Histoire de V horlogerie j p
transformait en une manière de providence occulte, prodiguant aux habitants les indications utiles, les informant à intervalles réguliers de la marche du temps et les avertissant aussi des devoirs périodiques qu'ils avaient à remplir. Désormais c'était elle que l'on consultait pour ouvrir ou fermer les portes de la ville, pour convoquer les assemblées, pour fixer le moment des repas, pour annoncer le commencement et la fin du travail. En un mot, l'horloge devenait promptement le régulateur officiel des actions publiques et privées. Aussi les poètes reconnaissants n'hésitaient-ils pas à la proclamer
Un instrument très bel et très notable Également plaisant et pourfitable, Car nuit et jour les heures nous aprent
En Tabsence mesme du soleil*.
Mais pour rendre possible le fonctionnement de ces précieux appareils, trois grands perfectionnements devaient se produire : 1° la substitution de la pesanteur d'un corps solide à l'action de l'eau, pour faire mouvoir le mécanisme ; 2° l'addition d'un régulateur, mû par les roues mêmes de l'appareil ; 3° l'intervention de l'échappement, modérateur suspendant à intervalles réguliers l'action du moteur et des roues, et produisant ainsi un mouvement alternatif, permettant de diviser le temps en fractions égales.
A quelle époque ces grandes innovations virent-elles le jour ? et, comme conséquence, à quelle époque les premières horloges purement mécaniques furent -elles construites? Les écrivains spéciaux sont généralement d'accord pour fixer la date de cette admirable invention au x® siècle. Un montagnard français devenu moine sous le nom de Gerbert et pape sous celui de Sylvestre II, qui, entre temps, avait été précepteur d'Othon III , empereur d'Allemagne , et de
1. "Voir Li orloge amoureux dans les Poésies de Froissart (t. I"'', p. 58).
Robert I®', roi de France, supérieur du couvent de Bobio, en Italie, et archevêque de Reims, passe pour avoir doté — sous le règne de Hugues Capet — le monde civilisé de cette découverte, une des plus importantes par ses conséquences. Cette attribution est assurément très glorieuse pour notre pays. Est-elle bien fondée ? Il serait peutêtre téméraire de le prétendre ; car elle a donné lieu, depuis deux siècles, aux débats les plus contradictoires , sans que de part ou d'autre aucun argument décisif ait été produit.
Le certain c'est que Gerbert fut, sans contredit, un des savants les plus distingués , un des génies les plus complets de son temps, un de ces esprits universels dont rhumanité s'hono-
- Fig. 31. — Horloge de l'hôtel de ville de Riom.
re. IN on seulement
il parlait couramment toutes les langues alors connues , les mortes et les vivantes, mais il était mathématicien, astronome, physicien, géomètre. Ses connaissances en mécanique étaient des plus étendues. Il avait lu et commenté les œuvres des philosophes d'Alexandrie et de Grèce. Il connaissait les curieuses horloges décrites par Vitruve, reproduites et perfectionnées par Gassiodore et Boèce. Dans un long séjour fait en Espagne, il avait été initié, au contact des Maures, aux connaissances astronomiques des Arabes, et avait profité de leurs observations.
Tout se réunit donc pour le désigner comme Fauteur probable des grandes découvertes qui nous occupent. Mais ni les Annales bénédictines, ni le président Hénault, ni Moréri, ni aucun de ceux qui revendiquent pour lui la gloire d'avoir le premier appliqué le poids moteur aux horloges, et d*étre l'inventeur de Téchappement, aucun écrivain, aucun biographe ne fournit à l'appui de cette prétention des preuves irrécusables.
