livres
490,000 livres.
La fortune qui devait servir aux fondations charitables dont la principale nous occupe ne fut donc pas acquise aussi rapidement qu’il a été dit (1).
Après son mariage, tous les souhaits de grandeur du financier se réalisent : il devient receveur général des finances de la généralité de Rouen, puis de la Rochelle, banquier de la cour, trésorier et commandeur de l’Ordre de Saint-Louis, conseiller d’Etat à brevet. C’est alors seulement qu’il a entre les mains les moyens d’acquérir ces richesses qui furent un des grands scandales de son siècle. Car,
Gagne-t-on en deux ans un million sans crimes?
Opulent, il désira être à la mode. Il s’érigea en Mécène, fit des pensions aux gens de lettres malheureux, trancha du
(1) Le Dictionnaire Larousse dit qu’au moment de l’affaire des blés, Beau* jon dut venir à Paris et, là, sut en deux ans, s’assurer une fortune de dix millions. L’accaparement des blés est de 1748, or, nous voyons Beauion en 1753 ne posséder que 490,000 livres de fortune. En admettant que ce chiffre ait été volontairement diminué sur le contrat, nous sommes cependant loin de compte.
haut et puissant seigneur, et dans plusieurs lettres du temps il est qualifié de Monsieur de Beaujon, malgré l’origine roturière que nous lui connaissons. Les contemporains se sont amusé de ces prétentions. A la mort de sa femme, arrivée le 11 décembre 1769, il avait fait circuler le billet suivant :
« Vous êtes prié d’assister au convoi, transport et enter- « refnent de très haute et très puissante dame Elisabeth « Bontems, femme de très haut et très puissant seigneur « Nicolas Beaujon, Conseiller d’Etat, secrétaire du roi, « Maison, Couronne de France et de ses finances, receveur « général des finances de la Rochelle. »
« On a trouvé, disent les Mémoires secrets^ ces titres si ridicules et si contradictoires que les curieux gardent précieusement ce billet d’enterrement, qu’on veut faire passer à la postérité la plus reculée (1). »
Mais, les prétentions nobiliaires n’étaient pas les seules qu’il eut. Beaujon n’était inaccessible à aucune espèce de vanité; après avoir traité les gens de lettres, qui ont de l’esprit ou qui en font par profession, il voulut avoir de l’esprit lui-même. Il en eut sans ménager personne. Un jour qu’un jeune officier de marine, de naissance illégitime et dont la mère avait joui des faveurs royales, venait d’être nommé chevalier de l’Ordre de Saint-Louis et qu’il s’excusait devant Beaujon, trésorier de cet ordre, d’une faveur si peu méritée, celui-ci lui répliqua : « Le roi. Monsieur, récompense les services de « mère » plus que ceux de terre. »
(1) Bachaumont, Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la République des lettres en France. — Du 16 décembre 1769, additions.
