‹ L'horreur allemande [par] Pierre LotiChapitre 14 sur 16 · MON HOMMAGE À «LEURS» INTELLECTUELS · texte numérisé non relu

MON HOMMAGE À «LEURS» INTELLECTUELS

. MON HOMMAGE A G LEURS s INTELLECTUELS

Quand nous serons enfin délivrés, nous et nos fils, du cauchemar des immondes tueries allemandes, quand nous recommencerons de renaître à la liberté et à la vie, je veux espérer que nous aurons renoncé pour toujours à ce inobisme qui, même après 70, poussait la plupart d'entre nous à une si complaisante admiration de l'Allemagne.

192 l'hobreur allemande

Est-il possible qu'un de nos écrivains, dont les yeux se sont cependant ouverts depuis et qui s'est montré ardent patriote, ait pu écrire, peu avant la grande ruée barbare : « J'aime et f admire la culture aile' mande sous toutes ses formes »?

Un autre, et l'un des plus connus du public, n'a-t-il pas osé proférer ceci : « Ce qui représente à mes' yeux le summum de la civilisation humaine^ c'est le grand, état-major allemand. » Ce serait plutôt pour faire pleurer que pour faire rire, et cependant c'est le rire qui s'est imposé à moi, car je venais précisément de feuilleter certain album des généraux de l'Allemagne, — pas des caricatures, notez bien, non, des portrails, qui se prenaient tout à fait au sérieux. Ob 1 Tincurable bestialité inscrite sur ces figures sinistres et ridicules ! Oh I ces bajoues de pachyderme, retombant sur de trop gros cous adipeux ou apoplectiques ! On eût dit un jeu de massacre, sans ces regards de vautour affamé, qui tout de suite glaçaient la drôlerie de leur premier aspect.

Un troisième enfin, — je n'en finirais plus si je les citais tous, — un troisième, qui s'est

racheté plus tard en allant faire chez les neutres des conférences antigermanistes, détient le record du paradoxe avec cette phrase sans prix : « U Allemagne est Icu conscience morale du monde. » Ce pays éhonté qui, à toutes les époques de son abominable histoire, n'a jamais vécu que de mensonge, de rapine et d'assassinat, élevé ainsi à la dignité de « conscience morale du monde », n'est-ce pas une des plus stupéfiantes trouvailles de la littérature contemporaine?

Par ailleurs, j'ose prétendre que les Allemands n'ont jamais rien inventé, pas même la poudre dont ils font aujourd'hui un usage si bêtement féroce non seulement contre nos poitrines, mais aussi contre toutes les merveilles de notre art français, contre toute cette beauté de chez nous, patrimoine du monde entier. Sauf en musique, ils n'ont guère été capables d'autre chose que des plus habiles et impudents démarquages. Sur toute découverte due à l'un des nôtres, et le plus souvent inaperçue ou même dédaignée de nous en tant que découverte française, ils se hâtent de fixer leurs yeux de

faïence bleu pâle, leurs yeux à lunettes ; il» scrutent avec avidité, paraphrasent, alourdissent, tirent des applications pratiques auxquelles nous n'avions pas eu la patience de nous arrêter, et puis démarquent, battent de la grosse caisse par là-dessus, et le tour est joué. Devant ce que nous avions méprisé d'abord, nous nous pâmons tous^ 1

(1) Deux exemples, entre mille, de leur bluff scientifique et de notre belle crédulité :

1° On se rappelle l'énorme réclame faite naguère autour de l'injection du docteur Koch : c'était la tuberculose yaincuo, c'était la science allemande libératrice de Thumanité, etc., etc. Et, comme les Allemands ne perdent jamais de vue le côté pratique, une société se fonda aussitôt pour l'exploitation pratique de la substance merveilleuse. En France, bien entendu, on s'empressa de l'employer, — jusqu'à l'heure où l'on constata que l'injection ne tuait point les bacilles, mais les malades, qui, pour la plupart, en mouraient même sur le coup:

2» A la séance solennelle de clôture du Congrès de la tuberculose, à Paris en 1905, on avait gardé pour le bouquet une communication du docteur allemand Behring, qui prétendait avoir trouvé, pour tout de bon cette fois, un vaccin contre la tuberculose, une substance qu'il appelait T. G. Le même jour, un grand journal parisien avait publié un article retentissant sur ce sujet, avec le portrait de l'auteur. A la séance, le succès tourna au délire, et peu i'en fallut que l'Allemand ne fût emporté en triomphe.

