l'impôt dont on nous effraie. Je ne parle pas du coup fatal porté aux institutions politiques qui nous sont si chères ; cela ne s’estime pas à prix d’argent chez un peuple qui e du cœur.
La taxe en question est devenue nécessaire par suite des grands travaux que le gouvernement a entrepris ou qu'il a encouragés pendant ces dernières années, et cela, à la demande de tous les hommes politiques, sans acception de parti. Plus de sept millions ont été requis pour le chemin @e fer provincial sur la rive nord, et près de deux millions de piastres comme prime d’encouragement aux entreprises particulières du même genre au sud du St-Laurent, Ces grandes entreprises ne sont pas encore terminées ; quelques-unes ont même besoin de secours nouveaux pour être menées à bonne fin. Voudrait-on, comme on l’a si maladroitement conseillé au Lieutenant-Gouverneur, que ces secours leur fussent refusés ? Voudriez-vous cela, vous surtout qui avez fait de si grands sacrifices pour une de ces entreprises ? Voulez-vous que l’état ferme ses coffres et, sous le prétexte spécieux d’une économie mesquine, qu'il laisse en péril cette œuvre nationale ? Non! et ce n’est pas l'impôt de quinze centins qui vous ferait renoncer à cette belle entreprise.
Cette taxe porte sur les contrats dont la valeur dépasse la somme de deux cents piastres, mais seulement sur l’excédant de ces deux cents piastres. Ainsi, une transaction de $300 paierait 15 centins de droit, les premières deux cents piastres étant toujours exemptes. Et puis, les testaments, les contrats de mariages, les donations entre-vifs en ligne directe, ne toinbaient pas sous le coup de cette loi,
Calculons un instant; il y a plus de 700 paroisses dans la province de Québec. Cette taxe, d’après les calculs les plus exacts, devait rapporter environ $175,000, De ce montant, les deux tiers, ou à peu près, pesaient sur les banquiers. courtiers, agents de change, agents d'immeubles et spéculateurs de toute sorte ; c'est-à-dire, sur la ciasse que la taxe n'atteint presque jamais. Et encore cette taxe n'’était-elle que tempo-
raire ; elle ne devait durer que jusqu’à l'issue favorable de l’arbitrage des deux provinces qui va se Gécider bientôt en Angleterre, et jusqu'à ce que le chemin de fer provincial nous donne les revenus que nous en espérons. Voilà à quoi se réduit ce grand épouvantail pour lequel on viole nos libertés représentatives et l’on jette la province dans une agitation dont on ne saurait prévoir les conséquences.
Voici une session violemment interrompue et dont une grande partie de l'ouvrage sera à recommencer. Je n’exagère pas en portant cette dépense au chiffre de $40,000 ; puis les élections générales, dont le coût officiel ne peut être de moins de $35,000 ; ajoutez à cela l'interruption inévitable dans Je fonctionnement des départements publics par l'installation de ministres nouveaux et inexpérimentés; ajoutez encore la perte de temps et les dépenses nécessaires que cause aux citoyens individuellement l'événement d’une élection générale : mettez ces dernières dép nses et cette perte de temps au chiffre minime de $50 par paroisse, et dites-moi s’il n’y à pas là une perte sèche au moins égale à la taxe dont on vous effraie et qui eût été employée fructueusement, sans les haïnes les désordres et les scandales inhérents aux agitations politiques comme celles dont nous allons être témoins.
Et nous n’avons pas compté, ce qui pourtant sera la plus lourde perte pour la province, les intérêts que chaque jour accumule sur le capital engagé dans nos entreprises de chemins de fer, dont l'exécution va être nécessairement retardée par le coup de main que des ambitieux et des envieux viennent d’exécuter, Neuf millions de piastres sont engagés dans ces entreprises. Supposez un retard de trois mois seulement, et vous arrivez au joli chifire de $135,000 ; et je ne parle pas ici des dommages indirects causés par ves retards qui reculeront peut: être d’un an, à cause de la saison mauvaise, la complétion de ces grands travaux.
Il est bien permis “’avoir des aspirations politiques ; mais quand il faut payer ce prix pour les réaliser, on a bien le droit de dire que cette ambition dépasse Ia faiie et touche au crime,
Et n'allez pas nous dire que nous sommes la cause de tous les désastres en ne nous soumettant pas au nouveau Le au
ministère qui s’est installé dans les sièges qu’on nous a dérobés. Les hommes de cœur, et ceux-là sont tout le pays, nous mépriseraient si nous subissions la honte d’un tel attentat sans protester au nom du droit, au nom de la constitution, au nom de la liberté de la représentation nationale. A ceux-là qui ont méconnu le droit, méprisé la constitution et foulé aux pieds la liberté parlementaire, à ceux-là seuls la responsabilité de ces désastres.
On vous a parlé d'impôts. Demandez donc, Messieurs, à ces gens qui crient si fort contre les taxes du gouvernement local quelles sont les taxes que ce gouvernement vous impose ? Car après tout, il ne faut pas être injuste. Voulez-vous me le dire, vous qui m'écoutez en ce moment ? Vous payez la taxe sur le thé, sur le sucre, sur le tabac, sur presque tout ce que vous consommez ; mais à qui payez-vous cette taxe ? Au trésor fédéral à Ottawa. Presque toutes les ressources provinciales proviennent du subside fédéral et du revenu des terres de la Couronne. La seule taxe de quelque valeur que nous ayons est la taxe des aubergistes et celles des procédures judiciaires. Ceux qui aiment à boire et ceux qui aiment à plaider sont ceux qui portent presque tout le fardeau des impôts dans cette province.
Si vous ajoutez à cela un léger droit pour payer les frais d'enregistrement, vous avez toute la liste des taxes provinciales, Je défie qui que ce soit de me contredire ; la province de Québec est l’état le moins taxé qui existe, si l’on considère la perfection de son système administratif. Est-ce donc cette légère taxe de quinze centins qui nous rendrait si malheureux ? Cette taxe, nos adversaires l’imposeraient eux-mêmes, ou la remplaceraient par une taxe équivalente, si par un hasard sur lequel ils ne comptent pas eux-mêmes, ils se maintenaient dans leur usurpation.
Je vous parlais tantôt d’un leurre à l’aide duquei on essaiera de tromper la vigilance du peuple dans cette grande lutte qui va s'engager sur le terrain de ses libertés ; je vous ai démontré que ce cri de la taxe n'avait rien de sincère et que ceux qui le poussaient entraînaient la province dans un abîme cent fois plus dangereux. Maintenant je vous signalerai l’autre piège que l’on va tendre à votre crédulité, à 7otre bonne foi,
‘ l'économie, le retranchement dans toutes les branches de l’administration. ”
Voilà le programme éternel des gouvernements qui n’en ont pas ; voilà la panacée, ‘ la tisane guérissant de tous maux, ” que les charlatans politiques vendent sur le marché des dupes. De tout temps ce gluau a pris des moineaux. ‘“ Semez de la graine d’idiots, disait un malin, il poussera des actionnaires. ?” Sous Île nouveau régime, on veut semer de la graine de charlatan, espérant qu’il poussera des votes.
On les a vus à l’œuvre ces gouvernements de retranchement, d'économie ; on les a vus en 1863, en 1874; on les voit encore aujourd’hui à Ottawa. En 1863, le peuple, dans son mépris pour ces petits hommes, les avait baptisés, avant de les chasser, du nom de “ gouvernement de bouts de chandelle. ” Leur économie, en effet, n'avait consisté qu'à retrancher quelques centaines de piastres à nos institutions de charité, et à jeter sur le pavé quelques messagers ou employés sans fortune et sans protection. Le gouvernement inauguré à Ottawa en 1874, s’est aussi affublé de cette défroque : fe de ‘‘ l’économie et du retranchement, ” Quel a été le résultat de ce grand programme ? Plus de trois millions de taxes nouvelles, plusieurs centaines d'employés additionnels, et un déficit énorme augmentant tous les jours.
Et le gouvernement qu’on voudrait imposer aujourd’hui à la Province ne serait que le pâle reflet de ses aînés de 1863 et de 1874. Rien de large dans les vues politiques de ces hommes ; rien qui puisse conduire un pays dans les voies sûres du progrès. De la contradiction, du dénigrement et du charlatanisme; voilà où commence et où finit leur décalogue politique.
Ne les a-t-on pas vus l’autre jour, lorsque la Chambre d’Assemblée se levait indignée pour j'rotester contre la violation de ses droits, ne les a-t-on pas vus répondre à ces élans superbes de l'indépendance parlementaire par des exceptions à la forme, des points de routine, des questions d'ordre ? Et quand la chambre fut appelée à venir s'entendre congédier au milieu d’une session inachevée, un des leurs était encore debout, les yeux fixés sur la pendule, parlant contre le temps pour étoufter
a dernière protestation de la chambre.
Souvenez-vous de cette parole d’un profond politique : ‘ Où finissent les grandes questions commencent les petits partis, ” et ne permettez pas au petit parti rouge de faire disparaître dans ses mesquineries, dans sa politique de bouts de chandelle, la gravité du problème soulevé par l’escamotage du pouvoir, si audacieusement pratiqué par ses chefs. Il n'est pas ici question d’une misérable taxe de quinze sous, ni du salaire de quelques pauvres employés, ni des dépenses d’un commissaire de chemin de fer, ni même d’un tracé du chemin : ce sont là de petites choses bien dignes d’un parti qui n’a jamais eu dans le pays d’autres points d'appui que le préjugé, ce préjugé vulgaire qui ne vit que de petitesse ; mais il s’agit de choses autrement grandes et sérieuses, Comme je vous le disais en commençant — et je finirai par la même pensée — c’est la liberté du peuple qui est violée, c’est le premier de nos droits qui est menacé. Qu'importent, après tout, certaines fautes d'administration ? Elles sont toujours réparables, lorsque la représentation nationale conserve sur le gouvernement le contrôle légitime que lui attribue la constitution. Ce qui peut être un mal irréparable, c’est l'abandon de ce contrôle, c'est la violation de la souveraineté nationale. Que devient le principe que ‘* le peuple gouverne, ” s'il est permis à un seul homme d’enlever le gouvernement des mains auxquelles le peuple l'avait confié ?
À tout prix, sauvez ce principe du naufrage ! Qu'il soit pour nous un point de ralliement ! Oublions, un jour au moins, nos divisions locales, nos querelles de clocher, pour nous unir autour du drapeau de la constitution, Que nos cœurs grandissent avec les circonstances, et ne craignons pas de demander à notre passé, à ce passé plein de généreuses luttes, des inspirations pour nous guider dans ce combat nouveau que l’on nous force d'accepter, Le premier qui ait réclamé la responsabilité ministérielle dans ce pays cest celui que l’on a appelé le grand Bédard, et celui qui a le plus fait pour introniser chez nous ce régime de la liberté est aussi un des nôtres, Lafontaine aidé de ses nobles amis, Morin et Baldwin. Et vous rappellerai-je le nom de Cartier, continuateur de ce grand œuvre, hier encore notre chef,le vrai type du politique conservateur, prudent et actif, adversaire des démagogues autant que défenseur fidèle des libertés constitutionnelles ? Voilà quels étaient nos gui-
des dans le passé, quels doivent être nos modèles dans le présent, Messieurs, j'oublie un nom, celui de Papineau,
Lui, le puissant tribun que la foule en démence Saluait tous les jours d’une clameur immense ?
00000 nee pos oooonssneens ms es osseuses sese CREER ELENEEEEER
Sa voix, sa grande voix aux sublimes colères, Sa voix qui déchaînait sur les flots populaires Tant de sarcasme amer et d’éclats triomphants, Sa voix qui, des tyrans déconcertant l’audace, Quarante ans proclama les droits de notre race,
ons noire ose ns tonne encore ss sers cee CELLLELEZ] se...
Vous connaissez cette poésie, dont l’auteur est votre propre député aux Communes d'Ottawa, et je le lui demande à luimême, comment Papineau a-t-il mérité d’être ainsi chanté par une voix libérale, si ce n’est en luttant corps à corps durant la moitié de sa vie contre des gouverneurs de province, despotes au petit pied qui ne se contentaient pas de régner, mais qui voulaient aussi gouverner à leur guise.
Dans cette lutte, Papineau a bien mérité de la patrie, et, malgré les fautes desa vie, son souvenir vivra comme celui d’un grand champion des livertés populaires.
Plût à Dieu quele parti libéral qu'il a fondé respectât ses enseignements |! Que dirait donc Papineau, lui, l’expulsé des gouverneurs, s'il voyait maintenant ses héritiers devenus les défenseurs et les complices de l'expulsion de ceux en qui le peuple avait confiance ? Que dirait-il ? Il ferait entendre un de ces accents terribles dont l'écho est venu jusqu’à nous, et s'écrierait :
‘ Faites taire la voix de Spencer Wood, et laissez parler la grande voix du peuple ! ”
ou .
Discours PRONONCÉ À LÉVIS, LE 1ER NOVEMBRE 1878, DÉri- NISSANT LE PROGRAMME DU GOUVERNEMENT. (EXTRAITS.)
MESSIEURS, ÿ
Nous avons combattu avec courage et sincérité et nous vous apportons en ce moment le drapeau enlevé à l'ennemi. Ce d''apeau, nous avons le droit de nous l’approprier, et je vous le présente comme celui du nouveau ministère : c’est un drapeau d'union, de conciliation, d’apaisement.
Il y a, Messieurs, un intérêt qui doit primer tous les intérêts de parti, comme tous nos intérêts personnels, c'est celui de l'état. Avant de savoir si le parti conservateur ou le parti libéral gouvernera la province, il importe de connaître si la province sera gouvernée avec intelligence et de manière à garantir à ses habitants la paix et la prospérité.
Je suis homme de parti; je ne passe pas, du moins je le crois, pour reculer devant la lutte, sur quelque terrain qu’on me la présente; mais je sais qu'avant tout il faut à la province un gouvernement capable d'administrer les affaires publiques.
Avons-nous eu ce gouvernem”nt depuis que M. Joly est au pouvoir ?
Je laisse à tout homme de bonne foi de faire la réponse. Je vois dans cette assemblée un grand nombre de libéraux, mes adversaires d'hier, mes amis de demain, je l'espère. Or, je me trompe fort si les libéraux eux-mêmes n'ont pas regretté de voir M. Joly soutenu, là plupart du temps, par la seule voix de l’Orateur. Je comprends qu'ils n’aient pas proclamé sur les toits la peine qu’ils éprouvaient ; s'ils l'avaient fait, ils auraient peut être manqué à leurs devoirs de bons partisans; mais, quoi qu’il en soit, je crois que l'opinion générale du pays est qu’il n’était guère convenable pour M. Joly de garder le pouvoir dans de telles conditions.
Eh bien! Messieurs, en ma qualité de chef du nouveau gouvernement, je fais appel à la bonne volonté de tous pour m'’aider à fortifier une administration dont la seule ambition est de mettre fin au conflit dont nous sommes témoins depuis trop
longtemps et aux embarras financiers dont nous allions être les victimes,
J'ai fait le même appel à M. Pâquet, et j'ai trouvé en lui un homme disposé, comme moi, à étudier les affaires du pays avant celles du parti.
Ici, je touche un point délicat, et je sais que je marche sur un terrain brûlant; mais je désire m'expliquer très franchement devant vous. L’honorable M. Fâquet, en acceptant un portefeuille dans le ministère actuel, a-t-il trahi ses amis ? Non, car je ne sache pas qu’il ait eu à faire l'abandon d’un principe ni d’un seul projet qui intéresse la province ou en particulier le comté qu’il représente. |
JA DIeTIEOE de vous le dire, Messieurs, l'empressement que l’on a mis à accuser M. Pâquet de trahison me fait plaisir dans un certain sens, car j'y trouve l'indice d’une réaction spontanée en matière politique. Le parti conservateur a été victime de la trahison. Nous en avons tous recueilli le triste fruit et l'opinion publique s’est émue à juste titre d’un état de choses où les promesses les plus sacrées finissaient par être considérées comme de vains mots. Loin de moi l’idée de réagir contre cette noble indignation, ma vie politique toute entière protesterait contre cette tentative de ma part, mais cependant, Messieurs, il ne faut pas confondre entre la trahison et le devoir,
Vous trahissez quand vous abandonnez lâchement dus amis qui auraient raison de compter sur votre appui, vous trahissez lorsque vous frappez votre allié sans le mettre sur ses gardes.
Mais vous faites votre devoir lorsque, après avoir prêté main forte à vos alliés, après leur avoir donné le concours de toute votre énergie et de tout votre talent, vous en arrivez à leur donner des conseils et même à leur faire des remontrances, et lorsque ces remontrances sont mal reçues, lorsque vous êtes convaincu que l'intérêt public réclame votre intervention active, vous accomplissez la dernière partie de votre devoir et, voilà, je le comprends, la chose pénible, en avertissant vos amis que le moment est venu de briser l'alliance. Voilà le devoir que l'honorable M. Pâquet a su accomplir dans l’intérêt public. Et je tiens à vous dire que pour accomplir ce devoir, il n’a eu à sacrifier aucun des principes qu’il a formulés devant vous avec la sincérité et l’éloquence que vous lui connaissez.
Je tiens également à vous dire que moi-même je n'aurais pas voulu demander à l’un des représentants du peuple d’entier dans le gouvernement en sr"rifiant des principes. J'ai tendu la main franchement à M. Pâquet et il m'a tendu la sienne avec la même franchise. Nous nous sommes entendus honnêtement sur les questions d’in‘érêt public telles que nous les comprenons un et l’autre.
Je dois vous dire qu’il m'a été difficile de décider M. Pâquet à accepter un portefeuille. Il comp.'enait comme moi la nécessité de former ure administration qui, tout en sauvegardant les intérêts locaux, rétablirait l'équilibre dens notre budget, Mais il ne m’a pas caché qu'il savait que le parti libéral ou plutôt qu’une portion du parti libéral ne manquerait : ?s de le dénoncer et dans la presse et sur les hustings comme traître à son pays, et que ces dénonciations, quoique mal fondées, produiraient peut-être un certain effet dans un certain public et seraient par là même une cause de faiblesse pour le nouveau gouvernement,
Je le déclare, Messieurs, j'ai été, tout d’abord, frappé de cette réflexion de la part de M. Pâquet; j'ai respecté ce scrupule chez lui—mais il m'a semblé ensuite que je devais insister pour obtenir son concours dans la formation d’un ministère dont l’objet principal, dans ma pensée, était de réunir toutes les bonnes volontés pour ramener au milieu de nous la paix si profondément troublée par nos luttes. |
M. Pâquet a cédé à mes instances et je suis persuadé qu’en cela il a obéi aux motifs les plus patriotiques. Je lui ai demandé de braver la calomnie et l’injure. Il y a consenti et il vient aujourd'hui soumettre sa conduite au verdict populaire, convaincu, comme je le suis moi-même, que la bonne pensée qui l’a animé trouvera un écho dans le cœur du peuple, et que dans le comté de Lévis, parmi les conservateurs comme parmi les libéraux, il y aura assez d'hommes bien pensants pour juger de sang-froid sa conduite et pour l’approuver.
Quant À moi, Messieurs, aux libéraux je dis : M. Pâquet n’a rien sacrifié, et aux conservateurs, je déclare que M. Pâquet est digne de travailler avec nous. Son talent, son honnêteté, sa droiture bien connus sont pour nous des garanties parfaites.
L'idée qui m'a inspiré en offrant un portefeuille à l'honorable
M. Pâquet a présidé également à la formation du cabinet tout entier, Vous dirai-je que ce cabinet est le meilleur possible ? Non, puisque j'en suis moi-même; mais je vous affirme que tous les ministres sont des hommes de bonne volonté. Je vous dirai même tout naïvement que nous ne sommes pas des ambitieux. Chacun de nous était prêt à céder sa place à plus capable que lui ; les circonstances seules nous ont imposé la mission que nous avons acceptée. Plusieurs hommes distingués qui font partie de la chambre ou qui en faisaient partie avant les dernières élections avaient, sans doute, plus de droits que nous à diriger les destinées de la province. Si je ne leur ai pas cédé ma place ou si je ne les ai pas associés à l’œuvre que j'ai entreprise, veuillez me croire que j'en suis peiné tout le premier.
Maintenant, Messieurs, vous vous attendez sans doute que je vous dise quel est le programme du nouveau gouvernement. Je suis prêt à répondre à votre attente dans une certaine mesure. Le zouvernement n’est formé que d’hier et je n'ai pu consulter mes collègues sur tous les détails ; mais voici ce que je puis vous dire d’une manière générale.
Le gouvernement se propose un double but : d’abord, il nous faut courir au plus pressé, c'est-à-dire prendre les moyens les plus immédiats 4e mettre l’ordre dans nos finances ; ensuite, il faut développer es ressources naturelles du pays, ce qui est un autre moyen de combler le trésor public.
Parmi les premiers moyens, je trouve ceux-ci :
1o Vend:e le Chemin de ferdu nord;
20 Formuler certaines réclamations contre le Gouvernement fédéral ;
30 Liquider le fonds d'emprunt municipal ;
40 Diminuer les dépenses. Cette dernière promesse est tout à fait banale aux yeux d’un grand nombre depuis que la politique d'économie et de retranchement a été mise à la mode par mes honorables prédécesseurs, Ces derniers, en fait d'économie, avaient promis mer et monde; pour ma part, je vous dirai simplement : nous ferons ce que nous pourrons. Afin d'économiser, nous n’abolirons pas une place ici pour en créer deux là-bas ; et même si nous enlevions au Procureur-général son secrétaire pour en donner un au Solliciteur-général, nous n'oserions pas demander aux journaux amis de proclamer que nous
avons sauvé la province de la banqueroute. Mais si nous trouvons quelques réformes à opérer dans le service public; si, en particulier, nous trouvons qu'il est possible de diminuer les dépenses du Conseil législatif, nous ne faiilirons pas à notre devoir.
Quant aux moyens à prendre pour développer les ressources du pays, nous aurons à étudier les suivants entre autres :
10 Encourager la fabrication du sucre de betterave;
20 Encourager la fabrication du fromage;
30 Encourager l'exploitation de nos mines de phosphates ;
40 Reviser les lois générales sur les mines ;
Nous avons un système d'instruction publique qui, bieu que n'étant pas encore parfait, a déjà donné des résultats étonnants. En conséquence, le gouvernement ne se propose pas de changer l’organisation actuelle, et il croit qu’en laissant cette organisation suivre son cours régulier, il contribue encore d’une manière certaine au développement des forces vives de la nation.
Voilà, Messieurs, notre programme dans ses lignes générales. Je crois qu’il répond aux vœux de la très grande majorité des électeurs de cette province.
DiscoURS PRONONCÉ AU CONCERT DU CLUB CARTIER, À Monr- RÉAL, LE 3 DÉCEMBRE 1880.
Votre éloquence, Monsieur le président, nous a ravis et transportés dans un royaume meilleur que celui que nous croyons habiter, puisque, d’après la place qui m'a été assignée, le Premier est le dernier,
Si j'étais à la Chambre de Québec, mon ami, l’ex-commissaire des terres de la Couronne, le député de St-Jean, dirait que je lui ai volé un calembour. Je ne lui en tiendrais pas rancune; personne, du reste, ne serait étonné, car on sait que ces malheureux conservateurs n’ont jamais fait de leur vie autre chose que voler les libéraux.
