CHAPITRE II
l’orphelinat. — l’hôpital.
Sommaire. — Legs charitables de Nicolas Beaujoa; testament. — Motifs qui l’ont poussé à la bienfaisance : la philantropie création du dix-huitième siècle. — Acte de fondation de l’orphelinat appelé « hospice Beaujon » (6 août 1785) ; description de cet établissement. — Révolution : arrêté de suppression; décret qui fait de l’orphelinat un hôpital pour quatre-vingts malades; aménagement de cet hôpital. — Agrandissements successifs : chapelle; bâtiments hospitaliers; augmentations proportionnelles du nombre de lits. — Etat actuel.
En mourant, Beaujon laissait un testament volumineux. On aura idée de son importance en sachant qu’il renferme pour 3,000 livres de rentes viagères et 4,170,110 livres de legs une fois payés (1).
Ces sommes ne comprennent pas les donations faites de son vivant à l’orphelinat du faubourg du Roule, mais contiennent cependant beaucoup de legs charitables : 86,000 livres doivent être distribuées aux pauvres des paroisses de la Madeleine, de Saint-Philippe du Roule, de Saint-Pierre de Bordeaux et d’Issy; 150,000 livres doivent
(l) Testament du 13 septembre 1786, passé devant M« Griveau, aujourd’hui en la possession de M® Martin Deslandes, notaire à Paris, qui a bien
revenir à l’orphelinat après la mort des légataires usufruitiers; 100 autres mille livres sont laissées directement à l’orphelinat, enfin 300,000 livres doivent être placées en rentes pour « servir à fonder des hospices ou maisons de bienfaisance, soit sur la paroisse de Bordeaux où mes frères et moi sont nés, soit sur la paroisse de la Madeleine de la ville l’Évêque à Paris, ou... sur celle du Roule par augmentation aux établissements de ce genre que j’y ai déjà faits. »
Nicolas Beaujon, le subtil financier dont nous avons parlé, ne paraissait cependant pas prédestiné par son caractère à devenir un bienfaiteur de l’humanité. Pour arriver rapidement à l’opulence, il lui fallait un esprit uniquement calculateur, une oreille toujours sourde aux plaintes des malheureux. Bien plus, l’affaire de l’accaparement des blés, par lequel il ne craint pas d’affamer toute une population, tous les actes de sa vie enfin, n’indiquent pas que le bienêtre de ses semblables ait jamais été le but premier de ses efforts.
voulu nous le communiquer. La minute est formée de 30 pages in-i®. Eu voir des extraits dans nos documents. — Codicille du même jour pardevant Me Castel, aujourd’hui en l’étude de M® Pinguet.
En additionnant :
Tous les legs une fois payés mentionnés dans le testament 4,170,110 livres.
Le prix auquel fut acheté sa « Chartreuse », par
M. Durvey, d’après Chamfort 1,100,000
Le prix que l’orphelinat a coûté 1,500,000
Le capital des 3,000 livres de
calculé au denier cinq. 644,000
rente viagère du testament.
Et de 29,000 livres de rente données à l’hôpital. . . .
On arrive au chiffre approximatif de la fortune de
Beaujon, à sa mort 7,414,110 livres.
Quant à réparer quelque tort trop grave et trop criant, il avait d’autres moyens : si quelque demoiselle du faubourg du Roule avait fait concurrence aux berceuses, vite il savait la doter et la marier à un de ses commis (1).
Quel motif donc l’a poussé à cette fondation charitable, dont l’orphelinat du Roule fut la première expression? — Serait-ce l’espoir d’acquérir une popularité qui lui manquait, le désir de compenser la première partie de son existence par une vieillesse utile, ou de perpétuer un nom qui allait s’éteindre avec lui? — Peut-être ces motifs ont-ils eu quelque influence, mais pour comprendre vraiment comment un esprit tel que celui dont nous parlons, put être dirigé de ce côté, il est indispensable de se reporter au temps et dans le milieu où il vivait.
