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NOTICE SUR L'ABBÉ JEAN-DENYS COCHIN

L'abbé Jean-Denys Cochin naquit à Paris, rue Saint-Jacques, le i'' janvier 1726, de Claude-Denys Cochin, écuyer, échevin de Paris, et d'Anne- Gabrielle Levé, fille elle-même d'un échevin de Paris.

Il appartenait à l'une de ces familles anciennement honorées de la bourgeoisie de Paris, où les professions étaient héréditaires, comme les vertus,familles où seperpétuaient le culte etl'exemple du bien. Au barreau, dans la magistrature, dans le commerce, ses aïeux avaient obtenu, à force de talent, d'honneur et de travail un peu d'aisance et beaucoup de considération. L'estime publique, ce suffrage universel sans danger et sans mensonge, avait même élevé Claude-Denys Cochin, après plusieurs membres de sa famille, aux laborieuses fonctions de l'administration municipale (a).

On comprend quelles durent être les principes et les habitudes, au milieu desquels grandirent ses quatre fils. C'était « cette justesse dans la vie, « cette égalité dans les mœurs, cette mesure dans

(1) Par M. Augustin' Cochin. Publiée entête d'une nouvelle édition des Instructions familières sur le saint Sacrifice de la Messe, par M. l'abbé Cochin. (Paris. Delalain, 18t35).

(2) Voir plus haut le détail des fonctions occupées par Claude- Denvs Cochin.

« les passions », que Bossuet appelle « les riches et « véritables ornements de la créature raisonnable. » Jean-Denys Cochin, le second fils de ce père respectable, profita de bonne heure de cette mâle éducation. Il réunissait des qualités dissemblables, dont le rare assemblage compose l'homme complet. D'une grande adresse pour tous les exercices du corps, malgré la faiblesse de sa santé, il était en même temps sérieux, passionné pour l'étude, d'une intelligence prompte, d'une piété vive et simple. Il manifesta jeune un goût prononcé pour la retraite, et répétait souvent qu'il voulait se faire chartreux: on lui en donnait le nom. On lit sur une cellule de la Grande-Chartreuse ces mots: « La vie du monde cache les épines sous les « roses; la vie du cloître cache les roses sous les « épines. » Cette forte pensée était entrée si avant dans le cœur de ce jeunehomme de seize ans, qu'il fallut toute l'autorité de son père, effrayé de sa mauvaise santé, pour le détourner de prendre l'habit monastique, lorsqu'il eût terminé par deux années de rhétorique au collège Louis-le-Grand les études dont il avait fait la plus grande partie dans la maison paternelle. Du moins voulut-il entrer dans les ordres sacrés : sa pieuse famille regardait cette vocation comme un honneur pour elle, comme un bonheur pour lui : aussi M. Cochin ne mit-il aucun obstacle à un si noble projet, et il pria M. Brute, curé de St-Benoît, son pasteur et son intime ami, de diriger son fils. Ce saint prêtre n'était pas seulement un guide, mais encore un modèle.

Jean- Denis Cochin s'initia aux études théologiques et à la pratique des vertus chrétiennes sous cette sage direction. Il s'exerça dès lors aussi à la parole publique, soit dans le catéchisme, cet enseignement si touchant où le prêtre succédant à la mère, fait descendre dans les âmes des enfants^ la connaissance de Dieu, soit dans les conférences, retraites, et particulièrement dans les argumentations entre ecclésiastiques que M. Brute avait établies pour l'instruction de ses prêtres. Il annonça dès lors un remarquable talent de parole, et surtout une extrême facilité à composer méthodiquement les diverses parties d'un discours.

Le séminaire St-Magloire, dont le respectable père Vigier était alors supérieur, reçut bientôt ce jeune homme si bien préparé par les penchants de son cœur etles habitudes de sa vie à l'état religieux. L'abbé Cochin était d'une mauvaise santé. Mgr. de Beaumont, Archevêque de Paris, lui permit de continuer ses études en rentrant dans la maison paternelle, sachant qu'il y trouverait à la fois la vie régulière et chrétienne du séminaire et les soins nécessaires à la conservation de ses jours.

