SUPERPOSITION D'IMAGES
20 mai 1918.
A notre époque de photographie à outrance, tout le monde a vu de ces clichés où, par suite d'une étourderie de Topérateur, deux sujets ont été superposés, ou même trois, — ce qui donne des enchevêtrements de choses hétérogènes, dei meubles dans des arbres, des maisons dans de l'eau et des bonshommes à six bras ou à plusieurs têtes... Eh bien, depuis la grande guerre, le front de bataille
fait penôer parfois à ces gâchis dïmages entassées au hasard sur une plaque sensible que l'on aurait oublié de changer. Ainsi n'ai-je pas vu des Arabes de la Grande Tente campés dans des plaines de Belgique, parmi des moulins à vent de forme flamande, et des troupes annamites défilant sous des ciels de neige...
Aujourd'hui par exemple, dans un village de Champagne, — un malheureux village situé sur la ligne de feu et tout en vue des lorgnettes boches, — je me serais cru en plein Sénégal. On y dansait une furieuse « bamboula », sous un soleil du reste anormal pour ce pays et lourd comme un soleil d'Afrique. Le village, bien entendu, était « camouflé », c'est-à-dire à demi voilé du côté dangereux par des palissades en branchettes mortes et surtout par des tendelets en grossières mousselines, tellement qu'on l'eût dit pris flous de gigantesques toiles d'araignée. Les Boches, qui emploient les mêmes camouflages, connaissaient aussi bien que nous le plan des humbles petites rues d'ici et savaient parfaitement que, sous ces toiles légères, devaient parfois circuler des soldats, mais
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au moins ils ne les voyaient point, et cela les empêchait de tirer, aux moments opportuns, sur leurs rassemblements ou leurs patrouilles en marche. Il faisait chaud, chaud, invraisenxblablement chaud pour un mois de mai du Nord, et l'air était plein de senteurs africaines apportées par les danseurs. Une ©entaine de soldats, noirs comme la nuit, prenaient leur récréation du soir, après les manœuvres et les travaux du jour, et ils dansaient avec la plus exubérante gaieté, comme s'ils n'étaient pas des exilés, guettés d'une heure à l'autre par la mitraille. II y avait là des spécimens de ces différentes peuplades sénégalaises au milieu desquelles j'ai vécu au temps de ma première jeunesse, des Ouoloffs, des Bambaras, des Kassonkés, reconnaissables les uns des autres pour mon regard jadis habitué, et, sur toutes ces figures aussi noires que du cirage noir, tranchait l'émail blanc des yeux qui pétillaient de vie, d'intelligence, de bonne humeur. Leurs officiers — d'anciens coloniaux qtii le» avaient connus et appréciés dans leur pays — cfircul aient amicalement au milieu d'eux et on sentait qu'entre chefs et soldats
régnaient la confiance et rafîection réciproques. Des mots de leur langue, même des phrases, me revenaient comme par miracle, évoqués, ressuscites dans ma mémoire par leur présence, et cela les étonnait, les ravissait de m'entendre.
— Ti venu dans notre pays, colonel, disaient-ils. Ti connais parler Sénégal?
Ils devaient dans quelques instants, à la faveur de la nuit close, quitter pour toujours CG lieu où ils avaient trouvé un peu de repos, et aller prendre leur poste de combat à une soixantaine de kilomètres d'ici, — vers r Ouest qu'ils appellent le Moghreb ; donc, si les Boches voulaient demain les bombarder, leurs obus ne rencontreraient, sous ceô tendelets grisâtres, que de* maisonnettes abandonnées. Ce soir, c'était pour ainsi dire la veillée des armes de ces naïfs guerriers noirs, — aux petites mains étrangement nuancées de rose pâle, — et ils la célébraient avec un fol entrain, tellement en haleine, tous, tellement en forme pour aller se battre $M service de leur patrie nouvelle !
La seule chose qu'ils regrettaient, à cette
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heure de liegse, c'était d'avoir crevé le dernier de leurs tamtams rapportés de là-bas, «t d'être obligés de se contenter de battements de mains pour rythmer la danse ; ils s'y mettaient du reste tous avec une amusante frénésie, jusqu'à meurtrir leurs petites mains, — qui étaient un peu inquiétantes d'être si noires, avec le dedans si rose... Rangés en cercle, ils menaient un puissant tapage autour des premiers sujets qui exécutaient, au centre, des contorsions prodigieuses en chantant des paroles enfiévrées d'amour ; le pâle printemps du Nord, ils le saluaient ce soir en délire, comme naguère lè"bas leur printemps torride.