Mais une chose qu'ils n’ont pas volée, c’est le pouvoir; ils l'ont gagné et rudement gagné. Ils n’ont jamais requis le vote despotique de l’autorité souveraine pour justifier une usurpation odieuse ; ils ont demandé au peuple de leur donner l’autorité que le peuple a le droit de leur donner, et cette autorité ils l’exercent pour le bien du peuple, et avec l’assentiment du peuple.
Monsieur le président, je ne serais cru de personne si je disais que je suis venu ici ce soir sans préparation, et pourtant je dirais la vérité. C’est ce qui arrive aux hommes politiques ; c’est souvent quand ils disent le plus vrai qu'ou les croit le moins.
Je suis venu sans autre préparation que l'accord sympathique de ma pensée avec la vôtre, certain d'avance que la parole répondrait à l’appel du cœur.
Je suis venu, Monsieur le président, vous remercier, vous féliciter, vous encourager, vous conseiller,
Je n’ai peut-être pas le droit de vous parler comme un ancien, bien qu'il y ait déjà vingt-un ans, dans ce mois même, que je suis entré dans l'arène politique, que j'ai goûté à cette vie d’amertume qui ne laisse guère qu’une consolation, grande, il est vrai, pour celui qui songe à la postérité, mais bien vaine
au milieu du combat : celle de croire que peut-être quand vous ne serez plus, quand les passions politiques se seront refroidies comme votre cendre portée en terre, on reconnaîtra que vous avez voulu faire et que vous avez fait le bien.
Celui dont votre club porte le nom, n’a eu que cette consolation.
Il est tombé sous les coups de l’ingratitude, il a été maltraité, méconnu, incompris. (est après que la mort nous l’eût ravi que son pays lui a rendu justice, que ses ennemis même ort reconnu que son départ laissait un vide dans la nation ; qu'il avait été un grand citoyen, aimant son pays et mourant, comme il avait vécu, pour lui.
Je viens ici, Monsieur le Président, comme représentant de la province de Québec. Sur mes épaules on a placé un fardeau bien lourd. Notre province occupe dans la Confédération une position aussi importante que délicate. Dans ces grandes. luttes pacifiques qui vont se livrer sur le territoire immense qui comprend toute la partie nord du continent américain, d’un océan à l’autre, le rôle de la province de Québec est un rôle important, un rôle difficile. C’est à moi et à mes collègues dans le gouvernement qu’est dévolu le devoir, la tâche ardue de représenter cette province, et de lui garder, au milieu des autres provinces qui forment la confédération, la place à laquelle elle a droit; et cette place, Monsieur le Président, je n'hésite pas à le dire, c’est la première,
C’est sur nos bords que la ivilisation est d’abord apparue, avec la France. C’est par la route de not: fleuve que la liberté nous est venue de l'Angleterre. C’est par les Normands de Québec que les Saxons du Canada ont reçu ces leçons de Sberté constitutionnelle que les Saxons d'Angleterre avaient appris des Normands qui venaient de France.
On s'est bien battu sur cette terre de Québec. Pendant audelà d’un demi siècle, les deux plus puissantes nations du monde se sont rencontrées sur ces champs héroïques pour savoir laquelle des deux y serait maîtresse. La France, un jour d’oubli, un jour de malheur pour elle, nous a laissés sans défense ; et ceux de ses derniers enfants qui sont morts pour nous en héros, ont laissé sur cette grande terre de Québec des hommes qui ont gardé leur mémoire et le souvenir de leurs vertus ; des hommes
qui ont fait de ce petit peuple de 60,600 âmes au moment de la conquête, une nation d’un million et un quart de Canadiens- Français, auxquels trois à quatre cent mille frères aimés, disséminés dans les Etats-Unis d'Amérique, sons prêts à venir porter secours, si jamais l’occasion s’en présente.
C’est cette province de Quévec qui aujourd’hui m'a délégué pour venir ici vous féliciter sur l'organisation de votre société sur vos travaux, sur le courage qui vous anime, sur cet esprit d'harmonie qui vous fait marcher la main dans la main avec vos compatriotes parlant une autre langue, harmonie qui nous procure, en ce moment, cette double jouissance, d'entendre les plus éloquents de nos jeunes compatriotes d'une autre origine venir ici lutter d’éloquence et de patriotisme avec vous.
Oui, Monsieur le président, j'ai été heureux de voir, par la manière dont on a répondu à l'invitation du Club Cartier, la bonne entente qui existe entre tous mes compatriotes et je suis venu vous dire, au nom de la province de Québec, de rester unis, de rester laborieux, de rester disciplinés et soumis comme vous l’êtes.
La jeunesse quelquefois s’égare; la jeunesse quelquefois s’oublie ; dans l’enthousiasme du triomphe, elle peut croire que c’est elle qui doit donner la vraie note des aspirations de la nation. Îlne faut pas trop la blâmer; c’est l’exubérante de son dévouement qui parle. Et s’il est un homme qui admire ces dévouements, même avec leurs fautes, c’est bien moi. Mais la sympathie que j'ai pour ces guerriers de la jeunesse me permet de leur dire, prenez garde! quand le mot d'ordre sera lancé, quand les chefs paraîtront et qu'ils donneront le commandement, rappelez-vous une chose : il n’y a pas d'armée si brave qu’elle soit, qui puisse gagner une bataille contre un ennemi aguerri, si elle n’est pas disciplinée; rappelez-vous cette maxime que pour savoir bien commander il faut avoir su bien obéir,
Pendant quinze ans j'ai fait la lutte comme vous, obéissant aux chefs, murmurant quelquefois, comme ces vieux grognards de la grande armée qui rechignaient au bivouac, mais qui, devant l’ennemi, savaient vaincre ou mourir sur un ordre de leur chef, J'ai fait cette guerre comme vous, avec moins de talent que vous, mais en montrant toujours l'exemple de la
discipline, de la soumission aux chefs. On ne discute pas plus un ordre de son capitaine que de son colonel ou de son général; on obéit d’abord, ce n'est que lorsque la victoire est gagnée, qu'on peut demander si l’on n'aurait pas pu faire encore mieux que l’on a fait; mais on a la victoire et l’ennemi est en fuite.
Cette doctrine n’est pas nouvelle, vous l’avez pratiquée avant aujourd’hui et vous la pratiquerez dans les eombats que vous aurez à livrer à l'avenir, Il faut avoir une confiance entière en ceux qui nous représentent dans les grands conseils de la nation. C’est là l’appui dont nos chefs ont besoin; il faut croire en eux, en leur parole. Il faut toute votre confiance au chef que vous avez entendu ce soir, et sur les épaules duquel est tombé le manteau de sir George Etienne Cartier, celui qui fut si longtemps et si bien le vrai représe.\tant de la province de Québec. De vous, de votre dévonement dépendra en grande partie que ce manteau soit noblement porté.
Il ne faut pas oublier que vos chefs ont encore de rudes travaux à faire.
On me dira peut-être, Monsieur le président, que tout le monde s'entend bien, que les finances sont dans une situation prospère, que nos exportations augmentent considérablement, c’est-à-dire que la balance du commerce se déclüire de plus en plus en notre faveur, que nous allons ouvrir à l’émigration européenne notre territoire du Nord-Ouest, que les revenus provenant de l'impulsion donnée au commerce par cette éclosion de tout un monde qui s'ouvre aux nations de l’Europe, seront suffisants pour payer la dette créée par la construction du chemin de fer du Pacifique.
Cela est vrai, mais dans la grande marche de la Confédéra. tion, mais dans ce‘ immense progrès, il faut conserver à la province de Québec la place qui lui appartient, et c’est à vous, jeunes gens, que cette œuvre incombe. Pardonnez-moi, Messieurs, si je vous appelle jeunes gens. Je ne suis pas un vétéran, mais je puis parler de jeunes gens à ceux qui ont dix ans de service de moins que moi. C’est à vous qu'est dévolue cette tâche, à vous, je devrais dire, à nous.
Dans cette marche de progrès, dans cette marche de la civilisation, que devons-nous faire? Nous devons garder notre
rang, et notre rang, je l'ai déjà dit, est le premier, Lu province de Québec est glorieuse par son passé, elle est fièra de son présent, elle est confiante dans son avenir, Mais pour accomplir sa destinée il faut qu'elle soit unie,
Je prononce là un mot qui peut paraître une hérésie polilique. Pour moi, c’est la vérité au jour, c’est le mot d'ordre de l'avenir, c’est le secret de notre destinée, et je suis sûr que tout le corps électoral est avec moi quand je parle ainsi. Messieurs, que fait la nation qui veut se protéger contre des voisins qui pourraien* devenir ses ennemis ; eile s’arme, elle paie les dépenses d’un budget militaire. Notre province n’a pas de budget militaire à payer comme les nations européennes; son armée est une armée pacifique, elle n’a pas besoin de soldats qui ne rapportent rien à l’état et qui font souffrir les industries. Mais il faut qu'elle défraie son budget, non pas à faire des soldats, mais à payer sa gloire future; c’est-à-dire, il faut qu’elle fasse les sacrifices nécessaires pour pouvoir lutter avec avantage contre ses voisins. Cette lutte ne se fera pas par la guerre, mais par le progrès, par l’industrie, par la liberté des institutions. Voilà pourquoi je vous dis : Soyons unis!
Je l'ai dit, ce mot, quand j'ai été appelé par le représentant de la Souveraine, à prendre dans mes mains les rênes du gouvernement de la province; je l’ai répété, le lendemain du jour où j'étais appelé au pouvoir; la politique de mon gouvernement sera une politique d’apaisement, de conciliation et de progrès.
Nous avons demandé à tous les hommes de bonne volonté de se joindre à nous et de nous prêter main forte. C’est là le rôle que le gouvernement de Québec s’est cru appelé à prendre et qu’il a essayé de remplir.
Il y a dans le parti conservateur des traditions et des doctrines. Ces traditions et ces doctrines sont loin de poser l’exclusion des autres et l'entretien des haines comme une condition de son existence. Au contraire le parti conservateur se vante d’être le parti de l’ordre et de la paix; et ce n’est pas pour lui qu’il recherche la direction des affaires, mais pour le pays dont il protège les intérêts. On ne saurait prétendre que l'union des esprits est contraire à quelques principes religieux, sociaux ou politiques. L’harmonie est un commandement divin,
un élément de perfection sociale et un gage de force politique. Sans doute qu’il y a à lutter dans le monde contre toutes les idées fausses et toutes les pratiques condamnables, et je ne voudrais pas d’une paix qui fût la trahison ou la lâcheté; car il ne peut y avoir Ge compromis avec les mauvais principes. Mais nous avons besoin de toutes nos forces pour prendre dans la Confédération le rang et l'importance que nous devons avoir et pour appliquer notre énergie au développement des ressources nationales, qui sont immenses,
Voici les capitaux étrangers qui, pour la première fois peutêtre, prennent le chemin de la province de Québec, Ce courant ne s'établira réellement que si les choses vont bien et que notre état politique inspire de la confiance aux capitalistes européens. Il y a assez, là seulement, pour absorber toute notre puissance d'action ; et, plutôt que de nous déchirer en luttes stériles, mettons-nous à acquérir ces armes de la richesse qui sont si utiles dans les grandes luttes.
A vous, jeunes gens, les chefs de l’avenir, de préparer ces bienfaisants résultats dont vous jouirez plus que nous autres, Je vous souhaite surtout de ne pas connaître ces heures sombres où l’on reste écrasé sous le fardeau de sa propre responsabilité; alors que l’on retrouve sa province, sa patrie, pauvre, isolée, mal vue peut-être des autres, manquant d’encouragement, de sympathie et de moyens d'action, prête à tomber dans l’abîme, et sur les bords même de cet abîme encore enserrée dans les étreintes d’une lutte fratricide. Moi, je l’ai vue, ma belle province de Québec, déchirée par les haînes les plus violentes et tourmentée par les besoins les plus impérieux. Je voyais partout autour de moi, sous le sol que je foulais, dans ces immenses forêts qui font notre orgueil, dans ces terres d’une intarissable fécondité, dans ce majestueux St-Laurent qui est la clef du Canada; dans ces âmes bien trempées, cette remarquable intelligence, ces bras infatigables, je voyais, disje, des promesses de grandeur et de puissance pour mon pays, tandis que la réalité ne m'offrait par contre, que des ruines, que de la misère et de l’impuissance. Au milieu de cette abondance inexploitée, j’ai vu, comme dans un épouvantable cauchemar, briller les lueurs fauves de la banqueroute et c’est alors que, recueillant tout ce qui me restait de force et de courage,
j'ai poussé le cri de désespoir qui était le cri du salut. J'ai appelé autour de roi tous les hommes de bonne volonté. Et les hommes de bonne volonté sont venus; et pour l'honneur de ma province, j'ose croire que d’autres encore comprendront la sincérité de mes vues, l'honnêteté de mes motifs, et montre:ont que chez les hommes à idées larges le patriotisme sait étouffer à temps l'esprit de parti.
Je vous l’assure, la situation était difficile, et il nous fallait de l’audace pour entreprendre notre réhabilitation financière, car nous devions avant tout rétablir notre crédit. Ce fut le premier mot de mon programme. Messieurs, je ne puis pas faire ici l'éloge de mon gouver ement, mais ce que j'ai promis a été accompli. Demandez ce que vaut maintenant, à Londres, le crédit de la province. Un ami me disait ces jours-ci : “ Pouvez-vous m'enseigner où je trouverai des effets, des bons de la province de Québec ; je voudrais en acheter ct je serais content de payer un peu au-dessus du pair.” Je lui répondis qu’il pourrait en trouver aux Etats-Unis. ‘ Oui, répliqua-t-il, mais les Américains ne nous les vendent qvà 1? ou 2 pour cent de prime, et c’est trop pour moi quoique ce ne soit pas trop pour les bons de la province” Voilà où en est notre crédit aujourd’hui.
Le rétablissement de notre situation financière est opéré. Et comment, Messieurs ? Comme chef du vœouvernement de la province de Québec, j'ai fait appel à uw : ‘issante institution monétaire, la plus puissante que nous ayon, ici; elle m’a refusé. Je lui demandais des termes raisonnables, et elle m’a offert des termes que je n'ai pu accepter. J'ai alors demandé à l’honorable Trésorier-provincial s’il pourrait emprunter à Londres. L'honorable Trésorier m'a répondu : ‘“ Je puis avoir telle somme pour nos bons.” Je lui dis que je croyais pouvoir obtenir mieux, et j'ai eu beaucoup mieux en effet. Non seulement j'ai trouvé un meilleur prix pour nos bons, mais j'ai eu la bonne fortune d'ouvrir un marché nouveau à la province de Québec, d'attirer vers elle un capital qui ne la connaissait pas encore ! Les bons de la province ont été cotés à 106 et 107 en Angleterre et ils valent aujourd’hui 102 et 103 à New-York.
Et cette opération, Messieurs, nous a valu encore l’établissement, chez nous, du Crédit-foncier. Cette institution est ap-
pelée à faire toute une révolution dans la province de Québec, et la province de Québec doit la défendre, Elle doit voir à ce que cette grande institution ne soit pas attaquée, ne soit pas détruite dans son germe, afin qu’elle puisse porter les fruits que nous sommes en droit d'attendre d'elle. C’est encore à vous, Messieurs du Club Cartier, que revient cette Céfense, c’est un des rôles que vous aurez à jouer, et j'espère que là comme ailleurs, le succès couronnera vos efforts,
J'avais promis que nous ferions, non pas en paroles, mais en action, une réduction dans les dépenses du gouvernement ; nous -’avons faite, J'en ai personnellement été très peiné à cause des amis qui devaient en souffrir, mais nous n'avons pas hésité à faire cette réduction des dépenses, dans les bureaux de l’Assemblée législative et du Conseil législatif, Nous l’avons faite à regret, mais nous l’avons faite ; quelles que’soient nos sympathies personnelles, nous ne les avons jamais laissées commander à nos consciences,
Il nous fallait tout mettre en ordre après le bouleversement qui avait suivi le coup d'état du 2 mars 1878; nous avons commencé à le faire, et nous avons confiance que nous réussirons, Voilà pourquoi, Messieurs, je vous dis avec tant de conviction, avec tant d’anxiété : ‘ Unissons-nous pour profiter de ce qui nous arrive, car le rôle de notre province est aujourd'hui si beau et l'avenir si brillant!” Ceux qui peuvent nous aider nous connaissent maintenant, Ils savent que nous sommes vigoureux, industrieux, laborieux et honnêtes, et qu’en développant nos ressources, ils serviront leurs propres intérêts. Cette première partie du travail est fuite. L’emprunt français et le Crédit-foncier sont des œuvres éloquentes, et je vous le dis, Messieurs, avec toute l’intensité du sentiment dont je suis capable, et soyez sûrs que j'en suis bien profondément pénétré, reléguons à l’arrière-] lan ces luttes violentes que nous aimons peut être, mais qui sont stériles, pour mieux nous occuper de ces mille intérêts sans lesquels un peuple ne peut grandir et dont les autres provinces savent si bien s'occuper. Cette fin ne peut être obtenue qu'avec le concours des jeunes gens, toujours généreux dans leur enthousiasme irrésistible, dans leur fougue, toujours armés pour
le combat et qui iront jeter le désarroi dans les rangs de l’ennemi, s’il veut entraver cette grande entreprise.
J'ai soulevé le voile qui cache l'avenir de la province de Québec, Me serait-il permis d'y jeter un coup d'œil en passant ? Non seulement c’est l'agriculture qui prend un nouvel essor, mais je vois toute une révolution dans l’industrie, Il est vrai que la législature provinciale n’a pas le contrôle des intérêts industriels, Cependant nous avons créé l’industrie des phosphates, qui commence à s'établir.
Nous voulons doter aussi le pays de deux industries purement agricoles, la manufacture du sucre de betterave, produit du sol, et la manufacture des engrais artificiels qui sera la régénération du sol. Le gouvernement de la province de Québec encouragera toutes les manufactures de la province de Québec pour aider nos amis d'Ottawa à nous conserver la place qui nous appartient dans la confédération et à continuer l’œuvre de notre ancien chef, sir George Etienne Cartier,
Messieurs, je ne voudrais pas faire passer un nuage sur les figures riantes et sympathiques qui m'encouragent en ce moment, mais je ne puis me dispenser de vous parler de mon ancien ami, de ce maître qui était tout pour moi, de celui dont je suivrai toujours les conseils, et que j'essaierai toujours de suivre, de loin peut-être, mais d'aussi moins loin que je pourrai, de sir George:Etienne Cartier. Voilà un homme, Messieurs, qui a droit à l'admiration, qui a droit au souvenir, à la reconnaissance de ses compatriotes.
On lui a donné des éloges, il les méritait, et personne ne le reconnaît plus que vous. Et n’a-t-il pas eu pour unique pensée l'union, la conciliation parmi ses compatriotes ? N'’était-ce pas le but de sa vie ? Ses aspirations n’ont-elles pas été r'ésumées dans ces lignes sorties de sa plume: ‘Avant tout, soyons Cana diens.”
Avant tout, soyons de notre province, soyons ce que nous devons être; soyons les hommes de notre pays, avant d’être ceux de notre parti.
La vie qu’il a menée a été toute de travail, toute d’abnégation ; nous avons triomphé par lui, et ce n’est qu'après sa mort qu'on a reconnu son mérite, qu'on s’est aperçu que C'était un grand homme,
Celui qui vous a parlé tout à l’heure, qui a passé des années dans la politique à côté de cet homme illustre et qui lui succède aujourd’hui, pourrait vous dire les déboires qu'il a recueillis.
L'homme politique ne jouit d'aucun succès; sa vie est une lutte pleine d'amertume, et si je ne craignais d’attrister le sympathique auditoire que j'ai devant moi, je récite”ais quelques vers qui semblent avoir été écrits pour le grand patron de votre club.
Ecoutez :
…. ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours ; Crateur, il entasse efforts, travaux, discours ;
Il marche, il lutte, Hélas! l’injure ardente et triste, A chaque pas qu’il fait, se transforme et persiste, Nul abri, Ce serait un ennemi public,
Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,
Qu'il serait moins traqué de toutes les manières, Moins entouré de gens armés de grosses pierres, Moins haï.—Pour eux tous et pour ceux qui viendront, Il va semant la gloire, ili ueille l’affront.
Le progrès est son but, le bien est sa boussole ; Pilote, sur l’avant du navire il s’isole ;
Le marin, pour domnter les vents et les courants, Met tour à tou: le cap sur des points différents,
Et, pour mieux arriver, dévie en appirence.
Il fait de mème ; aussi blâme et cris ; l’ignorance Sait tout, dénonce tout : il allait vers le nord,
Il avais tort ; il va vers le sud, il a tort.
Si le temps devient noir, que de rage et de joie! Cependant, sous le faix, sa tête à la fin ploie,
L'âge vient ; il couvait un mal profond et lent,
Il meurt, L’envie alors, ce démon vigilant,
Accourt, le reconnait, lui ferme la paupière,
Prend soin de le clouer de ses mains dans sa bière; Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit,
S'il est vraiment bien mort, s’il ne fait pas de bruit: S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme Et, s’essuyant les yeux, dil: C'était un grand homme!
Oui, c'était un grand homme, On l’a insulté, on l’a vilipendé, on l’a méconnu pendant sa vie, et quand il a été cloué dans sa bière, on s’est écrié en s’essuyant les veux: C'était un grand
homme. On ne l'avait pas compris, et sur les hustings politiques, vous avez entendu ses anciens dénonciateurs vous dire, à vous, qui descendez de lui, à vous qui suivez ses traces : ‘ Cartier était un grand homme; vous, vous êtes des pygmées, vous ne connaissiez pas ses tendances, vous .ignoriez ses idées, vous ne l’avez jamais connu.”
Au nom de ce grand homme, au nom de sir Georges Etienne Cartier, cessons donc ces luttes stériles, rallions nous donc 4utour de ceux qui veulent si ardemment le bien de notre pays. Nous voulons que dans cette lutte du progrès que les circonstances nous offrent, tout le monde s’unisse et s’entende, Nous voulons que tout le monde aide la province de Québec à accomplir ses destinées. Un jour viendra, et il est proche, où il faudra que la province de Québec soit une, ou elle ne sera rien du tout. Je ne demande à personne de faire des concessions de principes, de renoncer à des convictions chères; tout ce que je demande, c’est la bonne volonté et l’appui cordiai de tout le monde. Que l’on soit bien convaincu que mes paroles ne sont pas une manœuvre politique. Non, je ne veux qu'une chose, uñe chose qui devra s’accomplir, c’est que pour la province de Québec, avant tout, en dépit de tout et malgré tout, nous soyons Canadiens.
Nous avons fait l’apaisement, prenons maintenant pour devise : ‘le progrès dans la paix,” cette “tranquillité de l'or. dre.” Serrons nos rangs pour les luttes de l'avenir; n'oublions pas qu'être prêts pour la guerre est une garantie de paix :
Si vis pacem, para bellum.