M. Cochin ne retourna au séminaire que pour faire une retraite avant de recevoir la prêtrise. Il se livra aux plus fortes études et professa deux ans la philosophie au collège de Fortet avec l'intention d'entrer à la maison et société de Sorbonne. Mais si grands que lussent les progrès de la science dans son esprit, les progrès ,de la vertu dans son cœur Tétaient davantage ; mieux il possédait la vérité,

plus il se sentait pressé d'en donner aux plus pauvres de ce monde la connaissance et l'exemple, et il se décida à entrer dans le ministère des paroisses, dès qu'il serait prêtre.

111e devint à l'âge de 26 ans, et peu de temps après il obtint brillamment le grade de docteur en théologie de la Faculté de Paris.

Être prêtre catholique, c'est offrir à Dieu la vie qu'on tient de lui, et la mettre, pour lui plaire, au service des hommes ; les aimer comme Dieu les aime, et le faire aimer par eux; c'est partager les peines, dissiper les doutes, ranimer les espérances, purifier les âmes, être de bon conseil, être de bon exemple, assurer la paixau monde en la rétablissant dans les consciences et dans les relations, faire monter les prières et descendre les bénédictions; c'est en un mot garder et transmettre au milieu des peuples les deux grandes choses qui les font vivre, la vérité et la vertu; et tout cela sans ambition, sans défaillance, chaque année, chaque jour, du matin au soir et du soir au matin.

L'abbé Cochin se faisait cette haute idée de son ministère sublime et béni, et l'on peut dire de lui qu'il ne resta jamais au-dessous de tels devoirs.

Il était destiné à passer sa vie dans les quartiers les plus pauvres de Paris ; ce lut à l'église St-Benoit voisine de la place Cambray, et depuis détruite, qu'il fut d'abord attaché. Les catéchismes dont il fut chargé et pour lesquels il composa d'excellents entretiens familiers sur les vérités de la religion,

eurent un grand succès dont il fut le premier trèssurpris : car il devait toujours mériter et rencontrer le succès, sans jamais croire l'obtenir ni vouloir le chercher.

L'archevêque de Paris l'appela bientôt aux fonctions de second vicaire à St-Êtienne-du-Mont (1755). Cette paroisse se souvient encore de tout le bien que le jeune prêtre y fit de concert avec un homme très respectable, l'abbé Leclerc, depuis curé deSt- Leu. Ils faisaient alternativement la prière du soir, à laquelle assistaient avec eux quelques rares fidèles; mais grâce aux instructions qu'ils y ajoutèrent, l'église devint presque trop petite pour contenir les assistants, La prédication, le travail, la visite des pauvres, qui partageaient tous les moments de l'abbé Cochin, affaiblirent dès lors sa santé et il fut pris, quoique bien jeune, de crachements de sang violents; mais il ne songea jamais qu'à bien remplir sa vie, et non à la conserver.

La cure de St-Jacques-du-Haut-Pas s'étant trouvée vacante en 1756 par la démission de son titulaire, M. l'abbé Courcault, trop âgé pour la conserver, et la non-acceptation de M. l'abbé Brillon, désigné pour le remplacer, l'archevêque demanda à l'abbé Cochin de l'accepter, et triompha de ses hésitations en la lui imposant comme un devoir, au nom de Dieu et des pauvres.

Il fut installé le 31 décembre 1756, en présence de tout le clergé des paroisses voisines, venus spontanément pour rendre hommage à ses vertus. C'était quelques mois avant la pose de la première pierre

du Panthéon, ce monument d'une destinée si étrange, que Louis XV voulait donner pour temple à Dieu sous l'invocation d'une fille du peuple, Ste-Geneviève, et que la Révolution donna pour tombe à Voltaire, à Rousseau et à Marat.

La paroisse St-Jacques-du-Haut-Pas, où se trouvent réunis les souterrains où St-Denis officia, le Val-de-Grâce que bâtit Anne d'Autriche, et Port- Royal qu'habita Arnault, n'était paroisse que depuis le 17* siècle.

