‹ L'Honorable J.A. Chapleau [microforme]Chapitre 32 sur 32 · OTTAWA. 28 NOVEMBRE · texte numérisé non relu

OTTAWA. 28 NOVEMBRE

Discours PRONONCÉ À LA CLOTURE DES COURS DE L'UNIVERSITÉ LavVaL, À MonNTRÉAL, LE 22 JUIN 1886.

MESSIEURS

La témérité est le trait caractéristique des hommes de la politiqte. Les journalistes, qui préparent l'histoire, appellent ce défaut courage, hardiesse, audace ou imorudence, suivant qu'ils veulent mettre un rayon ou une ombre au front de leur héros. Je songe en ce moment au nom que les critiques donneront à la tâche téméraire que j'ai entreprise quand j'ai accepté l'invitation de M. le vice-recteur de venir prendre part à cette séance universitaire. Et si le sentiment du devoir à accomplir ne me soutenait, je ne sais si je ne vous demanderais pas de me relever de la promesse inconsidérée que j'ai faite de vous adresser la parole en cette occasion.

Trois mois de débats parlementaires sont une assez pauvre préparation pour arriver aux mœurs et au langage académiques qui seuls sont de mise dans vos réunions. Or, vous ne sauriez croire comme il est difficile de se dépouiller de la défroque politique quand une fois on l’a revêtue.

Je ne voudrais pourtant pas vous faire médire de cette malheureuse politique dont il est défendu de vous parler ici. Heureusement que je ne vois autour de moi que des figures bienveillantes qui semblent promettre d'avance une indulgence plénière à ma témérité.

Il conviendrait, Messieurs, de vous parler du droit international, ne serait-ce que pour me rappeler la chaire importante dont le conseil universitaire m’a fait l'honneur de me nommer le titulaire. Or, je ne saurais aisément le faire sans toucher à la politique et à la théologie ; à la politique dont je ne puis pas vous parler; à la théologie dont je ne puis guère vous entretenir; à la politique que je voudrais avoir moins connue, à la théologie que je voudrais mieux connaître. Politique et théologie, deux sciences dont les points de comparaison sont des

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contrastes; la théologie qui ne change jamais, malgré que les théologiens diffèrent beaucoup entr’eux, la politique qui change toujours, tandis que les politiciens se ressemblent à peu près tous, sauf la taille.

Cette pauvre politique que vous ostracisez, a pourtant de bons points à son crédit, et je veux vous en citer un qui ne sera pas déplacé, dans les remarques que j'ai à vous faire, puisqu'il a, dans une large mesure, un caractère, j'oserai dire, international, Rien d’étroit, rien qui puisse blesser les susceptibilités les plus exigeantes ne s’y mêle, car il so relie à l'événement mémorable qui fait en ce moment jaillir la joie, la foi, l'harmonie dans le cœur de tous les bons citoyens de ce pays. Vous avez compris que je veux parler de l’entrée de l’éminent prélat canadien dans l’auguste Sénac &c !’Fglise universelle.

Ce n’est un secret pour personne, et c’est un sujet de légitime satisfaction pour tout le monde, que le Saint-Siège a reçu, dès l'hiver dernier, l'expression officieuse de la satisfaction qu'éprouverait le gouvernement de Sa Majesté si la hauto dignité de prince de l'Eglise était conférée à Sa Grandeur Monscigneur Taschereau. Je me plais à le dire ici non pour en tirer gloire en faveur d’un homme politique, mais pour constater hautement le grand sentiment de bonne entente qui règne dans notre pays, parmi les hommes haut placés des différentes croyances.’ Au mois d'octobre, on me demanda confidentiellement de faire faire des démarches pour obtenir le concours du gouvernement anglais auprès du Saint-Siège pour la nomination d’un cardinal canadien, dont il était alors question à Rome. Je n’eus pas la moindre hésitation à m'adresser à sir John A. MacDonald pour lui demander son appui dans cette affaire, appui qui augmentait d'importance par le fait que sir John se rendait alors en Angleterre. J'en conférai longuement avec lui. Le premier-ministre me dit alors que c'était une heureuse idée, que cette nomination ferait honneur au Canada, et ne pourrait qu'augmenter son imjrortance aux yeux des autres pays. ‘ Vous avez,” me dit-il, “un Pape bien éminent dans le Pontife actuel. Deux grandes nations protestantes en Europe lui doivent de la reconnaissance pour avoir protégé la couronne de leurs souverains contre le socialisme et le nihilisme en Allemagne, contre le fénianisme en Angle-

terro.” ‘Jo m'occuperai de cette question pendant mon séjour à Londres, ajouta t-il, et je n'ai aucun doute que je serai secondé.” Au cours du mois de décembre, j'écrivis à si John, le pressant de nouveau d'activer los choses et j'eus le plaisir d'apprendre que le meilleur vouloir et la plus précieuse coopération lui étaient acquis de la part de ceux dont nous recherchions le concours.

Encore une fois, jo ne veux tirer d'autre leçon de ce fait que celle-ci: ce grand respect des gouvernements envers le Souverain de plus de deux cents millions de sujets qu'il conduit dans direction de l’ordre, de la moralité, de la paix; cette déférence aussi digne que délicate que l'Eglise témoigne aux pouvoirs civils constitués, formerait bien la base du principal article de ce droit international dont l’Europe a si grand besoin en ce moment où les problèmes sociaux les plus vastes vont demander leur solution à la violence soit dans la guerre, soit dans la révolution,

L'homme a beau s’agiter, chercher, inventer, il ne pourra jamais, sans se renier lui-même et se ravaler au matérialisme, cette logique facile de ceux qui tiennent trop à la vie pour penser au lendemain de la mort, il ne pourra jamais savoir le dernier mot de rien, dans l'ordre moral s'il ne s'inspire des principes que l'éternel Créateur ou Rédempteur x fait connaître au monde par ceux qu'il a choisis pour ses interprètes.

L'étude de la philosophie, l'étude de l’histoire, l'étude de la géologie, l'étude de la médecine, l'étude de l’histoire naturelle, nous amènent inévitablement à des issues ténébreuses que le flambeau du Christianisme peut seul éclairer.

Il en est de même du droit. Il faut absolument, pour que “ son étude soit vraiment scientifique, rechercher les origines “ du droit en général, la source de la morale publique et privée, ‘ étudier la constitution morale de l’homme, de la famille, de “ Ja société, déterminer les rapports de la politique avec la reli- ‘ wion, de l'Etat avec l'Eglise.”

Dans ces recherches et dans ces études, la raison humaine, si on entend par là la lumière de la vérité qui brille dans l’homme, suffirait, sans aucun doute ; mais, s’il s’agit de la faculté à l’aide de laquelle nous appréhendons cette lumière et nous l’appliquons à l’œuvre, elle est souvent inefficace et il faut s’en défier,

parce quo les préjugés ou la passion en empêchent parfois l’exercice.

Dans ce dernier sens, et c'est le seul pratique, la science religiouso doit venir au secours de la science profane, si l’on veut que celle-ci ne perde jamais de vue les principes fondamentaux et ne dévie pas de sa direction normale.

Ainsi guidée, la raison humaine entrevoit cette mystérieuse et continuelle action de l'Eternel, à laquelle coopère tout ce qui a été créé et dont la tendance constitue l’ordre universel. Elle comprend que la société humaine est une union d’esprits, de volontés et de forces,entre les hommes, pour un bien commun et que la société ost d'autant plus parfaite que cette union l’est elle-même. Elle conçoit que la société est formée par le devoir, puisque le devoir est le lien de la volonté.

La notion du droit vient ensuite, mais en n’oubliant pas que le premier des droits est celui de faire son devoir, et que tout droit humain est subordonné aux lois de l’ordre ; car c’est de l'ordre universel que naissent les devoirs et les droits.

La raison humaine reccnnaît que les familles en s’agrégeant aux Communes et aux villes et celles-ci à l'Etat, ne perdent pas pour cela, leur existence propre. Ni leur forme, ni leur fin particulière, ni l'autorité au dedans, ni leurs droits sociaux, si ce n’est par l'obligation de se subordonner au bien général et par le besoin qu’'éprouve la liberté humaine d’un lien qui oblige les individus à agir dans un but unique, c’est-à-dire de se soumettre à l’ordre.

L'ordre est le bien de chaque homme et il impose à chaque homme une nécessité morale de ne pas s’en écarter. Offenser l'ordre, c’est offenser la raison ; offenser l’ordre, c'est offenser la nature divine et humaine. L'ordre doit donc être la règle des actes des individus comme de la société.

La raison nous montre les principes qui doivent régler l'action de la société vis-à-vis de ses membres ou le gonrvernement civil; l’action de la société vis-à-vis d'elle même au le gouvernement politique et son action vis-à-vis des autres sociétés ou le gouvernement international.

La raison nous montre encore les sociétés humaines tendant à un état plus parfait, tendant à se grouper plus intimement, à

tormer une société de peuples, de nations, et, dans ce mouve-

ment, multipliant les rapports internationaux et les relations commerciales, cherchant à établir, dans des cas particuliers, un tribunal pour terminer leurs différends.

Ces relations, ces rapports, ces échanges ont amené la reconnaissance de certaines lois pour régler les droits et vis-à-vis le genre humain lui-même ; c'est-à-dire la société des peuples, C'est le droit international, le droit des gens.

Nous entendons bien peu parler de ce droit international dans notre bienheureux pays du Canada, et fasse le Ciel que ce droit qui est censé être l’ensemble des règles de conduite observées par: les diverses nations dans leurs relations entr’elles, ou en d’autres termes, (d'après Calvo) l’ensemble des obligations mutuelles des Etats, nous soit toujours aussi indifférent, car lorsqu'une nation est obligée d’en faire valoir les principes, elle est sur le bord de grands malheurs,

Ce droit des gens est un droit encore bien contesté de nos jours. Les uns vont jusqu’à en nier l’existence, comme l'illustre général Von Moltke. A voir ce qui se passe depuis si longtemps dans le monde, on serait porté à partager cette opinion. En effet, n'est-ce pas le glaive qui tranche toujours les difiicultés qui surgissent entre les nations ? Et aux yeux des nations n'est-ce pas le droit du plus fort qui est toujours le meilleur ?

Le droit international ne saurait être bien défini pour la bonne raison qu’il n’y a pas de pouvoir humain pour lui donner une sanction.

Quand on remonte aux sources, on trouve les individus composant la famille, les familles composant la société, l'État, Mais là s'arrête la marche ascendante. Les Etats forment bien l'humanité, mais l'humanité est un être désorganisé, privé d'homogénéité et d'éléments de cohésion. Ainsi l’a voulu le Créateur qui a institué la famille et l'Etat, et revêtu le père et le souverain d’un caractère sacré, mais qui a aussi, par la confusion des langues, condamné l'univers à toutes les diversités de goûts, d’aspirations, de passions dont il a rendu ses créatures susceptibles. Dieu a commandé ‘“ d’honorer son père et sa mère,” et de “rendre à César ce qui est à César,” ce qui implique nécessairement l'harmonie dans l'Etat comme dans la famille. Mais en dehors des commandements qui nous ordonnent d’aimer son prochain et de respecter le bien d’autrui,

DE L'HON, J, A. CIHAPLEAU 499

il n'y a rien qui force les nations à vivre entre elles comme des frères ou des citoyens. A quoi bon déclarer que le droit international est basé sur ia justice, l'équité, la conscience et la raison d'être, quand on n'est pas capable de fuire définir par une institution humaine ce qui est justice et ce qui ne l'est pas.

Avant la naissance du protestantisme, le gouvernement international était simplifié par la reconnaissance universelle de la suprématie du Pape. Le droit international avait pour base les règles de la théologie, La réforme leur a substitué Les dictées du libre-examen.