Nous avons à conserver à la province de Québec sa place dans la confédération, cette province de Québec, si fière de son passé, si confiante dans son présent et si assurée de son avenir, pourvu qu’elle reste unie. C’est par là que notre province retiendra son rang, et vous, Messieurs, vous verrez la page brillante qu'il sera donné à une nation comme la nôtre d'écrire dans l’histoire de l'Amérique.
DiIscoURS PRONONCÉ LE 8 JANVIER 1880, AU BANQUET DONNÉ A L'HONORABLE J, À. CHAPLEAU, PAR LE ‘‘ JUNIOR CONSERVA- TIVE CLUB” DE MONTRÉAL.
MonsIEUR LE PRÉSIDENT, MESSIEURS,
En me levant pour répondre à la santé qui a été proposée par votre digne président, je me sens tout à la fois fier et surpris. Je suis fier de cette grande démonstration qu’on me fait; je suis fier de cette réception grandiose, non pas parce qu’elle est adressée à moimême, mais surtout au parti libéralconservateur de la province de Québec dont je suis un des humbles membres. Je suis fier d’appartenir au grand parti conservateur auquel j'ai dévoué toute mon énergie et tous mes efforts, durant les vingt années qui viennent de s'écouler. Je suis fier de voir les témoignages de sympathie que mes collègues et moi avons reçus d’une extrémité de la province à l’autre, et j'attribue le succès du parti à vous, Messieurs, à l’énergie et aux efforts que vous avez déployés. Le souvenir de cette grande démonstration ne s’effacera jamais de mon souvenir, non qu’elle s'adresse à moi personnellement, mais je considère que c’est plutôt à la province de Québec, à mes amis, à mon pays.
J'ai dit en commençant que vous me prenez par surprise, M. le président, et voici pourquoi. Je comprends bien que les conservateurs de la métropole du Canada se sont réunis pour souhaiter succès au gouvernement, et non à moi-même ; en ceci rien ne m'étonne; mais ce qu'il y a de remarquable, c’est de constater que les efforts de mes adversaires pour détruire mon caractère, tant dans ma vie publique que dans ma vie privée, n’ont eu d’autres résultats que de réunir ici, ce soir, l'élite de la société de la province de Québec.
Voilà vingt ans que je combats les ennemis du parti auqnel j'appartiens et que je considère comme les ennemis de la province, les ennemis de mon pays ; et voilà pourquoi je leur ai fait
une guerre acharnée; je ne m'en repens pas et Le jour viendra où ceux contre lesquels j'ai lutté me rendront le témoignage qu’en ce faisant, j'ai agi de bonne foi. Parmi eux, il s’en trouve beaucoup dont j'ai été l'adversaire, qui s'unissent maintenant à moi pour promouvoir le bonheur de la province de Québec. Messieurs du Junior Conservative Club, j'accepte vos applaudissements avec plaisir et avec orgueil parceque je sais que vous partagez avec moi les honneurs du triomphe. Vous devez partager avec moi, parce que vous, la jeunesse de cette province et de cette ville, avez contribué pour beaucoup au triomphe de la cause du grand parti libéral-conservateur dans la province de Québec,
C'est vous, Messieurs, qui êtes l'avant-garde de la grande armée conservatrice, attendant que le momentse présente pour vous, Comme malheureusement il s’esi présenté pour moi, où une responsabilité plus grande vous sera dévolue, où vous serez la vieille garde, les généraux et les officiers commandants de notre grand parti. Messieurs, ce succès vous appartient, Je me sens chez moi au milieu de vous.
Le temps n’est pas encore éloigné où, jeune homme, je partais à chaque campagne politique avec une bourse légère, mais ayant en revanche un bagage politique considérable, pour combattre les ennemis de notre parti. Dernièrement j'étais au club Cartier, aujourd’hui je suis au Junior Conservative Club, et je me sens avec des amis. Je ne crains pas de dire que ces deux associations, étant unies comme elles le sont actuellement, sont une garantie du succès des conservateurs, une garantie du succès politique futur de la province de Québec et du Canada.
Notre province est peut-être la plus difficile à gouverner de toute la confédération, et cette tâche exige le concours de nos hommes les plus éminents pour être remplie avec succès.
Nous sommes divisés quant aux croyances. Nous sommes aussi divisés quant à la nationalité, et ces deux éléments doivent être réconciliés. Si l’on voulait s'entendre, cette tâche deviendrait facile, et cette tâche je l’ai entreprise dans cette province où je suis né. Dès ses commencements, Québec eut à traverser de gr .ades difficultés. La population se composait presque totalement de Canadiens-français, et pour que cette pro”
vince devint une colonie anglaise, il a fallu surmonter des obstacles sérieux.
Nous avons été abandonnés à nous-mêmes, sans secours, par une cour de philosophes et de libertins, malgré les efforts d’un grand pays et d’une grande nation pour soutenir les combats qu’elle livrait alors dans l’Amérique du nord. Si je m’exprime en termes sévères en parlant de ce que nous sommes habitués à louanger, de notre mère-patrie, ce n’est nullement pour déprécier nos ancêtres dans cette province du Canada, parce que les familles qui ont fondé la Nouvelle-France et qui ont livré les derniers combats sont des plus honorables familles françaises qui aient existé. Elles ont reçu de leurs ennemis mêmes le témoignage de cette honorabilité, car jamais la délicatesse française n’a eu de plus grands admirateurs que parmi ceux qui ont fait la conquête de ce pays en 1760. Oui, M. le président, au commencement de notre histoire nous avons eu des difficultés ; nous n’étions que quelques milliers et l’on nous a délaissés ; nous n'avions aucune tradition; nous étions abandonnés. La fusion de deux races lorsque l’une est une nation conquise et l’autre un peuple conquérant, est une tâche difficile à accomplir. Nos ancêtres l’ont entreprise, et le succès à couronné leurs efforts. Ils ont lutté pour leur liberté, ils ont lutté pour leur religion qui leur avait été garantie par les traités conclus après la conquête, et cette lutte, ils l’ont soutenue pendant des années jusqu’à ce qu’enfin les savants hommes d'état de l’Angleterre reconnussent que la meilleure politique à suivre dans l'Amérique du nord était de réconcilier ces deux éléments de race et de religion. Nous en avons une preuve éloquente dans les actes de 1774 et 1791 qui accordèrent à la population française du Bas-Canada tout ce que les traités leur avaient garanti. Mais, M. le président, ils appartenaient à la grande race française, ils étaient vaillants et généreux ; et l'Angleterre fut récompensée par ix loyauté de ses nouveaux sujets lorsqu'elle voulut ramener à l’obéissance ses colonies rebelles dans la Nouvelle-Angleterre.
Les colons canadiens-français dont la conquête était toute récente, repoussèrent les promesses fallacieuses auxquelles avaient succombé leurs compatriotes en 1775. Permettez-moi de vous lire les remarques faites à ce sujet, il y a quelques
années, par le brave chevalier qui est à ma droite, sir Charles Tupper :
Qu'un certain nombre de personnes en Canada aient combattu longtemps pour leurs privilèges constitutionnels, qui ont été libéralement accordés depuis, admettons-le, mais l'accusation de manque de loyauté a été démentie par toute notre histoires Dès 1776, les avances de Franklin, Chase et Carroll, envoyés par les états révoltés pour affaiblir chez les Canadiens leur sentiment de fidélité à l'Angleterre, furent sans succès et ces émissaires furent forcés de retourner dans leur pays sans avoir pu atteindre leur but
“ Les luttes de 1812, 1813 et 1814—lors de l’envahissement général du Canada—ont démontré le courage indomptable et la loyauté des Canadiens qui, refusant les offres de l'ennemi, le refoulèrent en dehors des frontières, sauvant encore cette fois, le Canada menacé.”
Oui, M. le Président, nous voulions obtenir ce que l’Angletorre pouvait nous donner : un gouvernement responsable, Il a fallu attendre pour l’obtenir. Je le dis avec orgueil pour ma nationalité; le premier homme qui préconisa le système du gouvernement responsable en Bas Canada, fut M. Pierre Bédard, un Canadien-français. Il ne réussit pas d’abord, mais il rencontra quelques années après, un homme à l’âme patriotique qui osa réclamer de l'Angleterre les privilèges du pays et lui demander de nous mettre sur le même pied que les sujets britanniques : j’ai nommé M. Robert Baldwin qui trouva un secondeur dans M. Lafontaine.
Ces deux hommes illustres avaient étudié l’histoire de leur pays, ils connaissaient à fond les luttes qui avaient eu lieu entre les deux races; connaissant les difficultés du passé, ils prévoyaient les résultats heureux qu'amènerait l’union des deux races jouissant des libertés que nous possédons aujourd’hui, Ils savaient d'avance les grandes choses que pouvait accomplir dans l’Amérique du o:d, l'union des descendants des deux plus grandes nations de l’univers.
Voisins d’une république jeune et prospère, ils voyaient d'avance dans les résultats de cette alliance la paix, la prospérité et la gloire de l'empire britannique. On dit qu'ils étaient inspirés par ces vers du grand poëte Shakespeare, dans la tra-
gédie de Henri V, où le roi de France accorde la main de sa fille au roi d'Angleterre et où il dit:
Take her, fair son, and from her blood raise up
Issue to me, that the contending Kingdoms
Of France and England, whose very shores look pale
With envy of each other’s happiness,
May cease their hatred; and this dear conjunction
Plant neighbourhood and Christian-like accord
In their sweet bosoms ; that never war advance
His bleeding sword ’twixt England and fair France.
C'était là le rêve sublime de Lafontaine et de Baldwin, et je suis convaincu que ce rêve se réalisera; que nous verrons ces deux races, nobles toutes deux, s'aimer et se respecter réciproquement,
Baldwin et Lafontaine ont eu de nobles successeurs. Je regrette, et je crois que tous mes amis ici présents regrettent comme moi, l’absence de notre bien-aimé, de notre honoré, chef que nous posséderons encore longtemps, je l'espère, le très honorable sir John A. Macdonald. C’est sur ses épaules qu'est tombé le manteau de Baldwin et de Lafontaine, ou pour m'exprimer plus clairement, il l’a reçu de ces deux vétérans de nos victoires politiques passées, et il l’a noblement porté depuis cette époque pendant une carrière politique de 35 ans, dont il a passé vingt-cinq au pouvoir, s’efforçant d'établir ce que ses successeurs, ce que vous, messieurs du Junior Conservative Club, essayez d'accomplir, une union réelle et sympathique des deux races de cette confédération. De concert avec son ami—son frère siamois comme il l’appelait—le grand patriote et homme d'état sir George E. Cartier, il a travaillé constamment à atteindre ce but. L'un d’eux a été accusé de trahir ses compatriotes au profit de l'élément français, et l’autre a été accusé de trahison envers les siens en faveur des Anglais, ce qui prouve clairement que tous deux étaient dans la bonne voie, et que tous deux travaillaient ardemment pour leur pays. L'histoire, qui doit être impartiale et qui doit au moins être véridique lorsqu'elle parle d'un citoyen qui n’est plus, a été contrainte de dire que l’homme d'état que nous avons perdu avait fait son devoir sous + rapport, et une des pages de l’histoire politique du Canada qui sera la moins révoquée en doute à ce sujet a été
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écrite — au moins en partie — par un jeune homme sur les épaules duquel l’on a dit aussi que le manteau de Baldwin était tombé. Je veux parler de l'honorable M. Laurier, Il a proclamé que sir George Cartier avait été un grand patriote, mais que les conservateurs d'aujourd'hui n'étaient pas ses descendants en politique et qu'ils avaient renié ses traditions. Nous nions cet avancé, et nous espérons que lui-même continuera les traditions de sir George Cartier et de l'ami de sir (George, sir John À. Macdonald. La jeunesse qui aime son pays et veut le faire prospérer, peut s'unir pour continuer les traditions de l’ancien parti libéral du Canada.
Vous êtes tous anxieux, j'imagine, de savoir quelle est la politique du gouvernement dont je suis le premier-ministre, quels sont nos principes, quel est notre programme.
Il a été dit, je crois, dans le commencement, que nous étions un gouvernement de conciliation, de modération et de paix. Nous sommes par dessus tout un gouvernement de modération. Nous sommes aussi discrets qu'un gouvernement peut l'être et la seule chose que je puis faire est celle-ci. On vous a dit beaucoup de choses à propos des mots: ‘“ Modération et conciliation.”” Vous savez que certaines personnes ont trouvé l'expression mauvaise, mais ce qu'il y a de certain c’est qu'elle n’a pas été employée pour satisfaire quelques individus. Le mot ‘ conciliation” avait été prononcé et la masse intelligente des électeurs de la province de Québec l'avait compris et apprécié avant que nous en eussions fait la partie première de notre programme. Nous eñmes à combattre longtemps. L'esprit de parti était soulevé dans la province de Québec et c’est dans la dernière lutte qu’il se montra avec le plus d'acharnement et de violence. Dans le mois de mars 1878, la province de Québec fut le théâtre d’un malheureux et pénible événement. Le coup ne partit pas d'ici, il fut porté d'Ottawa. Le gouvernement MacKenzie existait alors. Le vaste projet de la protection avait été placé à la face du pays. L'importation continue des marchandises américaines sur nos marchés ruinait nos manufactures, diminuait la fortune nationale et laissait l’ouvrier sans ouvrage. Un cri se fit alors entendre: le pays demandait la protection de nos manufactures. La masse des électeurs se déclarait en faveur de ce programme. Le gouver--
nement MacKenzie n'approuva pas ce mouvement. Il était trop orgueilleux pour reconnaître qu'il se trompait et que le pays avait raison de demander une politique protectrice, Il était trop faible pour résister à la pression qu'exerçait sur lui la république voisine dont l'influence l'avait aidé dans les élections de 1873, et pour lui refuser la continuation de la politique fiscale qui avait eu pour les industries du Canada des résultats funestes. Le gouvernement MacKenzie aimait trop ardemment le pouvoir pour l’abandonner avant d’en être chassé par la voix du peuple. Pour s'attacher à ce pouvoir qui lui échappait, il eût recours à un stratagème et malheurousement notre province fut choisie pour l’exécution du complot. Un homme fut nommé lieutenant-gouverneur ; je ne veux pas être sévère pour un adversaire tombé; je ne frappe mes ennemis qu'en face. Cet officier avait reçu ses instructions: il le déclara publiquement et il venait les remplir. Le gouvernement qui avait la confiance du peuple fut renvoyé: événement regrettable, non parce que la vie publique est facile, car l’homme d'Etat rencontre plus souvent des épines que des roses sur son chemin, mais parce qu'au gouvernement renvoyé succéda un autre ministère. Ne vous attenäez pas, Messieurs, à ce que j'aille parler sévèrement du cabinet qui remplaça le gouvernement De Boucherville. L'hon. M. Joly reçut le pouvoir de la main qui l’avait enlevé, je ne dirai pas illégalement, mais violemment de ses adversaires. Il a fait ce qu'il a pu, et il y a une chose que l’on peut dire de M. Joly, c’est celle-ci: si son arrivée au pouvoir fut le résultat d’une fraude politique, il soutint avec courage l’homme qui lui avait donné ce fardeau à porter. Il est vrai qu’il commit de grandes fautes dans son administration ; je ne suis pas venu ici, ce soir, pour les discuter, Je l'ai fait pendant deux années; j'ai convaincu la Chambre et le pays qu’il avait commis des erreurs et des bévues, mais comme je viens de le dire, ce n’est pas ici l’occasion de blâmer sa conduite. D'ailleurs nous connaissons tous l4 manière dont les intrigues que je viens de mentionner se sont terminées. M. Langevin se rendit en Angleterre et sa mission eut un plein succès. M. Joly fit alors un appel au peuple au moyen d’une véritable série d’assemblées politiques qu'il prit grand soin de tenir
seul et qui amenèrent sa défaite dans le parlement, Je fus alors appelé à former un gouvernement, et c’est dans ce temps à qu'il fut dit en Chambre par mon honorable ami le député de Bonaventure, l’hon., Commissaire des terres de la Couronne ot par mon honorable ami et collègue, le Solliciteur-général, que le pays était dégoûté de cette guerre acharnéo entre les partis ; qu'il désirait la pair; qu’il demandait l'avancement de la nation et voulait ce qui était nécessaire au succès de nos institutions. J’acquiesçai à la demande du peuple, et en le faisant— je dois le dire loyalement et franchement en face de mes collègues et de mon pays—je ne renonçai à aucun des articles du programme que je m'étais tracé. Je n'avais pas à me retirer du parti que j'avais défendu depuis nombre d'années; je n'avais rien à abandonner, mais je me suis dit: Le parti conservateur est assez fort, assez généreux pour favoriser l’union des divers éléments qui m’entourent, union qui aura pour résultat la prospérité du pays. Le parti conservateur est assez fort pour dire : ‘ Ralliez-vous autour de nous, mais ne nous demandez pas d'abandonner un seul de nos principes.” Nous ne fîimes aucune concession, mais je dis à nos amis: “Si vous voulez la conciliation, si vous voulez la paix et une trève à ces violentes luttes politiques, je serai avec vous.” J'oserai dire que les deux tiers du pays m'ont compris et sont aujourd’hui avec nous, avec notre gouvernement,
Notre programme est celui-ci: Nous désirons aider au développement des ressources de notre province, nous voulons. favoriser l'avancement de nos industries et elles sont en grand nombre. L’agriculiure n’a pas considérablement progressé. Il est vrai que les vastes plaines de l'Ouest fourniront bientôt d'immenses quantités de blé au marché européen; mais si notre province ne peut en faire autant, elle peut nourrir une population vingt fois plus nombreuse que celle qui l’habite aujourd’hui. Nos industries agricoles et manufacturières n’ont pas encore dit leur dernier mot, Maïs prenons nos ressources, autres que celles-là, elles ne font que commencer à croître et, sans vouloir me poser en prophète, je dirai que, probablement avant le mois de juin prochain, plusieurs centaines de mincurs exploiteront les mines d’or du district de la Beauce.
Nous avons dans la vallée de l’Ottawa une vaste région à
coloniser et à peupler, œuvre que le gouvernement actuel ne peut s'empêcher de favoriser, Nos mines de phosphate, demeurées inexploitées depuis quelques mois, reprendront bientôt, je n'en doute pas, une nouvelle activité qu'encouragera le gouvernement, On parle depuis quelque temps de la fabrication du sucre de betterave, Je puis dire aujourd'hui, M. le président, que non seulement une compagnie est établie, mais qu'elle aura bientôt une rivale, et qu'avant longtemps de nouvelles fabriques viendront développer cette industrie naissante, De vaste champs où pourront se déployer les efforts de notre législature et de notre gouvernement, s'ouvrent aujourd'hui devant nous.
Nous avons déjà fait beaucoup pour l'avancement de l’éducation, et cela par esprit de conciliation. On n'a jamais autant parlé d’un homme en Canada qu'on l’a fait pour mon collègue d'autrefois, l’hon. M. de Boucherville. Je prononce son nom avec orgueil, et devant cette assemblée, composée en grande partie de protestants, je dirai qu’il a fait pour vous, protestants de cette province, plus qu'aucun gouvernement libéral n’a jamais osé faire, en vous accordant la faculté de disposer vousmêmes des fonds nécessaires à l'éducation de vos enfants.
Dois-je attaquer d’autres questions brûlantes ? Parlerai-je de notre chemin de fer provincial qui, au dire de certaines personnes, a été un fardeau trop lourd pour nous, chose que je n’admets pas d’ailleurs, car je considère que notre province n'est pas surchargée. La province de Québec est la moins taxée du Canada, de l'Amérique du Nord, oserai-je dire. L'Ontario paie pour l'administration de*la justice, pour le pénitencier, pour ses prisons, pour ses cours et ses asiles d’aliénés, au moyen de taxes municipales, tandis que Québec est la seule province qui ne paie rien directement pour ces services, lesquels sont payés à même le trésor, public. Si la dette du chemin de fer est tellement grande que les revenus de la province sont insuffisants à payer l'intérêt, il faut y apporter remède. Il a été dit par la voie de certains journaux que j'étais en faveur de la vente du chemin de fer au gouvernement fédéral. Telle n'était pas ma pensée, mais j'ai dit que le temps viendra où le gouvernement fédéral s'apercevra que pour protéger les intérêts du Canada il lui sera nécessaire de
s'assurer l'usage de ce chaînon destiné à relier l’Intorcolonial au Pacifique. Je puis dire ceci, et je le dis sans crainte, que la province de Québec, en autant qu’elle pourra s'en exempter, n’est pas disposée à céder ce chemin de fer à aucune compagnie étrangère. La province de Québec dépensera jusqu'à la dernière de ses ressources et le dernier de ses millions pour le conserver à sa population, Nous devrons peut-être—et si cette nécessité existe, je n’hésiterai pas à m'y soumettre—confier le chemin de fer à quelque compagnie ou compagnies pour l’administrer et l’exploiter, mais sil nous est possible de l’exploiter nousmêmes, nous le garderons jusqu'au jour qui, je l'espère, n’est pas éloigné, où l'on trouvera nécessaire de relier ce chemin de fer à la grande voie ferrée de la Puissance du Canada. Nous nous efforcerons de bien remplir nos obligations et nous ne ferons rien qui puisse embarrasser la politique de nos amis à Ottawa.
Il n’y a aucune nécessité pour moi de traiter les questions d'indépendance et d’annexion, Ces questions sont actuellement discutées dans certains cercles, et les arguments dont on se sert aujourd’hui sont encore les mêmes dont on se servait il y a des années. On dit: Quel avantage y at-il pour Île Canada et l'Angleterre de conserver le lien qui unit ces deux pays? Que penserait-on d’un enfant qui, ayant atteint sa majorité, voudrait obstinément demeurer sous le toit paternel, contre le gré de ses parents, et en dépit de l’occasion qui se présente de prendre place parmi les peuples de la terre? Le Canada est-il un enfant? Le Canada est-il dans une position telle que cette comparaison puisse lui être appliquée? Que sommes nous en Canada? Les fils du Canada sont surtout les fils de ces braves et vaillants pionniers qui, il y a deux cents ans, ont traversé l'Océan pour donner à leur roi,à leur Dieu, un empire qui formait alors au delà des deux-tiers du continent américain, Les enfants du Canada appartiennent aux familles des invincibles soldats de Montcalm, Amherst et Wolfe. C'étaient des guerriers; ils se sont combattus; ils ont appris à se respecter réciproquement dans les luttes politiques ; ils sont les fils du Canada; ils ont dressé leurs tentes sur ce territoire, ils ont scruté ensemble les traditions de leur passé, et ils ont trouvé dans l’histoire de leur pays assez de gloire pour
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en orner lenrs drapeaux, Ils ne demandent pas à l'Angleterre cette protection paternelle due à l'enfant; ils lui demandent seulement une part de l'influence bienfaisante du grand soleil politique que je puis appeler la constitution anglaise, afin de vivre comme des citoyens libres et comme des alliés dans leur propre patrie. Ils ne sollicitent de protection spéciale de la mère-patrie que pour lui offrir leur aide en cas de danger pour l'empire, et lui offrir les services de cette noble milice mentionnée dans Ja santé à laquelle ont si habilement répondu les deux braves colonels dont nous avons entendu la voix ce soir, Le Canada demande seulement qu’on lui accorde la liberté de défendre l'empire, si l'empire était attaqué, et d’être défendu par l'empire s'il était lui-même attaqué. Ce n'est pas du tout l'enfant qui veut se réfugier sous le toit paternel. Le Canada pourra nourrir toute la population de l'Europe entière dès que son grand Nord-Ouest sera colonisé, grâce à la protection de l'Angleterre. Nous voulons être les représentants de l’idée conservatrice, de l’idée monarchique sur ce continent, Nous n’aspirons pas à devenir un sujet de crainte pour nos voisins. Non,nous voulons sympathiser avec eux, et je suis certain que la partie intelligente de la population politique des Etats-Unis partage l’idée que j'exprime en ce moment. Nous voulons vivre en bonne intelligence avec eux, mais nous ne voulons pas être politiquement incorporés avec eux, pas plus qu'ils ne voudraient être incorporés avec nous. Nous leur avons demandé la réciprocité de commerce ; nous l'avons obtenue, et nous avons été satisfaits, parce que les deux pays en ont retiré des avantages, Après que le traité fût rompu, ils ont élevé une muraille de Chine entre eux et nous, et ils ne nous blêment nullement de les avoir imités lorsqu'il était de notre intérêt de le faire. Nous voulons être leurs amis, et nous serons pour eux les meilleurs des amis aussi longtemps que nous demeurerons sujets loyaux de Sa Majesté la Reine Victoria.