C'était auparavant une simple chapelle, succursale des Eglises St-Benoît et St-Hippolyte. Agrandie principalement par les libéralités de la duchesse de Longueville, sous Louis XIV, et érigée alors en paroisse, elle était restée aussi pauvre que le quartier qui l'entourait. Une fabrique sans ressources, un temple sans ornements, sur lesquels il fallait payer le traitement de plusieurs prêtres, 3000 livres de revenu, une population de 8 à 9,000 habitants, dont la grande partie était indigente, sans que l'autre moitié fût opulente, voilà quelle était la situation de cette pauvre maison de Dieu, quand l'abbé Cochin fut appelé à la gouverner ; il apportait pour subvenir à tant de charges, beaucoup de zèle, mais peu d'argent ; car sa fortune personnelle ne dépassait pas 1,500 livres de rente. Heureusement ce pauvre quartier était encore assez chrétien ; pour construire l'Eglise, les ouvriers cariiers, tailleurs de pierre et maçons avaient donné leur travail gratis, ces bonnes dispositions étaient toute l'espérance, toute la conso-

lation du nouveau curé. On va voir à quel point, il sût les affermir et les développer.

« Je suis le bon pasteur : je connais mes brebis, « et mes brebis méconnaissent. » Ces touchantes paroles du divin maître auraient pu servir de devise aux premiers efforts du curé de St-Jacques. Il alla \oir tous ses paroissiens: il voulait seulement ainsi être connu, et il obtint davantage : il fut dès lors aimé. Ses paroissiens heureux de le voir souvent, voulurent aussi l'entendre, et peu de temps s'était passé, que la chaire où l'abbé Cochin montait sans cesse pour faire d'excellentes instructions, des prônes, des conférences, fut entourée d'une affluence sympathique et nombreuse. Une fois le troupeau réuni, le pasteur songea à l'améliorer, et toute sa sollicitude se dirigea vers l'éducation religieuse des enfants ; il savait tout le bien qu'on peut faire à de jeunes âmes, et par eux à leurs familles, comme à la société toute entière .

Point de catéchismes réguliers. Il les établit, y introduisit l'ordre le meilleur et la plus solide instruction.

Dans une pièce trop petite, des soeurs de charité réunissaient en grand nombre des petites filles entassées sur des gradms, au milieu d'un air vicié, et c'était la seule école de filles du quartier. Trois mille francs réunis par l'abbé Cochin suffirent à la construction d'une vaste école.

Avec les enfants, les pauvres eurent la première place dans la vigilance du pasteur. Grâce à ses

nombreuses visites, il les connaissait tous : il mit tous ses soins à en tenir un état régulier, et à s'assurer par lui-même de tous les besoins, de manière à n'être pas trompé et à apporter dans ses charités cet ordre sans lequel on fait peu avec beaucoup, et par lequel au contraire on fait beaucoup avec peu. Il était cependant quelquefois trompé ; mais Dieu qui bénit ceux qui sont trompés par bonté d'âme, punit ceux qui trompent ; on en trouve un exemple remarquable dans la vie de l'abbé Cochin. Une nuit, on vint le réveiller pour le supplier d'aller voir un malade. Quelques minutes après, il montait les cinq étages d'une pauvre maison et frappait à la porte d'une pauvre mansarde. Deux ou trois hommes et autant de femmes y étaient réunis près d'un lit ou gisait le malade. Le bon curé entre, s'approche, prend la main du malade ; puis il se retourne et dit : << Mes « enfants, il est trop tard ! Votre ami est mort ! y> Aussitôt tous les assistants se jettent à ses genoux et lui demandent pardon avec tremblement. « Pourquoi me demander pardon ? que m'avez- « vous fait de mal ? Ah ? monsieur le curé, s'écrie « une des femmes, nous sommes des misérables ; « nous avons menti ; cet homme n'était pas ma- « lade : c'est pour vous attirer et vous forcer par « violence, à nous donner de l'argent, que nous « étions convenus qu'il ferait semblant d'être « malade. Dieu l'a frappé : il est mort ! »