De nos jours, les partisans de la paix universelle réclament l'organisation d’un pouvoir central au tribunal duquel seraient référés les différends internationaux. C’est là le rêve toujours recommencé des philosophes que le bruit du canon—ce droit suprême—ne vient que trop souvent remplacer par la cruelle réalité. Ce rêve a pris un corps un jour, et il pourrait encore se réaliser et étonner le monde, si le monde voulait tourner ses yeux vers la montagne d'où il doit attendre le salut,

Aux âges de foi- âges de barbarie et de ténèbres, disent les philosophes—les Papes constituaient une sorte de tribunal dont les arrêts ont prévenu bien des guerres, C’est le protestant Leibnitz qui a dit: ‘“Ilest un fait incontestable, c'est que la papauté a été pendant plusieurs siècles un pouvoir dont les décisions, reconnues par toute l’Europe, ont exercé une influence considérable et salutaire sur la civilisation.” Aujour-: d’hui encore c'est bien cette représentation suprême du droit et de la justice sur la terre qui devrait constituer le tribunal souverain destiné à prévenir les conflits funestes qui répugnent à notre état de civilisation,

Je disais, il y a un instant, que nous n'avions que peu de chose à demêler avec le droit international. Ce n’est pas tout à fait exact. La question des pêcheries qui menace de nous brouiller, sinon avec le gouvernement américain, du moins avec les pêcheurs du Maine et du Massachusetts est une question internationale très claire pourtant, et cependant fort épineuse. Elie pourrait nous entraîner dans des complications sérieuses, si nous ne voyions pas aux affaires à Washington le cabinet si

bien composé de M, Cleveland et le congrès si éclairé auquel sont confiées, en ce moment, les destinées de Etat-Unis,

Je suis certain que tout serait réglé depuis longtemps si la politique n'était venue mettre des entraves à une solution pratique et équitable. Malheureusement, si les institutions populaires ont de grands avantages, elles ont aussi des défauts sérieux qui constituent do grands dangers pour l’avenir des gouvernements démocratiques,

Ces éléments dangereux commencent à effrayer les penseurs.

Il y a en Angleterre toute une école d'écrivains qui se sont dévoués à l'œuvre de signaler les écueils vers lesquels vue le navire de l'Etat, Ces écueils à l'avant Rocks ahead comme ils les appellent, sont nombreux et notre pays n'en est pas plus exempt que les autres, malgré que le danger paraisse moins menaçant pour nous.

Dans un pays jeune et riche, nous avons à peine le temps de regarder de l'avant et de réflkchir, absorbés que nous sommes dans le travail du jour, avec ses anxiétés, ses soucir, ses exigences. Nous avons hérité du reste de l’insouciance qui caractérisait nos pères, et nous devons à nos frères anglo-saxons ce sentiment inné de confiance en nous mêmes, cette assurance qu'il arrivera quelque chose qui nous sauvera de ce qui nous menace, de ce que nous craignons, Dans cet état d'esprit, nous avons une prodigieuse faculté de semer partout des germes dangereux, sans nous inquiéter de la moisson que nous préparons.

C'est aux âmes d'élite, aux grands caractères à signaler les écueils qui pourraient menacer notre avenir. Le seul moyen de former ces âmes d'élite, de bien tremper ces caractères, se trouve dans l’enseignement: l’enseignement domestique, l’engnement scolaire, l'enseignement universitaire et professionnel.

Sachons-le bien, La grande tentation, lo grand danger du siècle, c'est l’envahissement graduel de l’idée d’émancipation de toute autorité civile et religieuse, l'avènement de la démocratie et du scepticisme. C'est bien toujours la même idée d'orgueil et de révolte que les siècle pussés ont vu se développer sous tant de formes. Mais la forme actuelle de cette idée est toute particulière à notre époque.

L'esprit humain qui s'était effrayé du nom de Révolution,

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après les oxcès ot los désenchantements de la fin du dernier siècle, semble être épris d’un mouvement nouveau de la pensée, ot sous le nom d'évolution les changements les plus profonds s'accomplissent lentement mais sûrement dans les sphères des idés religieuses, sociales et politiques, L’ “évolution ” est plus dangereuse que la révolution; c'est un instrument fatal dont les blessures toutes profondes qu'elles soient se font sentir à peine, Ce besoin de changement se manifeste dans cette activité singulière de législation, Jamais le pouvoir souvorain populaire ne s'est exercé d'une manière aussi absolue que par le moyen de cette législation envahissante, Le cercle parouru depuis un demi-siècle est de nature à faire craindre pour l'avenir de la société.

L'idée démocratique est, dans le monde social, ce qu'est la force centrifuge dans le monde physique, force de désagrégation, force erratique. Dans la sublime harmonie de l'univers, les mondes rouleraient éperdus, broyés dans le chaos d’où ils furent tirés, si une force moins apparente, moins vive mais plus intime et plus raisonnée ne les retenait librement au-dessus de l'abîme. Dans l’ordre moral, les idées ont naturellement cette tendance erratique qui les pousserait au delà des limites extrêmes du juste et du vrai s’il n’y avait pas une force morale intime et profonde pour retenir la pensée dans le cercle de la raison et de la vérité, C’est cette force conservatrice que l’idée moderne tend à user, à détruire, sans se soucier de la catastrophe qui suivrait la destruction de l'équilibre admirable que la loi naturelle et la loi divine ont établi dans le monde,

Dans la liberté, l'intelligence humaine est ballottée entre cette force excentrique qui l’entraîne vers des "égions sans ciel et sans horizons, et cette force conservatrice qui doit la diriger sans l’asservir,

Comment arriver à exercer sur l'intelligence humaine l'influence nécessaire pour lui faire éviter les écarts irrémédiables dans lesquels une mauvaise direction la jetterait, voilà le problème de tous les siècles, voilà le secret qu’il faut chercher pour sauver la société qui s’en va fatalement vers cet l’abîme, qu’une nouvelle rédemption pourrait seule lui faire éviter. La raison, ce flambeau de l'intelligence, suffira-t-elle pour montrer à l'homme la fontaine de vérité et de justice que l'Eternel à fait

jaillir en créant les cicux, la terre avec l'humanité. Que Dieu le veuille ! Car il n’y a pas à se le cacher, il faut que les hommes s’abreuvent à des sources plus vives et plus pures que les intérêts humains et les calculs de la politique pour étancher cette soif do tout savoir, pour satisfaire ce désir de tout faire, qui sont au fond de toute âme intelligente et libre.

Je vous demande pardon, Messieurs, de cette digression qui m'a emporté au delà du cadre que je m'étais tracé, mais j'ai cédé à un sentiment profond d'inquiétude en contemplant le mouvement des sociétés politiques qui devraient nous servir de modèles.

On a dit bien souvent que le bon sens pratique du peuple anglais le sauverait toujours des écarts de ses législateurs ot de ses philosophes. Le bons sens du peuple anglais a fait uno chose énorme en préservant intact jusqu'ici l'échafaudage délicat de sa constitution : mais comme tout ressort humain, il finira par s’user ot le travail de dissolution continuera en dépit des expédients de la politique.

Les expédients, les calculs, le jeu des intérêts et des passions populaires, voilà co qui remplace trop souvent les principes qui devraient présider à la conduite de Ia chose publique ; ajoutez-y le mécanisme ingénieux des partis ot vous aurez le rouage complet de la politique moderne. Un élément plus regrettablo se mêle malheureusement trop à notre politique. Faisons-en l'aveu. C’est le dénigrement systématique des hommes. Nous n'avons rien à envier à nos voisins sous ce rapport.

La bonne renommée de notre nation et de notro pays doit souffrir aux yeux des étrangers de cette perpétuelle dénonciation de nos hommes publics. Dans un discours qu’il faisait à Ottawa l'an dernier, Mgr Taché disait en parlant de l'abus que je signale :

tt J'ai été élevé dans la croyance que le peuple canadien est ‘un peuple de gentilshommes, mais lorsque je suis au Nord- “ Ouest et que jo lis nos journaux, je me demande si nous ‘ méritons encore cette appellation, et ce que doivent être nos ‘hommes aux premiers rangs si nos jouruaux disent la ‘ vérité.”

Il me semble que les hommes publics devraient se témoigner

plus d’égards, ne pas attaquer leurs motifs et surtout ne pas prodiguer l’invective et l’injure, comme cela arrive trop souvent. Sur ce point, la pratique anglaise devrait nous servir de modèle. Vous savez avec quelle vigueur Gladstone et Disraeli se sont combattus, Mais avec quelle courtoisie se faisaient leurs attaques! Aussi lorsque Gladstone vit son illustre rival descendu dans la tombe, le Grand Old Man put se lever en parlement et prononcer l'éloge de lord Beaconsfield, en termes magnifiques, sans que cet éloge parût ni outré ni dépiacé dans la bouche de son plus redoutable adversaire. Combien de nos. hommes politiques pourraient dire comme suprême adieu à leurs adversaires, sans se contredire ou se rétracter :

Peace with honor.

La domination par l'intrigue, la chasse aux emplois, sont des défauts qui deviennent trop prononcés dans notre politique. On dirait que la valeur d’un homme d'Etat doit se mesurer par la quantité d'emplois et de faveurs qu'il peut distribuer, On ravale ainsi le caractère de la députation et l’on éteint chez le peuple le sentiment élevé de la considération pour ses mandataires. Si nous n’y mettons bon ordre, la politique ne sera plus, bientôt, que le théâtre d’intrigues sans fin, où, sous le couvert d'intérêts publics, ou ne cherchera qu’à couvrir d’un favoritisme démoralisant, qu’à servir des intérêts privés, où tout ne sera plus que pour le patronage et les petits avantages que la vie publique peut offrir en compensation des sacrifices qu’elle entraîne. Quand on en arrive là, on est bien près de ne voir dans la vie publique qu’une course aux places, en attendant que ce soit, l’occasion s’en présentant, un marché aux consciences.

Mais, me dira-t-on, où est le remède ? Le remède? Il n’y en a qu'un: c’est l’enseignement de la dignité personnelle, prêché par l'exemple. C'est l'éducation du peuple dans les principes du respect à l’autorité constituée, de la considération pour les chefs, et du culte de la vérité. De cette manière vous relèverez le xiveau politique dans tous les rangs.

C’est en créant une opinion publique éclairée que l’on réagira contre cette tendance à faire consister l’habileté dans le seul jeu des passions populaires et des intérêts individuels. Malheur à la nation qui laisse ses législateurs se faire de la chose publique

un piédestal juste assez large pour y étaler leurs vanités mesquines ! malheur à la nation qui laisse ses maitres la conduire par l'odeur de la portion grasse et par la crainte du fouet! Un peuple n’est pas loin du précipice quand il en est arrivé là. On aura beau se prendre d'admiration pour le dispensateur de la fortune publique, pour le régenteur des faibles et des petits, la réaction se fera, et elle se fera impitoyable pour les gouvernés comme pour les gouvernants. On dompte les bêtes fauves avec des coups et des caresses, la famine et la bonne chère, distri- . buées avec temps et mesure. Mais il n’y a rien d'aussi incertain que la reconnaissance de l'estomac et la soumission du fouet, Pour les hommes comme pour les bêtes, ce régime est dangereux. L'obéissance est inintelligento pendant que le ventre est gorgé, et le troupeau devient farouche quand manque la pâture.