Le T. G. était obtenu en dépouillant successivement les cultures des bacilles par l'eau, l'eau salée, l'alcool et l'éther. Sous l'aôtion de cette substance, inoculée à un organisme, il se produisait dans ledit organisme une autre substance

Depuis longtemps j'avais lu Gœthe et Schopenhauer, et chez eux j'avais trouvé ces deux perles que j'ai déjà citées, mais que Ton ne saurait trop admirer : « En prévision de ma mort, je confesse que je méprise la race allemande pour sa bêtise infinie, et que je rougis de lui appartenir, » (Schopenhauer.) L'Allemand est né cruel, la civilisation le rendra féroce, » (Gœthe.)

Ohl quel prophète admirable il aura été, celui-là, n'est-ce pas 1

Oui, je les avais lus tous deux, et quelques autres aussi. Mais une insurmontable répulsion me retenait toujours d'aborder Nietzsche, une de leurs plus grandes gloires, ce Nietzsche dont ils sont si fiers ; je m'ima-

PRÉSERVATRiCE, qu'il appelait T. X. et qui provenait des réactions de l'organisme et notamment des globules blancs.

Quelques jours plus tard, le docteur Behring envoya du T. G. à notre Institut Pasteur, où il fut expérimenté avec soin et avec science, sur des bovidés sains et sur des cobayes sains, qui devinrent aussitôt tuberculeux et dont les ganglions donnèrent des bacilles vivants 1...

Devant de tels résultats, l'Institut Pasteur arrêta ses expériences naturellement, mais, par excès de courtoisie, on y garda le silence sur cette mystification.

ginais n'y trouver que la glorification de la force brutale, dans la vraie manière allemande. Ce n'est que tout dernièrement, sur le front, que je me décidai à y jeter les yeux, d'après le conseil d'un de mes amis qui m'avait écrit : « Mais, au contraire, lisez-le donc, il vous amusera tant I »

Et je l'ai lu !... Oh ! cher petit Allemand de mon cœur, qu-elle joie il m'a causée t — (Cher petit Allemand de mon cœur est d'une extrême vulgarité ; je le reconnais et m'en excuse ; mais cette formule d'admiration m'est venue d'elle-même, irrésistible, sans doute parce qu'elle est adéquate au sujet.)

Je l'ai lu, et voici quelques-unes des perle* que j'y ai recueillies : « Je ne crois quà la civilisation française^ et pas à tout le reste de ce que l'on appelle en Europe culture, pour ne rien dire de la civilisation allemande. Les rares tas de haute culture que fai trouvés en Allemagne étaient tous d'origine française. » Plus loin : « Si je retourne toujours vers les vieux auteurs français (p. 52) ^ si j'aime

1. Ces numéros de pap;es cofTespon<1eni à la irn<ltiction de VEccc homo de Nietzsche, édition du Mtrcurede France.

Pascal^ Molière^ Corneille^ Bacine^ cela ne m'empêche nullement de trouver aussi un très grand charme dans la compagnie des tout derniers venus d'entre les Français. Je préfère même^ entre nous soit dit, cette génération à celle de ses maîtres^ gui avaient été corrompus par la philosophie allemande. Par' tout oà atteint r Allemagne, elle atteint la culture. Ce n'est vraiment que depuis la guerre de 1870 que, par dégoût de V Allemagne, V esprit a été libéré en France. »