C’était ce qu’Horace appelle Epicuri de grege Porcus. Protecteur des actrices en vogue, il avait toujours à sa table nombreuse société de jolies femmes et les invitations n’étaient faites qu’à leur gré. Son ostentation, son faste, n’étaient pas propres à lui attirer les sympathies de ses contemporains, et, en le maltraitant, le rédacteur des Mémoires secrets ne fait sans doute qu’exprimer le sentiment public à son égard. « Le sieur Beaujon, banquier de la cour, dit-il, à la date du 28 décembre 1772, est fort engoué de la nouvelle actrice (1M"“ Raucourt.) Quoique ce lourd financier n’ait jamais été homme de lettres, il veut présider aux leçons de cette jeune débutante et fait faire les répétitions chez lui. On présume qu’il en veut plus à la personne qu’au talent. On souhaite fort qu’elle dégraisse un peu ce Turcaret, aujourd’hui le Plutus à la mode, et qui a pensé être pendu en 1748. »
Et plus loin (13 novembre 1773.) « Le sieur Beaujon,... se trouvant encore trop mal logé à l’hôtel des ambassadeurs extraordinaires, ci-devant hôtel d’Evreux, et depuis hôtel de Pompadour, y fait beaucoup de dépenses et surtout dans les jardins, où il bouleverse tout. On s’entretient à cette occasion de ce magnifique seigneur, dont on compte ainsi la vie. 11 se lève à quatre heures du matin, il travaille jusqu’à neuf. 11 s’habille alors, il prend son chocolat, il reçoit des visites, il donne ses audiences, etc. 11 dîne en grande compagnie et vit en société pendant toute la soirée. A neuf heures il va se coucher : quand il est au lit on ouvre ses rideaux, et ses familiers, mais surtout ses « berceuses » entrent, le cajolent jusqu’à neuf heures et demie, qu’on referme ses rideaux. Alors on va souper, et la compagnie
fait tout ce qu’elle veut et se retire quand bon lui semble. «
a Ces dames, toutes fort bien nées, dit M”® Vigée-Lebrun, et de très bonne compagnie, étaient appelées dans le monde les berceuses de M. de Beaujon. Elles donnaient des ordres chez lui, disposaient entièrement de son hôtel, de ses chevaux et payaient ces avantages avec quelques instants de conversation qu^elles accordaient au pauvre impotent ennuyé de vivre seul (1). »
Quoi qu’en dise M“® Vigée-Lebrun, il nous paraît difficile de juger avec tant de bienveillance ces berceuses, invention du médecin Bouvard pour procurer le sommeil à un blasé. Mais, nous ne voulons pas appuyer sur ce sujet délicat, ni aller chercher dans les chroniques contemporaines les anecdotes qui prouvent que Beaujon les respectait aussi peu qu’elles se respectaient elles-mêmes.
Le dévergondage et l’impertinence étant assez à la mode sous Louis XV, il n’est pas étonnant que nous les rencontrions dans un financier à qui son éducation n’avait point donné de principes, et à qui sa fortune permettait de satisfaire tous ses caprices. Mais au moins, chez les seigneurs du temps, ces défauts étaient le plus souvent compensés par quelques qualités chevaleresques. Beaujon, lui, ne se piquait pas plus de bravoure que de morale : provoqué un jour en duel par un officier, il Tinvita à un splendide repas, lui fit visiter son habitation, admirer ses objets d’art, et lorsque ce fut fini : « Croyez-vous, lui dit-il cyniquement, que lorsqu’on possède tout cela, on s’expose à le perdre sur un coup d’épée. »
(1) Vigée-Lebrun, Souvenirs, t. I®’’, Notes et portraits.
Au physique, Beaujon, parvenu à l’apogée de son opulence, était petit, gros, ventru, de figure épaisse. Il existe, paraît-il, de lui, un portrait authentique peint vers 1762 par Carie Vanloo; nous ne l’avons pas retrouvé.
Vigée-Lebrun a fait aussi son portrait, mais beaucoup plus tard. Il était à cette époque podagre et impotent, résultat auquel son genre de vie l’avait impitoyablement mené.
a M. de Beaujon, dit-elle, m’ayant fait demander de faire son portrait qu’il destinait à l’hôpital fondé par lui dans le faubourg du Roule, et qui porte encore son nom, je me rendis dans le magnifique hôtel, qu’on appelle aujourd’hui l’Elysée Bourbon, attendu que l’infortuné millionnaire était hors d’état de venir chez moi. Je le trouvai seul, assis sur un grand fauteuil à roulettes, dans une salle à manger. Il avait les mains et les jambes tellement enflées qu’il ne pouvait se servir ni des unes ni des autres; son dîner se bornait à un triste plat d’épinards; mais plus loin, en face de lui, était dressée une table de trente à quarante couverts, où se faisait, dit-on, une chère exquise, et qu’on allait servir pour quelques femmes, amies intimes de M. de Beaujon, et les personnes qu’il leur plaisait d’inviter.