Et cependant, — oh I quel contraste, quelle invraisemblance I — derrière toute cette ardeur de contrées si lointaines, la grande toile de fond, que dissimulaient un peu les claies en branchettes mortes et les filets d'araignée en mousseline grise, la grande toile de fond, que Ton avait sans doute tendue là par erreur, était purement française et douloureusement tragique.
La grande toile de fond, c'étaient les valtoBïiement* de Champagne, avec Reims
dans la bacchanale des obus. C'était surtout la majestueuse cathédrale sur quoi s'acharnait la ferraille des Barbares et qui jamais ae m'était apparue si imposante, si dédaigneuse et si éternelle ; à cette distance, on ne se doutait pas qu'elle était criblée, on ne voyait que sa grande silhouette, demeurée intacte ; dans l'éloignement, qui restitue aux choses leurs proportions vraies, elle semblait singulièrement agrandie ; le reste de la ville s'était pour ainsi dire tassé à ses pieds, la haute taille de sa nef et de ses tours dominait tellement toutes choses, qu'elle avait l'air de Se dresser seule au milieu d'un éboulis de négligeables pierres, sorte de rocher des siècles, Sur quoi les épaisses fumées blanches des obus arrivaient de minute en minute, pour y déferler comme une mer...
Et jamais non plus je n'avais pris tant en pitié l'imbécillité de cette destruction. Oh I pauvre, pauvre être, ce démoniaque de Berlin qui, depuis quatre ans bientôt, essaie d'assouvir sur cette égHse son dépit rageur et travaille ainsi, avec une inlassable bêtise, à graver en termes plus indélébiles sa propre ignominie dans l'histoire humaine.
Juin 1918.
L^ pït*© tangi^Bt, dont leîs pantalonnades BOUS ont déjà fait tant de fois sourire au milieu de n©« pires angoisses, vient donc de se furpasB^ lui-même dans un toast ineffable , aii banquet anniversaire de la trentième an&éo ëe so» règae. Et il faudrait, pour la joie de not éeicendants, pouvoir fixer la
bouffonnerie de cela, qui, je le crains, sera trop vite oubliée.
Trente ans de cabotinage et de basse scélératesse I Trente ans de préméditation acharnée, pour aboutir à battre tous les records du crime I Trente ans à préparer dans l'ombre, et par les ignobles moyens que chacun sait, l'horreur immense que nous subissons tous... Vraiment se peut-il qu'on ait trouvé, même en Prusse, des gens pour célébrer un tel anniversaire, des êtres humains pour fêter ça!
A ce banquet, le toast d'Hindenburg au moins ne manquait pas d'une certaine crânerie barbare : « Eh bien oui, là, osait-il dire; oui, les brigands du monde, c'est ce que nous sommes et ce que nous avons toujours été. » Et puis, lui, fut un vrai soldat, non pas, comme l'autre, un général pour cinématographe... Mais l'autre, oh ! l'autre, le macabre empereur, quel radotage sénile, que sa réponse ; comme on sent bien qu'il achève de perdre l'équilibre et que la peur détraque se» rouages I... Quelques éclats de rire — mais pas assez, cela en méritait tellement plus — ont fusé en France et
même en Allemagne, au milieu de nos deuils, quand nous avoni appris de sa bouche candide que son ami le Seigneur Dieu lui avait mis sur les épaules la bien lourde charge d'améliorer le monde ; qu'il était surtout le prince de la paix et qu'il ne se battait que « pour faire triompher la conception prussienne^ allemande., germanique du droite de la liberté., de Vhonneur et de la morale » (sic). Quelle insanité, quelle misère ! Oui, c'est bien la peur, la Grand'Peur devant l'abomination de son œuvre, qui déjà le tenaille au ventre ; peur de toutes les nations civiliaéea que le dégoût soulève contre lui, maii peur aussi de son propre peuple qu'il a si impudemment trompé et qui déjà s'ameute à ses trousses, avec de la haine plein ses millions de gros yeux bleu faïence. — a Si pourtant on le pendait, celui-là, commencet-on à dire de l'autre côté du Rhin, est-ce que du même coup les boucheries ne finiraient pas? »
Or, pendant que l'on festoyait le Mens-
tre, la désolation battait son plein partout alentour. A la vaste région anciennement saccagée, sur laquelle trois ou quatre printemps ont déjà passé et où il ne reste plus rien que de méconnaissables ruines dans un silence de mort, une zone nouvelle venait de s'ajouter, empiétant un peu plus sur notre France ; la zone sur quoi s'est abattue la plus récente des ruées barbares, la grande ruée d'hier, avec des moyens de destruction toujours plus perfectionnés ; la zone qui saigne encore, où tout est pantelant» où les incendies n'ont pas fmi d'exhaler leurs fumées noires, ni les cadavres de répandre leur odeur. On sait que, sur les grèves, le flot qui s'est retiré laisse une ligne de détritus ; de même ici le flot germanique, avant son endiguement, a laissé, comme pour marquer la limite de son avance, des séries de petits tertres — qui de loin ne sont pas effroyables, mais de près révèlent des détails devant quoi les cheveux se dressent; on en voit sortir çà et là des mains crispées, ou bien des figures qui Sont blêmes, qui ont des barbes jaunes et qui ouvrent tout grand des mâchoires où s'assemblent les mouches.