Les hommes d'Etat bien doués, les partis politiques bien constitués sont ceux que les revers trouvent unis, grandis, rajeunis, dans un sentiment vivace de fidélité et de dévouement. Or, ce sentiment ne saurait pousser dans le sol desséché de l’égoiïsme et de la vénalité. On a vu des rois vaincus reconstituer leur royaume en remettant leur couronne brisée sous la garde loyale de leurs sujets, mais on n’a jamais vu les potentats de l’intrigue et du favoritisme surnager au milieu des épaves d’un bouleversement national,

Cette sainte et vigoureuse opinion qu’un enseignement élevé et solide peut seul créer, est le boulevard de la nation aux jours de danger. Les forces récupératives d’une nation jouissant d’institutions libres, avec un passé historique et des classes dirigeantes instruites, sont inépuisables, et tout espoir n’est pas perdu tant qu’il reste un seul homme assez courageux pour réagir contre l’affaissement général, assez croyant pour communiquer aux autres sa foi, assez indépendant pour signaler les dangers courus et montrer la voie nouvelle à suivre.

Quanÿ à vous, mes jeunes amis, grâce à l’enseignement que vous recevez dans cette institntion, vous pouvez, avec vos collègues des autres pays, contribuer pour une part à cette réaction cue les observateurs de la situation politique appellent de tous leurs vœux. Par malheur pour vous, vous serez entraînés dans le tourbillon de la politique—bien peu y échapperont, et

ceux-là seront les plus heureux—veuillez en croire ma vieille expérience. Mais à ceux-là qui entreront dans la carrière, je me fais un devoir de dire: entrez-y avec la résolution de rendre service à votre pays avant tout, que vous soyez à gauche ou que vous soyez à droite, Vous ne serez pas tous du même côté, et il est bien qu'il en soit ainsi; car ce partage des partis politiques constitue pour celui qui est au pouvoir un contrôle indispensable et qui rend les plus grands services quand l’opposition s'exerce dans des attributions légitimes. Ayez la prétention et l'ambition de continuer la lignée d'hommes politiques dont notre pays est à bon droit fier. Soyez de la race des hommes publics qui tiennent plus à l'honneur du pouvoir qu’à sa durée et qui en apprécient plus la dignité que les profits. Ayez l’ambition de laisser un nom aimé et respecté à la fin de votre carrière, c’est encore ce qu’on peut retirer de plus grand et de plus profitabie de la politique.

MANIFESTE AUX ÉLECTEURS DU COMTÉ DE TERREBONNE À I, OU- VERTURE DE LA CAMPAGNE ÉLECTORALE TERMINÉE LE 27 FÉVRIER 1887.

MESSIEURS

Après vingt années d’une confiance mutuelle et de rapports constamment agréables, je viens, pour la dixième fois, solliciter vos suffrages ; et je puis me rendre ce témoignage que si votre bon vouloir m'a permis d'arriver aux postes les plus élevés dans l'Etat, en retour, mes efforts ont exercé quelqu’'influence sur le développement du comté de Terrebonne. Vous tiendrez à confirmer, je n’en ai aucun doute, cette politique de progrès dont votre région a bénéficié entre toutes, et vous me chargerez de nouveau du soin de vous représenter en parlement. L'âge m'a arraché bien des illusions, a émoussé en moi bien des enthousiasmes ; mais j’en ai retiré une expérience précieuse pour j’accomplissement de nos projets politiques et la consolidation des grands intérêts publics auxquels vous êtes si sensibles, De plus, on n'arrive pas à son quart de siècle de services publics, sans acquérir une certaine autorité, promise au travailleur assidu dans la politique, sans voir augmenter son influence, et je puis vous assurer que mon activité n’a pas diminué, non plus que mon désir de vous être utile.

Dans cette époque de ia vapeur et de l'électricité, les événements se précipitent et il n’est pas permis de se complaire un seul instant dans l’inaction, sous peine de perdre sa place au soleil. C’est pourquoi, sans regarder en arrière, je me contenterai d’esquisser les travaux qu’il nous reste à accomplir au plus tôt.

Les chemins de fer prennent, naturellement, la première place dans mon esprit, comme dans le vôtre, parce qu'ils sont maintenant le facteur indispensable de la richesse et de l’expansion nationales. Pendant que, dans toutes les parties du pays, on s’agite pour s'assurer les bénéfices qui peuvent en dé-

river, je me suis donné la mission de protéger les intérêts du Nord.

Il n’est pas besoin d’un grand effort de mémoire pour se rappeler le temps où les crêtes tourmentées de nos Laurentides semblaient se dresser dans la nue, comme une barrière infranchissable, et dire aux habitants du Bas-Canada: ‘“ Vous n'irez pas plus loin.” Mais notre vaillante population n'a pas eu peur de s’élancer à l'assaut, La lutte a semblé l’attirer, et c’est maintenant avec une surprise sans cesse renouvelée, que nous voyons successivement les plateaux les plus fertiles, les sites les plus ravissants, les paysages les plus pittoresques se dérouler, comme pur enchantement, derrière ce rideau de sommets agréablement trompeurs. Quand, pour la première fois, je vis la nature grandiose que l’Artiste éternel avait cachée dans ce coin du monde, avec ces lacs rafraîchissants, ces nombreuses rivières, ces coups d'œil féeriques que nous envierait la vieille Europe, les destinées de notre race se révélèrent à mes yeux, sous une perspective toute différente et je compris que si notre province devait être grande, ce serait surtout par le Nord qu'elle le deviendrait. Je me fais gloire d’avoir été l’un des premiers à provoquer le développement que nous voyons aujourd’hui, sous la puissante impulsion du plus grand apôtre colonisateur que ce pas ait jamais eu, le curé Labelle.

Le chemin de fer du lac Saint-Jean à une extrémité, celui de Pontiac à l’autre, s’enfoncent dans le Nord comme deux immenses bras qu'attire une proie riche et abondante, tandis qu’au centre le chemin de Saint-Jérôme, parcourant la moitié du vaste plateau qui s'étend du Saint-Maurice à la rivière Gatineau, ira distribuer, la vie, la vigueur, le mouvement dans cette région d'avenir, Je vous le dis avec un sentiment d’orgueil légitime, le sort de notre chemin est assuré. Il m'a fallu du temps, de la patience et de grands efforts, pour réunir, autour de cette entreprise difficile et coûteuse, les ressources nécessaires à la réalisation. Les subsides officiels se sont accrus péniblement, d'année en année, à force d’instances; et j'ai fini par y attirer l'attention du monde des affaires, au point qu’un homme distingué par sa fortune comme par ses hautes conceptions, le promoteur de la plus grande entreprise du monde, du percement de l’isthme de Panama, frappé des merveilles de notre région,

s’est montré prêt à entreprendre la construction du chemin de fer, Malheureusement, les hommes d'affaires avec lesquels il était en relations ayant à être consultés en Europe, je fus offrayé des délais nécessaires qu'entraînerait l'organisation des capitaux, et je dus chercher parmi nous quelqu'un qui pût se charger immédiatement de cette entreprise, sauf à organiser plus tard une grande compagnie qui se chargerait de tout le réseau qui devra couvrir cette vaste région. C’est avec bonheur que je puis vous annoncer qu’un homme d’une grande énergie et qui possède les moyens d'actions nécessaires a entrepris cette construction, sur l'exécution de laquelle j'ai engagé mon honneur et ma réputation.

En même temps que le chemin de fer de Saint-Jérôme s’élancera par Saint-Sauveur, Saint-Adèle, Sainte-Marguerite, Sainte- Agathe, Saint-Faustin, Sainte-Jovite, la Chute aux Iroquois, etc. vers le Désert et le lac Nipissing,—le chemin de fer des Basses-Laurentides reliera le chemin des Piles à celui du lac Saint-Jean. Le chemin du Grand-Nord se reliant au chemin de Joliette, s’enfoncera de son côté vers le lac Maskinongé ; le chemin de Saint-Tin ouvrira la vallée de la Matawin et celui de Buckingham viendra rejoindre la ligne du Désert. Il y a vingt années, ces projets eussent paru un rêve; ils sont actuellement presque tous en voie d'exécution.

Ce n’est pas sans de longues méditations que je vous parle de ce groupe composé apparemment de tronçons épars, mais réalisant tous la même idée. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer la merveilleuse coordination qu’il y a dans notre réseau de voies ferrées.

Le Grand-Tronc qui sera toujours renommé par les hardiesses alors bien nouvelles d’une entreprise aussi gigantesque, et dont les titres d'ancienneté ainsi que l’efficace conception font appel à la considération publique, restera essentiellement la grande voie qui dérobe aux Etats-Unis les richesses de l'Ouest et qui nous amène le commerce américain.

Le Pacifique, la grande création de la politique conservatrice, nous donne un monde nouveau et met à nos portes les produits de l’Asie aussi bien qne les ressources du Far West canadien.

L’Intercolonial et les chemins des provinces maritimes se

chargent de dé lopper nos pêcheries, nos mines de charbon, nos mines de : , en attendant qu'ils servent de point d'attache à la navigation transatlantique, quand se dira le dernier mot de la concurrence pour le parcours rapide de l'Océan. Ces chemins sont partie la propriété de l'Etat et partie sous le contrôle de compagnies particulières. Aucune de ces dernières n’est en état de donner à l’exploitation des ressources naturelles de la Nouvelle-Ecosse et du Nouveau-Brunswick, le développement puissant et prompt que la situation exceptionnelle de ces provinces demande; et le gouvernement a poussé déjà aux dernières limites son action d'initiative dans l’industrie des chemins de fer toujours si peu rémunérative pour le trésor public. Un jour ou l’autre ces chemins devront former un groupe uni pour pouvoir remplir leur mission. Ce troisième réseau au moyen du pont de Québec, qui devra alors infailliblement se construire, recevra comme dans un entonnoir le trafic des deux géants rivaux que je viens de mentionner.

Enfin le groupe du Nord consacrera, par le développement de la vallée des Hautes-Laurentides, cette suprématie des hommes de cœur que ni la montagne, ni la forêt n’ont effrayés, qui se sont taillé, la hache à la main, un domaine immense d’une fertilité si remarquable et d’une nature si belle, si poétique, si vivace!

Je n'ai pas l'intention de faire une revue complète de la politique du jour, parce que vans avez l’habitude de suivre de près les affaires du pays et que vous êtes au courant de la situation. Je n'ai pas besoin de vous rappeler cette grande idée de protection qui, en huit années, a changé la face du Canada et à laquelle nos adversaires rendent un tardif hommage par des concessions déguisées et des promesses de statu quo. Le mâle refrain des usines que: les cataractes, la vapeur et les grincements du métal dompté répètent tour à tour à Terrebonne, à . Sainte-Thérèse, à Glasgow, à Saint-Jérôme et jusque dans les gorges de nos montagnes, vous disent d’une manière plus éloquente que je ne puis le faire les bienfaits de la vraie politique nationale, La protection a doublé la vigueur des bras et l’activité des esprits. Les régions qui, comme le comté de Terrebonne, ont pu fournir ou attirer dans leurs limites des hommes

énergiques et entreprenants, se sont transformées, et vous n'êtes encore qu'au début de la grande prospérité qui vous attend.

Je ne croirais pas, non plus, devoir revenir sur la question Riel, si la récente publication de documents importants no me faisait un devoir de fournir les preuves qui justifient ma conduite, Deux évêques que vous connaissez bien, Sa Grandeur Mgr Laflèche et Sa Grandeur Mgr Taché, tous deux apôtres, à différentes époques, dans le Nord-Ouest et connaissant à fond la question des Métis qu'ils aiment de tout leur cœur, ont eu le courage, en face du torrent de calomnies et de persécutions déchaînées contre le gouvernement d'Ottawa, de dénoncer ces exagérations et de déclarer dangereux le mouvement trop violemment et imprudemment soulevé par les passions politiques. Ces prélats vénérés prétendent que le remède aux maux dont on peut se plaindre dans le Nord-Ouest n'est pas dans le renverse. ment des ministères, et que dans le cours de l'année dernière les réparations déjà faites et la justice rendue aux Métis ont rétabli la tranquillité et la confiance dans cette région. Ils vont jusqu’à dire que c'eût été une faute de renverser le gouvernement qui serait plus tôt prêt à faire le bien que d'autres qui n'ont pas les mêmes données.