Ailleurs, il en vient à parler de Wagner, rincomparable Wagner devant lequel je m'incline très bas, mais à la manière de mon maître et ami Saint-Saëns, avec des restrictions. Si le plus souvent mon admiration pour lui s'élève jusqu'à l'extase, parfois aussi il me cause, comme à Saint-Saëns, un énervement voisin de la colère : c'est quand il ne se comprend plus lui-même, quand son infatuation germanique lui fait prendre pour illuminée et digne de passer à la postérité n'importe quelle suite incohérente de sons que, à des minutes de fatigue, il a cru entendre glapir au fond de son trop énorme cerveau de dégénéré. Quand même, sans méconnaître

pour cela tant d'autres inspirés merveilleux, je dois dire qu'il est au nombre de ceux qui m'ont fait le plus profondément frissonner devant l'Inexprimable... Donc, je lui pardonne tout, d'être né Allemand, d'avoir haï la France, d'avoir été un alTreux petit gnome, et d'avoir démarqué à son profit nos belles légendes du Rhin qui, avant lui, étaient si incontestablement françaises... Et maintenant, écoutons Nietzsche : « Tel que je suis, étranger dans mes instincts les plus intimes à tout ce qui est allemand, à tel point que le voisinage d'un Allemand suffit à retarder ma digestion, je considérai d^ abord Wagner, je le vénérai comme un produit de Vétranger, comme un contraste, comme une protestation vivante contre les vertus allemandes. En tant qu"* artiste, on ne saurait avoir en Europe d^ autre patrie que Paris; la déli' catesse des cinq sens en art, qui est une des conditions de Vart wagnérien, tout cela ne se rencontre qu'à Paris, Wagner est un de ces romantiques français de la seconde période, comme Berlioz, Delacroix, Baudelaire (p. 18) ; ce que je ne lui ai jamais pardonné, c'^est que sur la fin de sa vie il consentit à condes-

cendre à V Allemagne, qu'il devint Allemand de r Empire (p. 107). Le pauvre homme, où s* était-il donc fourvoyé ? Si du moins il était allé parmi les pourceaux I Mais parmi les Allemands!!.,.)) Celui qui ose parler ainsi de Ses compatriotes ne s'aperçoit-il donc pas qu'il se décèle Allemand lui-même, par sa propre goujaterie?

Ailleurs, le ton du réquisitoire de Nietzsche s'élève et devient plus écrasant (p. 152, 153) : G Les Allemands détiennent Vimpudicité en matière historique. Non seulement ils ont complètement perdu le coup d'oeil vaste, mais ils sont tous des pantins de la politique ou de V Église; V Allemagne par-dessus tout, c'est chez eux un principe. Il y a une façon d'écrire V histoire conforme à V Allemagne de V Empire, une histoire pour la Cour. » On le voit, il s'en prend surtout à l'impérialisme prussien, cette plaie mondiale, cette sorte de tumeur maligne, qui crève aujourd'hui sur notre malheureuse Europe. Et il continue : « Je considère comme un devoir de dire aux Allemands tout ce qu''ils ont déjà sur la conscience. » Hélas I qu« leur dirait-il donc aujourd'hui? Avait-il Seulement soupçonné toute l'horreur qui

couvait au fond de leurs vilaines âmes outrageusement infatuées?... « Ils ont sur la conscience tous les grands crimes commis contre la culture en ces quatre derniers siècles (p. 158). On s'' amoindrit par la fréquentation des Allemands ; ils placent tout sur le même nweau (p. 77) ; ils ont fait de V Allemagne le pays plat de l'Europe (p. 159). Ils n'ont même au une idée à quel point ils sont vulgaires, et ceci est le superlatif de la vulgarité. »

Et pour en finir avec ces citations, voici le véritable coup de massue, qui accable plutôt trop, et contre lequel il faut tout de même avoir l'impartialité de protester un peu (p. 156) :« Les Allemands ne sont représentés dans r histoire de la connaissance que par des noms équivoques, n'ont jamais produit que des faux monnayeurs, tels Fichte, Schelling, Schopenhauer, Hegel, S chlier mâcher, même Kant et Leibnitz. Ils n'ont pas eu, jusqu'à présent, de psychologues. Or, la psychologie est presque la mesure pour la propreté ou la malpropreté d'une race. L'esprit allemand est pour moi une malpropreté en matière psychologique, qui est devenue une seconde nature ; une malpro-

prêté qw ' unisse deviner chaque parole, chaque attitude d'un Alfemana. "