« M. de Beaujon voulut me retenir à dîner, ce que je refusai, ne dînant jamais hors de chez moi, mais nous convînmes du prix et de la pose de son portrait; il désirait être peint assis devant un bureau jusqu’à mi-jambes avec les deux mains, et je ne tardai pas à commencer et à finir cet ouvrage. Quand je pus me passer du modèle, j’emportai le portrait chez moi pour terminer quelques détails, et
j’imaginai de placer sur le bureau le plan de l’hospice. M. de Beaujon en ayant été instruit, m’envoya aussitôt son valet de chambre pour me prier instamment d’effacer le plan et pour me remettre trente louis en dédommagement du temps que j’y emploierais; j’avais à peine tracé l’esquisse, de sorte que je refusai naturellement les trente louis, mais le valet de chambre revint encore le lendemain, au point que pour le forcer à remporter cet argent, je fus obligée d’effacer le plan devant lui, afin de lui prouver que cela ne me faisait pas perdre cinq minutes.
« M. de Beaujon était très petit et très gros, sans aucune physionomie. M. de Galonné, que j’ai peint en même temps, offrait son parfait contraste, et les deux portraits se trouvant exposés chez moi, l’abbé Arnault qui les vit à côté l’un de l’autre, s’écria : Voilà précisément l’esprit et la matière. »
De plus, il existe dans l’établissement actuel un superbe buste du fondateur par Houdon. Ce marbre ne fut pas d’abord destiné à l’hôpital; trouvé chez un marchand de curiosités, il fut acheté, en 1819, par l’administration de l’Assistance publique, pour une somme minime (1).
Ce buste, d’une hauteur d’un peu moins d’un mètre, est d’un remarquable fini. Le sujet est pris jusqu'à la ceinture, il est drapé dans un manteau, son pourpoint entr’ouvert laisse voir sur un jabot finement brodé le grand cordon de l’Ordre de Saint-Louis. La tête est couverte d’une perruque à quatre rangées de boucles; la figure, entièrement rasée et tournée de trois quarts à droite est large et terminée par un double menton. Le sculpteur a eu le talent de mettre un
(1) Quinze cents francs.
rayon de vie sur cette face épaisse : un sourire rusé anime les yeux et la bouche.
Dans le lieu dit « la Pépinière du roi » Beaujon acheta d’immenses terrains, allant jusqu’au promenoir de Ghaillot et à la barrière de l’Étoile. Sur ce terrain il se fait construire une habitation qu’il appelle sa « Chartreuse » (1) et qu’on appela la « Folie Beaujon » .
On en parle ainsi dans les Mémoires secrels :
« M. Beaujon, si renommé pour ses richesses, a acheté depuis quelques années un vaste terrain à la grille de Ghaillot d’environ cent arpents, qu’il a fait enclore pour y former des jardins à l’anglaise. Il y a fait en même temps construire un petit bâtiment dans le goût de « Bagatelle » , et il appelle cela son « Hermitage ». Son projet paraît avoir été d’en faire un cadeau après sa mort à Monsieur, frère du roi. Depuis quelque temps, le bruit en courait, on ignorait si cette altesse royale l’accepterait; on regarde aujourd’hui comme une espèce de prise de possession anticipée de ce lieu une visite que ce prince y a faite vers la fin de juillet; il y est allé avec « Madame » et leur suite au nombre de quatorze ou quinze convives, qui ont été traités par M. Beaujon. Le malheureux, n’a pu jouir de son bonTieur lui-même, il était au lit pendant ce temps là. Depuis cette époque, c’est une fureur de voir l’Ermitage; mais on ne peut y entrer sans un billet signé du maître.
