‹ L'Honorable J.A. Chapleau [microforme]Chapitre 2 sur 32 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

L'idée de réunir et de publier les discours, les manifestes, les lettres et les conférences de l'honorable M. Chapleau, a été exprimée à maintes reprises; mais le projet présentait tant de difficultés qu'il n’a pu être mis à exécution jusqu'à ce jour. Une collection complète formerait plusieurs volumes, dont nous ne voudrions pas entreprendre le travail de compilation sans la permission et le concours de l’auteur ; il y aurait des changements à opérer, des lacunes à remplir, des notes explicatives à ajouter,—toutes chosos qui ne pourraient se faire que sous la direction de M. Chapleau lui-même. Un jour ou l'autre, ce travail devra s'accomplir; — en outre des œuvres impérissables de l’éminent homme d'état dont nous donnons ci-après ure appréciation biographique, une telle publication contiendrait une foule de renseignements, de faits et de documents utiles à l’histoire politique et parlementaire du Canada,

En attendant, nous avons, après avoir consulté quelques amis, pris sur nous de publier ce volume qui est le produit d'un travail préparatoire à la collection plus complète des œuvres de M, Chapleau, que nous espérons voir paraître avant longtemps, On nous saura gré d'avoir mis devant le public les plus belles pages d’éloquence et les discours les plus utiles, comme renseignements, du grand tribun dont le Canada s'enorgueillit à si juste titre.

Le 27 décembre 1867, le palais du parlement de Québec, désert depuis deux ans, présentait une scène pleine d'animation ; le premier parlement de la province de Québec, créé par l'acte d'Union, inaugurait ses travaux ce jour-là. Ses vastes corridors voyaient partout des groupes d'hommes politiques et de curieux devisant sur le no: vel ordre de choses. Le sujet était palpitant d'intérêt ; les uns se demandaient avec anxiété ce qui résulterait de la confédération; les autres, si la résurrection de l’ancienne chambre, supprimée en 1838, nous ramènerait les beaux jours de l’éloquence française, et si Papineau, Bourdages, Vallières trouveraient des successeurs,

Au centre de l’un de ces groupes, un jeune homme attirait entre tous l'attention du publie. De taille ordinaire, mais de tournure élégante, la tête ovale, aux traits fins et accentués, les yeux vifs, et, comme cadre, une forte et longue chevelure noire qui lui retombait sur les épaules ; il avait cette physionomie p?:ticulière que les jeunes filles, —qui n’en connaissent point, — prêtent aux poètes, ou que les lecteurs des Girondins de Lamartine donnent aux trop fameux orateurs de la Convention. Les lignes si correctes de son visage se détachaient comme le profil d'une médaille antique sur le fond banal de son entourage.

— Quel est ce jeune homme ? demande soudain un journaliste à un député de ses amis.

—Comment ! vous ne le connaissez pas ! En voilà un qui va cependant faire verser de l'encre à vous et à vos collègues ! Mais vous ne connaissez pas Chapleau, député de Terrebonne, l'espoir du parti conservateur à Montréal, la voix la plus éloquente de notre province, le premier criminaliste canadien

x BIOGRAPHIE

français, en attendant que l'expérience en fasse notre premier homme d'Etat.

Sceptique de sa nature, ne croyant guère aux enfants prodiges et aux jeunes hommes d'avenir, si communs dans notre pays à vingt ans et si rares lorsque l’avenir, devenu le présent, les somme de tenir leurs promesses, notre journaliste crut les prédictions de son ami fortement empreintes d’exagération. Chapleau s’est chargé de les justifier. Depuis 1867, n'a-t-il pas toujours été à l'avant-garde du parti conservateur; n’a-t-il pas été son porte-glaive le plus ardent, l’orateur le plus aimé de son camp et le plus redouté de ses adversaires, son esprit le plus actif? Nul autre homme politique n’a autant que lui payé de sa personne; toutes les paroisses du distriet de Montréal l'ont applaudi sur leurs Austings et tous les comtés de la province l'ont acclamé. Il est allé cucillir des lauriers chez nos voisins d'Ontario. Aux élections qui suivirent le coup d'Etat Letellier, il conduisit le district de Montréal à la victoire, et aux élections fédérales de la même année (1878), on le vit dans dix huit comtés enlevés à l'ennemi le 18 septembre. Jamais malgré la fatigue, les ennuis et la maladie suites inséparables de semblables campagnes électorales, il n’a refusé de mettre sa parole puissante au service d’un ami politique.