Or, C6 rioni les enfants de T Allemagne, Pélite phyiiqne de rAllemagne, toui ces petits teitres ; c'est la fine fleur de ses guerfieri, ce sont les soldats que l'envahisseur, pour les rendre in^^sibîes, avait habillés, \m und de gris verdâtre, les autres de vert leuiîle ; ils gisent ici, des milliers et des milliers, Sacrifiés comme simple troupeau d'abattoir par le « prince de la paix » et par son dégénéré de fils au masque fuyant de singe iémurien...
Après ces monticules, d'une trompeuse «ouîeur de terre et d'herbe, dans un rayon de plusieurs kilomètres encore, en continuant de s'éloigner du Grand Quartier Général où le Monstre trône en sécurité, tout a été bouleversé, bien entendu, par les tirs « préparatoires » ; en cinq ou six jours, les obu« avant-coureurs, toujours plus énorme» et plus foudroyants, ont mis la désolation presque au point, comme dans nos autres provinces depuis plus longtemps sous la botte. Oh 1 les atroces dernières nuits qu'ils auront connues ici, nos martyrs français, surpris cette fois eomme nous tous par la brutalité foumo?»© de l'agression, mais obs-
tinéK malgré tout à s'accrocher aux vieilles demeures héréditaires. Avant le« rafales d'artillerie, ils avaient été attaqués par tous ce0 horribles procédés de la science moderne dont TAllemagne n'a pas craint d'inaugurer l'emploi contre ncs villes ouvertes, contre nos vieillards, nos femmes et nos enfants. D'abord étaient venus les grancg oiseaux d'acier, pour terroriser, pour empoisonner l'air respirable, commencer de tuer et de démolir ; du fond des caves de refuge, on les entendait qui passaient très bas, plus bas que jamais, presque à raser les toits comme par ironie, pour faire davantage frémir avec le bruit infernal de leur vol ; leur ronronnement tout proche servait de basse constante au fracas déchirant de leur mitraille... Oh ! le bruit, rien que le continuel excès de bruit, il faut avoir connu cela pour comprendre que c'est déjà un genre de torture... Enfin, bon gré mal gré, il avait fallu partir, car décidément les Boches arrivaient. Partir, puisque ce serait demain l'orgie, le viol et le massacre ; fuir et en toute hâte, quand les voies ferrées étaient déjà détruites, partir dans les plus impossibles carrioles, ou bien
à pied, emportant sur des brouettes ou sur les épaules de pauvres objets choisis très vite, presque au hasard, danS Taffolement suprême.
C'est alors que les routes se sont peuplées de processions à fendre Tâme, — nos routes de France, si jolies et si gaies pourtant à la Splendeur de juin, avec leurs bordures de beaux arbres et leurs taluS pleins de fleurs. Je n'avais plus vu de ces fuites éperdues depuis l'automne 1914, quand, après la violation éhontée de la Belgique, les premières hordeS s'étaient jetées Sur nous.