Après les âmes, temple vivant de Dieu, le saint et actif curé songea à cet autre temple matériel, si pauvre et si délabré, où ses paroissiens venaient

prier. Il voulait que tous les offices fussent célébrés avec une dignité parfaite et la plus grande ponctualité, et fit imprimer pour l'usage de St-Jacques, un livre de prières commode et complet. Les murailles étaient nues et les autels mesquins. Peu à peu un beau tabernacle, des boiseries, deux estrades, et des pupitres pour l'èpître et l'Evangile ornèrent le chœur; un nouveau banc d'œuvre, de vastes tambours aux trois portes, rendirent à la fois plus commode et plus convenable le reste de l'église. La sacristie, pauvre et vide, devint l'une des mieux montées de Paris en ornements, et le bon curé un peu artiste, comme il était grand savant, voulut joindre le bon goût à l'économie en coupant et disposant lui-même les vêtements sacrés.

Ce ne fut qu'après tous ces efforts que l'abbé Cochin songea aux intérêts de la fabrique. A la place de deux maisons caduques, il proposa de faire bâtir uae vaste et solide maison, qui forme aujourd'hui le presbytère. Les entrepreneurs et les ouvriers avaient tant de confiance en lui, qu'ils acceptèrent tous les atermoiements qu'il voulut; en peu de temps la maison fut bâtie, et en 20 ans, elle fut payée.

Ces détails ne sont pas indifférents pour montrer jusqu'à quel point, dans ce prêtre, aussi intelligent que bon, l'esprit de suite égalait l'esprit de charité. Mais il faut revenir, avant tout, à ce qu'il fit pour les âmes et pour les pauvres.

Prier, prêcher, consoler, donner, on peut dire

que ce fut là tout l'emploi de ses moments. La première prédication était sa vie. Austère, assidu à tousses devoirs, venant passer des heuies devant le St-Sacrement pour rallumer son zèle et retremper ses forces morales, avançant sans cesse vers la perfection des saints il offrait à son clergé et aux fidèles le modèle accompli du prêtre. 11 l'était jusque dans son maintien. Cette taille droite et digne, cette tête relevée, ces traits caractérisés ces yeux vifs, cette physionomie ferme comme la foi et tendre comme la charité, tout en lui imposait le respect et éloignait la calomnie.

C'est sous ces traits que nous est représenté l'abbé Cochin dans le portrait qui reste de lui, et que l'on fit à son insu, pendant qu'il était en chaire, car il ne permit jamais qu'on retraça son image. Tel on se le figurerait en lisant ses écrits empreints de ces qualités reflétées sur son visage, mais auxquelles il faut ajouter une science profonde et un talent d'exposition vraiment supérieur.

Les Prônes, Instructions, Conférences, Homélies, Entretiens, Exercices de retraite de M. l'abbé Cochin, composent plus de lo volumes. Nous n'avons pas à analyser ses œuvres. Elles sont d'ailleurs connues et estimées ; car il fut donné à ce vénérable prêtre, qui ne voulait même pas, comme nous le verrons que ses manuscrits fussent publiés, de faire par elles du bien après sa mort.

Elles ont offert à un très grand nombre de prêtres des modèles solides, et aux fidèles une suite de leçons excellentes pour éclairer, nourrir et diriger la piété.

Le clergé a particulièrement apprécié comme des modèles ses prônes, sermons pleins de simplicité et de solidité sur les Epitres et les Evangiles de tous les dimanches de l'année. On reproche aux prédicateurs, souvent avec exagération, quelquefois avec raison, de préférer les magrnfiques élans de leur imagination ou la profondeur des raisonnements abstraits au simple exposé des sublimes récits et des divines vérités des Epitres et des Evangiles. Enfant ou vieillard, riche ou pauvre, savant ou ignorant, jeune fille au cœur pur, coupable accablé de remords, toutes les conditions et tous les âges trouvent dans les saints livres instruction, douceur, émotion, courage ; il n'est personne qui ne se sente meilleur après avoir pu les lire ou les entendre, personne qui ne les regarde comme la parole même de Dieu, et ne se dise : « Nul ne peut si parfaitement connaître et franchir le cœur de l'homme que celui qui l'a formé. » L'abbé Cochin ne voulait pas d'autre séduction pour ses discours que cette divine image des récits évangéliques ; il se bornait à les raconter, à les commenter ; et, fidèle à la belle liturgie de l'Eglise, qui fait revenir aux mêmes époques et se succéder aux mêmes jours les mêmes fêtes, les mêmes paroles, les mêmes prières, comme reviennent les fleurs et les fruits aux saisons périodiques de la nature, il consacrait une instruction, chaque dimanche, à l'Epitre et à l'Evangile du jour, ne se mettant pas en peine d'être plus sage dans sa méthode que l'Eglise, ni plus varié dans ses enseignements que le divin maître. Ces instructions

