‹ L'horlogerieChapitre 19 sur 50 · Ibid., tit. XLVII, art vi · texte numérisé non relu

Ibid., tit. XLVII, art vi

on sonnait Veau bénite à la chapelle de Saint-Leufroi (près le pont au Change), jusqu'à la sonnerie de vêpres, et les fileuses de soie abandonnaient en été leurs ateliers, quand V aumône était sonnée à Saint-Martin des Champs*.

On conçoit mieux, après cela, le désordre que jetait dans la vie publique et privée la mise en interdit d'une ville ou même d'une paroisse. Les saintes sonneries cessant tout à coup de se faire entendre, les fidèles n'avaient plus aucun point de repère certain pour régler leurs principales actions, et leur existence se trouvait plongée dans un désarroi profond.

Ajoutons que dès le xiv® siècle, l'autorité civile avait si bien senti le danger présenté par cette mainmise du clergé sur les habitudes journalières, qu'elle avait de son côté établi la contre-partie de ces sonneries, soit à l'aide de signaux réguliers lancés par la cloche du beffroi, soit par des appels de cor , donnés à des heures fixes par le guet ou par les veilleurs de nuit. C'est ce qui explique comment, dans certaines professions, la réglementation du travail était établie d'après les sonneries du guet, ou d'après les annonces des crieurs qui circulaient chaque matin et chaque soir dans la rue ^. Mais ces derniers se réglaient à leur tour sur les cloches des églises. Il importe donc de se rendre compte des moyens que les religieux employaient pour connaître l'heure d'une façon à peu près exacte, en un temps où les horloges mécaniques n'existaient pas encore.

1. Livre des mestierSy lit. XXVIII, art. viii ; lit. II, art. m ; lit. XXX\% art. III.

2. C'est ainsi que les chapeliers de feutre, les drapiers de soie, etc.. attendaient pour se mettre à l'œuvre que le guet eût corné le jour, c'est-à-dire que le cor du guet eût sonné sur l'une des tours du Ghâtelet. Fait curieux, l'institution des veilleurs de nuit s'est conservée presque jusqu'à nos jours dans la plupart des pays protestants, où l'usage des sonneries catholiques était aboli. Nous avons entendu notamment en Allemagne et en Hollande, de ces crieurs, qui annonçaient l'heure de quart d'heure en quart d'heure, soit du haut du beffroi, soit en parcourant les rues.

Ces moyens étaient assez simples. Un certain nombre d'établissements religieux possédaient des sabliers ou des clepsydres. C'est ainsi qu'un article des Usages de l'ordre de Citeaux^, compilés vers 1120, ordonne au sacristain de disposer l'horloge de telle façon qu'elle indique l'heure de matines. Mais ces appareils étaient très rares à cette époque, et l'on avait le plus ordinairement recours à l'intervention des surveillants ou veilleurs. Dans chaque église, en effet, dans chaque couvent, un certain nombre de religieux passaient la nuit en oraisons et étaient chargés à la fois de réveiller leurs confrères pour les offices nocturnes et de sonner compiles, matines, laudes et prime. Ces veilleurs avaient trois façons de se renseigner sur l'heure : eu premier lieu, l'observation des astres ; puis, quand le ciel était couvert et la nuit obscure, la récitation d'un certain nombre d'oraisons ; et comme dans les couvents bien dotés et les paroisses riches on ne refusait pas la lumière aux veilleurs, ceux-ci avaient encore, pour se guider dans leurs calculs, le nombre des chandelles brûlées par eux en attendant le jour.

Bientôt ce dernier mode de contrôle, le plus commode en même temps que le plus exact des trois, fut seul en usage. Pour la facilité des observations, les religieux qui fabriquaient les chandelles de cire destinées aux besoins de leurs églises ou de leurs couvents, imaginèrent de confectionner, spécialement pour cet usage, de petites chandelles, dont la combustion durait un temps fixe. Puis, pour plus de commodité encore, on gradua certaines bougies, de façon à pouvoir mesurer approximativement le temps par la longueur de la cire brûlée, et de cette manière encore on obtint des indications suffisamment exactes.

De la vie religieuse, ces chandelles de longueur fixe et ces bougies graduées passèrent dans la vie civile. Saint

1. Dom Galmet, Commentaire de la règle de saint Benoit, t. I*', 280, cité par A. Franklin : la Mesure du tempsj p. 27.

Louis fut l'un des premiers à faire usage de ces sortes de luminaires indicateurs, et Ton fabriquait spécialement pour lui des chandelles de trois pieds de haut, dont la durée toujours égale lui permettait de consacrer chaque jour le même nombre d'heures à la lecture de la Bible et à la méditation. Charles V, si nous en croyons Christine de Pisan, possédait constamment dans sa chapelle « une chandoille ardente qui estoit divisée en vingt-quatre parties, et y avoit gens députez, qui lui venoient dire jusques où la chandoille estoit arse, et à ce avisoit quel chose il debvoit faire*. » A cette époque, au surplus, on était parvenu à graduer les bougies d'une façon si régulière, qu'on en fabriquait qui duraient des mois entiers et même toute une année. La Grande Chronique de Saint-Denis^ raconte qu'à l'année 1357, la veille de l'Assomption, « offrirent ceux de Paris à Notre-Dame une chandelle qui avoit la longueur du tour de ladite ville de Paris, pour ardoir jour et nuit sans cesse ». Le don de ce gigantesque « rat de cave, » car vraisemblablement cette interminable bougie devait s'enrouler sur elle-même, a fourni matière à de curieuses suppositions de la part des commentateurs et des historiens. Il fut renouvelé cependant à maintes reprises. Au xvi® siècle, il était devenu annuel, et il ne prit fin que lorsqu'on remplaça par une lampe d'argent, brûlant nuit et jour, cette chandelle de dimensions insolites.

La substitution des lampes aux chandelles, qui se généralisa au XVI® siècle pour l'éclairage des sanctuaires et des palais, ne fit point renoncer aux indications horaires que pouvaient fournir ces utiles luminaires. Dès la fin du xv® siècle, écrit M. Viollet-le-Duc ^, « on se servait de lampes dont le récipient de verre était gravé et qui donnaient ainsi

1. Le Livre des fais et bonnes mœurs du sage roy Charles ^ I, ch. xyi.

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