HORLOGES SAVANTES, CURIEUSES OU COMPLIQUÉES
On a pu voir dans notre premier chapitre, que les horlogers n'avaient point attendu d'être maîtres absolus de leur art pour se plaire dans la construction d'appareils d'une complication étonnante, et qui, s'ils disaient l'heure d'une façon passablement incertaine, avaient la prétention d'étonner le spectateur par une multiplicité de renseignements, qui n'étaient pas d'une incontestable utilité. L'horloge de Padoue, construite en 1344 par Jehan de Dondis ; celle de Strasbourg, édifiée en 1352, reconstruite en 1547 par les trois célèbres mathématiciens Chrétien Herlin, Michel Heer et Nicolas Briikener; celle de Lyon, achevée en 1598 par Nicolas Lippius, d'autres encore pourraient attester, si besoin était, le goût tout particulier des mécaniciens du Moyen Age et de la Renaissance, pour les complications les plus inattendues.
Au XVII® siècle, cette curieuse tendance ne se ralentit pas ; mais au lieu de s'appliquer à des horloges publiques, elle prit un caractère plus intime. Les savants mécaniciens concentrèrent leur ingéniosité et leurs recherches dans l'exécution d'horloges intérieures, appelées à prendre place chez le roi ou chez de grands seigneurs, dans les hôtels et dans les palais, et à faire l'admiration d'une Société que, d'après certaines apparences, on aurait pu croire un peu moins frivole.
Que sous le règne des Valois on ait raffolé de ces horloges compliquées de fantaisies pittoresques, il ne faut point s'en montrer surpris. On comprend qu'en un temps où ces appareils ne marquaient l'heure qu'approximativement, on
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ait pensé à faire servir leur mécanisme, d'une utilité relative, à l'amusement ou à la distraction de leurs heureux possesseurs. Mais on s'explique moins bien que ce goût singulier ait persisté à une époque aussi majestueuse que le règne de Louis XIV, surtout après que les belles découvertes de Huygens eurent fait entrer l'horlogerie dans une voie tout à fait savante.
Eh bien, à la cour du Grand Roi, malgré la solennité -du temps, malgré Taustère réserve qu'imprimait à cette société hiérarchisée à outrance son caractère de pompeux ennui, non seulement on conservait avec le plus grand soin les petites horloges à automates du siècle précédent, ces nefs (voir fig. 82) dont le mécanisme mettait en mouvement tout un petit équipage de matelots, mais encore on faisait le plus chaleureux accueil à une foule de pièces •du même genre, qui peuvent paraître enfantines à force de sembler ingénieuses.
Sous ce rapport, les Inventaires des meubles de la CoU" ronne fourmillent de révélations curieuses. Dans le nombre des ouvrages étranges et compliqués qu'ils décrivent, nous citerons un peu au hasard : une horloge représentant une petite femme de bronze doré, vêtue de draperies d'argent, ayant à ses pieds un singe assis et placée ellemême dans un char traîné par des léopards, le tout mis en mouvement par un ressort dissimulé dans le corps du chariot; ou encore une horloge représentant « un rocher de cuivre émaillé de vert et autres couleurs en partie, au devant duquel est une figure de saint Antoine qui tire la clochette, et à ses costéz deux figures de suisse (?), et visà-vis un parterre entouré d'une manière de balustrade, au milieu duquel est un bassin de fontaine d'argent et trois petites figures; le tout posé sur un soc (sic) d'ébeine sur quatre oignons de cuivre » .