Je suis heureux de m'autoriser de ces témoignages indiscutables pour établir clairement que votre représentant a suivi courageusement, sur la question Riel, les dictées de la raison, de la conscience et du patriotisme. Ceux qui m’accusent de faiblesse dans la défense de nos droits nationaux ou religieux sont souverainement injustes. Je veux tout ce que l'équité, l'égalité des droits, le bon sens justifient d’exiger pour les Métis du Nord-Ouest. Je veux qu'ils aient leur part de patronage dans le nouveau royaume que nous taillons en pleine prairie, aux frais du pouvoir fédéral. Toutes les provinces doivent avoir leur portion de ce vaste domaine, parce qu’elles ont également supporté les charges de la colonisation, de l’'émigration et de la construction du Pacifique; et nous sommes autorisés à réclamer l'exercice d’une certaine surveillance sur une région que la dis. tance ne nous rend pas étrangère. Les hardis voyageurs qui, les premiers, parcoururent les prairies et découvrirent les Montagnes Rocheuses, étaient de notre race. Ils sont aussi de notre race, ces héros de l'Evangile qui sillonnent les plaines

inhospitalières du Nord-Ouest depuis un demi-siècle en bravant les dangers ot les privations ; et sans l'influence salutaire qu'ils ont exercée sur l'esprit des Sauvages du Nord-Ouest, je doute fort que cette région, qui est grande comme un monde, fût encore la propriété de la couronne anglaise.

Le même esprit, les mêmes convictions me feront travailler à l'œuvre que j'ai entreprise, d'établir des relations d'affaires avec la France pour attirer do la mère patrie chez nous, ce qui peut nous être utile, et y exporter le produit de nos terres, de nos mines, de nos forêts, et j'ai lieu d'espérer qu'avant longtemps nos efforts seront couronnés d’un succès complet.

Quand on songe à la bienfaisante influence que l'esprit français a exercée sur tout le continent américain, on arrive vite à la conclusion qu'il faut bien peu connaître les dévouements et les fidèles et utiles amitiés de notre race pour l'attaquer comme on l'attaque en ce moment. Les esprits étroits qui se livrent à ce jeu criminel contre la population canadienne-française et catholique de Québec, resteront écrasés sous le poids d'une faute commise de sang-froid. Je vous le déclare ici et vous pouvez en être assurés: je ne subirai jamais le joug du. fanatisme, et le jour où l’on voudrait, sous prétexte d'esprit de parti, faire accepter les exagérations de langage et de sentiment à l'association politique dont je suis membre, —ce qui, j'espère, n’arrivora jamais — vous me verrez vite prendre la seule attitude qu’un Canadien-Français convaincu puisse prendre dans ces circonstances.

La bienveillance appelle la bienveillance, mais la provocation appelle la résistance, Vous me trouverez pour la paix qui est plus féconde que les discordes ; vous me trouverez pour la fidélité à mon parti qui est plus méritoire que les isolements les plus brillants; mais vous me trouverez aussi pour la vérité contre l'erreur, même au prix de la paix et de la discipline, lorsque ma conscience ou le sentiment de ma dignité et de mon honneur m'en dicteront l'opportunité.

Je n’ai pas besoin de vous dire que je serai toujours le champion de l’autonomie de notre province et de l'intégrité de ses droits. Il y a, du reste, sur cetto question une telle unanimité de sentiments et de convictions, que toute politique d'empiètement sur ce domaine sacré serait frappée d’impuissance et tour-

nerait à la confusion comme à la destruction de ceux qui voudraient s’en cc.stituer les anteurs,

Dans les matières religieuses et les matières mixtes qui ont pu se rencontrer dans ma carrière politique, j'ai toujours pris pour me renseigner et me conduire les seuls guides que doit choisir un catholique sincère, les chefs autorisés de la hiérarchie ecclésiastique, et je puis vous dire que, sous ce rapport, j'ai reçu les témoignages les plus indiscutables de leur sympa: thie, de leur estime et de leur haute approbation,

Je crois que vous comprendrez les raisons qui ne me permettent pas de visiter, cette annéo, toutes les paroisses du comté de Terrebonne. Les rigueurs de l'hiver d’un côté et, de l’autre, la grave responsabilité d'un chef de district qui a le bien général de son parti en vue, m'interdisent de longues discussions et de nombreuses assemblées. Votre généreux concours peut alléger de beaucoup le fardeau qui pèse sur mes épaules, et c'est à votre dévouement pour la grande cause conservatrice que je fais appel durant la présente lutte,

J'ai l'honneur d’être, Messieurs,

Votre obéissant serviteur et votre ami dévoué,

Discours PRONONCÉ, LE 11 AVRIL 1887, À L'norgz WinpsoR, À MONTRÉAL, LORS DU BANQUET QUI FUT OFFERT À L'HON. J. A. CHAPLEAU PAR L'ASSOCIATION CONSERVATRICE DE Monri'ÉAL.

MESSIEURS

Elles compteront parmi les plus heureuses de ma vie ces heures que je passe au milieu de vous, entouré d'amis réunis autour de cette table pour me faire honneur, et pour célébrer une grande victoire, un triomphe qui est plutôt le vôtre quo celui de qui que ce soit,

En vous exprimant ma gratitude pour l'empressement que vous avez mis à répondre à l'appel qui vous a été fait, je ne puis cependant vons cacher la pensée qui m'a frappé en me levant pour répondre au toast qui vient d'être porté, Je me rappelle que, il y a à peine dix-huit mois, une grande partie de la population de cette belle ville s'était insurgée contre moi et mes collègues et, entraînée par des démagogues, me traitait comme un traître à ma religion et à ma patrie — et cela, au moment même où c'était une conviction profondément enracinée dans mon esprit qu’en résistant à l'entraînement populaire, au risque de briser ma carrière politique, comme s’accordaient à le dire amis et adversaires, je détournais une grande calamité de ce peuple égaré qui demandait mon renversement à grands cris.

Ne vous alarmez pas, messieurs, je ne viens refaire l’historique de ces jours sombres. Il ne s’échappera de mes lèvres aucune parole dure à l'adresse de ceux qui se laissèrent entraîner par un sentiment puissant mais mal inspiré; encore moins contre ceux qui suivirent le mouvement, convaincus, j'en suis sûr, pour un grand nombre, qu’ils suivaient la forte impulsion de nobles sentiments. (C’est ma conviction, qu’un homme public, qui ne peut affronter les explosions du sentiment populaire, si injustes qu’elles puissent être, n’est pas à la hauteur de sa position. Il est arrivé, M. le et Le par

rm - mes ———

un oubli étrange, il se passa plusieurs mois avant que lu cause du gouvernement fût exposée au peuple sous son vrai jour, et de là cette excitation générale qui, dans d’autres circonstances, eût été incompréhensible. C'est cette raison qui m'a fuit excuser le pouple, il n'avait pas été mis en garde commo il aurait dû l'être, La conséquence en a été que ses élans généreux furent exploités par une classe d'hommes dangereux qui semblent avoir emprunté leurs notions en matière de gouvernement aux démagogues européens qui n'aiment rien tant quo gâter l'harmonie sociale et renverser les gouvernements,

On a souvent comparé le peuple à un enfant avec sos mauvais penchants et ses bonnes qualités, facilement entraîné par de mauvais conseils et aussi prompt à revenir dans le droit chemin, En envisageant ainsi l’escapade de notre jeune Jean- Baptiste, je suis porté à l'oublier sans faire au coupable la semonce paternelle de rigueur, Mais, messieurs, je ne m’engagerai pas sur ce terrain qui aurait pu être teint de sang, si ce n'avait été de la fermeté et du bon sens de la grande masse de nos hommes influents. Qu'il me soit permis de vous dire simplement que si j'avais cédé devant l'orage, si j'avais cédé aux tentations de mes adversaires qui m'offraient le pouvoir et la dictature dans ce grand domaine politique de la province de Québec, il n’y aurait pas eu de triomphe pour moi ici, ce soir; il n'y en aurait pas eu même pour les chefs du parti libéral, pas plus pour M. Laurier que pour M. Mercier; il n’y aurait eu de triomphe pour aucun Canadien-frangais d'ici à bien des années à venir, Je le dis ici : si M. Laurier et ses partisans canadiens-français obtiennent jamais un siège dans le cabinet fédéral, ils le devront aux ministres français qui s'y trouvent aujourd’hui. Ils le comprendraient s'ils pouvaient seulement mettre de côté leurs préjugés de parti.

Que serait-il arrivé si j'avais arboré le drapeau rouge que M. Mercier essaya de me mettre dans les mains? Quel est le Canadien-français qui, dans l’effervescence qui planait sur la population comme un nuage de sang, ne l'aurait pas suivi ? Le mouvement eût été irrésistible, incontrôlable. Mais pouvez-vous croire, messicurs, que ce mouvement n’auraitété quo d’un côté, que nous aurions balayé la province sans provoquer un contremouvement dans les autres provinces, que les Canadiens-fran-

ais soulement auraient perdu le contrôle do leurs nerfs? Je n'ai pas besoin de vous füire le tableau de ce qui serait arrivé, le résultat de cette crise est évident, Si elle n'eût pas donné lieu à une guerre civile, elle aurait abouti à l'exclusion de l'élément français du cabinet, et réduit à néant l'influence canadienne-française au parlement,

Uno question des plus importantes trouve naturellement sa place ici, et c'ost celle-ci : Les hommes publics doivent-ils conduire le peuple ou le suivre? Leur est-il permis dans l'intérêt soul de leur popularité de sacrifier à l'opinion publique ? Je ne voudrais certainement pas appartenir à cette classe de politiciens qui se font une règle de flatter et d'aveugler les masses, de spéculer sur ses préjugés, de faire appel à ses passions et de faire de la populacerie. Les politiciens de cette espèce sont le malheur d'un pays et ses pires ennemis,

Ce devrait être la règle de tout homme public, de ne suivre que les dictées de la loi, de la justice et de l'ordre, d'instruire les masses suivant cette formule élevée, et, s’il succombe à la tâche, de tomber noblement, emportant avec lui dans sa chute lo respect des honnêtes gens et la conviction qu'avant longtemps la multitude elle-même finira par lui rendre justice,

Avant d'épuiser le sujet, permettez-moi de citer quelques pensées recueillies dans les écrits de l’un des hommes les plus éminents de France, M. Jules Simon, un homme d'Fitat, un auteur qui fait autorité en France, je dirai même en Europe, ancien collègue de M. Thiers, qui fut même premier-ministre dans son pays. Parlant do l'insurrection de 1871 et de la conduite de M. Thiers en rapport avec ce terrible soulèvement de la populace de Paris, il défend M. Thiers contre les attaques faites par les communistes contre le libérateur de la Franco, qui allaient jusqu'à l’accuser de cruauté pour avoir proclamé sans fléchir le principe que les coupables devaient être punis et la loi vengée. ‘La rébellion, dit M. Jules Simon, n’a pas le “ droit de se plaindre de la répression ; elle ne peut que blâmer “ses propres excès. Les communistes ont prétendu que les. “ troupes avaiont commis des actes de violence lors de leur en- “ trée à Paris. Ils méconnaissent une vérité aussi triste qu'in- ‘attaquable : que le monde n’a jamais été témoin de l'assaut “ donné à une place sans qu'il y ait eu massacre, Il n’y a pes

‘€ que les combattants qui fussent pris de furie. J'ai vu des pr'- ‘“ sonniers insultés, j'ai entendu des personnes crier vengeance ‘“ sur leur passage. J'ai blâmé de pareilles violences ; je “ préférerais, je l’avoue, une armée qui se souviendrait, après ‘ la victoire, que ceux qui tirèrent sur elle étaient des conci- ‘“toyens, mais ce serait rêver une armée de philosophes, ce qui “ est une impossibilité. Oui, il y a eu des représailles ; mais le ‘ peuple oubliera-t-il de sitôt le nombre des familles qui pleu- ‘“ rent ceux de leurs membres tués ? ”

Ces paroles peuvent s'appliquer à notre insurrection, avec cette différence, qu’il n’y eut pas de représailles à Batoche, bien que les combattants fussent de race et de croyance différentes, — soit dit à la gloire de nos volontaires.