réunies comprirent ainsi le développement entier de toutes les vérités de la religion et de la morale. Sans le chercher, le digne prêtre avait composé un ouvrage entier. Il a aussi fait époque, sans le croire, dans ce genre d'instructions qu'on nomme les homélies ou les prônes, sorte d'allocution paternelle, moins solennelle que le sermon, mais plus touchante, qui persuade l'esprit souvent à force d'émouvoir le cœur, unit l'enseignement des devoirs à celui des vérités, et éclaire l'intelligence en exerçant surtout la piété.

Le curé de Saint-Jacques s'efforça en outre, de faire connaître aux fidèles les cérémonies de l'Eglise. Cette œuvre est aussi trop souvent négligée; il en résulte un double malheur : la vue des cérémonies dont on ignore le sens frappe plus la curiosité qu'elle n'excite la piété ; et les fidèles sont privés de tous les trésors de poésie charmante, de tradition antique, qui renferment les symboles et la liturgie de l'Eglise. Les pompes de la religion ne sont pas des sujets de curiosité; elles doivent, comme les pompes de la nature apprendre à révérer leur commun auteur. C'est principalement aux enfants que l'abbé Cochin destina ses Entretiens sur les fêtes, jeûnes, usager, et principales cérémonies de l' Eglise ^ dialogues si dignes d'être réimprimés, et ses excellentes Instruciions sur le Saint Sacrifice de la Messe.

M. l'abbé Cochin avait une grande facilité d'élocution. Mais la parole, comme l'art, comporte deux genres de talents : l'un, venant de la nature, qui consiste à plier sans peine son langage à tous

les sujets ; l'autre, bien supérieur, venant de la science et des longues études, qui consiste à avoir comme un fonds toujours riche, où l'on peut puiser à tout moment. L'abbé Cochin réunissait ces deux talents. On raconte qu'étant encore au séminaire, il trouva un de ses amis fort embarrassé de la composition d'un panégyrique qu'on l'avait chargé de prononcer en faveur d'un saint ; aussitôt le jeune abbé lui indique à grands traits les divisions et les idées principales qui peuvent prendre place dans ce panégyrique. L'orateur suivit le Conseil, prononça le discours, et obtint un si grand succès, qu'il se crut obligé de déclarer à qui il le devait.

Une autre fois on avertit le curé de St-Jacques que le prédicateur de sa paroisse, au moment de monter en chaire, est indisposé; il le remplace immédiatement. On inspire facilement sa parole des sujets dont on inspire chaque jour son cœur.

Aux prônes qui nous restent de l'abbé Cochin, manquent beaucoup de sermons de charité qu'il prononça ; ils n'étaient pas les moins éloquents. Tous les mois, il tenait une assemblée de charité dans sa paroisse. Tous les paroissiens y venaient et de quartiers très éloignés, des chrétiens zélés s'y rendaient sans cesse. A ces assemblées le bon curé rendait exactement compte à ses auditeurs du bien fait par leurs libéralités, et les exhortait à en faire davantage. Il s'était imposé deux règles qu'on ne saurait trop louer. Jamais il ne sollicitait personne en particulier ; exposant simplement

les besoins des pauvres : il attendait leur soulagement du libre élan de leurs cœurs généreux, et s'interdisait de rien devoir à des obsessions, qui font donner par lassitude plutôt que par charité.