(I On n’y observe rien de singulier et de remarquable qu’un lit fait en corbeille au milieu d’une chambre d’où l’on
(1) « Ma Chartreuse » est la qualiûcatioa qu’emploie Beaujon en parlant de cette habitation dans son testament; et non pas « Hermitage » comme le dit Bachaumont.
ne voit que la campagne, et où tout dans l’embellissement est analogue à cette idée primitive; il ne manque qu’une « Flore » ou une « Pomone » pour y coucher. Une table en bois* d'acajou de vingt-cinq couverts est encore précieuse, ainsi qu’un escalier du même bois. Une autre bizarrerie du lieu, quoique essentielle à un hermitage, c'est une chapelle très belle. Quant aux jardins, à la laiterie, à la ménagerie et aux autres détails domestiques, ils-n’approchent pas de ceux de « Tivoli » de M. « Bertin » dont on a parlé il y a douze ou quinze ans (1). »
La . « Folie-Beaujon » , d’après Chamfort (2), aurait été achetée avant la mort de son possesseur 1,100,000 livres par M. Durvey, agent de change, pour le comte d’Artois. L’hôtel appartint plus tard à Gudin, le peintre de marines; il fut ensuite acheté par le marquis de Bercy, puis par M”*" la baronne Salomon de Rostchild qui le fit démolir vers 1 865 (3). L’hôtel qui porte actuellement le n“ 11 de la rue Berryer représente exactement son emplacement. Nous parlerons plus loin des jardins et de ce qu’ils sont devenus.
Toutes ces richesses, ce parc immense, cette habitation luxueuse, cette table somptueusement servie ne profitèrent pas longtemps à leur possesseur. La goutte, ce châtiment implacable des jouisseurs et des indolents, s’abattit sur lui; désormais il ne put assister qu’en spectateur désintéressé aux festins dont il faisait les frais. Un étranger ayant un jour obtenu l’autorisation de visiter l’habitation traversa la
(1) Bachaumont, Mémoires secrets, 16 août 1783.
(2) Correspondance secrète inédite sur le règne de Louis XVI, publiée par M. de Lescure. Plon 1866.
(3) Communication orale de M. de Mouliguon, architecte qui fut chargé de la démolition.
salle à manger comme le couvert était mis; admirant l’abondance des vins, le bon air des plats, il fit au domestique qui le conduisait des compliments au sujet d’un maître si grand amateur de la bonne chère : « Hélas! monsieur, répondit celui-ci, la santé de mon maître l’oblige à ne manger que des légumes et à ne boire que de l’eau. — Mais au moins, voici un parc qui offre de bien belles promenades. — Hélas! Monsieur, les douleurs de M. de Beaujon l’empêchent de marcher » . Et, comme les familières de la maison arrivaient : « Voici au moins une agréable compagnie^ reprit le visiteur. — Hélas! Hélas! » soupirait toujours le domestique (1).
Les souffrances de Nicolas Beaujon finirent enfin. Frappé d’apoplexie, il s’en tira une première fois avec de l’hémiplégie pour mourir le 20 décembre 1786. Le Dictionnaire de conversation, la Biographie Michaud et la Biographie Didot s’accordent à donner une date de six jours plus éloignée : 26 décembre 1786.
Jal, à son tour, après avoir compulsé les pièces de l’état civil, avance dans son Dictionnaire antique de biographie et d'histoire que les auteurs jusqu’à lui sont restés dans l’ignorance la plus complète sur la vie de Nicolas Beaujon. Aussi, dans le but de rectifier leurs erreurs, il reporte la mort au 29 décembre 1799, et, tandis que les auteurs qu’il contredit s’étaient trompés de six jours, il commet, lui, une erreur de treize ans et neuf jours. En effet, dès le principe de son article Beaujon, confondant un frère de Nicolas Beaujon avec ce financier lui-même, il admet que son sujet est mort en 1799; puis, prenant pour point de départ ce fait erroné, il
(1) D’après M™® Vigée-Lebrun. Notes et portraits.
cherche à démontrer que les autres dates données pour sa naissance, etc., sont fausses. Ce raisonnement se retourne contre son auteur.