Mais, messieurs, en poursuivant la citation, quelque chose vous frappera *-antage : ‘Les premiers mots prononcés par ‘ M. Thiers au sujet des communistes faits prisonniers, quand “ il entra dans Paris, furent ceux-ci : Zls seront jugés. Je lui ai ‘“ entendu plusieurs fois répéter cette phrase. On lui représenta ‘ qu'il y avait 40,000 prisonniers et que leurs procès dureraient “ des années ; à cola il répondit : Zls passeront en jugement. Ce “ fut le 22 mai 1871 qu'il monta à la tribune où il prononça ces ‘ paroles mémorables : I! faut que l’expiation des crimes commis ‘€ ait lieu au nom de la loi et par la loi, et la Chambre fut du ‘ même avis.”

Cette justification de la conduite de M. Thiers semble s’appliquer à notre cas. M. Thiers ne fut pas assailli comme l’assassin de ses concitoyens ; il ne fut pas voué à l’exécration du monde. Non, il fut élu président de la république et, après sa mort, honoré comme le sauveur de la France.

Il ne m'est jamais venu à l'esprit de comparer les Métis si simples aux communistes, bien que la plupart de ceux-ci ; eussent été égarés et dupés par de misérables intrigants; mais la plupart de ces victimes furent punies tandis que nos pauvres Métis furent graciés ; mais, en France, les chefs subirent l’extrême pénalité de la loi et parmi eux on comptait des hommes comme le colonel Roussel, du meilleur monde et officier de renom; et cependant to’ les efforts faits en sa faveur furent vains et il fut fusillé avec une douzaine d’autres meneurs. Ils furent jugés, messieurs, et condamnés ; pas une voix ro s'élova

contre l'exécution parce que tous comprenaient que la trahison est un crime horrible et que les révoltés avaient été jugés par les lois du pays.

L'un des plus tristes incidents de l’agitation de 1885 fut celuici: bien que Riel eût eu nn procès aussi juste que n'importe quel homme jamais traduit devant les tribunaux, on n’en voulut jamais tenir compte et la seule question agitée devant le peuple fut celle de l'exécution elle-même. Je n’aimorais rien tant que d’avoir des adversaires respectables S'il était en mon pouvoir de les choisir, je préfèrerais ceux qui feraient quelque chose pour le progrès matériel et moral du pays au lieu de calomnier leurs adversaires pour arriver plus facilement au pouvoir. Mais, messieurs, le parti libéral dans la province de Québec ne s’est pas élevé encore à ce niveau. Quand l’avez-vous vu se consacrer aux meillours intérêts du Canada ? En 1845, il s’efforça d'importer dans notre pays les désastreuses théories des anarchistes européens, et, au moyen de l’annexion, de nous jeter dans le gouffre de la démocratie américaine. De 1854 à 1857, pendant la srande ère de construction des chemins de fer, il combattit la construction du Grand-Tronc. En 1865, quand toutes les provinces anglaises unissaient leurs efforts pour édifier la confédération, quand les libéraux même du Haut- Canada, sous la puissante direction de l'honorable George Brown, se joignirent à nous pour faire réussir le projet, eux, les libéraux du Bas-Canada, abandonnèrent leurs amis et combattirent seuls le projet de la confédération. Aujourd'hui ils veulent détruire l'édifice qui fut élevé sans eux et malgré eux.

Les voyez-vous s'élever au dessus des questions de parti comme un grand nombre des libéraux du Haut-Canada ? Furent-ils favorables à la construction du chemin de fer canadien du Pacifique? Non, tous les grands ingénieurs faisant partie de la rédaction des journaux libéraux déclarèrent mainte e+ mainte fois que c'était une entreprise folle, qu’elle ne serait jamais achevée, qu’elle était absolument impraticable. Au cours des travaux poussés si rapidement qu'ils étonnèrent les plus confiants, les libéraux ne prédisaient que ruines et désastres.

Lorsque le gouvernement vint au secours de la grande entreprise, ils déplorèrent la perte qui serait infligée au trésor; etquand le chemin de fer canadien du Pacifique remboursa les

avances faites par le gouvernement, ils crièrent bien haut que des spéculations seules avaient pu leur permettre d'opérer un remboursement dont d’autres auraient à souffrir. Bien plus, messieurs, n’avez-vous pas tous entendu, lors des élections générales de 1874, la dénonciation de l'achat des territoires du Nord-Ouest par le gouvernement, déclarant que la somme payée pour cette immense région était exorbitante, que c'était une opération scandaleuse toute au profit de la compagnie de la baie d'Hudson, lorsque nous savons au contraire quo ces centaines de millions d’acres de terre arable deviendront avant longtemps le grenier du monde? Nous avons vu plus que cela récemment. Maintenant qu’il est de toute évidence que notre grande cité est sur le point de recueillir les bénéfices résultant de la construction du Pacifique, M. Mercier jette la population dans la stupéfaction en affirmant, comme il l'a dit à Beauport, que le chemin de fer canadien du Pacifique a été construit par les orangistee pour le plus grand avantage de l’orangisme. Certainement, une telle absurdité, ou plutôt une telle insanité, sonne mieux aux oreilles des internés de Beauport qu’à celles d’électeurs respectables, et cette dénonciation a dû ‘tre suggérée au premier-ministre de la province par quelqu'influence néfaste. Si, dans le champ de la politique pratique et utile, les libéraux du Bas-Canada ont fait preuve d'une incapacité notoire, d’un autre côté, ils ont prouvé qu'ils étaient un élément de trouble parmi nous. Ce fut une étrange chose que de voir un lieutenant-gouverneur, appuyé par un parti soi-disant libéral, renvoyer un cabinet jouissant de la pleine confiance d’un parlement. Ce fut également une étrange chose que d'entendre les orateurs libéraux se servant des arguments des tories du dix-huitième siècle pour définir ce qu’ils appelaient les privilèges de la ccuronne, et réclamer, en faveur de M. Letellier, des pouvoirs que la reine Victoria ne songerait jamais à employer. Cette conduite de la part du parti libéral du Bas-Canada fit rougir de honte ses alliés d’Ontario, et vous savez pourtant s’il est difficile de faire rougir un grit. Mais même jusqu’aujourd’hui, les rouges ne peuvent citer une seule ligne de M. Blake pour défendre leurs actes à cette époque. Nous savons tous cependant que M. Blake peut faire bien des choses pour aider ses amis. Nous avons vu récemment les efforts qu'il a

faits pour tirer le meilleur parti possible de l'exécution de Riel, après avoir déclaré solennellement que l’échafaud de Régina ne devrait pas servir de plateforme politique. Nous l’avons vu, lui, libre-échangiste pendant toute sa carrière, se couvrir de notre drapeau pour capter la bienveillance des électeurs sur la question de la politique nationale. Mais, messieurs, l'affaire Letellier était trop dure à avaler pour M. Blake, et cet avocat retors ne voulut pas essayer d'excuscr cet acte. Comme Canadiens-français, nous avons été humiliés de cette affaire Letellier. Nous avons été tournés en ridicule, l’on s’est moqué de nous, et l’on a dit que nous étions incapables d'interpréter la constitution anglaise—nous, les disciples des Lafontaine, des Morin et des Cartier, qui s’enorgueillissaient avec raison d’être des adeptes de l’école libérale anglaise. L'affaire Letellier a été un acto révolutionnaire au premier chef — une tentative audacieuse pour écraser la liberté du peuple, un abus flagrant de pouvoir.

Mais le mouvement que la voix de l'épiscopat, qui n'intervient en politique que dans les circonstances sérieuses et lorsque l'avenir du pays est en péril, dénonçga comme révolutionnaire, fut le plus mauvais pas tenté pur le parti libéral. Il trompa par là nombre de conservateurs honnêtes et généreux dont le dévouement à leur pays fut ainsi exploité; ce fut sa plus pernicieuse menée, car elle menaça, à un certam moment, de s'étendre à toutes le: provinces, parce qu'elle constituait une provocation directe envers d’autres nationalités.

Je sais que quelques-uns des chefs ont nié ce fait, mais leurs paroles ct leurs actes sont là pour contredire leurs démentis hypocrites. Ce fut aussi la tentative la plus dangereuse, et M. Mercier le vit bien lui-même, car aussitôt que les élections provinciales furent terminées ot qu'il eut atteint son but, il eut grand soin de dire à la population anglaise de la province de Québec que le mouvement national n’était pas dirigé contre &ux, mais bien contre le gouvernement fédéral. Mais il est indéniable aussi, que depuis sa protestation, il a encore tenté de soulever les préjugés de la population. N’a-t-il pas dit récemment, à Beauport, que la Reine n'avait conféré un titre au ministre de la milice que pour récompenser par des distinctions honorifiques le meurtrier de ses concitoyens ? Pensez-vous que ce soit là le langage que devrait tonir un ministre de la

Couronne? Croiriez-vous que celui qui s’est servi de ces expressions insolentes et méprisables est le même homme qui a préparé le dernier discours du trône à Québec, dans lequel il félicite Sa Majesté au sujet de son prochain jubilé? Mais M. Morcier se trompe s’il croit pouvoir être en même temps démagogue sur un husting et premier-ministre loyal en parlement. Ce double rôle est indigne d’un homme d'Etat et il ne peut qu'’attirer sur celui qui le joue le mépris des gens bien pensants, Le parti libéral est responsable des agitations passées dans cette province. Il est responsable de l’agitation relative à l’annexion, de l’agitation Letellier et de l'agitation Riel, et, non content d’avoir soulevé ces agitations inutiles et dangereuses, il est de nouveau à préparer un autre plan désespéré par lequel il espère soulever la tempête et rallier autour de son drapeau déprécié un nouveau contingent de dupes, sans tenir compte des conséquences d’un mouvement aussi dangereux. Le prétexte est bien ce que l’on devait attendre de ce parti, et il n’est pas besoin de faire de grands efforts d'imagination pour le trouver. Le chef du gouvernement de Québec veut faire croire à la population qu'il désire améliorer la position de la province, ot ce que je trouve de plus repréhensible dans ces tentatives de soulever une agitation, c’est le manque de sincérité de la part du soi-disant sauveur du pays. Lorsque l'agitation est portée à son plus haut point et que l’objet réel en vue est attteint, l'objet apparent placé devant le public pour le tromper est retiré tranquillement.

Quand les libéraux arrivèrent au pouvoir en 1873, leur grand dévouement pour les Métis du Manitoba et les malheureux catholiques du Nouveau-Brunswick s’évanouit comme une fumée. C'est comme le mouvement de sécession dans la Nouvelle- Ecosse, que l’on a si bien exploité l'été et l'automne derniers. Plus d’un siège électoral a été perdu au moyen de ce cri déloyal de séparation, mais lorsque les élections locales eurent été terminées, lorsque plusieurs députés fédéraux—des hommes sûrs et loyaux—eurent succombé victimes de ce cri, on n’entendit plus parler de séparation.