Ce qui, par contre, semble irréfutablement établi, c'est que pendant deux siècles l'admirable invention attribuée à Gerbert ne fut guère utilisée. A l'exception d'un passage emprunté aux Usages de l'ordre de Cîteaux, compilés vers 1120, et qui fait mention d'heures sonnées par l'horloge du couvent, on ne trouve, au xi® pas plus qu'au xii® siècle, aucune trace d'horloges publiques. Encore n'est-il point certain que celle dont il est parlé dans la compilation que nous venons de citer, soit une horloge purement mécanique. Pour rencontrer un de ces appareils bien authentiques, il faut arriver au xiv® siècle, à l'horloge sonnante édifiée par le mécanicien Beaumont, en 1314, sur la tour qui défendait l'entrée du pont de Caen. Dix ans plus tard, un bénédictin anglais, nommé Wallingfort, confectionnait une horloge du même genre pour le couvent de Saint- Alban, et en 1344 Jehan de Dondis installait au sommet de la tour de Padoue l'horloge qui devait rendre son nom à jamais illustre.
Philippe de Mézières, dans un ouvrage intitulé le Songe du viel pèlerin, nous a laissé une description détaillée et un peu diffuse de ce monument justement célèbre. Pour la résumer, nous dirons que l'horloge de Jehan de Dondis, déjà très compliquée, marquait, outre les heures, le cours annuel du soleil, suivant les douze signes du zodiaque, et de plus le cours des planètes connues. Quoique son mécanisme comportât une quantité considérable de roues, a qui ne se pourroient nombrer bonnement sans défaire
l'instrument », tout le mécanisme était gouverné par un seul poids, et les rouages, forgés en laiton, avaient exigé seize années d'un incessant travail.
A peine mis en place, cet appareil provoqua un enthousiasme indescriptible. La tour de Padoue et son horloge devinrent pour les curieux et pour les savants un lieu de pèlerinage. Si nous en croyons Philippe de Mézières, « les solennels astronomiens des plus loingtaines régions » vinrent visiter Fauteur de ce chef-d'œuvre « à grant révérence » et contempler avec admiration a l'ouvrage de ses mains » , et « tous les grants clercs d'astronomie, de philosophie, de médecine » n'hésitèrent pas à déclarer que, de mémoire d'homme, on n'avait fait « un si soubtil, ni si solempnel instrument du mouvement du ciel, comme l'orloge dessusdit » .
La réputation européenne obtenue par cette horloge fameuse excita à la fois l'émulation des savants et, chez les princes et les bourgeois des riclies cités, le désir de posséder des appareils du même genre. Aussi, dans la seconde moitié du xiv® siècle, les horloges se multiplièrent-elles un peu partout, avec une surprenante rapidité. Pendant cette période de cinquante ans, les villes de Paris, de Senlis, de Gourtrai, d'Amiens, de Montélimart, furent dotées d'horloges monumentales. Charles V en fit exécuter une fort belle au château de Beauté, sa résidence favorite*. Les châteaux de Hesdin et de Plessis du Parc en furent également pourvus. On connaît la date de construction des horloges de Chambéry (1376) et de Sens (1377) ; celle de Lille fut commandée à la fin de 1378 à Pierre Daimleville. En 1379, celle de l'église de Troyes existait déjà depuis nombre d'années, car on fut obligé d'y repeindre les <c ymages des heures » et d'y récrire « les noms des mois ».
1. L'exécution de cette belle horloge, œuvre de Pierre de Saint- Béalte, n'avait pas coûté moins de deux cents francs d'or, somme considérable pour le temps.
Celle de Montargis fut terminée après la mort de Charles V, et portait autour de son timbre cette légende : Charles le Quint, roi de France, me fit par Jouvance, l'an mil trois cent cinquante et trente. L*horloge de Cambrai fut mise en place en 1385. Le Gros Horloge de Rouen, commencé par Jourdain de Lectre, fut achevé en 1389 par Jehan de Felanis. L'horloge de Metz date de 1391; quant à celles de Moulins, de Montpellier, de Riom, de Compiègne, etc., elles remontent aux premières années du xv® siècle.