Messieurs du Junior Conservative Club, dans vos actions politiques, rappelez-vous ceci: considérez le passé, sachez en tirer des enseignements profitables et ayez pour vos chefs qui ont construit le grand édifice de la confédération, une grande vénération et un grand respect. Regardez-les et voyez combien ils ont travaillé et combien ils ont souffert ; voyez quelle
faible rémunération ils ont reeu de leurs peines ; voyez de quelle manière ils ont travaillé, et si parfois vous êtes tentés de vous laissor aller au découragement et au mécontentement, rappelez-vous et répétez ces mots patriotiques du poète :
Sail on, O ship of State!
Sailon, O Union strong and great !
Humanity, with all its foars, With all the hopes of future years, Is hanging breathless on thy faute !
We know what Master laid thy keel, What Workman wrought thy ribs of steel, Who made each mast, and sail and rope, What anvils rang, What hammers beat, In what a forge and what a heat Were shaped the anchors of thy hope !
l'ear not each sudden sound and shock, Tis of the wave and not the rock; Tis but the flapping of the sail, And not a rent made by the gale!
In spite of rock and tempest's sroar, In spite of false lights on the shore, Sail on, nor fear to breast the sea !
Our hearts, our hopes are ail with thee, Our hearts, our hopes, our prayers, our tears Our faith triumphant o’er ovr fears, Are all with thee, are all with thee !
DISCOURS-PROGRAMME PRONONCÉ A STE-THÉRÈSE, LE 3 NOVEMBRE 1881, A L'OUVERTURE DE LA CAMPAGNE ÉLECTORALE.
MEssIEURS, — J'ai cru qu'il était à propos, au début de la campagne électorale, de réunir en grande assemblée les électeurs de ce comté pour affirmer, dès le commencement de la lutte, les idées conservatrices qui doivent diriger la province de Québec pendant la période électorale que nous allons tra. verser.
J’ai toujours eu pour coutume, en temps d'élection, de visiter les différentes paroisses du comté. Cette année, la chose me sera peut-être impossible ; l’implacable bronchite qui me poursuit ne me permet guère les discnssions en plein air à cette saison de l’année; et puis il faut que je ménage mes forces pour ne pas négliger les devoirs que m'impose le département administratif que je dirige et pour payer un peu de ma personne dans les autres parties de la province que je devrai visiter pendant les élections.
J'ai la confiance, que vous comprendrez ces raisons, et que vous considérerez l'assemblée d'aujourd'hui comme devant remplacer, pour le moment du moins, mes tournées générales d'autrefois. Messieurs, vous le savez, amis et adversaires peuvent me rendre ce témoignage, je ne suis pas de ceux qui reculent devant la lutte et qui sont avares de leurs moments et de leur santé quand il s’agit du succès de la cause dont ils sont les représentants. Vous savez que depuis 1859, où pour la première fois j'adressais la parole aux électeurs de Terrebonne, je n'ai jamais hésité à donner le concours de ma parole à mon parti et à mes amis, |
Messieurs, c’est dans ce comté de Terrebonne que j'ai fait mes premières armes ; c’est parmi vous que j'ai grandi, c’est pour vous que j'ai travaiilé ; pour vous, pour mon comté, pour mon pays; et cela je le dis toujours avec plaisir, avec orgueil. Quand on a été élevé dans une famille, on se considère comme
un des membres de cette famille, et c’est ce titre d’enfant du comté dont je suis si fier.
On dit souvent que c’est lorsqu'un homme a rendu bien des services à son comté, qu’on lui tourne le dos. Messieurs, cela est arrivé déjà. Le comté de Terrebonne se souvient encore d’un fait de ce genre qui date d'il y a quelques vingt-cinq ans, mais je suis sûr qu'il ne recommencera plus. Il a regretté aussi amèrement sa faute qu'il l’a chèrement payée. Les comtés, de même que les hommes politiques, s’instruisent du passé.
Je n’aime pas à imposer les candidatures et la mienne moins que toute autre. Mais, depuis si longtemps, j'ai été mêlé à vos entreprises, j'ai eu des relations tellement intimes avec vos hommes publics, que je me suis identifié avec vous. Depuis bientôt quinze ans, je suis votre mandataire, et l'expression que j'ai reçue des sentiments des électeurs depuis le commencement de mon mandat, m’assure que j'aurai encore la tâche de travail: ler pour vous pendant la durée du prochain parlement,
Je dis une tâche, oui, Messieurs, car c'en est une. On parle bien à la légère des sacrifices, du labeur des hommes politiques. On s’imagine que pour eux tout est bon, tout est beau, tout est riant. Mais l’on se trompe. (C’est une rude carrière que celle des hommes publics. Il leur faut se consacrer au bien de leur pays, toujours, à chaque instant de leur vie, s'ils ont à cœur de le servir efficacement. On les appelle les maîtres, ils ne sont que vos esclaves, les esclaves de leur devoir, Ce n'est pas pour me plaindre que je vous dis cela. J'ai l'ambition de bien remplir le mandat que vous m'avez confié et de travailler au bien de ma province. Et cette ambition, mon devoir me commande de l’entretenir, en mettant de côté tout ce qui me concerne personnellement. Le soldat qui a pour mission de combattre ne choisit pas son terrain, IT doit tout laisser, sa paroisse natale, les bords enchantés où s’est écoulée son enfance, le foyer de la famille, les douces jouissances de l'affection. On lui commande de se trouver à son poste, sans s’occ:.per de ce qu'il laisse en arrière, et d’être toujours prêt aux plus durs travaux, aux plus rudes attaques.
C’est là ce que votre mandat me demande depuis de longucs années, et surtout depuis que j'ai été appelé à diriger la province de Québec. Vous pourriez peut-être trouver un meilleur
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représentant, plus apte à cette besogne, mais j'ai la prétention de croire que vous n’en trouverez pas de plus dévoué.
Quelque soit le choix que vous vous proposiez de faire dans la présente élection, il m'incombe aujourd’hui, comme premierministre, de vous exposer un peu la politique de mon gouvernement, et de vous dire ce quil a fait dans le passé, et ce qu'il se dispose à faire dans l'avenir.
En commençant, je dois constater l’état dans lequel se trouve la province aujourd’hui. Tout va bien: les affaires sont prospères, l'argent abonde partout, les propriétés se dégrèvent ; l'agriculture et la colonisation sont l’objet dune attention toute particulière de la part des gouvernants, et les bons résultats qui découlent de cette attention se sont déjà fait sentir. Les chemins de fer s'étendent de tous côtés, servent à écouler facilement les produits des champs, et donnent un essor considérable au développement des industries agricoles et manufacturières, Après les msuvais jours que les mauvaises administrations précédentes nous cnt fait traverser, tous reprennent courage, et s’il y a encore quelques mécontents, comme toujours, comme cela est inévitable, ils sont en petit nombre ; en général, chacun est satisfait de son sort, Ceux-là qui crient, sont souvent des gens qui ont reçu des bienfaits du gouvernement et qui ne savent pas les reconnaître autrement que par l'ingratitude, Je ne leur en fais pas de reproches. Cela est dans leur nature, Ils sont ainsi faits. Il ne faut pas se préoccuper de ces gens-là ; il y en a eu, et il y en aura toujours, tant que le monde existera.
Le gouvernement actuel de la province de Québec est l'incarnation du grand parti conservateur, de ce parti qui a eu pour chefs les” hommes les plus distingués et les plus éminents du pays. Le programme de ce gouvernement est essentiellement la continuation de la grande idée qui a présidé à la formation de la confédération canadienne, l'autonomie de notre belle province dans cette grande Puissance taillée à même les vastes territoires de l'Amérique britannique du Nord. Il est l’incarnation de ce parti qui a fait le beau Canada du passé et du présent et qui fera de notre pays une grande nation dans l’avenir, De tous les éléments qui sont sa vie, il n’y en a pas un qui ne soit conservateur, car l'on dira ce que l'on voudra, la
province de Québec est nécessairement conservatrice : conservatrice par les institutions que la majorité de sa population “eprésente, conservatrice surtout par le sentiment du grand rôle qu’elle est appelée à jouer dans la Confédération, à côté de l’envahissement démocratique du vaste pays qui nous avoisine.
Notre parti a fait appel aux hommes de bonne volonté et a demandé la paix pour tont le monde. Le premier novembre 1879, du haut des falaises de Lévis, j'ai fait connaître à la province de Québec le programme de mon gouvernement. ILà, j'ai convoqué tous ceux qui voulaient la grandeur de leur patrie, tous les hommes de cœur qui voulaient se rallier sous le drapeau de la conciliation et qui désiraient la bonne entente et la concentration de nos forces pour. la prospérité de la province. Les circonstances m'ont mis à leur tête, je suis devenu leur chef et je ns crains pas d'affirmer que tout le pays veut ce programme avec moi.
N'est-ce pas là, Messieurs, le plus grand principe sur lequel nous pouvions nous appuyer pour essayer de relever les affaires de notre province ? Je suis sûr que vous avez applaudi tous ensemble à ce projet d'union, que nous voulions réaliser.
Lorsque sir George Etienne Cartier disait qu'il avait combattu, lutté, souffert, et qu’il mourrait volontiers pour sauvegarder les intérêts deson Canada “ son pays, ses amours, ‘’ C’était parce qu’il avait entrevu quelque chose pour nous dans l'avenir. Sans vouloir me comparer à ce grand homme, je puis au moins réclamer ma part de bonne volonté. Je veux pour le Canada, pour la province de Québec en particulier, ouvrir de grands horizons sur ce continent ; je veux préparer les voies pour ceux qui nous suivront quand nous serons disparus dans le gouffre du passé ; je veux travailler énergiquement et efficacement pour l'avenir, Et dans le but de réussir je fais appel à tous les hommes sincères, à tous ceux qui aiment véritablement leur pays, à tous ceux qui désirent sa grandeur et sa prospérité, — à quelque parti qu'ils appartiennent.
Mes adversaires se sont demandés comment il se faisait qu'après avoir été cet homme politique violent et implacable qu'on avait connu je fusse devenu tout à coup aussi modéré ?
Messieurs, j'ai toujours combattu avec modération les hommes qui m'ont combattu avec loyauté ; j'ai été violent en effet, à
certains moment, ais c’est quand j'ai rencontré sur ma route des hommes qui avaient peur de regarder un adversaire en face et qui l’attaquaient dans l'ombre. J'ai combattu avec violence les hommes qui se cachent pour dénigrer ceux qui valent mieux qu'eux, j'ai combattu sans merci ceux qui cherchaient le salut de leur parti dans l’abaissement de leurs opposants ; mais je n'ai jamais refusé de tendre la main aux adversaires loyaux et sincères. C’est ce que je ferai encore dans l'avenir, et ce sera toujours un bonheur pour moi d'accepter le concours des hommes de bonne volonté ; car je le répète, et qu’on me comprenne bien, je veux des hommes de bonne volonté. C'est là mon programme, et je ne m’en départirai pas. Je sais que je puis m’entendre avec eux sans renoncer pour cela à aucun de mes principes. Je suis libéral conservateur, et je serai fidèle à ce que nous, libéraux conservateurs, avons toujours prêché dans le passé.
Les questions qui divisent les libéraux ct les conservateurs
dans la politique provinciale sont peu nombreuses. Quelquesunes sont importantes et sur celles-là, non seulement je ne suis pas prêt à transiger, mais au contraire j'ai la prétention de croire que mes adversaires finiront par adopter nos vues. . Prenons par exemple la question de l'éducation. Les libéraux voudraient en remettre la direction absolue entre les mains des autorités civiles. Moi, Messieurs, comme chef d’un gouvernement conservateur, comme catholique, je veux que l’éducation, qui est la base de la moralité et de la grandeur des peuples, reste dirigée comme elle l’est aujourd’hui ; c’est à-dire que la jeunesse catholique soit confiée aux soins intelligents d’un corps composé des huit évêques de notre province, et de huit laïques recommandables par leur caractère et leur capacité, et que ce conseil soit présidé par un grand fonctionnaire nommé par l'Etat ; etque nos frères séparés aient aussi, suivant leur croyance, le contrôle absolu sur l'éducation de leurs enfants sous la direction d’un surintendant choisi par le gouvernement. Je veux la tolérance religieuse, je veux que les protestants aient complète justice, car je les respecte et je les estime. La majorité de ceux que l’on est convenu d’appeler libéraux approuvent, j'en suis sûr, ma manière de voir sur cette question.
Les libéraux ont dans un temps demandé que les juges et les magistrats soient éligibles. Je crois qu’ils abandonnent cette idée aujourd’hui ; la magistrature doit être à l'abri des variations de la politique et des caprices populaires. Les hommes bien pensants des Etats-Unis dénoncent depuis longtemps cette doctrine.
A la dernière session nous avons décidé de changer la durée des parlements. Autrefois les libéraux voulaient que les élections eussent lieu tous les ans. Avant cette année les élections générales se faisaient tous les quatre ans. Nous avons jugé qu'il fallait mieux les faire tous les cinq ans. Nous voulons donner aux gouvernants la latitude nécessaire pour permettre aux réformes qu'ils introduisent de produire de bons résultats avant de les soumettre à la critique populaire. D'ailleurs vous avez déjà assez d'élections : élections fédérales, élections locales, élections municipales, sans parler des élections d’un ordre mineur'.
Les libéraux posent en tête de leur programme l'abolition du Conseil législatif. Quelques-unes des autres provinces ont voulu se passer du Conseil législatif, Mais nous, nous sommes dans une position bien différente. Notre population n’est pas aussi homogène que ‘u leur. Avec la générosité qui distingue les conservateurs, nous avons songé à la minorité anglaise et protestante de la province de Québec, qui, un jour ou l’autre, aura besoin de la protection du Conseil. Les Anglais et les protestants n’y songent peut-être pas assez. Mais il est possible qu’un jour arrive où ils nous sauront gré de notre conduite à leur égard. Le Conseil est aussi une protection pour le peuple, dans les temps d'effervence et de luttes dans l’Assemblée législative.
La grande objection des libéraux est que ce corps est trop coûteux. Il y a moyen de réduire ses dépenses ; le Conseil a déjà pris l'initiative dans cette direction, et je n’ai pas de doute que cette réforme se continuera. Après cela, si les libéraux veulent toujours l'abolition du Conseil législatif, le peuple dira avec nous que leurs exigences sont, outrées.
Messieurs, quant à la ligne de conduite que j'entends suivre en matière religieuse, je dois vous dire que dans toutes les questions d'ordre purement religieux qui s’élèveront, je me con-
duirai conformément aux décisions de nos évêques. Ils ont la sagesse et l'expérience ; et la hauteur de leur mission nous est une garantie de cette loyauté dont ils ont déjà donné tant d’exemples. En bons catholiques, nous devons nous soumettre à leurs décisions ; en bons Canadiens, nous leur devons reconnaissance pour les immenses services que l’histoire du pays et la mémoire du peuple ont mis à leur crédit.
Comme je le disais, il y a un instant, le gouvernement conservateur est l’incarnation du véritable progrès de la province de Québec.
Lors de la confédération, le parti conservateur dût pourvoir à l’organisation des provinces dont il fallait garder l'autonomie. Il eut à créer ou transformer les diverses branches du service général et à les mettre en état de fonctionner régulièrement. Il eut, dès l’abord, à s'occuper des matières les plus importantes, savoir celles de l'éducation et de la colonisation,
Le nouveau gouvernement consacra surtout une grande attention à cette dernière branche, qui avait plus ou moins langui précédemment. Il comprenait qu’il importait de coloniser, plutôt que d'attirer l’'émigration étrangère dans un pays où la population se multiplie avec tant de rapidité et où, par conséquent, l’agriculture dans ses rendements ordinaires, ne suffit plus aux besoins du peuple. De 1867 à 1875, c’est-à-dire dans la période qui a précédé l'œuvre des chemins de fer, le gouvernement local a dépensé près de $700,000 pour ouvrir de nouvelles routes, de nouveaux chemins à travers nos forêts, et offrir de nouvelles terres à vos enfants. C’est sous son impulsion que la colonisation a pris un si grand essor dans ce comté, aussi bien que dans le comté d'Argenteuil et dans toute la région de Ottawa, comme dans celle du Saguenay et £cile de la Gaspésie.
Mais la colonisation ne faisait pas négliger l’agriculture. Qu'avons-nous fait pour l’agriculture ? Qu'on demande ce que nous avons dépensé et ce que nous dépensons encore pour cet objet ? Vous êtes en état de répondre, vous, excellents agriculteurs du comté de Terrebonne, purce que vous êtes, mieux que d’autres, en état d'apprécier à sa juste valeur ce qui a été fait, vous dout les noms ont figuré si souvent dans les grands concours agricoles. J’en sais aussi quelque chose, moi votre député, qui a été pendant deux ans ministre de l’agriculture.
À part ce qui a été accompli dans les campagnes, voyez, Messieurs ce qui a été fait à Montréal : les travaux opérés, les édifices construits pour l'exposition; superbes monuments de l’esprit public qui anime vos gouvernants. Considérez ce que le gouvernement a fait. Et que ne ferat-il pas encore ? car je vous avoue tout bonnement mon affection pour tout ce qui touche à l’agriculture ; ma plus grande ambition est de faire plus encore, si je reste à la tête des affaires.
Avant l’agriculture et la colonisation, Messieurs, je vous avais parlé de la cause de l'éducation pour laquelle nous dépensons annuellement de $200,000 à $300,000. Qu'il suffise de constater à co sujet, que la province de G'ébec est à la tête de toutes les autres provinces par l’encouragement que son gouvernement donne à l'éducation.
On a dit—et c'est peut-être vrai—qu'il y avait surabondance d'éducation classique, il y a quelques années, du moins en comparaison du nombre des écoles industrielles ou agricoles. Ilne faut pas oublier, cependant, que ce sont nos collèges classiques qui, dans le passé, ont fait de la province ce qu’elle est. Ce sont eux qui, après la cession du pays et lorsque le peuple canadien fut appelé à jouir des institutions parlementaires, lui fournirent, et qui lui ont fourni depuis, les hommes dont il a eu besoin pour les diriger, comme députés, ministres, magistrats, ete. Ce sont nos collèges classiques qui nous ont valu la position politique brillante et respectée que nous occupons dans l'Amérique du nord.
Depuis l'ère nouvelle des industries et des chemins de fer, il nous faut, non seulement des avocats, des médecins, des hommes de lettres, mais aussi des ingénieurs, des mécaniciens, des dessinateurs, si nous voulons être à la hauteur des autres peuples sous le rapport du progrès matériel. C'est cette œuvre qui a été commencée par le gouvernement de Boucherville et que nous poursuivons. C’est le gouvernement De Boucherville qui a établi sérieusement les écoles des arts et métiers et qui à introduit l’enseignement obligatoire du dessin dans les écoles primaires.
Autrefois, on considérait le dessin comme inutile C'était une erreur, L'enfant qui apprend à dessiner peut utiliser cet art
SE
dans l’agriculture même. Il acquiert ainsi des notions préliminaires qui pourront lui servir dans une foule d'industries.
J'ai fait allusion à la période, maintenant en pleine activité, des chemins de fer. Ce mouvement, Messieurs, vous pouvez le dire, a pris son origine, pour ainsi dire, dans le comté de Terrebonne; les résultats que nous voyons aujourd'hui sont dûs, pour une large part à votre activité, au zèle que vous avez déployé d'abord.
La rive nord avait été oubliée jusque là, dans ce mouvement des chemins de fer, Tandis que le Grand Tronc répandait, depuis longtemps déjà, la richesse et la prospérité dans le sud, ici l’on en était encore au vieux mode de la charrette, comme moyen de transport, pour les produits de nos campagnes. Tout cela est passé, Aujourd’hui, le Chemin de fer du nord a fait toute une révolution dans cette partie du pays, et vous, électeurs du comté de Terrebonne, vous pouvez revendiquer l'honneur d’avoir été les promoteurs de ce beau mouvement, qui a relié Québec à Ottawa, et qui devra être avec l’Intercolonial le dernier chaînon entre les deux océans.
Cette œuvre du chemin de fer du Nord a coûté des sommes considérables. Nous avons dû, pour le construire, contracter une forte dette, Mais cette dette sera payée, et notre honneur sera sauvegardé sans qu’il soit besoin d’un sou de taxes nouvelles,
D'abord, les terres de la Couronne nous donnent un revenu beaucoup plus fort qu'auparavant, grâce à notre politique de chemins de fer qui a déplacé les bases du commerce de bois et rapproché de plusieurs centaines de milles les régions boisées les plus éloignées de nos grands ports de mer. Nous retirerons cette année plus de $700,000 des terres de la Couronne, au lieu de $400 à $450,000. C’est un surcroît de 300,000 par année pour payer les intérêts sur notre dette des chemins de fer.
Nous avons fait aussi, Messieurs, une législation sur les mines, Il n’y avait rien d’organisé dans cette branche. Pour faire valoir ces richesses il faut du capital, c’est-à-dire des richesses déjà acquises. L'une des causes de cette absence de capitaux provenait du système de détractation et de calomnie employé contre nous à l'étranger, par nos adversaires qui prenaient plaisir à nous représenter comme un peuple de men-
diants, de bons à rien. Eh bien! je suis allé moi-même en Europe, dans le pays des capitaux, pour défaire cette œuvre et je suis heureux de vous dire que j'y ai réussi. Je me suis adressé aux capitalistes du continent et j'ai réussi, à négocier, en France même, un emprunt à 98 au lieu de 95 que recevait M. Joly. J'ai ainsi fait gagner $120,000 à la province par cette seule opération, sans compter le crédit nouveau que j'ai ouvert pour notre province dans des régions financières où elle était alors ignorée. Nous avons réussi à attirer les capitalistes européens ici, et actuellement nous n'avons pas moins d’une vingtaine d'ingénieurs étrangers qui sont occupés à étudier nos ressources minières, nos bois et nos pouvoirs d’eau.