11 s'était fait une autre loi de distribuer de suite aux pauvres tout ce qu'il recevait pour eux, sans rien placer ni mettre en réserve, à moins que ce ne fut le vœu des donateurs. « Ce serait, disait-il, se défier de la divine Piovidence, que de ne pas faire jouir à l'instant les malheureux des biens qu'elle se plaît à leur accorder : elle saura bien pourvoir à leurs besoins futurs. »

Cette confiance et cette réserve, si profondément chrétiennes, eurent toujours leur récompense. Le curé de St-Jacques vit entre ses mains plus que tripler les aumônes.

En 1776, un hiver rigoureux avait cruellement épuisé les ressources et augmenté [les misères. L'abbé Cochin monte en chaire, et expose les besoins de ses chers pauvres d'une manière si touchante, qu'en une semaine on lui apporte pour eux plus de six mille francs.

Rien n'était plus intelligent que la manière dont il distribuait ces aumônes. Il cherchait surtout à faire travailler. Il se pourvoyait de filasse, la donnait à filer aux pauvres femmes, puis faisait tisser le fil par des tisserands de la paroisse, et distribuait aux pauvres la toile ainsi fabriquée : c'étaient trois bonnes œuvres à la fois. On raconte même à ce propos un trait touchant. L'abbé Cochin se souvient qu'en se rendant au collège lorsqu'il

avait treize ans, il passait devant plusieurs pauvres femmes qui filaient sur le seuil de leur porte, et leur avait plus d'une fois cassé méchamment le fil de leur fuseau. Devenu prêtre, il chercha avec le plus grand soin celles de ces femmes qui vivaient encore, ou leurs familles, et leur fit don d'une quantité considérable de filasse, de fil ou de toile.

Une autre habitude de ce pieux pasteur, c'était de se quêter lui-même, et de se priver de tout avant de solliciter personne. On a recueilli après sa mort des traits que sa modestie avait laissé ignorer : nous n'en citerons qu'un seul : Le curé de St-Jacques passait un jour dans la rue, fort pressé d'arriver à l'église où il devait monter en chaire pour une assemblée de charité. Il est abordé par une vieille femme à laquelle il avait coutume de donner souvent. « Ah ! monsieur dit la pauvre femme, accordez-moi encore un secours, je suis plus malheureuse que jamais !» — « Ma chère enfant, dit le curé, je vous donnerais volontiers, mais je n'ai rien, plus rien ; j'ai tout donné. » — « Monsieur le curé, s'écrie la solliciteuse s'attachant à ses pas» donnez-moi, je vous en prie : tenez, les boucles d'argent de vos souliers me feraient vivre plusieurs jours. » — «Vous avez raison », ditle curé ; et aussitôt il se baisse, ôte ses boucles et les donne à la pauvre femme. «Mais, ajoute-t-il, on pourrait croire que vous les avez dérobées; venez avec moi chez un marchand je les vendrai, et vous aurez le prix . » Le voilà oubliant son sermon, et qui s'en va, accompagné de la vieille, chez un marchand.

vend ses boucles, donne la somme.... Puis il se souvient qu'on l'attend, et court de toutes ses forces pour arriver à l'église. On le savait d'une scrupuleuse ponctualité, et chacun s'inquiétait. L'abbé Cochin monte en chaire, essoufflé, s'essuyant le front, et commence par raconter simplement ce qui l'a retenu. 11 prêche ensuite. Mais le trait fit mieux que le sermon, lorsqu'en descendant de chaire, il fit la quête, chacun mit dans la bourse des boucles, des chaînes, des bagues, des bijoux, et les pauvres furent ce jour-là assistés pour longtemps.

Il savait refuser aussi bien que demander. Une personne vint lui dire qu'elle était chargée par un ami de le consulter sur la distribution aux plus pauvres quartiers de Paris d'une somme de 2.000 livres, et lui fit entendre qu'il pouvait en prendre une partie pour sa paroisse.