Messieurs, notre constitution, nos institutions ne sont pas faites pour supporter le choc de ces entraînements révolutionnaires qui démoralisent l'opinion publique, qui enlèvent toute

confiance dans les hommes publics, et qui se terminent fatalement par des désastres ; ce n’est pas là le jeu de la constitution en Angleterre. Jusqu'à ces derniers temps, les hommes d'Etat de toutes les nuances ont évité toute agitation soulevée pour des intérêts de parti seulement. Ecoutez ce que le grand chef libéral anglais pense de cette tactique que nos adversaires aiment tant à employer :

‘# Lorsque des hommes nous répètent le proverbe qui nous ‘“ enseigne que les mariages sont faits dans le ciel, cela signifie ‘“ que das cette opération sociale la plus fondamentale, entre ‘“ toutes, la constitution de la famille, les questions comprises “ dans le contrat nuptial existent dans une sphère qui dépasse “ la portée de la pensée humaine, et que le pouvoir invisible ‘d’un gouvernement providentiel répare les défauts inhérents “à notre imparfaite nature. Il paraîtrait en avoir été de même ‘ dans cette alliance d’influences et de pouvoirs contradictoires “ d’où résulte l’harmonie composite de la constitution anglaise, “ Bien plus, l’on doit admettre que plus que tout autre, elle “ Jaisse toutes ouvertes des portes qui conduisent dans des pas- ‘“ sages sans issue; car elle compte plus que tout autre sur le “ bon sens et la bonne foi des personnes qui l’appliquent. Si, ‘“ malheureusement, ces personnes se rencontrent dans la grande ‘arène de l'existence d’une nation—comme des jockeys se ‘ rencontrent sur un champ de courses où chacun, pour vaincre ‘“ ses rivaux, ulilise toute la vitesse que peut donner l’animal “ qu’il monte, ou comme des avocats dans un tribunal où cha- ‘ cun essaie de faire gagner son client sans tenir compte des ‘jutérêts ou des droits des autres parties—alors cette constitu- “tion si vantée que nous possédons n’est rien de plus qu’un ‘“ amas d’absurdités. L'habileté incontestée de chacun va même ‘jusqu'à paralyser ou détruire les autres. La Chambre des ‘“ communes à le droit de refuser chaque chelin des subsides, “ Cette Chambre, ainsi que la Chzabre des lords, peut refuser “ sa sanction à chaque bill qui lui est présenté. La Couronne ‘ a le droit de créer mille pairs aujourd’hui, et un pareil nom- “bre demain; elle peut dissoudre chaque parlement avant “ qu’il ne se soit occupé d’affaires ; elle peut gracier Îles crimes “ les plus atroces ; elle peut déclarer la guerre à l’univers ; elle

‘ peut conclure des traités entraînant des responsabilités illimi- ‘© tées et mêmo d'énormes dépenses, hors le conseniement ou la ‘ connaissance du parlement, et cela, non pas seulement pour ‘ aider ou développer, mais même pour renverser une politique ‘ déjà connue et sanctionnée par la nation. Mais la présomp- ‘ tion ost que les dépositaires du pouvoir se respecteront tous “ Jes uns des autres; qu'ils démontreront qu'ils agissent dans “un commun intérêt dans un but commun; qu'ils seront doués ‘ pour le moins d’une dose d'intelligence et d'équité ordinaire, “ et qu’ils auront à cœur les intérêts et les droits du public. Si ‘“ cette attente raisonnable manque de se réaliser, alors l’on ‘ doit admettre que la constitution anglaise sera en danger.”

C’est une pitié vraiment de voir des hommes comme M. Mercier et M. Shehyn regarder de haut les auteurs de la constitution et de les entendre dire: ‘“ Ah! si nous avions été à! nous aurions façonné cette constitution sur un modèle plus parfait, nous aurions fait mieux. Il est vrai que sir John À. Macdonald, Brown, Cartier et les hommes les plus capables du parti libéral et du parti conservateur dans les quatre provinces ont travaillé des mois et des mois à discuter et arrêter ses différentes clauses, mais nous aurions fait beaucoup mieux.”

Messieurs, tout cela pourrait prêter à rire, si ce n'était si dangereux. Ces hommes sont des grands admirateurs des hommes et des choses des Etats-Unis. Ils sont annexionnistes bien qu'ils le cachent. Ils devraient alors s'inspirer de nos voisins dans ces questions d’amendements à la constitution. Ne savent-ils pas,—dans tous les cas ils devaient le savoir, — que les Américains ont vécu soixante ans sous la même constitution avant d’oser la modifier? Les Américains répugnent tellement à ces tentatives d’amendements à la constitution, ils les considèrent comme si dangereuses qu'ils en ont rendu le succès extrêmement difficile. Pour modifier un article de la constitution, il faut que l'amendement ait été adopté par les deux chambres du Congrès, à une majorité des deux tiers; puis que cet amendement soit ratifié par les trois quarts des législatures des différents Etats. Tel est le principe de l’article cinq de la constitution américaine, article qui sert de frein aux innovations inconsidérées,.

Il n’y a que vingt années que nous vivons sous l'acte d'Union de 1867. Durant cette période, le progrès du pays a été si rapide que tout peuple aurait droit d’en être fier. La richesse publique, les chemins de fer, le commerce maritime, le développement de l’industrie ont marché à pas de géant, et le Canada est aujourd’hui l’une des contrées les plus heureuses et les plus favorisées du monde. Tous ceux qui ont pu comparer l'état du pays en 1867 avec ce qu'il est aujourd’hui proclament que la confédération est un succès.

Dansle mouvement qu’il entreprend, le parti libéral se couvre d’un prétexte spécieux : il prétend que son but, en amendant la constitution, est d'obtenir de meilleures conditions pour wutes les provinces, Lorsqu'on voit co qui a été fait depuis ces dernières années par le gouvernement fédéral pour notre province ; l’homme qui prétend obtenir davantage en amendant la constitution est un visionnaire ou un être malfaisant. Eh quoi! ceux même dont ils attendent le concours dans leur projet, les libéraux d'Ontario, n'ont-ils pas, mainte et mainte fois, accusé sir John de donner à Québec la part du lion dans la distribution des faveurs. Le jour même que le premier-ministre de Québec ann nçait son projet de conférence dont le resuitat, suivant lui, devrait être l'obtention de meilleures conditions pour les provinces, l'honorable M. Koss, le trésorier provincial d’Ontario, parlait en ces termes:

‘ Si l'on prend les cinq années pendant lesquelles cette poli- “tique de subventions aux chemins de fer provinciaux a été ‘“ mise en opération par lo gouvernement fédéral, l’on trouve ‘“ que les subventions en vertu des différentes lois ont atteint “ le chiffre de $20,062,3865. Iaà-dessus la part des chemins de “ fer d'Ontario a été de $3,286,000; Québec, $10,785,000 ; la ‘“ Nouvelle-Ecosse, $2,494,000 ; le Nouveau-Brunswick, $3,476,- ‘ 000. Il est admis qu'Ontario contribue au moins pour la moi- ‘ tié au revenu total du Dominion. Si nous avions reçu de ces “ subsides en proportion de ce qu'est notre contribution, nous ‘ aurions dû avoir environ dix millions sur ces vingt millions.”

M. Mercier oublie également que M. Blake s’est prononcé même contre les subsides actuels aux provinces.

524 DISCOÛRS

À ce verbiage, à ces déclamations en faveur de meilleures conditions se mêle l'accusation rééditée que sir John est pour la centralisation, pour l'union législative. Permettez-moi de le dire, c’est le comble de l’absurdité. L'on croirait, à entendre cette accusation ou à la lire dans les journaux, que les députés aux Communes ne sont pas les représentants du peuple tout autant que les législatures provinciales. Comment peutil y avoir danger de centralisation à Ottawa quand les ministres et les députés que la province envoie au parlement y sont tous opposés ? Mais je vais plus loin, ct je dis à mes compatriotes : Si vous craignez l'union législative, si vous redoutez la centralisation, prononcez-vous carrément contre toute modification de la constitution. Une fois que vous aurez ouvert la porte aux innovations, vous aurez créé un précédent dont on se servira contre vous, Lorsque, en 1872, les catholiques du Nouveau-Brunswick, soutenus par la province de Québec, pressaient le gouvernement fédéral d'intervenir et d'imposer son veto à la malencontreuse loi des écoles au Nouveau-Brunswick, Cartier, que les libéraux reconnaissent aujourd’hui comme un grand patriote et un homme d’Etat, Cartier repoussait cette idée d'intervenir dans les affaires des provinces, et il avertissait ses compatriotes du danger qu'il y avait de demander au gouvernement fédéral d'intervenir dans les questions locales, parce qu’alors cela pourrait en induire d’autres à presser le gouvernement fédéral de contrôier la législation de Québec. ‘ Vous ‘“ devriez être les derniers à appeler l'intervention fédérale, ‘“ parce que plus que tout autre vous devez la redouter.” Peu d'hommes politiques firent alors attention à ces avis, mais lorsque cette question des écoles fut enfin réglée, tout le monde reconnut que la sagesse même l'avait inspiré à Cartier.

Mais que font aux libéraux les droits de la province ou les dangors qui peuvent surgir à ls suite de cette conférence. Tout ce que désire M. Mercier, tout ce dont il a souci, c’est de créer une agitation qui entraîne ses concitoyens et lui donne une chance de gouverner la province, dût-il la conduire à la ruine. Son plan suinte la révolution, révolution dont seraient les victimes ceux dont il prétend épouser la cause. La province n'a jamais été aussi bien traitée par le gouvernement fédéral qu’elle l’a été ces dernières années,et je défie M. Mercier de dire qu'aucun

cun amendement qu’il pourrait proposer à la constitution aurait apporté à la province les millions qui lui sont venus pendant ces dernières années. ’

Je laisse ceci à la considération des libéraux canadiens, dans l'espoir qu’ils en profiteront,

En ce pays, bien que les différents corps politiques soient limités dans la sphère de leur action par une constitution écrite, il y a, j'oserai le dire, autant, même plus de difficultés qu’en Angleterre dans le fonctionnement de cette constitution, difficultés qu'on ne peut surmonter que grâce à un grand sens d'équité et à une haute appréciation des intérêts et des droits publics. Les divers éléments de notre population imposent à nos hommes publics des devoirs de nature variée. Nous représentons ici des races qui ont été en guerre des siècles durant en Europe, et avec de tels éléments, nous pouvons faire de notre pays l’un des plus heureux, sous le soleil, ou l’un des plus malheureux.

Nous pouvons être en guerre et nous égorger, comme aufrefois les Ecossais et les Auglais, les Bretons et les Normands, les Anglais et les Français, ou entrer comme concurrents paci fiques dans la voie du progrès et de l’avancoment matériel.

Vraiment, entre les deux partis à prendre, le choix n’est pas difficile, Notre sagesse nous fait mépriser les conflits nationaux et religieux, mais la folie de politiciens insensés peut nous y entraîner.

Dans son fameux discours d'adieu au peuple des Etats-Unis, Washington regrettait qu’on se servit des expressions Nord, Sud, Est et Ouest pour désigner les groupes d'Etats, les diverses parties de la fédération. Il y voyait le danger de laisser croire que ces désignations impliquaient des différences réelles d'intérêts et de vues. Combien n’avons-nous pas plus à craindre ici des distinctions qu’on ne peut effacer, qui sont beaucoup plus frappantes et plus profondément enracinées daus le pays que de simples expressions géographiques.