Se figure-t-on le grave et solennel Louis XIV p plaisir à contempler de pareils jouets ? Il ne faudrai
s'imaginer, en effet, que ces appareils fantaisistes étaient enfermés avec les objets de vitrine dans des pièces réservées et loin des regards. Non pas; le roi et les plus graves personnages du royaume les avaient constamment sous les yeux. L*horloge préférée de Louis XIV, celle qui ornait la salle du Conseil, est ainsi décrite par un témoin oculaire : « Toutes les fois que Thorloge sonne, deux coqs chantent chacun trois fois en battant des ailes. En même temps des portes s'ouvrent de chaque côté, et des figures en sortent portant chacune un timbre en manière de bouclier, sur lequel deux Amours frappent alternativement les quarts avec des massues. Une figure de Louis XIV, semblable à celle de la Place des Victoires, sort du milieu de la décoration; il s'élève au-dessus un nuage d'où la Victoire descend, portant une couronne qu'elle tient sur la tête du roi, tandis qu'on entend un carillon fort agréable, à la fin duquel tout disparaît * . »
Il est à peu près inutile d'ajouter que la Ville, qui n'avait ^oe ]^c rr^Ârri^o *»aisons que l'entourage du grand roi d'af- ^rilé de commande, renchérit encore sur de la Cour. On a pu voir au chapitre préanges sujets ou choisissait comme motifs is trouvons dans le Mercure la description 5 ce genre qui mettait en mouvement plus mages divers. On y voyait une forge avec ;ant le fer, le garçon tirant le soufflet, la it une meule, la femme amusant un enfant; in homme fendant du bois, des scieurs de leur, des chasseurs, un homme en bateau ards, une dame en amazone, un cabriolet, mt, etc., tout cela mouvant et agissant.
, Affiches et Avis divers consacrent, de leur 1 nombre de pages à la description d'une
Voyage pittoresque de Paris,
Fig. 78. — Horloge savante d'Oronce Fine.
(bibliothèque SAINTE-GENEVIÈVE.)
pendule exécutée par Davis, horloger à Londres, à laquelle son auteur avait donné le nom ambitieux de « Microcosme ou Monde en miniature », Cette pendule, qui avait coûté vingt ans de travail, était « en forme de temple à la romaine ». Elle montrait dans sa « structure extérieure » un curieux mélange de toutes les sciences et de tous les arts, interprétés « par une variété surprenante de figures mouvantes, qui représentoient des scènes diversifiées, des opérations de Fart, des occupations humaines et des divertissemens ».
Non seulement le système planétaire y fonctionnait d'une façon régulière, mais on voyait a les neuf Muses formant un concert d'instrumens tels que la harpe, le hautbois, la basse viole et autres ». On remarquait également « Orphée dans une forêt battant la mesure de chaque air » ; un chantier de charpentier ; un bocage avec des oiseaux voltigeant et chantant; un paysage avec vue sur la mer couverte de navires, etc. ; et tous ces automates étaient mis en mouvement par 1,200 roues et pignons qu'actionnait un poids de 336 livres.
L*horloge du sieur Davis resta pendant plusieurs mois exposée à Thôtel d'Espagne, rue Dauphine, où le public était admis à la voir, moyennant 3 livres par personne. Nous n'avons pu découvrir si elle trouva acquéreur. Cela est probable toutefois, car la mode de ces horloges frivolement compliquées dura jusqu'à la fin du xviii® siècle, et Ton en vit encore figurer à la Vente du duc Charles de Lorraine (Bruxelles, 1781), personnage qui, cependant, passait pour être d'un goût singulièrement raffiné.
Il faut rendre, toutefois, cette justice à l'horlogerie du XVII® siècle, qu'en entrant, avec Huygens et ses belles découvertes, dans la voie qu'on peut qualifier de savante, si elle ne renonça pas complètement à ces complications enfantines, elle produisit du moins des pièces d'un caractère beaucoup plus élevé et d'une singulière perfection, qui,
après avoir été pour le monde élégant d'alors un sujet de profond étonnement, sont demeurées pour nous un objet d'admiration.