Ces succès, Messieurs, valent bien, sans doute, les succès de haine, de jalousie, de destruction, remportés par nos adversaires,
Non seulement nous avons réussi à créer en Europe un nouveau crédit à la province, mais nous avons encore fait renaître un lien de sympathie entre le Bas-Canada et notre ancienne patrie, la vieille France. Nous avons réussi à donner du sentiment au capital, et cette affection fraternelle retrouvée après plus d’un siècle d’oubli a déjà produit les résultats les plus heureux pour notre province. C’est en vain qu'on cherchait à nous déprécier auprès des capitalistes que nous avions intéressés à notre cause ; c’est en vain qu'on traitait de ‘ Prussien” l’homme distingué que le gouvernement avait chargé de négocier notre emprunt en France; c’est en vain que l’on faisait colporter dans tout Paris les feuilles salies par la haine que l'on expédiait de Québec et de Montréal : M. Wurtele nous revenait avec quatre millions empruntés à 98, avec cinq millions que le Crédit-foncier franco-canadien offrait au Canada pour guérir le chancre de l’usure qui rongeait la propriété foncière, et comme une réponse éclatante à la malignité avec laquelle on nous avait poursuivis là-bas, la banque de Paris ouvrait une souscription généreuse en faveur des malheureux incendiés de Québec, souscription dont le premier produit a fait tomber plus de cinquante mille francs dans la main des pauvres victimes de ce désastre.
La visite de M. Thors et de M. Molinari délégués au Canada par les promoteurs du Crédit-foncier, a été le commencement d’une période d’éclosion dont les suites fécondes seront immenses pour le bien de notre province. J'ai pu juger, par moi-même,
dans mon dernier voyage en ŒEurope, dans quelle haute estime on tenait notre pays. L'accueil sympathique et empressé que m'ont fait les hommes distingués que j'y ai rencontrés m'a donné la mesure du crédit dont jouit actuellement notre province, et je puis dire avec autant d'orgueil que de vérité que c’est par millions que l’on compte les capitaux français que la finance et l’industrie s’en viennent jeter dans notre pays. Car, Messieurs, je vous le dis avec joie, ils s’en viennent, ils sont en route et vous les verrez. Ces capitaux, qui, grâce à la politique nationale que le parti conservateur à inaugurée, vont trouver des placements faciles dans nos industries minières, agricoles et manufacturières.
Quels progrès n'avons-nous pas faits depuis deux ans dans ces branches d'industries! Des grands centres le mouvement s’est répandu partout. Je puis prendre le comté de Terrebonne pour exemple. Pendant longtemps, à part la noble exception de notre grand et intelligent industriel, M. Moody de Terrebonne, dont le nom et les succès sont connus dans tout le Canada et jusqu'aux Etats-Unis, et à part M. Laviolette de Saint- Jérôme, M. Hale, de Glasgow, et quelques autres, vous connaissiez à peine ce que c'était que les industries. Maintenant, les manufactures naissent partout, et sans être prophète, on peut prédire qu'avant longtemps Saint-Jérôme, Sainte Thérèse et Terrebonne seront des centres manufacturiers importants.
Je ne sais si c’est trop de présomption de ina part de vous parler d’une entreprise que je me plais d'appeler mon œuvre, parce que je sais bien que c’est moi et les miens qui en avons supporté le fardeau. Je veux parler du chemin de fer de Saint- Lin qui m'a coûté bien des sacrifices, et qui m'a valu encore plus d’avanies que de sacrifices. Quand vous passerez près de ce chemin, vous pourrez y voir sur chaque pelletée de terre, sur chaque traverse, sur chaque rail quelque vestige de mes faibles épargnes ou des économies de personnes qui me sont chères. Je sais que parmi ceux qui en profitent surtout, je n’en ai pas le mérite ; je sais que l’on s’est seryi de ma folle générosité pour me jeter à la figure d’odieuss:s accusations. Je ne voulais pas croire que les bienfaits font quelquefois surgir l'ingratitude. J'avais oublié qu'un germe nouveau qui pousse, méprise l'enveloppe qui l’a porté. Quoiqu'il en soit, c’est
sans aigreur que jo fais allusion à ces choses qui me permettent de dire que j'ai pu faire le bien sans arrière-pensée et sans espoir de retour, L'avenir me rendra justice et mes concitoyens reconnaîtront peut-être que j'ai prêché le progrès non seulement en paroles, mais encore en action et à mes dépens.
Je vous ai parlé de l'introduction des capitaux étrangers en Canada. Je vous parlerai du Crédit-foncier, à propos duquel on a dit tant de mal de moi.
On a accusé mon collègue, M. Pâquet, d’avoir reçu $14,000 pour l'établissement de cette institution, mais, Messieurs, quel mal y a-t-il à cela? Quand bien même les capitalistes lui auraient donné $100,000, c'était leur affaire, Comme ces messieurs n'aiment pas plus que d’autres à jeter l'argent par les fenêtres, s’ils ont jugé à propos de s'imposer des déboursés c’est qu'ils voulaient reconnaître les efforts que M. Pâquet avait déployés pour faire établir cette grande institution. Est-ce que les électeurs de la province de Québec ont contribué pour un sou à ces 814,000 ?
Quoiqu'il en soit de cet incident, je puis prendre le crédit de cus nouvelles relations entre la vieille et la nouvelle France, car l'honorable M. Joly qui était alors au pouvoir avait refusé d’accepter les offres que lui avaient faitesles capitalistes français.
Après l'établissement du Crédit-foncier, le taux de l'intérêt dans le pays, a baissé de 2 à 24 pour cent par an.
Voulez-vous savoir ce que cette réduction d'intérêt représente d'économie pour la propriété dans une année ? Prenez le rapport de la Gazette Officielle d'Ottawa sur les sociétés de prêts dans le pays. Ces prêts se montent au chiffre énorme de $856,600,000. Deux pour cent de moins sur cette somme nous donnent un dégrèvement annuel de la propriété foncière de $1,132,000! Voilà ce que j'appelle de la véritable économie, voilà ce que notre œuvre produit.
Les démagogues essaient à tromper le peuple en lui faisant des épouvantails de quelques dépenses, de quelques pertes insignifiantes que font quelquefois les gouvernements. Comme si une administration pouvait se soustraire aux accidents qui arrivent aux moindres affaires. On n’accuse pas un homme d'incapacité parce qu’ilse perd quelques bribes dans sa maison. Quand vous voiturez une charge de grain vous n’arrêtez pas
votre cheval et votre voiture parce qu'un épi s’est accroché aux broussailles; vous ne criez pas aux voleurs parce que le cheval que vous j'encontrez a pris au passage une bouchée de foin que vous transportez. Eh ! c'est avec des misères pareilles que l'on veut renverser les gouvernements. On court après les brins de paille et l’on néglige ou l’on gâte les rlus grandes affaires,
Il est cependant une chose que je ne puis m'empêcher de déplorer, c'est la manie toujours grandissante de courir après les places sous le gouvernement,
On croit trop que le gouvernement est obligé de faire des faveurs à tous et à chacun. Une de nos plaies, c'est que tout le monde veut être employé public. Cette vie n’est pourtant pas si belle. Je considère l’homme qui travaille dans les champs aussi bien partagé que celui qui se retranche dans un bureau du service civil. Il y a pourtant assez d'ouvrage par. tout. Il y a de l'emploi, dans les industries, dans les manufuctures, dans les mines, partout et pour tout le monde,
Nos adversaires ont pour tactique de crier sans cesse que le gouvernement ne fait pas d'économie, qu'il ne diminue pas sa dette, qu’il augmente de jour en jour ses obligations. C’est une accusation injuste, car on devrait savoir que les obligations que la province a contractées l'ont été pour de grandes améliorations publiques qui ont ajouté autant de valeur réelle à notre actif provincial, D'ailleurs, je n’ai pas honte de le dire, ma méthode comme économiste politique, ce n’est pas d’entasser les écus dans les coffres du gouvernement, mais de les faire arriver en abondance dans les poches du peuple. Il n'est pas besoin pour le gouvernement d’être riche à millions, pourvu que chacun ait de quoi vivre dans l’aisance,
Quand je parle d’aisance, je ne fais pas allusion aux ministres, ni aux députés. Vous ne me croiriez pas puisque vous savez tous que moi, par exemple, je ne reçois que $3,000 par an, c’està-dire $2,000 de moins qu'un des commis de la banque de Montréal. C’est moins que le salaire de la plupart des chefs d’industrie. Je ne m'en plaindrai pas pourvu que vous tous, industriels, négociants, cultivateurs, journaliers, vous ayiez assez d'argent pour prouver que les choses vont bien.
Messieurs, j'ai encore une question à traiter devant vous, c’est celle du chemin de fer du gouvernement.
Notre chemin nous coûte 813,000,000. D'après le plan primitif, nous devions donner aux compagnies qui le construiraient $2,000,000 en argent, et près de 3,000,000 d’acres de terre valant certainement au moins une piastre de l'acre, soit un total d'environ 6,000,000 piastres, Nous ne les avons pas données, mais le chemin nous coûte $13,000,000. Vous savez de quelle immense utilité ce chemin est à la province, et quels bénéfices vous en avez retirés. Vous, cultivateurs de Sainte-Anne, vous, de Sainte-Thérèse, vous, de Saint-Jérôme, vous, de Terrebonne, vous, de Saint-Janvier, vous de toutes les parties du comté, vous savez jusqu'à quel point ce chemin vous a profité.
Bien administré par le gouvernement, ce chemin peut rapporter environ $300,000 de bénéfice par année, ce qu'il fera certainement cette année, grâce à une sévérité dans l’administration du chemin, qui nous a valu bien des reproches de la part de nos amis ; car par cela même que le chemin appartient au gouvernement, tout le monde en voudrait profiter, Chacun se croit en droit de demander des faveurs. C’est le chemin de tout le monde, se dit-on. On part de ce principe pour s’imposor aux administrateurs, qui, très souvent, sont dans une position à ne pouvoir refuser.
Aujourd'hui il se présente une occasion de vendre notre chemin. C’est une belle propriété destinée à servir de dernier chaînon entre les diftérentes lignes de chemins de fer qui doivent relier l'Atlantique au Pacifique, en traversant dans toute son étendue, le sol du Canada, A quel prix devons-nous vendre cette propriété ? Je crois que 8 millions de dollars n’est pas un prix exagéré. Nous n’aurions alors donné que les 5 millions que nous devions sacrifier en premier lieu.
Messieurs, mes adversaires ont dit partout que moi, Premier ministre de la province de Québec, je voulais, sans l’autorisation des Chambres, et de ma propre initiative, vendre le chemin du gouvernement, à une compagnie qui me ferait des rentes ainsi qu'à mes amis. Ceux qui ont avancé cette chose ont menti au public. Ce n’est ni plus ni moins, qu’une infamie, qu'une attaque perfide et lâche, contre un homme qu’ils n’osent pas combattre en face. Ceux-là, Messieurs, me connaissant bien peu ou me connaissant trop, n'ont trouvé que ce moyen de m'attaquer déloyalement. Je n'ai pas la réputation de courir
après les richesses, ni d’accumuler des rentes; je n'ai qu’une ambition, comme je vous l'ai déjà dit souvent, c’est de servir honnêtement et efficacement mon pays.
Mon gouvernement, sur cette question du chemin de fer du Nord, ne contractera aucun engagement sans l’autorisation des Chambres.
Et :a conduite que nous nous proposons de suivre, nous la soumettons au peuple dans la campagne électorale qui s'ouvre, pour qu’il nous approuve, ou qu'il nous refuse sa confiance. C’est ainsi que les gouvernements honnêtes se soutiennent, c’est-à-dire en exprimant franchement leurs vues et leurs opinions.
Messieurs, pour qu'il n’y ait pas de doute, pour que vous sachiez ce aue nous entendons faire, je dois vous dire que nous avons des offres aujourd’hui pour notre chemin de fer, mais je vous dirai aussi que nous ne le vendrons jamais à'moins de $8,000.000. En déduisant ce montant des $13,000,090 qu'il nous a coûtés, il reste une différence de $5,000,000, montant que nous devions donner d’abord, comme je l’ai dit il y a un instant, Les montants que nous devions retirer des municipalités seront aussi portés à notre crédit, en acompte sur ce que nous aurons payé. Montréal à déjà payé près de $700,000, ot la ville de Québec et les autres municipalités devront suivre ce bel exemple.
Je n’hésiterais pas à dire que la compagnie du chemin de fer du Pacifique devrait acheter notre chemin, mais c’est une compagnie privée, qui ne nous demande pas de voir à ses intérêts et elle n’est pas obligée d'acquérir notre chemin de fer. Mais nous espérons qu'elle prendra en considération le but pour lequel ce chemin a été construit. De plus le gouvernement fédéral devra travailler avec nous et nous aider à faire accepter par la compagnie du Pacifique nos conditions, qui sont raisonnables.
Le gouvernement d'Ottawa devrait, il me semble, nous accorder ce qu’on est convenu d'appeler des better terms. IL a de ses denie1:, subventionné le Canada Central qui a coûté plus d’un million à la Puissance. On disait dans le temps que ce chemin devait être la continuation du chemin do fer du Nord et moi comme les autres je le croyais. Mais depuis, le Canada Central en devenant l’un des chaînons du Pacifique tombe dans une autre catégorie d'intérêts, puisqu'il n'est pas im-
possible, puis qu’il est même probable que cette puissante organisation songe à bâtir une ligne rivale qui serait destinée à faire perdre à la province de Québec une partie des capitaux que ses patriotiques habitants ont investis dans le chemin du nord,
Nous ne nous plaignons pas; mais nous avons bien le droit de dire que l’objection que l’on nous faisait que le subside en faveur du Canada Central était dans nos intérêts est maintenant disparue ; et comme il est indéniable que nous ne pourrons pas retirer dans ce cas le premier sou des sacrifices faits en faveur d'un chemin de fer de la province d'Ontario, nous avons bien le droit de demander des compe”‘tions, Cependant nous ne demanderons pas l’aumône, nous 1 ons pas quêter des faveurs, ious pouvons nous soutenir et marcher bravement sans nous humilier. Nous ne demandons que justice,
Si la compagnie du Pacifique refusait d'acheter notre chemin de fer, nous aurions d’autres compagnies qui le feraient, et aux conditions que nous voulons—c'est-à-dire au prix de $8,000,000. Je me suis imposé beaucoup de travaux dans ce but, J'ai vu ce qu'il y avait à voir ; j'ai connu des capitalistes avec qui je me suis mis en relations, et au moment propice, je saurai bien les trouver pour conclure des négociations dans l'intérêt de notre province, C’est sans menace comme sans forfanterie que je vous expose ces choses; mais je me crois obligé de vous donner notre programme, et je vous le donne tel que je me le suis tracé,
Mais là ne se bornent pas nos efforts ; car nous devons encourager et promouvoir en tous sens la construction de nouvelles voies ferrées, Cet arbre fécond du chemin de fer du nord doit avoir ses rameaux, C'est la loi de la nature comme la loi de l'économie politique. La sève du tronc stimule le développement des branches. Tous les chemins de fer bien organisés font surgir de différents côtés des rameaux féconds et utiles. Notre politique sera d'encourager de toute manière la construction de ces embranchements qui seront une force nouvelle pour le tronc principal.
En vendant notre chemin $8,000,000 nous aurons, au taux de 5 070 un intérêt de $400,000 par an,c’est-à-dire $100,000 de plus que ce que nous rapporterait son exploitation,
En sus de ces $400,000 le revenu des terres de la Couronne
nous donne annuellement $700,000 et il est probable que cela ne pourra qu'augmenter., Les mines d’or, de cuivre et de fer, vont être exploitées par les capitalistes étrangers et nous auront encore $100,000 par an à ajouter à notre avoir. Nous recevons du gouvernement fédéral un subside de $1,056,000 de nos licences, $200,000 à $300.000 et d’autres ressources, environ $150,000 à $200,000. Avec ces montants réunis, nous aurons amplement pour rencontrer toutes nos dépenses et accorder des octrois plus considérables à l’agriculture et à la colonisation,
La colonisation, Messieurs, c’est là la grande idée, sur laquelle nous devons fixer toute notre attention, l’idée qui doit nous faire croire en l’avenir.
Sur ce point; libéraux et conservateurs, nous sommes d’accord.
Ouvrez les livres bleus et vous verrez que depuis les deux années dernières il a été pris et défriché près de deux fois plus de lots que durant les deux années du règne de M. Joly. Il est vrai que l'honorable commissaire de l’agriculture et de la colonisation cumulaiït auss: les fonctions de foreman d’un chemin de fer bâti sur la neige, mais une grande partie de l'attention de son successeur a été aussi prise à faire renouveler ces travaux en temps opportun ; et, travail pour travail, je crois que le mien a été plus efficace que celui de l’hon. M. Joly.
Il fut un temps où la législature pouvait voter plus de cent cinquante mille piastres par an pour la colonisation. La construction du chemin de fer nous a empêchés de mettre une aussi forte somme à L disposition du département de la colonisation, mais au moins avons-nous augmenté ces octrois de ce qu'ils étaient, il y a deux ans, et avec les facilités que les voies ferrées nous donnent nous pouvons faire beaucoup plus de progrès aujourd’hui avec une moindre somme qu’il y a dix ans. Nous pourrons cependant augmenter encore cette subvention cette année.
Les journaux américains nous apprennent ces jours-ci que l'on fait un mouvement aux Etats-Unis pour entraver l’envahissement du travail par les Canadiens-français dans les viiles manufacturières de la Nouvelle-Angleterre. Je regrette ce mouvement si nos compatriotes émigrés doivent en souffrir ; d’un autre côté je m'en réjouis s’il apprend aux Canadiens-
français que le séjour au Canada est encore plus profitable que les avantages factices que l'étranger leur offrait,
J'espère que nos frères des Etats-Unis nous reviendront, soit dans notre province, soit dans le Manitoba où notre race doit se développer ‘ se protéger pour résister à l'absorption de l'immigration européenne.
Le gouvernement du Canada fait de grands efforts pour attirer ici le trop plein des vieilles populations de l’Europe. Nous devons le seconder en attirant les capitaux étrangers. La vitalité de notre population agricole nous dispense de cher. cher des immigrants, ayons seulement des capitaux, ajoutons un vaste Crédit-mobilier au Crédit-foncier qui existe déjà, pour ouvrir nos terres, exploiter nos bois et nos mines et employer tous les bras qui attendent le travail et les bons gages.
Nos territoires non concédés sont immenses ; notre province est plus vaste qu'Ontario et nous pouvons nourrir et employer dix fois la population que nous avons ; mais, sans ailer dans la forêt, nos terres arpentées et faites ne demandent qu’une culture améliorée pour enrichir tous les enfants du sol et tous les émigrés qui pourraient nous arriver.
Je suis heureux de vous annoncer que, depuis que je suis au pouvoir, trois grandes fabriques de sucre de betterave se sont bâties et seront en activité dès cet hiver.
Cette industrie va créer une ère nouvelle dans l’agriculture de notre province, tout en laissant dans le pays des millions que nous envoyons tous les ans à l'étranger pour nous procurer le sucre que notre population consomme. Plus de dix millions de piastres sont payées chaque année pour cet article, et vous pouvez vous faire une idée de l'impulsion que ces fabriques donneront à l’agriculture en vous disant que la seule usine de Farnham emploiera deux cents tonnes de betteraves par semaine.
La culture en grand de la betterave implique l'élevage du bétail et l'emploi de riches engrais. Mon gouvernement a cru devoir s'occuper activement de ces deux questions. Nous avons encouragé l’industrie du beurre et du fromage. Le député de Saint-Jean, l'honorable M. Marchand, me fit en chambre et sur les hustings une guerre de plaisanteries et de calembourgs à ce sujet ; mais je savais que les beurreries et les fromageries
me vengeraient de ces attaques, et dans ce moment, on ne s0nge plus à faire un badinage de ce que le gouvernement a fait pour encourager cette industrie, quand on voit que notre province seule va exporter cette année pour plus de cinq millions de dollars en beurre et en fromage.
Nous aurons l’an prochain, grâce à l’encouragement que le gouvernement a promis età l'expérience qu'il a fait faire cette année, une ou deux fabriques d'engrais artificiels que nos gisements de phosphate vont alimenter; les capitaux sont prêts pour ces entreprises, et la vente des terrains à phosphate, qui se fera à Québec le 13 de ce mois, nous prouvera que cette richesse minière que nous voulons développer aidera à remplir la caisse du trésor, tout en étant une source de revenus pour l’agriculture. Des actes, des résultats, des revenus, des richesses et du travail, telle est la devise de notre gouvernement. Il se croit capable de mener de front les grandes questions sociales et morales, et les grandes questions matérielles, A notre grande devise nationale qu’il protège avec soin: Notre religion, notre langue et nos lois, il est fier de pouvoir ajouter : Nos ressources et notre fortune ! Dieu nous aidera si nous nous aidons nous-mêmes.
Avec un tel programme, Messieurs, n’ai-je pas le droit d’appeler à moi tous les hommes de bonne volonté ? Moins de chicane, moins de rivalités et plus d’affaires, Oublions le passé, s’il le faut, serrons nos rangs ; ouvrons nos sillons et fertilisonsles ; abattons nos forêts, déterrons nos métaux, bâtissons nos chemins de fer, et comme me le disait tantôt un électeur intelligent : ‘ Bâtissons d’abord solidement la maison, nous lui donnerons la couleur ensuite, ”
Ce n’est pas que je craigne la lutte ; j'ai vingt-deux ans de services politiques pour me faire un dossier sous ce rapport. Mais je dis que nous sommes arrivés à une époque, dans la confédération, où, surtout dans notre province, nous devons tous nous tendre la main. Nous avons la clef de la confédération par notre position sur le continent de l'Amérique, n'’allons pas négliger nos avantages. Ceux qui se sont combattus loyalement peuvent se rencontrer franchement dans le désir du bien général. C’est là mon but, c’est là que tendent tous mes efforts et je vois que le peuple est avec nous. Et quand
le jour de la votation viendra, quand le peuple aura bien pesé ce que je vous dis, le peuple votera selon la voix de sa conscience, selon les impulsions de son cœur. Le peuple est bou, le peuple est intelligent, et j'ose croire malgré des exceptions locales, dont j'ai pu être moi-même la victime, qu’il est reconnaissant, (C’est pourquoi je ne crains pas le résultat de son vote.
Discours DE L'HONORABLE J. À. CHAPLEAU, EN PROPOSANT LA VENTE DU CHEMIN DE FER QUÉBEC, MONTRÉAL, OTTAWA ET OccIDENTAL A L'ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE, SÉANCES DES 27 ET 28 MARS 1882.