Il est diflThcile d'aller pins loin dans le dédain et l'insulte ; auprès de ce jugement de l'un des leurs, tout ce que j'ai pu dire d'eux semble édulcoré. Quant à mon ironie, combien elle m'apparaît puérile et sans mordant, inoffensive auprès de celle de Voltaire, — lequel fut pourtant l'ami de leur grand (?) Frédéric et vécut au milieu d'eux à la seule époque un peu brillante de leur histoire ; c'est Voltaire qu'il faut lire, si l'on veut vraiment s'amuser aux dépens de ce peuple aussi grossier que fourbe et rapace.

Mars 1918.

Chez nous, ceux de V arrière que contrarient nos petites restrictions encore si anodines, qui se lamentent du manque de pâtisserie ou de la cherté des cigares, se représentent-iis bien ce qui se passe, depuis bientôt quatre ans, sous la botte des Barbares, dans nos régions envahies? Arrêtent-ils leur pensée, autant qu'il le faudrait, sur cette

immense zone des détresses, du froid, de la faim, des larmes, et des pauvres râles sans secours? Je ne le crois pas, non, — et leurs cœurs seraient encore plus généreux, l-eurs âmes plus fermes et plus révoltées, si on pouvait les conduire un moment par là, soit au milieu des ruines de nos provinces du Nord, soit en Belgique, n'importe où, dans Tun quelconque des lieux où opère le Monstre de Berlin, grand tortionnaire de tous les nobles vaincus.

Eh bien I ce qui se passe dans notre France, ou à nos portes, n'est rien encore, rien auprès de ce que subit cette brave petite Serbie, isolée comme une île au milieu des peuples atroces. La Belgique et nos provinces dévastées ont encore en elles-mêmes quelques dernières ressources et sont secourues, dans la mesure du possible, par nos admirables amis américains. La Serbie, elle, encerclée de toutes parts, n'a rien, ne reçoit plus rien de personne ; à peine trouve-t-elle des témoins de son martyre, qui puissent au moins soulever l'indignation du monde contre ses bourreaux. Sait-on que plus du quart de sa population a déjà succombé à la faim, au

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froid, aux odieux sévices de toutes sortes ? Sait-on que cent quatre-vingt mille ])riflonniers serbes, dont vingt mille femmes et trois mille enfants, parqués comme un bétail de rebut dans d'immondes camps de concentration, en Autriche, en Allemagne, en Bulgarie, brutalisés du matin au soir, sans pain, pour ainsi dire sans vêtements, meurent chaque jour par centaines, après d'interminables agonies dont personne n'a pitié? Vraiment on se figure être halluciné par quelque mauvais rêve quand on lit les récits — les récits officiels, signés, contrôlés, nombreux et divers de forme, mais concordant tous — des traitements infligés à ces prisonniers par les nations de proie. Leur arrivée d'abord, le crâne saignant de tous les coups de crosse donnés en route pour les faire marcher plus vite quand ils n'en peuvent plus, et le visage maculé par les crachats de mégères qui les guettent au passage. Et puis leur internement dans les mouroirs qui îoS attendent. (Je m'excuse d'employer ce mot mouroir, qui n'est dans aucun dictionnaire, mais que j'ai appris de matelots bretons et qui, n'est-ce pas, se comprend mieux

que tout autre.) Dans les mouroirs, donc, de longs supplices commencent pour eux : une ignoble nourriture que refuseraient des chiens, juste de quoi ne pas mourir trop vite ; des travaux accablants, que les plus malades même, à force de coups, sont obligés d'essayer d'accomplir ; de misérables loques, qui les couvrent à peine par \es plus grands froids ; des châtiments corporels qu'aucune imagination française n'aurait jamais conçus, entre autres la pendaison par les pieds, jusqu'à l'heure où le râle semble commencer. Et enfin, la propagation voulue, systématique de la tuberculose, le couchage sur des litières de fumier souillées par l'expectoration des phtisies... Tous ks moyens sont bons aux mains des Barbares pour anéantir, ou tout au moins dégrader physiquement, cette race qui fut saine et vigoureuse.