Toutes nos recherches nous ont prouvé que Nicolas Beaujon est mort, le premier des trois frères, le 20 décembre 1786 en sa « Chartreuse ».
Nous ne donnerons que les principaux documents qui autorisent une telle affirmation.
Premièrement. Nous avons trouvé aux Archives nationales la minute de lettres patentes (1) datées de Versailles, 14 février 1787 « qui soumettent le sieur Foin aux exercices du feu sieur Beaujon, receveur général des finances de la généralité de Rouen pour achever au lieu et place du sieur Baujon l’exercice de l’année 1785. » Ce sieur Foin était le commis de Beaujon à la recette générale, et dans son testament (voir aux documents) sorTmaître lui lègue 48,000 livres, « entendant que ce legs ne lui soit payé qu’après l’appurement et correction des comptes de ma recette générale. » C’est bien des mêmes personnages qu’il s’agit : donc déjà en 1787 le 14 février Beaujon n’existait plus.
Secondement, le 21 décembre 1786, on lit dans le recueil Bachaumont : « Monsieur Beaujon, le « Crésus » de nos jours, qui végétait depuis longtemps sans être guère plus que sexagénaire, vient de mourir enfin ; et l’on ne parlerait bientôt plus de lui, s’il n’avait laissé un monument de bienfaisance à perpétuité. C’est un hospice de charité dont, afin de mieux ^assurer la durée, il confie l’inspection et l’administration au président de Lamoignon, et à sa famille
(I) Archives nationales. Cote O, 339 A, inédit.
après lui, tant qu’elle subsistera, dans un certain ordre. Il accompagne ce titre d’honneur d’un legs plus lucratif, de 50,000 livres de rentes (i).
Mais l’auteur des Mémoires, en annonçant la mort le 21 décembre pourrait avoir pris une fausse nouvelle pour la réalité. Aussi cette preuve ne saurait-elle suffire. Dans une’pièce du 29 germinal et du 3 floréal an II, les commissaires du département des hôpitaux rapportent les paroles suivantes du citoyen Séjournée, administrateur de l’hospice : « Le dit Beau] on a été inhumé à ladite paroisse de la Magdeleine, et a été transporté quelques mois après à sa Chartreuse, à la ci-devant chapelle Saint-Nicolas, en ladite paroisse de Saint-Philippe du Roule (2). »
Voici l’acte du transport de son corps, qui fut fait deux mois et quelques jours après son décès ;
« L’an 1787, le 3 mars, ’le corps de Messire Nicolas Beaujon, conseiller d’État, trésorier honoraire de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, receveur des finances de la généralité de Rouen et marguillier d’honneur de celte paroisse, a été présenté en cette église par Messire Le Ber, curé de la paroisse de la Madeleine de la ville l’Evêque et de là, transporté dans la chapelle de Saint-Nicolas (à Saint- Philippe) fondée par lui sur cette paroisse, dans laquelle chapelle il a été inhumé, en présence de Messire Nicolas Beaujon de Seilhan, de la paroisse Saint-Sulpice, et de Messire Jean-Nicolas Beaujon de la paroisse Saint-Roch, ses
(1) Ce chiffre est inexact; Beaujon légua àM‘'o Constance de Lamoignon, avec usufruit au profit de M. et M"»® de Lamoignon ses parents, pendant leur vie, une sommé une fois payée de 100,000 livres et non pas 50,000 livres de rente. Voir le testament à la fin.
(2) Voir aux documents.
deux frères, qui ont signé : Beaujon de Seilhan, Beaujon. »
L’acte de décès a été brûlé en 1871.