N'est-ce pas le devoir de tout homme public, dans chaque partie du pays, de faire disparaître le sectionalisme, d'apprendre au peuple ce principe que la loi doit tout conduire et est

au-dessus de tous, de lui enseigner le respect des préjugés des autres, afin d'obtenir une déférence réciproque pour ce qu'ils

pourraient croire nos propres préjugés ? N'est il pas un démagogue de la plus dangereuse espèce, celui qui, pour servir des fins de parti, tente de soulever une section du pays contre l’autre, ou agit de manière à entretenir le préjugé religieux ou national ? Il ne devrait pas y avoir place pour un tel hommo en ce pays, car cet homme est une culamité, une plaie publique,

Un homme d'Etat ne devrait s'inspirer que du bien-être du pays, que de motifs élevés; sans doute, il doit s'occuper sérieusement d'améliorer la condition du peuple, de servir ses inté” rêts, mais il doit mépriser toute tentative que l'on peut faire pour le mettre au service des démagogues, Dans un pays bien organisé, l'opinion des gens qui pensent, qui ont des responsabilités, doit avoir plus de poids que les imaginations d’indivi. dus sans souci qui n'ont rien à perdre dans les troubles populaires. Et, messiours, s’il croit que, sur une question spéciale, le sentiment populaire est faux, il doit y résister, au risque de succomber dans la lutte. Il y a plus de mérite à prendre ce parti énergique qu'à adopter le moyen facile mais lâche de suivre ceux qu'il faudrait conduire.

Cette conduite énergique apporte à celui qui la tient la considération et le respect, car elle n'implique pas une renonciation aux droits sacrés qu'il doit défendre s’ils sont attaqués. Cet esprit de déférence, ce respect des autres, ce mépris de la servilité à ls popularité de la rue n’est pas incompatible avec les impulsions élevées du vrai patriotisme; au contraire, c’est la ferme base, le piédestal élevé des grandes vertus nationales.

Je ne saurais faire de vœu plus fervent ni meilleur à mon pays que de lui souhaiter qu'il soit à jamais exempt de querelles religieuses et de rivalités nationales. Ces querelles, ces rivalités font le malheur des nations et de ceux qui les suscitent. Malheureusement, nous avons eu quelques individus qui ont essayé de faire du capital politique avec ces éléments dangereux. Il est vrai que leur succès n'a pas été très brillant. Grâce au bon sens © un de notre peuple, ces ouvriers du mal ont été désappu .. wrrâce au sens élevé de justice de nos hommes publics los imprudents cavaliers du cheval protestant ou du cheval catholique ont été bientôt désarçonnés. En vain, ils implorent la sympathie, le secours. En vain ils font de chaleureux appels à la bigoterie, au fanatisme, à l'intolérance. La foule

passe près d'eux avec uu sourire de pitié, avec un rogard de mépris,

Je touche maintenant à une question de grand intérêt pour ce pays, bien que l'organe en chef du parti libéral à Québec, l'Electeur, pense qu'il faille laisser les Américains agir à leur guise au sujet de la question des pêcheries. A coup sûr, nous sommes allés très loin dans la voie de la conciliation à l'égard de nos voisins américains, pour lesquels il n’y a ici que les meilleurs sentiments.

Ils ne nous ont pas rendu la même cordialité, et jusqu'à ce jour ne se sont aucunement montrés disposés à prendre un arrangement quelconque, bien que nous soyons et ayons toujours été prêts à faire plus que la moitié du chemin pour les rencontrer, Je suis fâché de voir la position que le Congrès a jugé bon de prendre à ce sujet, faisant menace de roprésailles, de revanche, si nous ne consentions pas à abandonner nos droits aux pêcheries. Ne nous ont-ils pas oncouragés à prendre la position qui leur paraît aujourd'hui si blâmable ? N'ont-ils pas payé cinqmillions le privilège de pêcher dans nos eaux ? Assurément, les Américains qui forment la plus puissante nation de l'Amérique devraient donner l'exemple de la générosité internationale aux nations plus jeunes et moins riches. La question des pêcheries est une bagatelle pour eux, mais une affaire de grande importance pour nous. Je me sentirais porté à discuter la question, s'il n’y avait pas tant d’Américains qui la comprennent comme nous. Vous avez pu voir dernièrement l’opinion de l'honorable M. Wells sur cette question, et jo cite maintenant un journal américain au sujet de la dernière phase des difficultés —Ile projet de représailles :

‘ Pour mettre en force le bill de représailles contre le Canada, “ dit le Post, de Washington, il nous faut retrancher un com- “ merco de $72,000,000 par année, perdre $5,000,000 de droits, “ et payer $3,000,000 de plus pour le poisson que nous consom- “ mons, aux fins de garantir aux pêcheurs de Gloucester le droit “ de prendre leurs appâts dans les provinces maritimes et de pê- “ cher le long des rives canadiennes, quand nos pêches totales “ ne valent que $2,500,000.” ‘Oui, dit le Graphic, mais pen- ‘ sez donc comme il serait agréable d’être manche à manche.”

Au lieu de faire des considérations qui ne convaincraient pas les personnes intéressées à ne pas accepter les arguments canadiens, je préfère exprimer l’espoir que l'opinion publique réagira contre les exigences de l’organisation électorale et engagera le gouvernement américain à déférer toute l'affaire à des arbitres, comme dans le cas de l’Alabama.

Dans cette circonstance, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne donnèrent à tout l'univers un exemple admirable, et l’on exprima alors l'espoir qu’à l’avonir les nations règleraiert leurs difficultés de cette manière, au lieu d’avoir recours à l'extrême moyen de la guerre. Pourquoi ne pas suivre le précédent que l'on offrait alors à tout le monde ?

Permettez-moi encore quelques mots sur une autre question importante, Dans son grand discours d’Aurora, où il développa de si grands projets, —qui sont encore sur l: papier —M. Blake approuvait l’idée de la fédération impériale. Cela s'accorde, à coup sûr avec ses principes de libre-échange, mais très peu, je le crains, avec les intérêts du Camada. Fédération impériale veut dire libre-échange avec la Grande-Bretagne et ses colonies, mais protection contre tout le monde, avec l'avantage d’être protégé contre l’agression étrangère par la Grande-Bretagne, en cas de trouble à son sujet et privilège de prendre part à ses batailles. Il m'est inutile de vous dire où nous conduirait ce système mixte de protection et de libre-échange. Vous verriez le Canada transformé en marché de sacrifice pour les fabricants anglais, jusqu’à ce que nos industries fussent détruites. Alors nous aurions le grand avantage d’être consommateurs au profit des producteurs d'Angleterre.

Je ne fais pas là un tableau fantaisiste. Ce ne sont pas des fictions, mais des probabilités qui demain seraient des faits.

Mais une autre question se pose devant le pays. Un nouvel élément s’ost récemment élevé et demande sa part de responsabilité dans le gouvernement du pays. Je parle de la question du travail. Quelques-uns voiont là un grand danger social ; d’autres sont effrayés du dénouement, et prédisent la plus terrible des révolutions qu’on ait encore vues, si le problème est résolu en faveur des classes laborcuses. Je ne suis pas, monsieur le président, un de ces alarmistes, J'ai foi dans les classes

ouvrières. Le travail s’est affirmé comme puissant moteur, au lieu de simple instrument, dans la direction des affaires publiques. La liberté d'enseignement, la liberté de la parole, la liberté d'association ont révélé aux masses le secret de sa force. Il est des gens qui voient dans cette révélation un grand danger social ; je ne suis pas de ceux-là. Je crois que les classes inférieures (et je n'emploie pas l'expression comme insulte—les inégalités dans le sociéié étant aussi rationelles que les inégalités dans la nature) se sont améliorées dans leur condition morale, dans la même proportion qu’elles se sont améliorées par l'instruction dans leur essor intellectuel. Et je crois que le devoir qui s'impose au gouvernement de faire face à la situation et d'aborder carrément la question du travail n’est ni tro; difficile ni ingrat. Les masses sont naturellement générenscs et n’abusent pas de leur force lorsqu’elles ne sont pas mal dirigées ou détournées de leur voie légitime. Je connais le peuple, j'ai vécu avec lui. Je suis né d’un des siens et ce n’est pas avec une fausse modestie que j'ai dit, et que je répète maintenant, que je suis fier du peuple dont je sors et auquel je dois tout ce qui m'est précieux. Le brave et honnête homme dont je chéris la mémoire, qui m’a donné la vie et qui a été enlevé trop tôt aux affections de sa famille, a été pour moi un honorable représentant du travailleur canadien. J'ai déjà dit que le plus grand éloge qu’on pouvait faire de lui, c’est que pendant sa vie il s'est contenté de ces seuls précepte et rèvle de conduite : travailler, aimer et prier. De la modeste dexueure de la famille où se trouvaient concentrés ses affections, son orgueil et ses espérances, il n’a aimé, il n’a connu que deux sentiers, pendant ses cinquante années de vie active, l’un qui conduisait à son travail et l’autre à l’église; au bout du premier de ces deux chemins était la source d'où coulaient le profit etle confort pour la famille, au bout du second la fontaine d'encouragement et de gratitude dans le succès, de consolation et de force d'âme dans les moments d’adversité. On pourrait difficilement rêver une vie meilleure, une vie plus heureuse. C’est le plein accomplissement des devoirs d’humanité: l’observance de cette mystérieuse et admirable loi d’expiation et de réhabilitation de l’homme par le travail; les

joies, les bienfaits et les fruits de l'amour couronnés par la 85

vénération et le culte du Tout-Puissant. Et je ne me trompe pas en disant que telle est la vie de la masse des saines et paisibles classes ouvrières de ce pays.

Qui viendra après cela dire que les gouvernements sont impossibles si l’on demande la coopération des classes laborieuses dans la direction des affaires de la société ?

Il y a sans doute des dangers, et le plus grand de ces dangers vient de l’énormité du pouvoir qu’exercent les masses. La vapeur et l'électricité sont dangereuses à manier, mais leur utilité et leur nécessité ne sont pas mises en doute. J’admets que des démagogues ont entraîné les masses dans des agitations dangereuses et dans des révolutions. Maïs n'est-ce pas en grande partie la faute des classes dirigeantes qui ont ou négligé ou méprisé les forces de la multitude ?

Les hommes publics de l’époque actuelle doivent prendre en considération et utiliser le grand pouvoir de la classe laborieuse pour le bien et la protection de la société. On ne doit pas apprendre au peuple qu’il ne possède aucuns droits, mais on doit lui dire qu’il a des devoirs de même que des droits. S'il n’est pas trompé ni flatté, il sera facile de le conduire dans la bonne direction. ÆEn toute occasion, j'ai exprimé publiquement ma sympathie, mon amour pour le peuple, et le peuple m'a cru; mes déclurations étaient sincères. D'un autre côté, je n'ai jamais craint ni manqué de dire au peuple quel était son devoir, quelles étaient ses obligations, ce qui était pour lui un danger, en quoi ii était dans l'erreur; et je me flatte d’avoir été compris, chag'+ fois qu’une clique salariée n’a pas soulevé de tumulte et de violence pour m'empêcher de me faire entendre. Le peuple aime et admire la franchise, la fermeté et la fidélité. De là vient l’iniluence bienfaisante qu’exerce sur lui le clergé. Ici, je suis naturellement amené à signaler ce que je crois la moilleure sauvegarde contre les dangers possibles de la puissance croissante des classes ouvrières, telles qu’elles sont aujourd'hui orgunisées.