En 1916, le typhus s'étant déclaré dans l'un de ces lamentables camps de prisonniers^ au lieu de leur porter secours, on fit fermer leurs baraquements. Quand on se décida cependant à les rouvrir, on y trouva environ aeuf mille cadavres pêle-mêle. Alors, pour essayer tout de même de cacher ce crime^

après les avoir jetés par monceaux dans d'immenses fosses communes, on nivela le sol par-dessus et on y fit construire une petite chapelle orthodoxe, avec cette inscription, hypocrite et menteuse impudemment, comme tout ce qui vient d'Allemagne : « Les soldats serbes, morts de leurs blessures reçues dans la guerre austro-hongro-serbe, provoquée (!) par la Serbie. »

Aujourd'hui la détresse là-bas est à son comble, la mortalité par misère devient si effarante qu'il semble que la race soit en voie de S'éteindre, et la Croix- Rouge serbe jette un grand appel déchirant, que je voudrais tant contribuer un peu à faire entendre !

Hélas I Elle est obligée, la Croix-Rouge, dans ce malheureux pays héroïque, elle est obligée de demander de tout, d'accepter de tout, des vêtements, du linge, des souliers d'homme ou d'enfant, môme usagés, des vivres, des conserves, des couvertures. Oh ! donnez, donnez, pour sauver les débris de ce vaillant petit peuple, qui est maintenant devenu frère du nôtre. Donnez, donnez n'importe quoi, mais donnez vite, car les affamés, les transis de froid, les mourants vous atten-

dent. N'auriez-vous même à offrir qu'une très humble chose, un vieux paletot, un vieux gilet de chasse, donnez toujours ; peut-être ainsi préserverez-vous de la pneumonie ou de la tuberculose la précieuse existence de quelque pauvre petit soldat, qui sans doute aura déjà combattu et pourrait combattre encore dans nos rangs, contre le Monstre. Et vous aurez contribué pour votre part à l'œuvre de ce sauvetage, qui est non seulement une œuvre d'urgente charité, mais qui, dans les circonstances actuelles, est une œuvre éminemment patriotique et française.

BONNES FÉES, CHARMANTES FÉES

Xïl

BONNES FÉES, CHARMANTES FÉES

C'est un genre de fées qui, il y a trois ans à peine, était tout à fait inconnu et mênne impossible à prévoir, mais que la grande ruée barbare a fait soudainement éclore en Amérique. En Tan de grâce 1917, ce genro est devenu très commun dans tous nos territoires dévastés ; depuis longtemps je le savais, cependant je n'avais encore eu Foccasion d'en approcher aucune, de ces bienfaisantes fées-

là. Hier seulement j'ai tenté d'en voir, dans une petite ville fantôme où Ton m'avait dit qu'une quinzaine d'entre elles étaient venues se poser.

Le décor où elles me sont apparues était effroyable, il va sans dire : une ville ignoblement saccagée, au milieu d'une région de vergers où tous les arbres à fruits avaient été sciés par les Barbares à un mètre du sol; un chaos de ruines, où s'entendait furieusement le tonnerre de la grosse artillerie proche.

— Je vais vous conduire chez elles, m'avait gentiment offert un des officiers cantonnés là.

Et chemin faisant il me disait :

— Ce sont d'adorables créatures ; vous n'imaginez pas le bien qu'elles font, et avec tant de discernement, d'inteUigence et de bonne grâce !