MonsSIEUR L'ORATEUR,
Je dois demander pardon à cette Chambre d’avoir retardé ses travaux pendant quelques jours. Je sais qu’on est indulgent ici, et que l’indisposition grave dont j'ai souffert pourra me servir d’excuse. Je sais, d’un autre côté, qu’un chef de parti est en Chambre ce qu'est le général d'armée en campagne ; il ne lui est permis d’être malade qu'après la bataille, après la victoire.
Pourtant, je n'ai pas lieu d'être humilié de ma faiblesse ; je puis même m'en orgueillir. C’est dans la campagne glorieuse qui s’est terminée par la victoire du 2 décembre, que j'ai pris le germe de la maladie qui me mine aujourd’hui ; c’est dans le travail incessant, les voyages, les veilles, les soucis occasionnés par les mesures que le gouvernement soumet en ce moment à cette Chambre, que j'ai brisé une santé que je croyais à l’abri de toute atteinte.
Je viens de citer le 2 décembre. C’est vers cette date mémo. rable que je porte avec confiance mes regards comme vers le point glorieux d’où doit partir et rayonner le mouvement du parti libéral-conservateur,—ce mouvement régulier, sûr, certain, qui doit préparer les destinées de notre province.
Oui, monsieur l’Orateur, j'ai confiance en cette Chambre, j'ai confiance dans cette session que le gouvernement a convoquée pour le 8 de mars, quatrième anniversaire du jour où la représentation nationale se voyait violemment chassée, par un acte arbitraire que la nation a depuis sévèrement condamné et puni.
J'ai confiance en cette Chambre, parce qu’elle est l’expression spontanée du sentiment populaire,--parce qu’elle est le produit de la sympathie du corps électoral pour une politique modérée, mais franche et sincèrement patriotique.
J'ai confiance en cette Chambre, parce qu’elle n’est pas issue de la colère, de la rancune, de la haine, de la vengeance, ni même de l'ambition; mais parce qu'elle est le fruit d’une éclosion généreuse, attirant vers elle toutes les énergies, toutes les volontés, toutes les forces que l’amour du pays développe et met en jeu.
J'ai confiance en cette Chambre, parce que cette Chambre, plus que toute autre, a été à portée de mesurer la profondeur de la blessure qu’un bouleversement politique peut infliger au corps de la nation; parce qu’elle sait tout ce que peut faire pour l'avenir d’un pays, un parti fort, loyal et dévoué, —narce qu’elle sait aussi qu'il est impossible de prévoir les conséquences funestes qui peuvent résulter, pour ce parti et pour le pays, d’un malheureux mouvement de présomption, d’impatience ou d'insubordination.
J’ai confiance en cette Chambre, parce que, mes collègues et moi, nous connaissons la droiture de vues, la largeur des idées et le profond sentiment d’amour national qui ont présidé à la politique que le gouvernement dirige depuis bientôt trois ans.
Si je parle ainsi, M. l'Orateur, c’est d'abord par conviction ; ensuite, c'est que, chef d’un parti, chef du gouvernement que ce parti supporte, parti tout puissant dans le pays, leader de cette Chambre, je sens vivement que, pour le bon fonctionnement du système représentatif, il faut qu’il existe une communauté de vues et de sentiments entre nous. Je sens le besoin de me mettre à l'aise avec tous les députés qui siègent à mes côtés dans cette enceinte.
Nous sommes ici 65 députés, et nous nous connaissons les uns les autres, car lorsque nous avons demandé au pays d’élire de nouveaux députés, nous l'avons fait à ciel ouvert. Nous n’avons caché aucun des articles de notre progrimme, sachant que ce que nous voulions était l'expression du sentiment populaire, et nous «vons si bien compris le véritable esprit de la population dans la province, qu’en faisant le dénombrement de la députation dans cette Chambre, je vois parmi mes présents collègues trente anciens députés qui avaient l'habitude, et qui, j'espère, continueront cette bonne habitude, de se ranger autour de leurs chefs, de leur donner leur confiance, et de mettre à
leur service leur valeur, leur bonne volonté et toute l'énergie dont ils sont capables, Je vois trente de ces anciens et vaillants soldats, encore prêts à se ranger autour du drapeau, et à cette phalange sont venus se joindre vingt et un députés nouveaux partageant les mêmes idées, les mêmes principes, et soutenant le même gouvernement.
D'un autre côté, le sort des armes n’a pas été favorable à nos amis de l’opposition. Mon honorable ami, le député de Lotbinière, voit neuf seulement de ses anciens partisans se ranger à son côté, et se montrer fidèles à leur chef. L’hon. chef de l’opposition m'a promis une coalition sur la question du chemin de fer. Il n’y a pas de doute que ses partisans le suivront dans cette circonstance.
Il y a dans cette Chambre deux ou trois députés qu'on est convenu d'appeler indépendants. L'indépendance d’un député en Chambre, c’est la loyauté à son drapeau, c’est de suivre ce drapeau et ceux qui doivent préparer les destinées d’un pays. A chacun son lot et son devoir dans une députation, et sans la loyauté et la fidélité aux chefs, il n’y aurait pas de gouvernement possible.
Un grand homme d'état anglais, Burke, a bien qualifié ces hommes qui affichent des idées d'indépendance, et son opinion a été partagée par tous les hommes d'état d'Angleterre, lorsqu'il disait que tout homme qui voulait proclamer son ‘ indépendance” dans un parlement, était un homme sur qui personne ne pouvait compter, j'ajouterai sur qui le pays ne peut pas compter.
Je viens de faire le dénombrement de cette députation au point de vue des partis, —et tous, je le présume, nous nous connaissons assez pour pouvoir établir à quel côté nous appartenons, et discuter en toute franchise, avec une entière liberté, la grande question qui s'impose à nos délibérations.
Avant d'entrer dans l'historique de cette question, je demanderai à cetce honorable Chambre de dégager de la discussion tout ce qu’on a essayé d’y apporter d’étranger pour donner le change à l’opinion et envenimer les ébats, tout ce qu’on a répandu dans la presse, toutes les fausses impressions que l’on a pu produire par la cabale sourde, obscure et cachée, cabale contre le gouvernement et surtout contre le chef du gouverne-
ment. On a essayé de déplacer la question. On a tout fait pour empêcher la députation de l’examiner avec le calme et la liberté qu’il faut porter dans l'étude des grandes questions de ce genre, étude que le gouvernement et les députés du peuple doivent faire non pas au point de vue d’un parti, mais au point de vue de l'intérêt national.
Ce n'est pas pour rien que les conseillers de Son Honneur le Lieutenant-Gouverneur ont mis dans le discours du trône les paroles suivantes :
‘“ J'ose espérer qu’en s’occupant de cette grave matière, la “ Législature la considérera comme une de ces questions natio- ‘ nales, intéressant toute notre province, et s'élevant au-dessus ‘“ des considérations ordinaires de la politique.”
En étudiant de pareilles questions, il ne faut pas seulement songer à trouver en défaut la tactique d’un gouvernement,ou à lui faire commettre des bévues, pour arriver à lui enlever la direction des affaires. ‘Il faut avant tout penser au pays. C’est avec cette idée-là, M. l’Orateur, que je me lève aujourd’hui pour demander à la Chambre, en examinant cette question, d'éviter toute violence de langage et de juger purement et simplement l’action de ceux qui dirigent le pays. Car il faut que cette politique soit dirigée par un gouvernement qui fasse abstraction de tout esprit de parti pris, et qui ne considère que le bien commun de la nation. C’est, dis-je, dans cet esprit ‘que j’aborde la question.
Y a-t-il une seule mesure qui ait été introduite dans le pays, je parle des grandes mesures, sans soulever les malédictions du public contre elle ? Mais lorsque, plus tard,on a été témoin des résultats avantageux qui en dévoulaient, on s’est étonné de s'être si étrangement trompé, et ces mesures sont devenues pour le gouvernement qui les avait fait adopter son meilleur titre à la reconnaissance du pays.
Si nous jetons un coup-d’œil sur notre histoire des trente-deux dernières années, je parle de la politique libérale-conservatrice, ne voyôns-nous pas que les projets les plus importants ont tous ‘ subi une terrible épreuve à leur origine ?
Les mesures relatives à la construction du chemin de fer du Grand-Tronc ont soulevé d’un bout du pays à l’autre des cris et des récriminations? N'’a-t:on pas crié que l’on vendait le pays,
qu’on abandonnait les intérêls de la province, qu'on travaillait plus pour les Etats-Unis que pour notre propre pays ? Et cependant quels sont les hommes sensés, à quelque parti qu'ils appartiennent, qui aujourd’hui oscraient dire que cette politique concernant le Grand-Tronc n’a pas produit les plus beaux résultats ?
Un jour, en 1862,—on se rappelle toujours ces événements avec duuleur,—un chef de parti n'a-til pas été battu sur une proposition de loi de milice, la même loi qui en 1867 fut votée par la presque totalité du pays ? On renversait alors un parti, on bouleversait toute une nation, et pendant près de deux ans, on voyait le pays en proie à un gouvernement dont toute la science consistait à économiser quelques bouts de chandelle et à rogner les octrois les plus utiles. Ce fut une ère malheureuse, malheureuse pour le parti, malheureuse pour la nation.
Une autre question, à cinq années de distance, se présentait : la grande question de la confédération: Eh bien! M. l'Orateur, cette même confédération n’'a-t-elle pas été maudite ?— N'aton pas prédit que, dans un avenir très rapproché, elle serait la ruine de la majorité de la province de Québec ? Et cependant, depuis 16 ans—bientôt dix sept ans—que cette confédération existe, je ne vois ni un homme, ni un groupe national qui s’en plaigne.
A partir de cette époque, un mouvement inconnu jusqu'alors parmi nous s’est produit dans toutes les branches de l’industrie. La confédération a fait du Canada un pays qui peut réclamer sa place au soleil des nations, et qui est fier d’être ce qu'il est. La constitution de 1867 nous laisse nos droits et nos franchises, tout en donnant à nos ressources un champ plus vaste que celui qu’on aurait pu espérer d'aucun autre système de gouvernement, à la condition toutefois que la chasse aux portefeuilles ne soit pas le dernier mot de l’ambition de nos hommes publics.
Rappelons d’autres souvenirs politiques. Lorsqu’en 1870 sir George-Etienne Cartier annonçait au parlement fédéral que le gouvernement de sir John A. McDonald avait décidé d’acquérir les possessions de la compagnie de la Baie d'Hudson dans le Nord-Ouest, et plus tard d'acquérir même les possessions du Nord-Ouest,—de quelle manière a-t-on accueilli en Chambre
cette demande ? C’est encore là un point de ressemblance avec ce qui se passe aujourd'hui. Dans ce temps-là, on a essayé de fausser l’opinion des gens. La nouveauté de la mesure effraya même des hommes dont la droiture et la haute intelligence étaient pourtant au-dessus de toute pensée mesquine. Je pourrais citer un homme plus connu que tous les autres, un homme dont la science, la bonne volonté, la vertu, je dirai même la sainteté, avaient fait l'admiration du Nord-Ouest, et qui avait converti des bourgades sauvages entières, je puis nommer Mgr l'archevêque de St-Boniface, qui croyait que réellement cette acquisitior. serait désavantageuse au Canada, —que cette région n'avait pas la valeur qu’on lui prêtait, —et que cette acquisition ne serait pas profitable au pays.
Lors de cette acquisition, on vit quelques chefs conservateurs hésitant, entr’autres celui qui depuis quelque temps a été obligé de quitter la carrière politique, un homme qui fut notre chef à nous, conservateurs, non-seulement exprimer ses craintes à ce sujet, mais faire même un commencement d'opposition à cette mesure. Et qui dirait aujourd’hui que le million et demi que nous avons payé pour ce territoire n’a pas été fructueux et d’une immense portée pour le bien du pays ? C’est par centaines de millions de dollars que l’on évalue aujourd’hui cette propriété destinée à faire du Canada un grand empire. Lorsque nous donnions quelques millions d’acres de terre pour la construction du chemin de fer du Pacifique, on disait que ces terres ne valaient pas un dollar de l’acre. Mais aujourd’hui ces mêmes hommes disent qu’une seule parcelle de cet immense territoire acheté pour une bagatelle, vaut plus de $150,000,600. Et pourtant quelles clameurs d’indignation et quels cris n’a pas soulevés cette mesure qui, un moment, a menacé de faire taire tous les autres intérêts, toutes les autres questions, et a même failli renverser le gouvernement ? Cela a duré jusqu’au moment où se dégagea des mille incertitudes répandues et cultivées cette grande vérité comprise du peuple, que l’on doit aux hommes qui ont travaillé et qui se sont livrés aux études politiques pour le bien de leurs compatriotes, confiance dans leur savoir et dans leurs actes.
Lorsque le gouverrement annonçasa politique quant à la construction du Pacifique, en 1872, on vit se déchaîner cet orage qui
menaça l'avenir de notre parti, et conduisit au tombeau le plus grand homme politique que le Canada français ait produit ; on vit dans la division-est de Montréal cet homme qui avait mérité que l’on se mit à genoux devant lui pour le bien qu'il avait fait à son pays, cet homme qui avait prévu que la baie d'Hochelaga serait un jour le grand port des navires océaniques, on vit cet homme, dis-je, battu par plus de 1,500 voix, Quand la question du Pacifique souleva les préjugés et les passions populaires, on cria au pillage, au vol, à la malhonnêteté.. Finalement le gouvernement tomba. Mais le pays en fut bien puni, Pendant cinq ons le Car da a vu un régime qui, je l'espère, ne reviendra pas de sitôt, un régime qui n’a pas été de nature à nous donner du relief à l'étranger, ni le confort dans nos familles. A la suite de la chute du gouvernement après 1873, la question du Pacifique fut presque reléguée dans l'oubli, Ce ne fut qu’en 1879 et en 1880 qu'on la ressuscita. Et dans la session de 1881, cette même politique du Pacifique fut proposée à la Chambre, Je me rappelle que j'assistais à cette session, Au commencement tout le monde approuvait cette mesure, on n'avait pas encore jeté le cri d'alarme. Cette politique avait été admise par les deux partis et par les deux gouvernements qui s'étaient succédés de 1870 à 1878, époque qui vit le gouvernement Mackenzie disparaître sous le souffle du suffrage populaire. Jusqu'à cette époque, dis-je, les deux gouvernements s'étaient occupés de cette question, et avaient dit: Il faut que la chose se fasse. tout comme dans le cas actuel.
Mais en 1881, on réussit à produire une espèce de vertige des esprits: “On ne sait pas ce qui peut arriver, disait-on : ne ‘“ donnerions-nous pas trop à ces capitalistes, ne donnerions- ‘nous pas un mimopole trop considérable à ces étrangers et ‘une occasion de faire une fortune colossale aux dépens du “pays? Est-ce qhe ce n’est pas purement et simplement un “ job gigantesque, une immense fraude ? ”
Encore une fois, la discussion et les explications données par le gouvernement, appuyées par la réflexion et le bon sens, finirent par amener les gens à dire qu'il fallait écarter de cette question tout ce qui était de nature à l’obscurcir, et lorsque la lumière se fut faite dans les esprits, la mesure proposée par le gouvernement fut adoptée par une écrasante majorité dans la Chambre
des Communes, Et aujourd'hui tout le monde se demande si la construction de cette voie ferrée ne doit pas être pour le pays une ère de régénération,
[Il y a quelque temps je lisais dans un journal un extraic que je citerai tout à l'heure,
Remarquez, M. l'Orateur, que cela était écrit en vue du chemin de fer de Québec, et en vue de la politique que nous venons aujourd’hui exposer devant cette Chambre. On m'a accusé dans maints et maints articles, depuis plusieurs mois, on nous 4 accusés, moi et mes collègues, d’avoir été indifférents aux intérêts de la province de Québec, et de n'avoir rien fait auprès des autorités fédérales pour assurer une meilleure position à notre grande entreprise nationale, et obtenir une meilleure vente ; je lisais dans le journal en question, ce qui suit :
“ Nous avons été jusqu'ici sous l'impression que Sir John, “M. Langevin, ete, portent un grand intérêt à la province de ‘“ Québec, et qu'ils eussent été heureux de prendre en considé- ‘ ration toute offre qui leur aurait été faite d'acheter notre che- “min. Ces offres n’ont pas été faites, et la Minerve dit main- “tenant qu'il est trop tard. A qui la faute ? Pas au gouver- “nement fédéral qui n’est pas tenu de s'adresser au cabinet “ local pour offrir des faveurs,
‘Il eût sans doute été relativement facile à Sir John et à ses ‘ collègues d'inclure notre chemin dans le marché avec le syn- “ dicat et d'obtenir pour nous une dizaine de millions de ‘“ piastres,
‘“ Aucune offre de vente n'ayant été faite au gouvernement ‘ fédéral, il n'a pu rendre à la province les services qu'il eût ‘ sans doute aimé à nous rendre dans cette grave affaire.”
J'en suis humilié, mais si nous ne voulons laisser aucun prétexte à la malveillance, nous sommes obligés de nous défendre de cette accusation. Dès le 13 mai 1880, le gouvernement local se rendait auprès du gouvernement fédéral pour lui demander de l’aide pour notre chemin, et comme, dans le temps, il était question de la ligne du Pacifique, et que le Pacifique avait toujours été donné comme devant se relier au chemin de fer de la province, nous allions demander que le gouvernement fédéral fit son possible pour faire de notre ligne provinciale
une partie intégrante de cette grande voie ferrée. Ceci se passait en 1880, comme je viens de le dire. On nous répondit qu'il ne fallait pas songer à un achat du chemin par le gouvernement fédéral. La politique de ce dernier gouvernement étant alors de céder la partie déjà construite du Pacifique à une compagnie qui s’engagerait de terminer ce dernier chemin, on ne devait pas s’atterdre à voir ce gouvernement se faire l’acquéreur de nouvelles voies ferrées. Mais on nous assurait que dans le cours des négociations que les délégués du gouvernement d'Ottawa allaient entamer en Angleterre pour la construction du Pacifique canadien, on n'oublierait pas que le chemin de fer provincial devait être, suivant la pensée de ses auteurs, un des chaînons du Pacifique. On nous demanda quel prix le gouvernement de Québec mettait à son entreprise. Je répondis que si l’on pouvait nous assurer une somme de $7,000,000, nous serions disposés à donner le chemin pour cette somme. Sir John me dit alors que, dans son opinion, le prix n'était pas exorbitant,si, pour cette somme, nous nous engagions à livrer le chemin complété, d’après les plans préparés pour sa construction.
Avant de quitter Ottawa, je laissai entre les mains du chef du gouvernement un mémoire relatif à la vente que nous proposions et dans lequel j'énumérais les points principaux de la politique que le gouvernement de Québec avait suiv'e à cet égard.
Avec la permission de cette Chambre, je lirai quelques extraits de ce mémoire confidentiel, mais dont j'ai eu l’autorisation de me servir :
‘ À l'heure qu'il est, le gouvernement a déjà dépensé onze “ millions de dollars dans la construction de ce chemin, et on “ a calculé que pour le compléter, avec toutes les facilités de terminus à Québec, Montréal et Ottawa, une somme addition- “ nelle de trois quarts de million de dollars sera nécessaire pour ‘ Ja construction seule avec de plus une mise de fonds supplé- “ mentaire d’un quart de million de dollars pour pourvoir le ‘ chemin d’un matériel roulant suffisant et de première classe, ‘ Lorsqu'il sera ainsi complété et pourvu, le chemin aura coûté “ près de douze millions de dollars ; mais il pourra sans crainte
‘ être mis au rang des chemins de fer les mieux construits du ‘“ continent,
“ Il est inutile pour moi d’insister sur l'importance future “ de ce chemin. C’est assez de dire qu’il sera une des fractions “ les plus importantes du chemin de fer du Pacifique cana- “ dien.
“ La plus grande partie, je pourrais dire la presque totalité de “ notre dette provinciale a été contractée pour la construction ‘‘ de ce chemin ; et bien que le gouvernement de Québec soit ‘“ sûr que, dans un temps peu éloigné, l'augmentation consi- “ dérable du trafic du chemin nous assurera un revenu suffisant “ pour le payement d’une bonne part des intérêts dûs sur le ‘“ montant payé pour sa construction, il lui est impossible de “ se cacher le fait que le fardeau qui lui est imposé aujourd’hui ‘par le montant énorme d'intérêts à rencontrer, est trop lourd “ pour la province de Québec.
‘“ En plusieurs circonstances, j'ai eu l’occasion de déclarer, ‘en Chambre et ailleurs, que le gouvernement de Québec épui- ‘ serait toutes ses autres ressources avant de céder le chemin à “une compagnie étrangère. Toutefois nous n’avons pu faire ‘autrement que de prendre connaissance des proj 3sitions qui ‘ nous ont été faites pour l’achat ou l’affermage du chemin. ‘“ Mais avant de prendre une décision à ce sujet, j'ai cru qu'il ‘ était de mon devoir, comme chef du gouvernement de Qué- “bec, d'informer le gouvernement fédéral de la position où ‘“ nous sommes et de la décision à laquelle il est possible que ‘“ nous arrivions.
‘ Avant d'entrer en négociations avec les personnes qui nous ‘ont fait des offres, je désire faire au gouvernement fédéral, ‘au nom du gouvernement de Québec, la proposition suivante :
‘“ Que le gouvernement fédéral fasse l'acquisition de notre “ propriété provinciale pour une somme de $7,000,000. Cette ‘“ somme représenterait, au taux auquel votre gouvernement ‘ peut obtenir de l’argent en Angleterre, un intérêt de $280,000; ‘avec un fonds d'amortissement, cela ferait en tout $350,000,
“ Ccni ferait encourir à la Province une perte de plus de 4 $4,000,000, mais Québec ferait volontiers ce sacrifice pour “ assurer une ligne indépendante au trafic futur du chemin Ge
‘ fer du Pacifique, et en même temps donner un élan considé- ‘ rable à la prospérité commerciale de la province.
‘ Je suis sûr que votre gouvernement comprend toute l’im- ‘ portance qu’il y a à assurer au trafic du Pacifique un débou- ‘“ ché à travers le territoire canadien jusqu'aux ports de mer.
‘“ Le montant énorme payé pour la construction de l’Inter- “ colonial doit amener le gouvernement fédéral à assurer à cette “ Jigne autant de trafic que possible.
‘“ Les hommes d’affaires de toutes les parties du pays ont les yeux fixés sur l’avenir du chemin de fer du Pacifique, et votre gouvernement ne l’a pas perdu de vue, car il s’est assuré la bonne volonté d’une autre compagnie de manière à avoir une ligne indépendante jusqu’à Ottawa par le Canada “ central.”