De ces nombreux monuments, il en est un surtout capable de nous intéresser, d'abord parce que nous en connaissons exactement l'histoire , et en second lieu parce que nous possédons une description exacte de son mécanisme primitif, tracée à une époque où ce mécanisme fonctionnait encore; c'est celle que Charles V fît établir à Paris dans la tour du palais de justice. « Le moteur de cette horloge, écrivait, il y a près de cent cinquante ans, Julien Le Roy, est un poids attaché à une corde roulée sur un cylindre. Si le poids descend, le cylindre tourne; le mouvement de rotation se transmet par engrenage à une dernière roue verticale en forme de couronne, portant sur des dents dont la face antérieure est perpendiculaire au plan de la roue, en un mot semblable à ce qu'on appelle une roue de rencontre. C'est sur cette roue qu'agit un organe spécial, destiné à produire la suspension du travail moteur, de telle sorte qu'au lieu d'être consommé dans un instant, il suffise pendant une longue période de temps à entretenir le mouvement de l'appareil. Cet obstacle se compose de deux palettes placées à angle droit l'une sur l'autre. Quand une palette est repoussée, l'autre s'engage pour être repoussée à son tour, en arrêtant ainsi à chaque instant le mouvement de la roue, et avec lui le déroulement du poids moteur. L'axe vertical de la palette porte à sa partie inférieure une barre appelée foliot, chargée de poids dont l'inertie forme une résistance qui s'oppose au mouvement de la roue, en raison
de la grandeur de ces poids et de leur éloignement de Taxe. »
Ce mécanisme, qui peut paraître aujourd'hui d'une simplicité assez rudimentaire, avait été confectionné par un ingénieur allemand du nom de Jehan de Vie. Cet artiste, mandé spécialement à Paris par Charles V, ne travailla pas moins de huit années pour mener à bien cette difficile entreprise. Logé dans la tour même du palais, il toucha, pendant tout ce temps, un salaire élevé qui lui fut continué, ainsi que son logement, une fois son œuvre achevée.
Cette habitation permanente de rhorloger dans la tour même de l'église n'est point, au surplus, un fait unique et ne ,doit pas être
considérée comme une Fig. 32. — Gros Horloge de Ilouon.
pure gracieuseté royale. A ces époques , la conduite*] de chaque horloge exigeait la présence constante d'une personne préposée à sa garde et à sa surveillance. Froissart arvait raison de dire :
Et pour ce que li orloge ne poet Aller de soy, ne noient se moet, Se il n'a qui le garde et qui en songne,
Pour ce il fault à sa propre besongne Ung orlogier avoir, qui tart et tempre, Diligemment Tadministre, et attempre Les pions reliève et met à leurs debvoir.
Deux cents ans plus tard, le vieux Cats ajoutait dans ses Emblèmes, avec autant de malice que de raison :
Horloge entretenir, Jeune femme à son gré servir, Vieille maison à réparer, C'est toujours à recommencer.
Il fallait , en effet, plusieurs fois par jour remonter le poids et, dans le principe, après chaque sonnerie, remonter les rouages qui mettaient en mouvement les marteaux frappant les heures. Cette sujétion dura fort longtemps. Au XVI® siècle, si nous en croyons M. Bégin *, la corde qui servait à remonter la sonnerie de la grande horloge de Metz aboutissait dans la chambre même du gardien, afin que celui-ci pût procéder à cette besogne sans se déranger. A la même époque, la conduite de l'horloge de l'hôtel de ville de Paris était confiée à un nommé Martin Benoît, qui, d'après une quittance publiée par M. Le Roux de Lincy, s'obligeait à « relever les contrepoids chacun jour et la faire sonner ordinairement ^ ». Nous-même nous ne pouvons oublier que, visitant il y a vingt ans le beffroi de Bruges, nous constations la présence, au sommet de la tour, d'une équipe de gardiens chargés de remonter le carillon six fois par vingt-quatre heures.
Il n'en faudrait pas conclure toutefois qu'au xiv® et au XV® siècle on tenait rancune à ces horloges d'être aussi assujettissantes. Les services qu'elles rendaient étaient au contraire jugés si précieux, qu'elles passaient, aux yeux de leurs heureux possesseurs, pour des trésors d'un prix ines-