Ah! sa carrière à lui ne s’est pas faite des sacrifices des autres ; il n’a pas été porté aux premiers postes sur les épaules de ses amis; lancé des rangs du peuple, il a fait sa trouée en haut comme un boulet, C’est de Chapleau qu'on peut dire qu’il a gagné deux fois ses épaulettes et qu'il n’a rien dû à la faveur. Le seul honneur qui soit venu s'offrir spontanément à lui avant le temps —- la charge de lieutenant-gouverneur — il l'a refusé.

Né à Ste Thérèse, le 9 novembre 1840, dans le comté qu'il devait un jour représenter, Chapleau commence ses études à Terrebonne et les termine à St-Hyacinthe. Il eut le bonheur de rencontrer, dans le collège de cette ville, un homme dont le nom est encore vénéré de ses anciens élèves: M. Desaulniers. C'était un de ces véritables éducateurs, hélas! si rares, qui se plaisent à façonner l'esprit des jeunes gens, à leur imprimer une direction qu'ils suivent toute leur vie. C’est de M. Desaulniers que Chapleau reçut ses premiers principes de philosophie ; c'est cet homme éminent qui donna la première trempe à son

caractère, mélange de souplesse et de fermeté dont les soubresauts et les réactions déroutent et désorientent ses adversaires et ses envieux, Aussi avec quelle gratitude ne parle-t-il pas encore aujourd'hui de son ancien professeur, et avec quelle ténacité sa mémoire n'a-t-elle pas gardé ses enseignements comme des germes précieux que l’âge est venu développer! Il y a ceci de singulier et d'étonnant chez Chapleau, sur lequel la nature a épuisé ses complaisances, que si vous lui exposez la moitié d’une propesition, il devine l’autre comme par intuition. |

C’est en 1859, à l'entrée de Louis-Siméon Morin dans le cabinet Cartier-Macdonald, que Chapleau fit ses premières armes sous les auspices de Cartier et contre les grands lutteurs libéraux d'alors: Dorion, Papin, Laflamme et Doutre. De cette année à 1867, il prend part à toutes les luttes, soit sur les hustings, soit dans la presse, menant de front l'étude du droit et de la politique, et tout en s’acquérant à la cour criminelle un renom d’éloquence qui fait du futur homme d’Etat le continuateur des Aylwin, des Ramsay et des Johnston. Il y avait alors à Montréal une brillante phalange d'étudiants en droit et de jeunes avocats: c'étaient Morin, Loranger, Chapleau, Ludger Labelle, Mousseau, David, Montpetit et Cayley. On les voyait aux premiers rangs dans toutes les campagnes électorales. Lo husting ne suffisait point à leur fièvre d'activité; trois d’entre eux: Chapleau, Labelle et David, aidés d’une brillante collaboration, fondèrent le Colonisateur, une vaillante petite feuille qui fournit une courte et lumineuse carrière de trois années, C'était sur Chapleau et ses amis que Cartier comptait pour refaire la fortune de son parti, un instant chancelant sous les assauts do la démocratie canadienne, façgonnée sur le modèle de sa sœur aînée de France. T/école libérale de 1848 n'avait pas obtenu tout le succès qu'elle s'était promis, et elle était venue se heurter, avec ses idées radicales, au sentiment profondément conservateur de nos populations; mais les deux Dorion, Laberge, Papin, Daoust, Dessaulles, Doutre et Laflamme avaient du talent, et s'ils ne réussirent pas à l'emporter sur leurs adversaires, ils leur portèrent de rudes coups ; il fallait do l'énergie et de la force pour démolir leur œuvre, et les vaillantes épées du parti conservateur ne faillirent point à la tâche, Aux

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