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J’eus occasion de réitérer avec instance ma demande à Sir John, avant scn départ pour l'Angleterre. La réponse qu’il me donna fut à peu près la même que celle qu'il nous avait faite le 13 mai, savoir: qu’il ferait son possible pour induire les capitalistes anglais qui voudraient se charger de la construction du Pacifique, à inclure le chemin de fer provincial dans leur transaction avec le gouvernement fédéral, et qu'il soumettrait la proposition du gouvernement de Québec aux capitalistes anglais ; mais il me fit en même temps remarquer que la compagnie avec laquelle le gouvernement fédéral devait transiger, étant une compagnie privée, il ne pourrait que suggérer d'accepter notre proposition, et que si elle n'était pas agréée, ou si l'offre que la compagnie pourrait nous faire ne nous convenait pas, il n’y aurait pas eu de temps de perdu. Au retour de Sir John, j'eus occasion de faire avec lui le voyage de Québec à Montréal et immédiatement après je lui écrivis une lettre dont je citerai quelques extraits :
“ Durant le mois de mai dernier, lorsque j'étais à Ottawa ‘avec mes collègues du gouvernement de Québec, j’eus l’hon- “ neur de soumettre à votre considération un mémoire sur “ l'achat du Q. M. O. et O. par le gouvernement fédéral.
‘ Cette question est d’une importance considérable et inté- ‘“ resse, je pourrais dire, l’avenir financier de la province de
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Québec ; l’on ne pourrait en retarder la solution sans exposer notre trésor au désastre. Lorsqu'elle vous a été soumise, vous m'avez dit que votre gouvernement ne serait pas, avant quelque temps en mesure de me répondre s’il pourrait prendre cette soumission en considération, s'il la verrait d’un œil favorable : et, à la veille de votre départ pour l'Angleterre, vous m'avez laissé connaître que le projet de faire de notre chemin provincial un débouché jusqu’à l’océan pour le commerce du chemin de fer du Pacifique serait vraisemblablement pris en
‘ considération lors des négociations en Angleterre concernant
le chemin de fer du Pacifique. A votre retour, l’autre jour, vous m'avez répété qu'il vaudrait mieux pour nous attendre l’arrivée au Canada des délégués du syndicat du Pacifique avant de prendre une décision quant à la vente ou à l’affermage de notre chemin de fer provincial.
‘“ Comme j'ai déjà eu J’honneur de vous le dire, cette question
‘ est actuellement d’une importance majeure pour notre pro-
vince. Cette importance est telle qu'elle justifiera pleinement auprès de vous, j'en suis sûr, mes démarches réitérées. Depuis le jour où je déciarai devant l’Assemblée législative de Québec que le gouvernement avait déjà reçu des offres considérables pour la vente ou l’affermage du chemin, je n'ai pas reçu moins de trois nouvelles propositions différentes pour les mêmes fins. Vous comprendrez aisément la perplexité dans laquelle nous nous trouvons. Je ne pense pas que je serais justifiable de perdre une occasion certaine d'assurer à notre province une transaction qui la favoriserait largement dans sa condition financière actuelle : en même temps je ne voudrais pas disposer de notre chemin sans mettre votre gouvernement en demeure d'assurer au syndicat, avec lequel des négociations ont déjà été entamées, une ligne indépendante jusqu’à l’océan Atlantique pour le chemin de fer du Pacifique.
“Je crois donc qu’il est de mon devoir de vous informer que l'on me fait une offre de $6,500,000 pour notre chemin de fer provincial, tel que le chemin sera après la complétion du pont des Chaudières.
Dans ces circonstances, j'espère que vous me permettrez de
vous demander :
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“ 1. Si votre gouvernement serait disposé à garantir à notre “ province, comme prix de notre chemin, un montant déter- ‘“ miné qui vous permettrait de le passer au syndicat comme ‘une portion du grand chemin du Pacifique canadien ?
‘2, Si vous croyez que le syndicat serait disposé à nous ‘offrir un prix plus élevé que celui que je viens de mentionner “ pour l'achat, ou des conditions plus avantageuses pour l’affer- “ mage de notre chemin de fer provincial ?
‘3, Si dans le cas où le gouvernement de Québec garderait “ son chemin de fer (Q. M. O. et O.), vous seriez disposé à re- ‘“ commander au gouvernement d'Ottawa l'octroi d’un bonus ‘ égal à celui accordé au Canada central, à la condition que les ‘“ arrangements de parcours soient les mêmes en faveur du ‘“ chemin de fer du Pacifique canadien que ceux imposés au ‘ Canada central ? ”
M. l'Orateur, je n'ai pas besoin d’énumérer devant cette Chambre les démarches du gouvernement, dans le but de réussir auprès des zutorités fédérales. Qu'il me suffise de vous dire que nous n'avons pas, un seul instant, perdu de vue les intérêts que nous représentions, et que tout ce qu'il était en notre pouvoir de faire, nous l'avons fait, J'ai été bien plus loin que ceux qui se font aujourd’hui nos accusateurs. Et si l'on prenait connaissance du mémoire imprimé que je tiens à la main, on verrait que la grande amitié, le grand dévouement que j'épiouve en ma qualité de membre du parti conservateur pour le chef du gouvernement d'Ottawa, l'ont cédé au devoir que ma position m'imposait. Je n’y réfèrerai pas davantage, seulement je puis vousdire qu'entre autres choses, à l'appui de nos prétentions, nous exposions le danger qu’il y avait à ne pas faire de notre ligne provinciale la continuation du Pacifique, tel qu'on nous l'avait promis, et comme nous avions le droit de l’espérer. Nous indiquions le nombre toujours croissant des lignes qui nous menaçaient de leur rivalité. En voici l'énumération :
“1, La ligne du Canada central de Renfrew à Brockville “ sur le Grand-Tronc, mettant le Pacifique en relation avec les “ chemins de fer américains.
‘2, La ligne projetée depuis Pembroke, ou tout autre point “ plus rapproché sur le Canada central, à Kingston.
“3, Le chemin de fer de Saint-Laurent et Ottawa, conduisant ‘ le trafic à Prescott, puis à Ogdensburg ou sur le Grand-Tronc.
‘4, Le chemin de fer du Coteau, conduisant directement par “le pont du Coteau le commerce du Pacifique sur les lignes ‘ américaines.
‘5, Le chemin de fer de l'Atlantique et de l'Ouest partant ‘ d'Ottawa en ligne directe, passant sur le Saint-Laurent à La- “ chine par un pont, et se dirigeant par tout tracé que l’on dési- ‘ rera, soit à Portland, soit à Bangor, soit à Saint-Jean, N. B., ‘“ ou par aucune des lignes déjà en existence.”
Ce n’est pas d'aujourd'hui que nous avons étudié cette question. Dans la presse et dans nos relations officielles, nous avons sans cesse travaillé au triomphe de l’idée de faire du Q,. M. O. et O. une partie intégrante du chemin de fer du Pacifique canadien. |
Le 3 janvier dernier, je crus que je devais faire un dernier effort pour donner une nouvelle occasion à la compagnie du Pacifique d'acquérir notre chemin. Je me rendis ce jour-là à Ottawa, et j'y passai deux jours dans ce but. J’allai trouver Sir John A. McDonald et lui demandai, s’il ne pouvait pas faire un effort auprès du syndicat du Pacifique canadien pour lui faire acheter notre ligne provinciale, lui déclarant que nous avions reçu des propositions d'achat, mais que nous ne voulions pas décider de ces soumissions, sans tenter une dernière démarche auprès de la compagnie du Pacifique canadien.
Voici les conditions que je posais au gouvernement d'Ottawa :
“Prix 8 millions de piastres, intérêt, 5 070 ; il y a à peu près pour sept à huit cent mille piastres de travaux à faire sur la ligne Q. M. et O. Certaines compagnies s'offrent de faire ces travaux, mais le gouvernement n'obligera la compagnie du Pacifique à faire des travaux,que jusqu’au montant de $400,000, ce qui portera le prix total du chemin à $8,000,000. Termes de paiement des plus accommodants, car le gouvernement de Québec ne veut que diminuer les charges des intérêts sur sa dette,”
Ces propositions furent soumises d’une manière confidentielle à la compagnie du Pacifique, et en réponse nous avons reçu l'offre que voici :
On offrait huit millions et trois-quarts portant intérêt à 4 070, le capital payable en cinquante ans ; le gouvernement devait dépenser $750,000 pour finir le chemin.
Je dis ces choses au courant d’une explication, et bien que cet énoncé n'ait peut-être pas sa place ici, je veux que les députés en soient bien saisis dès à présent. On me dira que c’est quelque chose d’effrayant que nous n’ayions pas voulu vendre à ce prix là. Voici pourquoi nous ne l'avons pas fait. C’est que ces 8? millions, payables dans cinquante ans, ne portaient qu’un intérêt de 4070, ce qui donne tout simplement l'intérêt de $7,000,000 à 5 070.
La compagnie du Pacifique faisait de plus payer au gouvernement $750,000 pour les travaux restant à faire.
En ôtant ces $750,000 sur le montant offert, il restait une somme nette de $8,000,000.
Ces $8,000,000 du Pacifique nous auraient rapporté annuellement à 4 070 la somme de $320,000, tandis que les $7,600,000 offerts aujourd’hui nous donneront à 5 079 $380,000, soit une différence de $60,000 par année. Or, sait-on ce que $60,000 par année pendant 50 ans, à intérêts composés, représentent pour le gouvernement ? Etil n’y a pas un sou à déduire: j'en défie les calculateurs les plus habiles. Ces $60,000, au bout de 50 ans, donnent $12,560,000. Je vous dis que l’on ne peut retrancher la moindre parcelle de cette somme de $12,560,000, et elle représente le montant que nous aurions perdu, en acceptant l'offre des 8% millions de préférence à celle des $7,600,000.
Lorsque l'honorable M. Robertson fit son emprunt de $4,000,000 à raison de 5 070 par an pour 30 ans, nous nous engagions à payer $200,000 d'intérêts, plus 1 079 d'amortissement, ce qui faisait en outre $40,000 par année. Au bout des 30 ans, nous nous trouverons avoir payé $6,000.000 d'intérêts, et les $4,000,000 seraient encore dus, si l’on n’y pourvoyait tous les ans par le payement d’un fonds d'amortissement,
Voilà ce que savent tous ceux qui ont étudié ces questions de finances. J'ai donc fait toutes les démarches possibles auprès des autorités et du gouvernement fédéral et du Pacifique, et je n'ai pu réussir. J'ai fait peut-être plus que je n'étais tenu de faire, car j'ai peut-être un peu trahi le secret de ceux
qui m'avaient fait des propositions, mais j'en agissais ainsi dans l'intérêt de notre province, et dans l intérêt général du pays.
Monsieur l’Orateur, on nous a demandé s’il y avait eu des correspondances officielles entre la compagnie du Pacifique et le gouvernement ; je dois répondre qu’il n’y en a pas eu au sujet du contrat qui nous occupe. Il y a eu une correspondance avec la compagnie du Pacifique en 1881, mais cette correspondance était au sujet d’arrangements relatifs à l'échange du trafic ; quant aux autres négociations, elles ont été conduites de vive voix, dans des entrevues qui ont eu lieu à Québec, à Montréal et à Ottawa, entre les intéressés, tant avec la compagnie qu'avec le gouvernement fédéral, dont l’assistance nous a été précieuse ; nous avons discuté le projet d’arrangement, nous l'avons examiné sous toutes ses faces, et lorsque nous en sommes arrivés à des conclusions définitives, nous les avons rédigées, et quand cette honorable Chambre aura pris connaissance de ces documents, elle sera en mesure d'apprécier notre travail, Un homme qui s’y connaît disait : “ J'ai rarement vu des documents aussi clairs et aussi concis que ‘ces deux contrats.” Je ne m'en attribue pas le mérite, je le donne volontiers à l'honorable procureur-général qui occupe une position si distinguée dans la profession légale, à l’avocat éminent dont nous avons demandé les conseils, l’hon. M. Lacoste, et aussi au concours des aviseurs et des officiers de la compagnie du Pacifique et des syndicats qui ont transigé avec le gouvernement.
Je ne veux pas que cette Chambre reste sous l'impression, comme on a essayé de le faire croire au dehors, que le gouvernement fédéral n’approuvait pas notre politique sur cette question, Je suis heureux, M. l’Orateur, de pouvoir profiter de cette occasion pour déclarer que nous nous accordions parfaitement avec le gouvernement fédéral, et que les efforts que nous avons faits pour arriver à un résultat satisfaisant pour notre province, ont été approuvés par les autorités fédérales et vivement secondés. Je dois dire que c’est à cette amicale coopération que nous devons les bons résultats de la proposition de la compagnie du Pacifique, car le gouvernement de Québec et le Pacifique étaient partis de deux points assez éloignés l’un de l’autre.
A la session de 1881, à Ottawa, quand nous mentionnions au Pacifique une offre de six millions et trois quarts qui nous était faite pour notre chemin, les gens du Pacifique nous répondaient tout bonnement que c'était une offre folle et extravagante ; et six mois à peine avant la conclusion de notre traité avec eux, ils n’en étaient arrivés encore qu'à faire des offres pour une seule section, la section ouest, et à limiter les offres à $3,000,000, se basant sur le fait qu'ils pouvaient construire euxmêmes une ligne pour ce montant. C’est à la suite des instances conjointes de nos amis d'Ottawa et de nous-mêmes, que ces messieurs finirent par augmenter leur prix de $600,000 et par consentir à faire pour $400,000 de travaux. C’est sur cette détermination finale que le gouvernement prit aussi la sienne.
Monsieur l'Orateur, nous n’avons pas été effrayés de tout le bruit qui a été fait à propos de la vente de notre ligne provinciale. Je me suis dit ceci: tout ce fracas n’est pas sérieux, ce bruit n’est pas sincère, car tout le pays a approuvé l'opinion formulée par mon honorable ami le chef de l'opposition, par mon honorable ami le député de St-Hyacinthe et aussi par les deux gouvernements qui ont précédé celui-ci, savoir: qu'il faut vendre notre ligre de chemin de fer provincial. Le pays était unanime sur ce point.
J'ai eu le témoignage d'hommes d’affaires les plus distingués dans les rangs du parti libéral. Tous s’accordaient à dire que le gouvernement avait parfaitement réussi dans cette affaire. J'oubliais de vous dire, M. l'Orateur, que l'honorable député de Saint-Hyacinthe avait ajouté que le danger qui menacerait peut-être le gouvernement après avoir accompli cette vente, serait les tiraillements qu'il éprouverait de tous côtés pour l’emploi de la somme réalisée. Sur ce point, je m'accorde parfaitement avec lui, ainsi qu'avec l’honorable chef de l'opposition. Dès les premiers jours de la campagne électorale, et chaque fois que j'ai eu occasion de traiter cette question, j'ai annoncé la ferme détermination du gouvernemerc d'employer le prix de la vente du chemin au dégrèvement de la dette publique. Mon honorable ami, le député de Lotbinière, doit se rappeler à ce propos la déclaration explicite que j'ai faite en sa présence à la grande assemblée de Bellechasse, à Saint-Raphaël. En réponse, non-seulement à Montréal, mais à Montmagny, et à
Bellechasse, l'honorable chef de l'opposition faisait la déclararation suivante: ‘Si le gouvernement vend notre chemin ‘° $8,000,000, je suis prêt à lui prêter mon concours. Mais je ‘“ crains qu'il ne confie les fonds à un homme qui n’a pas la ‘“ confiance du pays, à M. Senécal, qui peut ruiner bien des “ gouvernements. Mais si le gouvernement actuel voulait nous ‘ promettre que le prix de vente ne sera pas mis comme fonds ‘* dans le trésor, mais sera appliqué rigoureusement à payer nos ‘ créanciers, je promets au premier-ministre mon support et ‘ celui de mes amis sur cette question.”
Avec la permission de mon collègue l'honorable trésorier de la province, je dirai à mon honorable ami le député de Lotbinière, qu'un bill sera présenté à cette Chambre statuant que pas un sou des sommes qui pourront revenir au gouvernement de cette transaction, ne sera appliqué à l’administration ordinaire des affaires de la Province, mais que le produit de la vente des deux sections du chemin devra être appliqué au payement de la dette provinciale exclusivement.
La nécessité où nous étions d’équilibrer nos finances, nous a amenés à la décision de vendre notre chemin. Le grand bruit qui s’est fait dans le public n’a pas eu pour cause l'intérêt public seulement, Le mouvement était dirigé par des mécontents, et l'on a profité d’un moment de faiblesse de quelques membres du parti conservateur ; on a profité d’un moment d'écart, d’une erreur de jugement d’un ex-ministre, pour satisfaire de vieilles rancunes, Et l’on a jeté à tous les vents un cri d'appel aux mécontents, aux jaloux et aux ambitieux.
Mais avant de pénétrer dans les considérations multiples que notre politique entraîne, je vais faire un peu l'historique de la question, M. l’Orateur. C’est toujours avec plaisir que je me reporte à ce que je dois appeler le commencement de la politique des chemins de fer dans la province de Québec. Dans le premier discours que j'eus l'honneur de prononcer dans cette chambre, le 29 décembre 1867, j'eus l’audace de parler de chemins de fer et de dire que notre rive nord était le back bone de la province de Québec et de l’ancienne province du Canada. Non pas que je veuille, en aucune façon, diminuer l'importance et la valeur des autres parties du pays, mais on sait qu’il y a dans tous les pays certains endroits privilégiés, que l’on consi-
dère comme des remparts dans le cas où des malheurs viendraient à fondre sur la patrie, J'espère que nous n’aurons jamais de telle calamité, mais si le destin nous réservait des jours aussi mauvais, la rive nord serait le véritable rempart de notre nationalité. Je me demandais, puisqu'il en était ainsi, pourquoi cette même rive nord, qui avait si longtemps rêvé un chemin de fer, n’en serait pas dotée.
Plus tard, j'eus occasion de faire valoir les prétentions du chemin de fer des Piles et du Saint-Maurice.
A cette époque, je défendais les prétentions, les réclamations et les droits de la ville des Trois-Rivières et de la division de Saint-Maurice, Le premier discours que je prononçai à propos de ce chemin, m’attira d'assez vertes remontrances du gouvernement d'alors, non pas que je fisse la lutte contre le gouvernement, mais parce que, disait-on, je me mêlais d’affaires un peu trop éloignées de mon comté. J'avais la prétention dans ce temps-là de m'occuper un peu des affaires de la Province, et de croire que c'était là une question qui méritait la considération de la Chambre.
La prétention du chemin de fer des Piles fut d’abord repoussée avec vigueur. À la suite d’assemhlées et de réunions, le regretté M. Turcotte finit par obtenir un octroi considérable de terres; mais cet octroi avait été obtenu parce qu'on avait ajouté au bill du chemin de fer des Piles une clause disant que l'octroi devait aussi s'appliquer au chemin de la rive nord.
Depuis ce temps-là le chemin des Piles a été des plus modestes, et ce n’est que par le projet que nous allons soumettre à la Chambre qu'il verra son entière réalisation, tel que l'avaient conçu ses auteurs.
Plus tard la compagnie du chemin de fer du Nord s’organisa. On vint devant les comités, devant la Chambre pour obtenir des octrois pour sa construction, et c’est alors que commença le mouvement qui a fini par nous donner notre ligne provinciale. Mais avant cette époqus était commencé le chemin de fer de colonisation du Nord, de Montréal à Saint-Jérôme, et ce chemin, qui n’était qu’un roseau, a donné naïssance à un arbre gigantesque, puisqu'il fut la cause déterminante du ‘Montréal, Ottawa et Occidental,” qui créa à son tour le Pacifique canadien.
Il y eut en ce temps-là une espèce de croisade enthousiaste, Une compagnie se forma, et jeta les bases du plan gigantesque du Pacifique canadien. Pendant 18 mois, presque toute la vallée du nord de l’'Ottawa, à partir de Montréal jusqu’à Pontiac, fut littéralement envahie par les apôtres de l’entreprise, et à la fi: on parvint à faire accepter le projet, qui voit aujourd’hui sa pleine et entière réalisation. Deux compagnies se formèrent, l’une à Québec, construisant le chemin de la rive nord de Québec à Montréal, avec l’embranchement des Piles, l'autre à Montréal pour construire le chemin à lisses de colonisation du Nord de Montréal à Ottawa. Voilà ce que l’organisation a pu produire dans l’espace de deux ans. Le travail fut immense. On avançait vigoureusement, mais plus on avançait plus les obstacles se multipliaient,
La même puissance qui avait empêché la construction du chemin de la rive nord depuis 1852 à 1872, se faisait déjà sentir, et les capitalistes importants qui s'étaient mis à la tête de cette entreprise, etqui étaient passés en Angleterre pour y trouver un appui monétaire, virent leurs efforts échouer, et revinrent au pays sans avoir pu négocier les bons qui leur auraient procuré les fonds nécessaires. C’est de cette époque que date la première idée de la construction du chemin par le gouvernement. En 1875, l'administration qui avait suivi celle de l'honorable M. Ouimet, annonça au public qu’elle se chargeait de la construction du chemin de fer de Québec à Ottawa. C'était à, M. l'Orateur, une politique vigoureuse, hardie, peut-être audacieuse.
Quoi qu’il en soit, nous apprécions aujourd’hui les bons résultats d’une entreprise dont on n’avait pas calculé les conséquences, Car si, alors, il eut été possible, on aurait reculé devant la terrible responsabilité qu’assumait le gouvernement.
À Dieu ne plaise que je veuille revenir contre une politique que j'ai franchement défendue et soutenue, et que je croyais devoir être féconde pour le pays.
Je ne me cachaiïs pas toutefois les dangers financiers que la Province pouvait courir en prenant à s4 charge cette immense entreprise. J'écrivais dans La Minerve à la date du 21 septembre 1875:
‘“ Les élections ont eu lieu et leur signification a été comprise de tout le monde, savoir : que les conservateuis de la province de Québec ne sont pas une faction politique, mais bien un grand parti, raisonnant et réalisant ses idées, sans s'occuper plus qu'il ne faut des individualités. On a vainement essayé de soulever des ferments de dissensions entre les anciens et les nouveaux ministres, La grande voix du parti a couvert ces cris de discorde et le ministère est sorti des élections avec des éléments de vitalité dont il a droit d’être fier, et qu’il doit mettre au service de la cause qui l'a fait triompher.
‘“ A peine sortis de la lutte et de la victoire, nos chefs n'ont pas eu à chercher longtemps pour trouver une occasion de se montrer à la hauteur de la position que le pays venait de leur faire, Une question immense se dressait devant eux, menaçante pour l'avenir de la province, terrible et dangereuse pour un gouvernement : Que vont devenir nos chemins de fer ?......
“Il n’y avait pas à hésiter ; le travail incessant des instigateurs de l’entreprise, la générosité des municipalités, la libéralité des gouvernements avaient déjà enfoui des millions dans ce vaste sillon à moitié creusé de Québec à Ottawa. Il fallait sauver cela, et avant tout cela, et plus que cela, l'avenir de la province demandait bien haut l'intervention du gouvernement dans cette crise inattendue.