« Monsieur, dit l'abbé Cochin, je vous exhorte à répandre cette aumône dans telle et telle paroisse des faubourgs, et non dans la mienne: elles n'éprouvent pas le bonheur dont la Providence favorise la mienne du côté des aumônes volontaires dont elle me rend dépositaire ; je lui dois cet hommage et à vous cette vérité. »

Tant d'efforts de travail et de zèle mirent plus d'une fois en péril la santé de l'abbé Cochin, qui trouvait encore le temps de faire chez lui des instructions spéciales à des jeunes gens et à des jeunes prêtres, et voyait tous les jours un nombre

considérable de personnes de tout Paris, s'ajouter à ses paroissiens et rechercher sa sage direction. En 1761 une fièvre éruptive des plus violentes le réduisit plusieurs jours a l'agonie. Son rétablissement fut une fête pour la paroisse, et les témoignages d'affection qu'il reçut alors le décidèrent à ne pas donner, comme il le voulait, sa démission. Mais sa mauvaise santé, l'empêchait de monter aussi souvent en chaire et de mener à fin ses projets, particulièrement celui qu'il avait conçu de bâtir près de l'église un ouvroir pour les femmes âgées, où elles auraient trouvé pendant le jour un bon asile, des instructions chrétiennes et du travail*

« Je suis, disait-il, un serviteur inutile, je ne remplis pas tous mes devoirs » ! Il était seul à se juger ainsi. En 1765, on le vit pendant une affreuse épidémie de petite vérole, visiter nuit et jour tous les malades de sa paroisse, et répondre à ses amis qui le conjuraient de laisser ses vicaires le remplacer. « Que diriez-vous d'un soldat qui demanderait congé en temps de guerre ? » Vers 1768, il déclara ouvertement l'intention de donner sa démission. Retenu par les prières de ses paroissiens et de ses proches, il renouvela ce projet en 1778, et l'exprima à Mgr l'Archevêque, qui ne voulut pas recevoir cette démission et lui demanda même d'accepter les fonctions de supérieur des religieuses de l'abbaye du Val-de-Grâce.

Il dut renoncer bientôt à ces devoirs nouveaux, et fut obligé de réserver toutes se<; forces pour ses assemblées de charité. C'était à la charité qu'il

consacrait ses derniers efforts"; c'était aussi la charité que Dieu devait récompenser dans les derniers jours de sa vie.

Ce fut au commencement de l'année 1780 que l'abbé Cochin conçut le projet de fonder sur sa paroisse un hospice pour les malades et pour les vieillards. 11 exposa son plan dans un prospectus imprimé, où il annonça qu'il y consacrait une somme de trente-sept mille livres dont il avait la libre disposition. Les offrandes furent assez abondantes pour permettre la mise à exécution immédiate de ce plan charitable. Un jour que le curé de St-Jacques quêtait, après avoir prêché en faveur de son projet d'hospice, un homme de bien mit douze mille francs dans la bourse. Ce généreux donateur était un ancien ami de la famille Cochin, premier marguiliier de la paroisse, M. le président Gilbert des Voisins.

La première pierre de Thospice fut posée en grande cérémonie par deux pauvres, un homme et une femme, choisis parmi les plus méritants- Le curé avait acheté un terrain de vingt-quatre toises de face sur huit de profondeur, dans le faubourg St-Jacques, vis-à-vis de l'Observatoire. Ce n'est qu'après la construction qu'il put y joindre les grands terrains qui forment aujourd'hui les jardins, et 011 il serait facile et si utile d'élever de nouveaux bâtiments. Un jeune achitecte, nommé Viel, tira le meilleur parti possible d'une aussj petite surface, et fit tous les plans gratis. En moins de deux ans, un hôpital sain et commode,

contenant quatre grandes divisions, deux pour les malades, hommes et femmes, deux pour les vieillards Ci), une belle chapelle, de nombreuses dépendances, fut terminée et des sœurs y reçurent des malades. Pour payer plus vite les ouvriers, le digne pasteur vendit une partie de ses meubles, et allait vendre sa bibliothèque, lorsqu'une personne charitable vint le trouver et lui remit huit mille francs, à condition de garder ses livres.

Cependant il tomba vers la fin de 1782 dans un tel état de langueur, qu'il écrivit à Mgr de Juigné, nouvel archevêque de Paris, pour le supplier de lui donner un successeur.