Enfin, voici le texte même de l’épitaphe qui fut gravée sur sa pierre tombale dans la chapelle Saint-Nicolas, pierre dont il n’existe plus que des morceaux qui ont été envoyés à l’hôpital Beaujon au moment de la destruction d’une partie de cette chapelle. Dans une bordure carrée en bas, cintrée en haut, au dessous d’un écusson armorié entouré de rameaux de chêne et surmonté d’une couronne de comte on lit ces mots (1) :
« Ici repose le corps de Messire Nicolas Beaujon, conseiller d’Etat, fondateur de cette chapelle et de l’hospice en faveur des enfants orphelins et des écoles de charité de la paroisse Saint-Philippe du Roule, décédé le 20 décembre 1786, âgé de soixante-huit ans. »
« Priez Dieu pour lui. »
Dans les angles que laisse en haut la courbe de la bordure sont deux oiseaux symboliques. En bas, au dessous de l’épitaphe deux flambeaux funèbres entrecroisés sur une tête de mort.
Le rédacteur des Mémoires secrets ne s’est donc pas trompé et la pierre tombale fait foi contre les auteurs modernes de la date exacte du décès du financier, 20 décembre 1786 (2).
Beaujon ne laissait pas d’enfants. Il légua ses richesses à
(1) Cette épitaphe est rapportée par Larousse, mais avec omissiou de quelques mots. Nous avons pu la recueillir eu rapprochant les morceaux de la pierre tombale, retrouvées dans un chantier dépendant de l’hôpital actuel.
(2) Les inscriptions murales qui se trouvent dans la salle centrale du pavillon do l’IIorlogo, à l’hôpital actuel, sont modernes et à réformer, tant pour la date du décès, que pour la date de l’acte do fondation.
ses frères, à ses amis, à ses domestiques; la plus grande partie en fut réservée à des fondations charitables dont nous allons nous occuper au chapitre suivant. En résumé, si la première partie de la vie du financier ne fut pas digne des plus grands éloges, il faut cependant dire à sa louange, avec M”® Vigée-Lebrun, qu’ « il dépensait en bonnes œuvres une grande partie de son immense fortune; jamais un malheureux ne s’est adressé vainement à lui; et l’hôpital du faubourg du Roule recommande encore aujourd’hui son nom comme celui d’un bienfaiteur de l’humanité. »
Trois ans après la mort de Beaujon, sa propriété était revendue au receveur général des finances Bergerac. Au commencement de l’Empire, des entrepreneurs de fêtes la transformèrent en jardins publics; cet établissement fut supprimé sous la Restauration. Sur les terrains, en 1825 M. Hamelin construit les rues Lord Byron, Châteaubriand, Fortunée; le nom de cette dernière était due au prénom de M“® Hamelin; elle est représentée par la portion actuelle de la rue Balzac qui s’étend des Champs-Elysées à la rue Beaujon.
En 1842, M. Blenard, propriétaire des terrains, prolonge la rue Fortunée jusqu’au faubourg du Roule, et rejoint à cette rue celle des Ecuries d’Artois qui s’arrêtait alors à la rue de l’Oratoire du Roule (actuellement rue Washington). On rectifie l’avenue Châteaubriand et une habitation de plaisance appelé Bel-Respiro vaut à la portion de cette avenue qui débouche sur les Champs-Elysées le nom du rue du Bel-Respiro. Coupant obliquement le centre même des terrains de l’ancienne « folie », on construit la rue du Centre. La rue Beaujon est de la même époque.
En 1850, Balzac vient mourir dans une vieille maison située rue Fortunée qui avait autrefois dépendu de la « folie Beaujon » et qui existe encore en partie. La rue Fortunée prend le nom de rue Balzac.
De 1857 à 1863 on perce le boulevard Beaujon, allant de la place de l’Etoile au boulevard Malesherbes, Le boulevard Beaujon s’appelle actuellement avenue de Friedland et boulevard Haussmann. Plus tard il a été continué au delà du boulevard Malesherbes.
Le quartier Beaujon, si l’on veut bien n’entendre sous ce nom que cette partie de Paris qui a été bâtie sur les jardins du financier, est donc rigoureusement renfermé entre la rue du faubourg Saint-Honoré au nord, l’avenue des Champs-Elysées au sud, la rue Washington à l’est et l’avenue de Wagram à l’ouest.