‘“ D'un autre côté, la question était grave. Il s'agissait de millions, et, pour un gouvernement qui se soucie de l'avenir, le ‘“redde rationem”' est redoutable, lorsqu'il faut baser de grandes opérations sur des ressources assez restreintes. Notre province n’est pas obérée, tant s’en faut ; et pourtant on a déjà trouvé maintes fois à redire. Que sera-ce quand il faudra couvrir les déficits béants d’une dette envahissante, avec les seuls revenus de nos bois et de nos terres publiques ? Car il ne faut pas se dissimuler qu’à part ces deux sources de revenus, qui ne peuvent pas, après tout, augmenter bien longtemps, il ne nous reste guère que':la taxe directe pour faire fonetionner notre système de gouvernement provincial,
‘“ Deux moyens se présentaient naturellement au gouvernement pour prévenir la catastrophe dont nos chemins étaient menacés par l'échec que nous avions éprouvé sur le marché anglais : aider, par de nouveaux secours, par des facilités d’em-
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prunt ou par des prêts directs, les associations d'individus qui s'étaient mises à la tête de ces entreprises; ou prendre complèm’aten mains la construction, la direction et l'administration C ves chemins. Le premier de ces moyens était un remède à la crise, une solution des difficultés au milieu desquelles les compagnies se trouvaient placées; le second créait tout un système,
‘ Si l'on n’a consulté que le goût, le désir de la population, il n’y a rien d'étonnant que l'on ait choisi le dernier moyer On ne peut s'adresser à meilleure enseigne qu'au gouvernement lui-même pour exécuter la chose que l’on tient à avoir, C'est bien le parti le plus simple; mais est-ce bien aussi le plus sage ? La population qui forme les trois quarts de la province, notre population française, a un défaut qu’elle tient de ses traditions féodales et monarchiques, c’est de toujours trop compter sur le pouvoir gouvernemental pour accomplir ce qui devrait être laissé à l'initiative individuelle, Est-il de saine politique pour un gouvernement de favoriser ce penchant; ne devrait-il pas plutôt s’efforcer de le faire disparaître ? Cette disposition de notre population ferait très bien avec un pouvoir centralisateur absolu et la taxe directe; avec nos institutions politiques, ce penchant est un danger menaçant pour les gouvernements qui voudiuient y céder.
# Qu'on veuille bien nous comprendre; nous n’entendons pas blâmer nos amis; nous exposons une opinion; nous exprimons une crainte, croyant qu il est de notre devoir d'en agir ainsi. Et encore ne le faisons-nous qu'avec cette restriction bien distincte, que si c'était là le seal moyen d’assurer la construction des chemins en question, il n’y aurait pas à hésiter, il faudrait l'adopter.
“Il y a plus d’une question à étudier dans cette importante affaire qui doit être traitée avec la plus granGe prudence.”
La compagnie du Montréal, Ottawa et Occidental fit des observations très judicieuses à l'honorable M. de Boucherville sur les chances et la probabilité qu’il y avait pour une compagnie de continuer la construction du chemin de fer avec l’aide que cette compagnie avait déjà eue, en y ajoutant une aide qu’elle réclamait en sus, Cette compagnie de la Rive Nord demand:.it seulement au gouvernement de lui garantir $£,000,000 de ses
bons,—la compagnie donnant en retour une hypothèque sur son chemin,—la fameuse hypothèque que le gouvernement a eue pour les avances faites aux commissaires en 1876.
Moi-même, j'avais pris sur moi de donner un autre avis au gouvernement, et j'avais dit que quand même il ‘audrait que le gouvernement augmentât son subside d’un million de piastres en sus du subside déjà donné, et des 2,327,000 acres de terres, ce sacrifice additionnel d’un million de piastres serait peut-être préférable, parce qu’il n'était pas difficile alors de prévoir que le gouvernement serait en définitive appelé à mettre un eontingent considérable dans cétte entreprise.
Cependant j'avouerai que prenant les choses tel que le gouvernement l’a fait en 1875, il n’a peut-être rien perdu en ce qui concerne la somme que nous avons à déduire aujourd’hui sur le coût total de l’entreprise. Les terres du lac Témiscamingue, dont une partie ont été vendues en octobre 1880, valent certes plus d’une piastre de l’acre au gouvernement, Je disais aussi qu’en sus de ces $5,000,000, valeur qu’on donnait aux compnagnies,si le gouvernement avait ajouté $1,000,000, la crise passée, ces compagnies pouvaient faire flotter leurs bons, et bâtir le chemin. Et je croyais qu'il valait mieux sacrifier un million que d’exposer la province aux dépenses qu’on a encourues depuis.
Mais en supposant même que le gouvernement ait alors commis une faute, ce fut une faute heureuse, et je ne la regrette pas cette faute, car elle a eu pour effet d’assurer la complétion du chemin.
On me dira que j'appuyais la politique du gouvernement en 1875. C’est vrai, j'appuyais alors mes chefs sur qui pesait la responsabilité d: la direction des affaires, et, dans un discours chaleureux que je fis alors dans cette Chambre, j'en appelai à la loyauté du parti conservateur pour aider le gouvernement dans la tâche sérieuse qu’il assumait; je basai mes arguments et mes calculs sur les chiffres qui furent donnés par l’hon. député de Sherbrooke, par le leader de la Chambre et par l'hon. M. de Boucherville,
J'ai en foi dans l’expérience de ces messieurs, et je dois déclarer que je ne m’en repens pas, bien que cette entreprise ait placé la province dans une impasse, dont nous sortirons facile-
ment si la même loyauté que nous avons montrée alors nousmême, guide aujourd'hui les hororables membres de la Chambre.
En 1875, le gouvernement, avant d’exposer sa politique devant les Chambres, décida, sans demander de soumissions, de donner deux contrats, dont l’un de 4 millions et quelques cent mille piastres, et l’autre de $3,600,000, c’est-à-dire environ $8,000,000, à être jetés dans cette entreprise, sans aucune autre garantie pour le gouvernement que la solvabilité des entrepreneurs. Ces deux contrats furent soumis à la Chambre et l’on put constater que la continuation des travaux par les entrepreneurs était autorisée avant que le contrat eût reçu la sanction de la Chambre.
On a dit alors comme aujourd’hui : “ Mais pourquoi n'avoir ‘“ pas discuté ces contrats devant la Chambre et fait nommer ‘ un comité pour les examiner.”
Ceux qui parlaient ainsi étaient un petit nombre de mécontents, qui sont toujours disposés à renverser les gouvernements, mais qui n’ont jamais su les former.
Ces contrats, il est vrai, n'étaient pas irréprochables, car ils ont été déclarés mal faits par les commissaires et les ingénieurs du gouvernement, et j'en trouve la preuve dans deux rapports officiels, le premier publié par les commissaires du chemin de fer, MM. Malhiot, [rvine et Chinic, portant la date du 31 décembre 1877 et signé par ces messieurs; je lis dans ce rapport ce qui suit: “Cependant il ne faut pas oublier que le chemin “ne pouvait pas être construit pour le prix porté au contrat “entre le gouvernement et les entrepreneurs ; aussi, en dé- ‘“ cembre 1876, les divers subsides accordés par la législature ‘“ pour la construction des dits chemins étant épuisés, à l’excep- “tion de $19,500, et les municipalités ayant jusque-là refusé ‘“ de payer leurs souscriptions, les commissaires ont obtenu du ‘“ gouvernement de la province diverses avances qui s'élevaient, ‘“ au ler décembre courant, à la somme de $2,345,000.” C'était à le déficit que les commissaires constataient dès 1877 sur les contrats qui avaient été donnés par le gouvernement. Dans le second de ces rapports, celui de M. Shanly, on trouve les observations suivantes faites par lui sur l’un des contrats en question :
“ On peut répondre de suite et négativement à la question ‘“ de savoir si cette somme est suffisante pour terminer les tra- ‘vaux. Il fallait, au moins, $700,000 de plus pour terminer “ les travaux lorsque le gouvernement a passé le contrat le 16 “ novembre 1875 : le fait est que les quantités des excavations, ‘“ de la maçonnerie, etc., etc., qui ont servi de base au contrat,
‘ étaient fausses, supposées et non réelles.”
= Voilà les contrats qui furent soumis au parlement à cette époque, et sur lesquels nous avons eu à travailler. S'il y a des déficits, il ne faut pas trop en blâmer le gouvernement qui a donné ces contrats.J’ai déjà eu occasion de dire en cette Chambre, que, dans l’appréciation des fautes énormes de l'administration subséquente à celle de mon honorable ami quisiége maintenant à la gauche, il fallait faire la part des circonstances. Je comprends facilementqu’absorbé complètement par les besoins d’une situation précaire, pouvant à peine donner son temps à l’administration de la chose publique au milieu des bouleversements politiques d’alors, et se trouvant harassé par la guerre incessante de tous les jours que lui faisait dans le temps la loyale opposition de Sa Majesté, mon honorable ami ait été entraîné dans bien des fautes, ait rencontré bien des obstacles. Je ferais des reproches à cette opposition dont j'étais alors le chef, si je ne croyais sa conduite justifiée par l'importance de la question qui se débattait alors. Les pertes que la province a dû subir pendant cette lutte, la suspension presque complète de toute action gouvernementale, n’était rien en comparaison du malheur irréparable qui aurait frappé le pays, si, dans les traditions de notre histoire, eût été confirmé l’acte arbitraire qui avait sapé la base du gouvernement électif et responsable.
Je suis étonné d'entendre dire: ‘“ Nous pensons que vous avez ‘ fait un mauvais marché. Nous avons fait des calculs et nous ‘ déclarons que le prix est trop peu élevé; nous pensons que si ‘“ le gouvernement gardait son chemin, il pourrait réaliser des ‘ bénéfices en l’administrant lui-même.”
Demandez à ces gens sur quoi ils s'appuient pour dire cela, demandez-'eur s'ils ont consulté des autorités en matière de chemins de fer, demandez-leur s'ils ont entre les mains des calculs d'ingénieurs, et ils vous répondront qu'ils n’ont rien de cela. Cependant ils n’en affirmeront pas avec moins de pré-
somption qu’ils s’y connaissent aussi bien que qui que ce soit, Ou, comme le disait l’hon, député de Québec-est dans la fameuse assemblée du bureau de commerce : “Je vois bien le rapport de M. Shanly, j'ai vu ses conclusions, il est vrai qu'il y déclare que les prix offerts sont très avantageux, que les contrats offrent toutes les garanties possibles, mais, moi, le député de Québecest, qui n’ai aucune expérience dans ces choses, j'affirme que M. Shanly ne sait pas ce qu'il dit, et je n’ai pas foi dans son appréciation.”
On fait des calculs à perte de vue sur des probabilités, sur des espérances. Cela fait bien pour un prospectus, pour une réclame, mais cela ne balance pas les livres du trésor. Je ne suis pas de ceux qui croient aveuglément à ce que disent les chiffres groupés pour plaire, mais j'aimerais qu’on me désignât un grand projet, un grand chemin de fer, qui n'aient trompé leurs auteurs dans la perspective des profits que ces entreprises devaient rapporter. Prenons, par exemple, le prospectus du Grand-Tronc, publié en 1852; on y promettait des résultats brillants et presque immédiats aux actionnaires. Les calculs paraissaient bien faits et il n’y avait pas à s’y méprendre, la fortune des souscripteurs était faite. Et cependant, après les travaux énormes et les efforts incessants que l’on a faits depuis 30 ans, on en est encore à chercher les moyens de payer les bons préférentiels qui ont été émis. Les premiers actionnaires se consolent peut-être, comme celui que je rencontrai en 1876 à Liverpool, qui, me montrant £9,000 de bons primitifs du Grand-Tronc, me disait : “ J'ai encore une consolation, ces billets ont écé imprimés avec luxe, et l'impression s’en conserve bien.” Et me montrant aussi un document qui accompagnait ces bons, il me dit : “ J'ai encore une autre consola- “tion en lisant le prospectus ailéchant que l’on mettait devant “ le public, C’est si bien dit et si bien écrit que je rêve encore ‘aux profits que j'aurais dû faire.”
Que nous disaient les avocats de Q. M. O. & O., en 1875 ? Le premier ministre d'alors, homme très peu crédule, on le sait, le leader de la Chambre, nous assuraient les plus heureux résultats, et no portaient les dépenses à faire par le gouvernement, qu’à 2 millions et demi de dollars.
L'hon. M. de Boucherville disait à la séance du Conseil législatif du 23 décembre 1875 :
‘“ Dans l’arrangement primitif proposé et non accepté, le gouvernement aurait dû garantir l'intérêt sur deux millions. Or garantir deux millions équivaut à les payer, ou que l’on emprunte, ou que l’on ne paie que l'intérêt, pendant que le gouvernement, par le projet qu’il soumet à cette Chambre ne sera responsable, pour tout le chemin, c’est-à-dire depuis Québec à Portage-du-Fort, que d’une somme de $2,327,000. Cela est dû à la réduction que nous avons obtenue en faisant de nouveaux contrats avec les entrepreneurs.”
Bien plus, un homme qui pourtant n’a jamais été optimiste en matière de finances, l'honorable député de Sherbrooke, alors trésorier, était lui-même tombé dans le panneau, et il croyait qu’une ère de prospérité allait commencer pour la province. Il croyait surtout que le chemin ne coûterait absolument que la somme que l’on calculait dans ce temps-là, c’est à-dire une somme totale, y compris les réserves et les dépenses imprévues, de $9,800,000. Et il fallait naturellement déduire de cette somme totale les terres cue nous avions reprises et les souscriptions municipales.
Citons plutôt ses calculs :
158 milles pour la ligne principale avec rails “ d'acier, et 4 ponts de fer ; 27 milles pour l’em- ‘“ branchement des Piles, avec rails de fer, pont de “ bois et bateau à vapeur... DR RIE RARE NES Eee CEUEES $4,732,387.00
“ Chemin de fer de Montréal, O. et O. 1234 milles ‘ pour la ligne principale avec rails d’acier, ponts ‘de feret 14 milles pour l’embranchement de NAT OO lite ele éd en tuée ep unts 3, 601,649.75
‘ De Aylmer à Portage du Fort, étendue de 50 ‘“ milles à $20,000 le mille, non compris le maté-. ‘“ riel roulant ....…. sine tete ERP PTT 1,000,000.00
‘“ Ajouter le coût de la station de Montréal, le “ pont sur l’'Ottawa, etc. etc... Re TEn te . 466,701.00
‘“ Soit un total de... $9,800,737.75
Nous avons dû payer ou serons obligés de payer près de $4,000,000 de plus que cette somme pour construire la ligne seulement jusqu'à Aylmer.
M. Shanly avait donc raison lorsqu'il disait que les chiffres sur lesquels on basait les contrats devaient nécessairement être de beaucoup dépassés.
Si je cite ces passages des discours de mes prédécesseurs, c'est pour démontrer à cette Chambre que lorsqu'on veut faire d'avance des calculs sur les dépenses ou les profits d’un chemin ou sur le coût de sa construction, on est toujours trompé. C’est pour cette raison que le gouvernement n’a pas voulu prendre ces aléas dans le calcul de notre budget. Nous ne voulons pas marcher avec des calculs fantaisistes, mais avec les chiffres officiels que nous avons devant nous. Nous connaissons les déficits qui se sont accumulés depuis quelques années, et celui de cette année ; nous connaissons les sources de notre revenu, celles qui sont certaines ; nous comptons ce que nous avons à payer comme intérêt et amortissement sur notre dette, et nous ne voulons tromper ni la Chambre, ni le public, en nous fiant à l’incertain. Nous devons à nos créanciers de ne plus courir de risques dans l’estimation de nos ressources,
Nous savons qu'en vendant notre chemin nous dégrevons notre budget suffisamment pour assurer au pays que les déficits cesseront, et que nous pourrons voir dans un avenir très rapproché le jour où les surplus les remplaceront.
Je ne me fondais pas sur des calculs fictifs quand j'ai dit que la province ne perdait rien dans la transaction que nous voulons faire. Je l'ai dit, et j'avais raison, car les chiffres sont là pour le prouver, Les sommes payées pour la construction du chemin s'élèvent, suivant l’état que je mettrai devant cette honorable Chambre, à une somme totale de douze millions six cent et quelques mille piastres. Ajoutons à cela les $100,000 que j'ai toujours comptées pour le parachèvement du chemin et nous aurons les $13,000,000.
J'ai dit que la province en 1875 faisait le sacrifice de deux millions six cent et quelques mille piastres, plus 2,327,000 acres de terre, faisant en chiffres ronds $5,000,000 : je ne vois pas pourquoi l’on ne ferait pas aujourd’hui le sacrifice que
nous étions disposés à faire alors. C’est là la base financière
que j'ai posée dès le commencement, lorsque j'?* décidé de recevoir des offres pour notre chemin. Et ensure pourrionsnous facilement estimer le sacrifice que nous faisions en 1875 à un montant plus élevé, car ces terres valaient certes plus qu’un dollar de l’acre. L'agent des terres le plus compétent, M. Russell, estimait la valeur de ces terres à trois piastres de l'acre, et, dans cette Chambre même, le député d'Argenteuil d'alors, monsieur Bellingham, ne les estimait pas à moins de cinq piastres de l’acre. Nous avons fait la vente d’une partie de ces terres le 15 octobre 1880, et les enchères sur la partie vendue se sont élevées à $8262,000, seulement pour le bonus de ‘la coupe de bois. Ajoutons à cela la rente foncière payée par les marchands de bois et le revenu considérable que donnera l'exploitation de cette région forestière, et cette honorable Chambre n’aura pas de peine à conclure avec moi que ces terres valent aujourd’hui pour la Couronne plus de deux piastres de l’acre.
Le gouvernement avait fait alors ce cadeau de plus de $5, 000,000, et il ne doit pas revenir aujourd’hui sur sa libéralité. Le gouvernement n’a pas fait ce chemin de fer en vue d’une spéculation ; il a, au contraire, entrepris cette grande œuvre dans l'intérêt du commerce et de la prospérité générale de la province. S'il retrouve les fonds qu’il y a mis, en sus du don qu'il voulait faire aux compagnies privées, c’est aussi loin que peuvent aller ses désirs dans l'administration de la chose publique. Or, nous retrouvons nos $8,000,000, c’est-à-dire $7,600,000 en argent, e‘ non seulement $900,000 de travaux pour: finir le chemin, mais bien une somme de #$1,098,000 de travaux utiles, nécessaires même, et dans tous lescas demandés par les besoins du commerce et la bonne exploitation du chemin.
On trouve le gouvernement trop généreux dans les sacrifices qu'il est prêt à faire. Et, chose singulière, c’est dans les rangs des intimes du gouvernement de 1875 que l’on jette ce cri. Pourtant c’est de ce gouvernement même que nous avons pris cette inspiration.
Que disait l'honorable monsieur Angers dans son discours sur la question des chemins de fer? ‘“ Nous ne voulions pas après ‘avoir fait tant de sacrifices, renoncer aux résultats que cette
“ législation généreuse réserve pour l'avenir, Les sacrifices ‘“ nouveaux que nous demandons à la province ne seront pas ‘“ en pure perte et l'avenir du chemin nous récompensera de ‘“ la générosité que nous montrons dans notre législation.”
Dans ce temps-là on avait beaucoup de confiance dans les municipalités, car l'honorable ministre disait :
“ J'ai déjà fait mention de l’esprit libéral avec lequel les cités ‘“ de Québec et üde Montréal et les municipalités des environs, ‘“ surtout celles qui avoisinent Montréal, ont souscrit en faveur ‘“ de ce chemin de fer ; nos résolutions ont en vue de placer “ ces municipalités généreuses dans la meilleure position pos- ‘“ sible. J'espère, monsieur l'Orateur, que l'exemple de ces ‘“ municipalités sera suivi par d'autres municipalités. Et ce “ fait a eu son influence sur la décision que le gouvernement a “ prise, car, tôt ou tard, il est probable que chaque corporation, ‘ chaque municipalité contribuera comme elle le doit à la réali- “ sation d’un projet aussi patriotique, et la province saura re- “ connaître cette générosité de leur part.
C'est bien loin du temps où l’on disait que l’on voulait prendre les municipalités à la gorge, et où l’on brûlait en effgie celui-là même qui faisait tant de compliments à ces municipalités.
L'honorable ministre finissait son discours en disant : ‘ Ce “ n’est pas là le langage que devraient tenir des hommes de ‘“ cœur, Ce que nous devons dire, c'est qu'ayant commencé ‘“ cette œuvre, nous devons la terminer le plus tôt possible. ‘“ N’allons pas attendre qu'il soit trop tard pour construire ‘“ cette route. N'allons pas, pour montrer notre volonté de “ faire tous les sacrifices que l’entreprise entraînera nécessai- ‘“ rement, attendre que ces sacrifices soient faits sans utilité. “ Ces considérations ont forcé le gouvernement à adopter de “prime abord et sans hésitation la marche qu’il suit et dont ‘“ de mûres réflexions ensuite viennent confirmer la sagesse.
‘ Le gouvernement a dit : Si nous différons la construction ‘“ du chemin de fer de Québec au Portage du Fort, si cette “ ligne n’est complétée qu'après la construction d’autres lignes “rivales, jamais elle ne sera en état de lutter avec avantage “contre le ‘ Canada central ” et les autres voies qui seront “ construites dans le but de diriger le trafic d'Ontario et des
4 Etats-Unis sur d’autres points au détriment de la province de ‘ Québec.
‘“ Je pense que le gouvernement a été sage et qu'il a prouvé ‘“ sa sagesse, en disant que nous devons construire cette route, “afin d'être, pour ainsi dire, hors des atteintes d’une ligne “rivale; car, quand cette voie aura été complétée, aucnne ‘“ compagnie ne s’aventurera à en construire une tout contre, “vu qu'il ne serait souscrit en Angleterre aucun capital pour “un tel objet, et que les capitalistes anglais répondraient à “ ceux qui en feraient la proposition : Vous avezété devancés ‘ par la province de Québec, qui, bien pénétrée de l'importance “ du trafic de l’ouest, n’est pas restée en arrière, et même avant ‘“ que ce trafic fut créé, a tenu ses locomotives prêtes, et ses “ chars attachés les uns aux autres, pour transporter les mar- ‘“ chandises à Montréal, et le surplus à Québec.”
Il n’y avait pas, monsieur l’Orateur, que le leader de la Chambre basse qui tenait un pareil langage, le premier-ministre disait la même chose dans la Chambre haute.
Il s’exprimait ainsi à cette même séance du 23 décembre :
“ Une autre considération digne de vous être signalée, hono- ‘ rables Messieurs, c’est qu’en échange: du sacrifice pécuniaire ‘“ que nous faisons momentanément, nous reprenons l'immense ‘ étendue de terrain boisé que nous avions donné au lieu de sub- ‘“ sides aux compagnies chargées de trouver les moyens néces- “ saires à la construction de ces chemins. Or la possession de ‘ ces terres deviendra après la construction de ces chemins d’une “ valeur plus considérable que le subside en argent que nous ‘ accordions par le projet qui vous est soumis. Ces terres re- «“ prendront une valeur qui nous; remboursera et au delà des ‘“ sacrifices que nous faisons actuellement.”
Dans ce temps, mon ami l'honorable député d'Hochelaga me permettra de dire que l’une de ses grandes frayeurs était que le chemin du Pacifique ne vînt pas déverser son commerce sur nous, et il demandait alors deux choses : la première, que le chemin fût poussé jusqu'à la Baie Georgienne et jusqu’au Sault Sainte-Marie, et cela pour venir où? Pour venir jusqu'à Montréal et là construire sur le Saint-Laurent un pont pour faire concurrence au Grand-Tronc dont le pont ne suffit plus au commerce.