Un de ses proches crut devoir informer le prélat que l'abbé Cochin allait se trouver sans autres ressources, que 1,500 livres de revenu, sur lesquels il faisait 300 francs de pension à une vieille domestique infirme. Mais le digne curé, ayant connu cette démarche, écrivit de nouveau à Mgr de Juigné, pour l'assurer qu'il se trouvait assez riche et demander, avec de nouvelles instances, un successeur. L'archevêque le chargea de le choisir lui-même ; mais sur son refus, il désigna M. Tabbé Antheaume, docteur en théologie et \icaire de St-Louis-en-rile.

Dieu ne permit pas que l'abbé Cochin vit s'installer son successeur. Sentant sa fin approcher, il réunit les prêtres de sa paroisse et pria chacun

(1) L'hôpital ne reçoit plus actiiellemonl de vieillards, mai* seulement des malades et des blessés.

d'eux d'accepter quelques livres de sa bibliothèque ; puis il distribua tout son linge aux pauvres. « Je ne saurais trop leur donner, disait-il, car c'est la dernière fois que j'aurai ce bonheur. »

Il reçut peu après les derniers sacrements en présence de sa famille et de ses paroissiens, et ne cessa plus de prier que quand il cessa de vivre. Il rendit sa belle âme à Dieu le 3 juin 1783, à l'âge de 57 ans, après avoir gouverné et édifié sa paroisse pendant plus de vingt-six ans.

L'abbé Cochin laissa les pauvres, et particulièrement l'hôpital, pour héritiers. Son frère exécuta ses volontés, et quelques mois après la mort du curé de St-Jacques, il dénonça, par une lettre adressée aux bienfaiteurs, que le fondateur laissait l'hospice entièrement construit et en possession d'un bâtiment meublé de la valeur de cent quatre-vingt mille livres. Il restait 44.000 francs à acquitter: la famille les paya. Pour y parvenir, il fallut publier les manuscrits du curé de St-Jacques. C'était contrevenir au testament (i) de leur auteur dont l'humilité répugnait à cette publicité : mais c'était faire du bien encore, sauver des âmes, secourir des pauvres, après lui et grâce à lui. Une telle intention devait servir de justification suffisante .

L'hôpital porta d'ailleurs le nom d'hôpital St- Philippe et St-Jacques jusqu'au moment où, par

(1) Voici les termes de ce testament : « Je prie mon exécuteur testamentaire de retirer de ma Bibliothèque tous les manuscrits de mes sermons, prônes et instructions. Je désire qu'ils ne soient jamais rendus publics.

un honneur posthume, le conseil des hospices, vers 1788, lui donna le nom d'hôpital Cochin.

Un autre hommage devait être rendu par un de ces pauvres qu'il avait tant aimés à la mémoire de Tabbé Cochin. Les dépouilles , accompagées par une foule immense avaient été déposées dans la sépulture de sa famille à l'église St-Benoît, à l'exception du cœur, que la famille avait fait placer dans la chapelle de rhôpital ; elles y reposèrent en paix pendant neuf ans. Mais pendant les excès de la révolution les tombes de l'église furent pillées, les cercueils de plomb enlevés et les cadavres jetés au vent. Quelques débris de vêtements sacerdotaux, firent reconnaître les restes défigurés de l'abbé Cochin par un brave menuisier de sa paroisse ; il les recueillit avec respect, fit une bière, les y enferma, et quelques années après, il porta son précieux dépôt à l'église St-Jacques. Les restes du bon curé furent ainsi rendus à sa paroisse : on les inhuma au pied de l'autel. Une inscription qui indique cette funèbre place est à demi effacée. Mais l'épitaphe compoposée pour sa tombe par M. Gilbert des Voisins a été restaurée par ses arrière petits-neveux, en 1842 : elle est ainsi conçue :

nie.

QUIESCUNT MORTAI.es EXUVI^

JOANNIS DIONYSII COCHIX

SACR.î; THEOLOGU: DOCTORIS, et HUJUS ECCLESIiE

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