LE FONDATEUR
Sommaire. — Nicolas Beaujoa. — Sa naissance obscure (1718), son origine roturière. — Son portrait moral : ambitieux, peu scrupuleux, il arrive à de hauts emplois et à une grande fortune. — Ses services comme directeur du commerce de Bordeaux. — Son mariage (1753) avec la fille de Bontemps, valet de chambre du roi. — Hautes protections qui l’entourent. — Etat de sa fortune à cette époque. — Ses libéralités. — Sou esprit. — Son genre de vie. — Quelques jugements par ses contemporains. — Son portrait physique. — La Folie-Beaujon. — Mort le 20 décembre 1786. — Le quartier Beaujon.
Nicolas Beaujon naquit à Bordeaux en 1718, de Jean Beaujon. De ce commerçant enrichi, nous ne dirons rien, sinon qu’il avait su habilement employer ses richesses; des libéralités bien placées, sa ruse, ses intrigues, lui avaient créé dans Paris des amitiés puissantes. C’était heureusement prévoir l’avenir : son fils Nicolas dut plus tard à cette adresse son élévation et sa vie même.
Les biographes s’accordent à donner deux fils à Jean Beaujon. Nous dirons trois fils; nous avons en effet retrouvé la trace de trois fils dans divers manuscrits, actes notariés et actes civils de l’époque, dans différentes études de notaires
et aux Archives nationales (1). C’était : Nicolas Beaujon, l’aîné (2), Jean-Nicolas Beaujon et Nicolas Beaujon de Seilhan (3).
Nicolas Beaujon, l’aîné, le seul dont nous ayons à parler, hérita des qualités commerciales et pratiques de son père. Son premier emploi est celui de « directeur du commerce à Bordeaux »>. Rêvant de gloire et de fortune, il tente, en 1748, avec son frère, avocat général à la Cour des aides de Bordeaux, un coup audacieux. La disette sévissait dans la ville : les deux frères accaparent tous les approvisionnements de blé, et, spéculant sur la misère générale, en font monter le prix à leur gré. La clameur publique s’élève contre eux, des poursuites judiciares sont commencées, et Nicolas Beaujon est décrété de prise de corps. Il s’enfuit précipitamment à Paris, va voir les anciens obligés de son père maintenant ses protecteurs, et n’a qu’à se louer d’eux : ils le servent si bien, qu’ils parviennent à éteindre cette dangereuse affaire.
Mais il fallait quitter Bordeaux, où toute considération lui aurait manqué désormais; il resta donc à Paris, champ librement ouvert à son esprit aventureux. Nous l’y voyons débuter par un adroit mariage : il épouse, en 1733, une demoiselle Bontemps, fille de Louis Bontemps, qui avait été premier valet de chambre du roi; le frère de cette demoi-
(1) Spécialement clans le testament de Nicolas Beaujon, où ses deux frères sont légataires, et dans l’acte de transport de son corps à la chapelle Saint- Nicolas que ses deux frères ont signé, etc.
(2) Cette dévotion spéciale à Saint-Nicolas qui s’affirme dans la famille Beaujon, a donné lieu à plusieurs erreurs dans les biographies à la suite de confusions entre les personnes, confusions que nous espérons éclaircir à la fin de ce chapitre.
(3) Et non pas « du Seilhan » comme l’écrit Jal.
selle était lui-même premier valet de chambre de Louis XV et g-ouverneur des Tuileries (1). La dot n’était que de 50,000 francs; en outre, le contrat stipulait que cette dot ne serait payée qu’après la mort de la belle-mère (2). Mais le rusé financier ne faisait pas un mariage d’argent : il n’en voulait pas à la dot, il voulait mieux : par M“® de Pompadour, ce mariage lui ouvrait la cour, lui donnait la faveur du roi et lui permettait de tenter toutes les entreprises. La lecture du contrat fait voir de quelles protections fut couvert ce mariage; il porte les signatures du roi, de la reine, du dauphin et de la dauphine, de Mesdames de France, de la marquise de Pompadour et des ministres Devoyer Dargenson (sic), Devoyer de Paul m y (sic), Rouillé. — L’état de la fortune de Beaujon était alors de 490,000 livres, dont voici le détail, extrait du contrat :