Quand nous eûmes franchi quelques lamentables groupes de maisons démolies, nous aperçûmes un baraquement de bois blanc tout neuf :

— C'est ici, me dit-il, qu'elles demeurent. Il m'ouvrit la porte, en famiher, et m'introduisit dans un tout petit salon, meublé

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avec la plus extrême simplicité distinguée et où flottait un discret parfum. Deux des fées, averties de ma présence, arrivèrent aussitôt par une petite porte du fond ; c'étaient même les chefPesses des autres fées d'alentour ^ deux femmes, grandes, sveltes, suprêmement élégantes l'une et l'autre dans leurs costumes^ d'une humilité voulue, couleur bleu horizon, comme ceux de nos soldats. Chacune fumait sa cigarette, — une cigarette orientale répandant la plus fine odeur de là-bas.

— Il faut nous excuser, dirent-elles, sans notre cigarette nous ne nous sentons bonnes à rien.

Et elles m'en offrirent, dans leurs petites boîtes d'or, ce qui tout de suite nous mit en sympathie... Je me serais senti gêné tout de même, comme un intrus, avec mon air d'être venu les interviewer, sans leur aisance communicative et leur exquise belle humeur.

— Ce que nous faisons, me répondirentelles en riant, mais toutes sortes de choses. Nous bâtissons, nous défrichons. Nous vendons aussi, et nous vendons de tout, nous tenons de tout : des conserves, des lits, des poêles, des souliers, des vaches en vie...

Nous projetons même d'ouvrir un rayon de poules et de lapins !

Et c'était si amusant, en même temps que si beau, de les entendre, dans cette maisonnette, parler ainsi, ces reines de la richesse et du luxe, dont l'une était la fille d'un célèbre milliardaire ! Depuis six m.ois déjà elles habitaient ici, confinées au milieu de ces désolations et ardemment occupées à faire les Petites-Sœurs-des-Pauvres, elles qui auraient pu vivre dans le faste et s'oiïrir les plus sardanapalesques fantaisies ; non seulement elles donnaient l'or à pleines mains, mais, ce qui est mille fois plus noble et plus rare, elles donnaient leur temps, leur intelligence et leur cœur sans compter.

Elles avaient dans la voix quelque cLost d'un peu décidé, de brusque et d'autoritaire qui n'était pas de chez nous, mais que tempéraient toujours des inflexions de bonté compatissante dès qu'il s'agissait des pauvres et des humbles. Je vis tout de suite les étonnements que les paysans et paysannes de nos vieilles provinces de France leur causaient, à elles, habituées aux conceptions larges et ultra-modernes ; la maladresse et la presque

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répugnance de nos campagnards à se servir de ces nouveaux tracteurs de labour, qu'elles avaient introduits dans la région par douzaines, les faisaient légèrement sourire. Elles étaient surprises, aussi, ces grandes cosmopolites dont la patrie d'ailleurs n'a pas encore de passé, elles étaient surprises et touchées de l'affection profonde de ces pauvres gens pour le plus modeste logis héréditaire, pour le plus petit coin du sol natal.

— Il nous en arrive tous les jours, disaientelles, qui revoient leur pays pour la première fois depuis leur fuite devant les Barbares ; souvent il est à peine reconnaissable, le tas de pierres qui fut leur demeure ; c'est égal, c'est là qu'ils veulent obstinément habiter ; en vain nous leur offrons de leur bâtir ailleurs une maisonnette plus confortable ; non, c'est là même, parmi leurs décombres, à cause parfois d'un vieux puits qui est resté en place, ou d'un vieil escalier de pierres, d'un vieil arbre. Et alors il nous faut céder, pour ne pas leur faire plus de peine.

J'étais curieux de voir cet magasins • où dles vendent de tout k

— Soit I Allons I disent-elies gaiement, et elles se lèvent. Encore une autre cigarette hUmde ; pour la route, un bâton, qu'elles tiennent comme sans doute la Grande Mademoiselle devait tenir sa longue canne, et elles me précèdent, droites, cambrées, élégantes dans leur marche comme dans leurs poses assises. Nous voilà dehors, au milieu des désolations et piétinant dans la boue. Mais c'est tout près, leurs magasins hâtivement construits, et du reste c'est déjà un véritable quartier, presque un village, en bois blanc flambant neuf, aux abords duquel s'entassent en monceaux des caisses à étiquettes américaines, non encore déballées. En effet, il y a de tout là dedans, sur les largts étagères bien neuves qui sentent bon le sapin ; ici, l'entrepôt des couvertures de laine, là celui des machines à coudre, ou celui des tables, celui des manteaux ou celui des cuvettes...