Au nombre de ces horloges savantes il convient de citer tout d'abord : « une pendule de 28 pouces de haut, marquant les heures, jours, mois, fêtes et signes du Zodiaque, en bronze et en argent ; la boëte d'ébène, avec ornemens de marqueterie de cuivre et d'étain, terminée d'un frontispice enrichy des armes de France », que le roi emportait dans ses voyages; la « pendule à équation, avec boëte de marqueterie de cuivre sur fond d'ébène, de forme ronde, ornée de feuilles et des armes du Roy » , que Louis XV avait à Saint-Hubert dans sa chambre à coucher; et surtout les deux monuments d'horlogerie que ce même roi possédait dans sa chambre à Versailles. Ici il faut laisser la parole au procès-verbal que dresse, avec une conscience et une clarté parfaites, le fonctionnaire chargé alors de l'administration du Garde-meuble royal. « Deux boëtes à pendule de bois violet et roze en mosaïque à placages, pour recevoir deux mouvements de pendule à équation, l'une solaire répétant l'heure à tous les quarts; l'autre lunaire, ornée de bronzes cizelés et surdorés d'or moulu, relatifs {sic) au soleil et à la lune, avec les attributs d'Apollon et de Diane; les dites boettes soutenues de roulettes de cuivre à pivots pour les changer de place, ayant en dedans quatre supports de fer, pour supporter les mouvements; les dites boëtes surmontées d'une cassolette ornée de guirlandes, dont l'une jette des flammes, attributs du soleil, et l'autre une étoille à plusieurs pointes, attributs de la lune; hautes de 7 pieds et demi sur 21 pouces de large. »
Ces chefs-d'œuvre d'horlogerie (le mot n'a rien d'excessif) nous amènent à dire un mot de la fameuse pendule inventée par Passement, « ingénieur du roi pour les ouvrages qui donnent une juste mesure du temps » , exécutée par Dauthiau et ciselée par Gaffiéri, pendule qui est encore
un objet de curiosité pour ceux qui visitent le palais de Versailles.
Cette pièce incomparable, qui marque régulièrement les phases de la lune, l'état du ciel relativement aux planètes, le mois, le jour, l'heure, la minute, la seconde et la tierce, fit une extrême sensation à son apparition, non seulement à cause de la perfection de son mécanisme , mais à cause de son élégance singulière. « Elle est de la plus belle forme du monde, lit-on dans les Mémoires du duc de Luynes (octobre 1753), avec de fort beaux bronzes dorés qui en forment le pied. Les côtés et le derrière sont de glace avec un globe dessus, où l'on voit le soleil représenté comme une boule d'or dans le milieu et toutes les planètes tournant autour avec une précision si grande, que l'ouvrier dit que cela ne pourroit pas se déranger dans dix mille ans. La révolution de Saturne, qui se fait en trente ans, sera un commencement d'épreuve pour ceux qui la verront. Outre cela, elle marque le mouvement vrai et le mouvement moyen, les révolutions de la lune, les jours du mois en s'assujettisant à leurs longueurs plus ou moins grandes, et même à une année bissextile. Passement a été douze ans à l'imaginer et à en faire les calculs, et huit ans à travailler. Gela me paroît un miracle de science. »
Les vingt années que Passement consacra à la confection de cette œuvre si remarquable, ne l'empêchèrent pas toutefois de mener à bien quelques autres entreprises du même genre, car la Gazette de France an 2 mars 1754 décrit dans les termes suivants une seconde pendule inventée par lui et représentant « les différens instants de la création » : « D'abord le chaos semble se débrouiller : la partie supérieure du globe est déjà formée. Des rochers et des chutes d'eau paraissent devoir former le reste de ce globe. Plusieurs nuages s'élèvent et sont terminés par un soleil de deux pieds de diamètre. Le milieu du soleil contient le ca-* dran de la pendule sur un fond doré. On voit dans les nuées
un planisphère où les planètes ont leurs orbes excentriques, et dont le mouvement est accéléré dans la péri-
Fig. 79. — Horloge actionnée par la marche d'une bille sur un plan incliné.