La fin du dix-huitième siècle, en effet, est remarquable par une tendance spéciale qui porte les classes élevées à s’occuper des classes inférieures de la société. Jusqu’à cette époque, la charité, vertu chrétienne et méritoire, avait été l’unique origine des secours aux pauvres. Mais à ce moment, les principes du christianisme furent fortement ébranlés, et les écrivains, les philosophes qui traitèrent des secours aux malheureux, se placèrent à un autre point de vue : la charité prit le nom de bienfaisance et, de vertu privée qu’elle était, devint une nécessité, une obligation sociale, un genre de relations normal dans toute société d’hommes policés. Le bienfait, d’après les philosophes
(1) Les gazettes racontent qu’un des commis qu’il avait ainsi marié, s’étonnant de la naissance d’un Gis au sixième mois de ses noces, Beaujou lui répondit : « Tranquillisez-vous, mon ami, dans un ménage, ces choseslà arrivent quelquefois pour le premier enfant, mais Jamais pour les suivants. »
Montesquieu, Duclos, etc., n’est qu’une dette du riche au pauvre. Les écrivains s’occupaient déjà sans relâche de cette « humanité » qui, quelques années plus lard, revendiqua si violemment ses droits. Soit que leurs écrits aient influencé l’époque, soit qu’ils ne fussent que le reflet d’un sentiment général, c’est aux idées énoncées par eux que l’on doit la création de l’école des Sourds-Muets (1778), de celle des Jeunes- Aveugles (1784), de l’hôpital de la Maison du Roi (1765), de l’hôpital ISecker (1779), de l’hôpital Cochin (1780), de la Maison royale de Santé (1781).
Un mot sonore acheva l’œuvre. La bienfaisance fut affublée du nom pompeux de « philanthropie » ; le courant devint torrent. Notre Mécène, un matin, se réveilla philanthrope : l’orphelinat du Roule était fondé.
Beaujon résidait à celte époque dans sa « Chartreuse » . Les terrains de cette magnifique propriété s’étendaient entre des limites que représentent aujourd’hui l’avenue des Ghamps-Élysées et la rue du faubourg Saint-Honoré, l’avenue de Wagram et la rue Washington (ancienne rue de l’Oratoire). Ce n’est donc pas sur les jardins de la « folie » que fut construit l’orphelinat, mais sur un terrain contigu acheté à cette intention au baron d’Arey (1). Ce terrain était d’une étendue de quatre arpents. Actuellement on peut encore se le figurer; il est resté à peu près tel qu’il était, s’étendant sous forme d’un quadrilatère allongé du faubourg Sainl-
(1) En deux contrats qui existent encore chez M® Martin Deslandes. Du 23 juillet 1783 et du l«'’août 1784. Nous remercions M® Martin Deslandes de l’obligeance avec laquelle il a bien voulu nous communiquer ces pièces ainsi que plusieurs autres, et en particulier l’acte de fondation de l’hospice, dont il possède un exemplaire maintenant unique.
Honoré à la rue de Courcelles. Il a été légèrement écourté par le nouvel alignement de cette rue.
La première pierre fut posée le 27 juillet 1784. Elle recouvrait deux modules d’une médaille frappée à cette occasion, et dont on verra plus loin le fac-similé, ainsi qu’une plaque de cuivre portant l’inscription suivante :
l’an XI® DU RÉGNE DE LOUIS XVI
« Le 27 de juillet 1784 a été posée la première pierre de cette maison d’hospice et d’éducation, élevée sous la protection du gouvernement, et sur les dessins du sieur Nicolas- Claude Girardin (1), architecte, par M. Nicolas Beaujon, conseiller d’État, pour être à perpétuité placée sous la direction et inspection de M. Chrétien -François de Lamoignon, président du Parlement de Paris, et de sa descendance, et aussi sous celle de M. Joseph Charfoulot, curé de la paroisse Saint-Philippe du Roule, et ses successeurs curés de ladite paroisse.
« Le tout conformémect aux titres de ladite fondation. »
Voici en entier l’acte de fondation, il est du 6 août 1785(2).