— Oh 1 ne croyez pas que tout est donné chez nous, disent-elles sur un ton enjoué et drôle; non, nous vendons aussi très souvent. Ce n'est gratis que pour les tx)ut à fait pauvers, les vieux ou les malades. Nous faisons

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payer les autres, pour ne pas qu'ils perdent l'habitude du travail, ce à quoi ils seraient un peu enclins, après leurs si longues souffrances, li est vrai, nous vendons à perte, comme par exemple cinq francs ce qui nous en coûte trente; mais c'est égal, nous sommes des marchandes, vous savez I

— Ce que cela doit vous sembler nouveau I

— Oui, plutôt !

Et elles rient de bon cœur.

— Et puis nous avons beaucoup de comptes à tenir, ajoutent-elles, car nous sommes soutenues par cinq ou six cents comités, échelonnés de New- York à vSan- Francisco.

Qu'elles soient soutenues par des comités, la plupart de ces bienfaitrices de notre France, j'en suis convaincu en eiïet ; mais, pour ce qui est des deux fées ici présentes, je crois bien qu'elles disent cela par humilité, et que c'est surtout leur fortune personnelle qui fait tous les frais.

Elles ont installé un atelier de menuiserie pour Uîs petits garçons, qui, avec tant de caisses d'emballage venues d'Amérique, fabriquent des meubles, et puis les ven- 'dent.

Elles ont installé un atelier de couture pour les petites filles.

Oh I les pauvres petites, de huit à dix ans, que j'ai vues là, pâlies par les séjours dani les caves, au temps où Ton bombardait, abruties par les longues frayeurs, et voûtées par le rude travail précoce que les Allemands leur imposaient, car ils les employaient comme servantes (?) dans leurs tranchées. Pour les redresser, ces dernières, les fées qui songent à tout ont mis dans leur ouvroir des appareils de gymnastique.

Elles ont installé une crèche pour les bébés sans maman, qui à cette heure font la sieste dans leurs berceaux. Elles m'en désignent un qui vient de se réveiller :

— Sur la naissance de celui-ci, disent-elles, il y a un drame. C'est, hélas ! un petit Boche.

Le drame, je le devine. Il n'est sans doute pas bien méchant encore, tout Boche qu'il est, car il les a reconnues et il leur sourit en leur tendant ses petits bras.

Elles ont installé une hôtellerie avec une salle à manger pour les nouvelles retenantes, celles qui, à leur retour, ne trouvent plus de toit à leur maison, ou même plus de maison

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du tout. Une douzaine de pauvres femmes sont là ce soir, assises dans des attitudes de fatigue et de consternation ; mais, à l'entrée des grandes dames blondes, elles trouvent le moyen de sourire et se lèvent pour faire des belles révérences.

Elles consentent, les dames bleues, à ce que je les accompagne dans leur tournée du soir aux villages ou hameaux d'alentour. On fait donc avancer leur auto, pavoisée aux couleurs d* Amérique, on apporte leurs fourrures, leur provision de cigarettes à bouts dorés, et nous partons en vitesse, par les routes boueuses, au milieu des arbres odieusement sciés et des fermes en ruines. Tout de suite il faut nous garer pour deux chariots énormes, surchargés de monceaux de jeunes arbres fruitiers, qui débordent et qui encombrent le chemin, de vraies pépinières en marche.

— Ah ! les voilà enfin qui arrivent, disentelles. Nous les avions commandés en Normandie, pour replanter tous ces pauvres vergers.