Ceux qui enseignent que l’ambition est la plus grande vertu de l’homme, que les richesses sont ce qu'il faut acquérir avant tout dans la vie et que l'intérêt est la mesure des actions humaines, ceux-là tendent incontestablement à pousser le peuple au malaise et à la ruine en détruisant l'équilibre de la société ;

tandis qu’au contraire, ceux qui prêchent par la parole et par l'exemple que la pauvreté n’est pas un déshonneur, que la modestie et la frugalité sont des vertus, que des mœurs simples et honnêtes sont les véritables sources du bonheur, ceux-là ont la certitude de guider sûrement le peuple dans tous les états de la vie depuis les conditions les plus humbles jusqu'aux plus élevées, ‘ Qui peut connaître le caractère et les sentiments de l'Amérique, de l'Angleterre et de l'Irlande comme ceux qui sont toujours à même de sentir battre et de compter les pulsations du cœur du peuple ? ”, disait dernièrement l’'éminent cardinal-archevêque de Westminster. Que les cissses ouvrières se rappellent que l'Eglise a toujours été “ la mère, l’amie et la protectrice du peuple ; ” et pour me servir encore des paroles du grand prélat que je viens de citer : “ De même que le Seigneur marchait au milieu d’eux, ainsi l'Eglise vit au milieu d'eux.” Avec cette collaboration si précieuse et si nécessaire, les gouvernements peuvent en toute sûreté encourager le peuple dans la noble tâche qui consiste à défendre le travail honnête contre l'oppression du capital, quand celui-ci devient despotique. Les justes, les équitables rapports qui doivent exister entre le capital et le travail: voilà le grand problème qu’aura à résoudre le siècle prochain, et que les dépositaires du pouvoir doivent maintenant aborder t mettre à l’étude,

Le parti conservateur ici peut à bon droit se vanter d’avoir été l'ami, l'ami sincère des ouvriers. Quand les limites des anciennes provinces commençaient à être trop étroites pour suffire au rapide développement d’une population robuste et féconde, les gouvernements conservateurs ont déponsé sans regret des sommes immenses pour ouvrir do nouveaux débouchés à l’activité de cette population croissante, Plus tard, et malgré les murmures, les dénonciations d’un parti égoïste, les gouvernements conservateurs accordaient des subventions généreuses à cette ligne de chemin de fer, le Grand-Tronc, qui a plus fuit pour les classes ouvrières du pays que toutes les mesures du parti libéral depuis trentecinq ans.

Et plus tard encore, lorsqu'un voisin puissant, croyant qu'il nous absorberait s'il mettait fin à la réciprocité qui pendant vingt-cinq ans avait profité au commerce de ce pays, lorsque

oo

ce puissant voisin essaya d’anéantir toutes nos industries en faisant du Canada le marché à sacrifice de ses manufactures engorgées, le gouvernement conservateur vint au secours de l’ouvrier et inaugura cette politique de protection que le peuple, dans l’expression de sa reconnaissance, a si justement appelée la politique nationale,

Je n’ai pas besoin de m'appesantir sur cette question de la politique nationale pour faire voir le contraste qui existe entre notre politique et le programme de nos adversaires. La politique nationale est aujourd’hui l'alphabet populaire, et, tout récemment encore, avec les lettres de cet alphabet a été écrite une leçon que les grits et les rouges vont prendre au moins cinq ans à oublier.

Æn ce moment, le gouvernement étudie sérieusement la très grave question des relations entre le capital et le travail Il a confié aux hommes les plus compétents qu’il a pu trouver le soin de comparer les situations, de recueillir des renseignements, de suggérer des remèdes ou des améliorations, et de préparer les matériaux d’une législation à venir.

On nous a accusés de témérité et de manquer de sincérité en cette circonstance. Ce n’est pas étonnant; c’est même de bon augure quand nous songeons que toutes les mesures de progrès, toutes les grandes entreprises que l’histoire de ce pays a enregistrées au crédit du parti conservateur ont aussi été attaquées et faussement représentées. Cependant, nos cfforts en faveur du peuple, notre action bienfaisante à l'égard de l’ouvrier survivront aux calomnies de ces fainéants politiques.

Nos adversaires eux-mêmes n'ont-ils pas été contraints, par la force du sentiment public, de confesser leur erreur et de proelamer notre sagesse ? N’avons-nous pas vu le champion du parti libéral, après plusieurs batailles sangluntes engagées contre la protection avec son grand sabre du libre-échange, s’agenouiller tout à coup et avaler ce sabre jusqu’à la garde? Il est vrai que les sages, parmi les amis du chef libéral, ontchuchoté que ce merveilleux tour de passe-passe était pour la galerie, Mais je suppose que le public honnête a cru à la sincérité de la déclaration de M. Blake. Néanmoins il n’a pas voulu le laisser mettre cette importanto déclaration à exécution, —et il a bien fait,

De fait, la position de M. Blake, sur cette question de politique nationale, se réduit à ceci : il paraît dire : ‘Je n'aime pas l'enfant que vous appalez P. N.,, mais je suis prêt à m'en charger. Tout en étant disposé à l’étrangler, parce qu'il sera le fléau du pays, cependant comme il pourrait m'apporter le pouvoir et des spéculations pour mes amis, j'en prendrai soin.” Faut-il s'étonner que le Canada ait préféré laisser l'enfant aux mains de ses parents naturels plutôt que de le confier à cette nourrice d'aventure. Le Canada n’aime pas à mettre les enfants en nourrice. Qui sait, cependant, si dans les âges à venir, nos successeurs n’entendront pas dire, comme nous l’entendons dire maintenant, que la politique nationale a été, après tout, une invention de quelque génie du parti libéral, que ces conservateurs sans scrupules ont volée et se sont appropriée. N'ai-je pas entendu, il y a quelques mois, deux gros bonnets du parti libéra! affirmer froidement qu’ils étaient les initiateurs et les premiers apôtres de la protection au Canada.

Dieu merci, M. le président, les brillantes annales du parti conservateur sont écrites d’une manière indélébile non seulement dans nos livres de lois et dans les documents publics, mais aussi dans la mémoire et dans le cœur du peuple; de même que les monuments d’un autre âge rappellent la glorieuse histoire des grands rois et des grandes nations, de même les gigantesques entreprises, les grands travaux conçus et exécutés par le parti conservateur, couvrent le pays d’un bout à l’autre, disant en termes éloquents, la sagesse, le courage et le patriotisme de leurs auteurs.

Que nos adversaires se vantent au gré de leurs désirs d’avoir été les auteurs et exécuteurs de ces grandes choses ; leurs vaines déclamations ne prouvent que ceci: c’est que le peuple ne les a pas crus les pères de ces larges idées, et n’a pas eu assez de confiance en eux pour leur confier la mise à exécution de ces mesures; car je me fie implicitement à l'intelligence et au cœur de la nation pour reconnaître ses bienfaiteurs et leur prouver sa gratitude.

Mais si nous sommes heureux chez nous, en est-il de même au dehors? Pourquoi ces joyeux accents de pays jeunes et libres sontils si péniblement troublés par les cris de désespoir d’une nation glorieuse dans son histoire, héroïque dans ses luttes ot dans sos

longues souffrances! Quel sera le dénouement de ce drame saisissant dont l'intrigue est la délivr-nce ou l’asservissement d’une nation, et dont les acteurs sont deux fractions d’un grand peuple? L’Trlande est-elle mal conseillée? L’Irlande est-elle mal dirigée ? Je n’ai pas à me prononcer, mais je suis avec elle dans ses aspirations. Je pleure avec elle dans l'agonie de ses souffrances ; avec elle je demande justice et pitié. Appartenant à une race qui a souffert, qui a combattu, et qui a versé son sang pour la liberté; né et élevé avec ces fières notions de la constitution anglaise, cette charte sublime de l'humanité émancipée; respirant cette atmosphère d’indépendance qui enveloppe et sature cette terre libre de l’Amérique, je ne puis comprendre qu'il y ait dans le monde une nation qui soit condamnée au servage perpétuel,

Je déplore la nécessité, si c’est une nécessité ; je déteste et je condamne le système, si c’est seulement l'opportunité qui justifie la législation extraordinaire que le peuple anglais est maintenant appelé à sanctinnner. Comment puis-je faire concorder le fait, que si l'Irlande était laissée à elle-même, elle ne se révolterait pas contre le présent état de choses ; lorsque l’on veuf forcer les justiciables à traverser le détroit et aller en Angleterre pour trouver un jury dans les causes irlandaises. Je dois m'abstenir de me prononcer sur le grand procès qui s’instruit entre l’Irlande et la Grande-Bretagne, mais je ne saurais m'empêcher de songer combien il doit être humiliant pour ces glorieux hommes d'Etat anglais d'avouer qu'il leur faut mettre la constitution anglaise en lambeaux afin d'en faire des bandages pour la plaie saignante que les Hippocrates politiques d’'Angleterre ne peuvent guérir. Que doit penser Palmerston dans sa tombe, s’il lui est donné d'entendre les touchants appels du peuple irlaadais pour obtenir de se gouverner lui-même, iui qui pendant vingt ans a justifié les invasions armées des bandes révolutionnaires de Garibaldi, en prêchant à toute l’Europe les droits des nationalités, lorsqu'un roi infortuné et un pontife sans défense protestaient à la face du monde contre le renversement de leur trône et la spoliation de leurs domaines !

Je saisis cette occasion, M. le président, de faire une remarque que dans d’autres circonstances, je n'aurais pas cru digne d’être mentionnée. Je vois autour de cette table joyeuse, plusieurs de

mes collègues qui m'ont fait l'honneur et l’amabilité très flatteuse de venir à ce banquet malgré les pressants devoirs que leurs importants départements réclâäment d’eux à la veille de la session. Je suis certain que vous apprécierez aussi hautement que moi, la valeur de cette marque d'estime et d'amitié de leur part. Je vois aussi de nombreux représentants du la presse, des hommes pour lesquels j'ai une considération et une amitié fraternelle, ayant été moi-même plus ou moins lié au journalisme depuis mon:arrivée dans cette ville.

À ces messieurs, et à tous les amis que je compte dans cette enceinte, et cela veut dire à vous tous, messieurs, je dois déclarer que la dénégation la plus énergique et la plus absolue est la seule réponse que je puisse faire aux rumeurs ridicules, mais perfides et mal intentionnées, qu’on a récemment fait circuler au sujet de prétendues dissensions entre les membres du cabinet d'Ottawa. Je regrette de dire qu’il semble y avoir eu depuis quelque temps recrudescence de cancans malicieux et d’insinuations perfides au sujet des hommes politiques, Je le regrette parce que j'ai toujours été fier de la bonne renommée de la presse canadienne. J'ai gardé depuis mon enfance une mince estime pour l’animal que le bon La Fontaine représente dans une de ses fables comme ayant semé par ses mauvais propos la mésintelligence entre ses deux voisins ; et je crois que s’il est criminel et déshonorant d'inventer des commérages destinés à créer de l’animosité, il n’est guère convenable de répéter, de publier de telles histoires sans qu'on se soit assuré de leur véridicité. La crédulité est une des faiblesses de l'humanité, dont il est cruel et dangereux d’abuser. Non, Monsieur le président, il n’y a pas de divisions parmi nous. Nos rangs sont serrés, nos colonnes sont compactes; nous sommes prêts pour la défense, prêts pour l’attaque; nous avons la confiance d’un parti uni, d’un peuple intelligent, et c’est là un bien trop précieux pour que nous le risquions, pour que nous le compromettions par d’imprudentes dissensions entre nous, Faisons que l’histoire politique de cette année s'écrive avec des paroles de paix, d'harmonie, de progrès, de glorieuses aspirations. Faisons que le Dominion présente à notre Souveraine, à l'occasion de son jubilé, l'aspect

d’un peuple prospère, content et uni. Faisons que le Canada,

avec ses différences de langue, de religion, de nationalité, avec ses diversités de mœurs, de manières, de caractères, de génie, reflète la gloire de notre Reine, comme les diamants de sa couronne, dans la variété de leurs formes, de leur volume et de leurs facettes, reflètent sous autant d’aspects et de couleurs la splendeur du soleil.

Un poète a dit :

Day by day The sun goes round Wherever your flag’s unfurled, And still through dews of morn Comes back to find Britannia crown'd And tell her of her world.

Que ce brillant messager, le 21 juin prochain, porte à notre bien-aimée et noble Reine, avec l'attestation de l’immensité de son empire, le témoignage de notre fidélité à sa couronne, de notre dévouement à sa personne, de notre admiration pour ses vertus, et de nos prières pour la longue conservation de sa vie, de son bonheur et de sa gloire.

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