Ensuite nous atteignons un plateau de plu-

sieurs hectares, fraîchement labouré et ensemencé, où commence de ^'étendre une fraîche nuance de velours vert. C'est elles, bien entendu, qui ont envoyé le grain et dirigé les semailles. Et nous apercevons, dans les lointains de cette plaine, plusieurs de ces appareils automobiles de labour, qu'elles ont fait venir ; une vieille femme ou un enfant suffit à les mener, tant ils sont pratiques, et ils défrichent presque tout seuls ces bonne» terres françaises, qui étaient depuis trois ans abandonnées.

Quand il faut ralentir notre course, pour quelque défilé de nos cavaliers qui reviennent du front, ou même nous arrêter tout à fait, nous recommençons à entendre plus clair lasymphonie furieuse delà bataille d'artiUeriet qui ne cesse pas ; mais ici nous sommes hors de portée des Boches, surtout depuis leuF dernière reculade, qui fut, comme on sait^ tellement piteuse.

Ces villages que nous visitons ensemble avaient été ignoblement détruits, il va sans dire ; mais aujourd'hui on commence d'y voir beaucoup de toits neufs, de murs tout neufs ou raccommodés de fraia, et des contre-

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vents aux fenêtres, même des petits ridieaiix, — et c'est leur œi^vie^ à ^es. Les exilés, qu'elles ont fait avertir, reviennent petit à petit et se réinstallent. Je vois du reste qîui'eWea connaissent tout le monde, et qu'elles appellent par leur prénom les enfants qui s'empressent à leur rencontre.

Une quantité de bonnes femmes sont là, dans ce» maisonnettes si vite réparées, dei mères de famille, assises avec leurs enfants antOTOLP des fourneaux que le* fées leur ont donnés et où leur dîner est en train de: cuire» Dans toutes les chambres, il y a des lits de fer, bien propres, bien neufs, et de gentils meubles de bois blanc.

— Ce qui nous donne le plus de peine à remplascer, me disent-elles, ce sont le» vitres ; après ces deux ou trois années de bombajpdemeîit, oa n'en trouve plus à cent lieues à la ronde ; aussi, regardez, nous n'en mettoas que deux par fenêtre ; les autres, nous les remplaçons par ces toiles gommées, qui sont transparentes. Et on n'y voit pas trop mal comme ça, n'est-ce pas, ma bonne dame?

demaDtdent-ellle» à «ne mamafi qm raceammode des bas.

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Ailleurs, une aïeule toute blanche sonmole à moitié dans un fauteuil.

— Ah ! bonsoir, grand'mère. Vous allez mieux de votre jambe, aujourd'hui?

Et, pour leur parler, elles n'ont plui aucune rvdesse.

Dans un autre village, je me souviens d'une grosse, grosse vieille, grognon, qui se plaint très aigrement qu'elles lui ont envoyé un lit trop étroit. Elles me regardent alors, en souriant du coin de l'œil, comme pour mja dire :

a Croyez-vous qu'elle en a, un aplomb, celle-là ! ï

Mais elles répondent, sans la moindre humeur :

— Ne vous fâchez pas, ma bonne dame.

Demain matin nous vous en enverrons ua plus large. N'avez-vous pas besoin d'autre ehose ?

Peu à peu s'assemblent autour d'elles beaucoup de pauvres femmes qui ont quelque grâce à demander ; bien vilaines pour la plupart (car, les jolies, on se figure ce que les Boches en ont fait), bien vilaines, trop tôt flétries, vieilles et courbées avant Theure;

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toute une triste humanité qui a souffert mille morts et qui s'est ratatinée sous la botte des Barbares. Au mijieu de ces humbles, les deux étrangères, qui les dépassent d'une demi-tête, geiftblent encore plus élégantes, plus alertes et désinvoltes dans leurs longs vêtements bleus; vraiment elles ont l'air de créatures d'une tout autre espèce, avec leur bâton qui est sans doute leur baguette magicienne, — la baguette qui fait sortir de terre les maisons et le blé, les meubles, la nourriture et le bon chauffage. Et c'est là surtout que s'impose à mon esprit cette appellation de fée, qui, mieux que toute autre, leur convient.

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