Et, pour quelques-uns, c'était même le second exode. On Sait qu'au lendemain de nos victoires de la Marne, beaucoup étaient revenus, rassurés, n'imaginant pas que le Monstre nous préparait le « coup » de la Russie; ils avaient même rebâti, replanté, ensemencé. — « Que retrouveronsnous, disaient-ils aujourd'hui, la prochaine fois que nous reviendrons?)) — Car, tous, ils comptaient bien revenir, et ils s'en allaient confiants malgré tout dans Téternité de notre France.
Dieu merci, il faisait des temps mervoil-
leux, des nuits tranquilles et douces, bienveillantes à ceux qui tomberaient d'épuisement pour se coucher en tas, n'importe où, à la belle étoile, au bord du chemin...
Confiants, oui ; mais quand même je revois toujours quelques-uns de ces regards do détresse infinie, que j'aimerais mieux n'avoir jamais croisés. Je revois cette femme encore jeune, qui surgit tout à coup d'un fossé, m© présentant un misérable petit être de quelques mois, qu'elle allaitait malgré la faim et qui avait la figure crispée à force de pleurer. Qui Sait, peut-être naguère encore avaitelle été heureuse et aimée? — « Moniidur, dit-elle, vous le voyez, mon petit; il pleure parce qu'il a tout mouillé ses langes, et je n'ai pas de quoi le changer. Oh I monsieur, faites-moi donner une couverture, n'importe quel vieux morceau de couverture pour l'envelopper. Autrement, s'il reste dehors comme ça toute la nuit, voui pen-
sez bien qu'il va mourir !» Je me rappelle auBsi cette vieille dame aux yeux d'agonisante, qui avait l'air si comme il faut avec •es boucles blanches et ses longs voiles de erêpe ; elle avait mis un chapeau, un manteau, mais gardé des pantoufles, sans doute pour marcher avec moins de peine : peut-être quelque grand'mère qu'avaient tendrement vénérée des fils tombés au jchamp d'honneur et qui n'avait plus personne; elle trottinait à petits pas^ toute penchée en avant, d'une allure de machine détraquée, sans «avoir où elle allait, mais %âte, aussi vite qu'elle pouvait, pour fuir l'horreur qui, derrière elle, arrivait à grande allure- Plus touchants encore ces pauvres petits àe cinq ou six ans, les élèves d'une école materaelle, qui, sous la conduite d'un chef d'une dizaine d'années, marchaient si graves «El se donnant la main, allongeant d© leur mieux leurs jambes frêles, et qui emportaient pendu au cou leur masque contre les gaz de mort, — ces gaz qui détruisent aussi k» plantes et qui sont comme une des formes de la puanteur boche. Oh 1 pauvres, pauvres p^tiU, quel enfantillage de leur avoir donné
des masques ; est-ce qu'ils Seraient jamais capables de garder sur leur figure ces enveloppes étouffantes que les grandes personnes ont à peine le courage de supporter? Non, et leurs poumons tendres seraient brûlés au premier souffle.
Et puis, aux abords de tous les villages, ces cohues de malheureux qui, par un effort Suprême, avaient fini par arriver là, exténués, dans l'espoir d'y trouver au moins l'abri de quelque grange, mais que l'on avait dû laisser dehors parce que tout était plein ; aux entrées des petites rues, ces amas de fuyards, plus lamentables encore par l'entassement, par l'humiliante promiscuité en fouillis des êtres humains, des bêtes et des choses : vieilles charrettes dételées, bardes et matelas déjà souillés par la terre des routes ; aïeules à bout de forces, à moitié ensevelies parmi de la paille sordide, nourrissons qui hurlaient de souffrance et de mouillure; serins en ,cage, chats du foyer que l'on avait voulu emmener et qui miaulaient longuement la faim dans leur panier... Pauvre humanité qui hier encore était gaie et prospère, mais qui, de par l'ambition enragée
d'un Guillaume II, s'en allait on ne sait où, mourir de mort affreuâe, aux carrefouri des routes de l'exil.
Quand on a de telles images encore fraîches dans la mémoire et que l'on repense au toast du professionnel imposteur qui a prémédité et accompli tout cela, vraiment on ne sait plus si l'on va pouffer de rire ou grincer les dents de rage !...
Encore un autre groupe dont j'ai gardé la vision, d'un singulier charme : une vingtaine de jeunes filles, assises sur un entassement de matelas et de couvertures, dans une grande vieille charrette qui était tout ornée de bouquets piqués au bout de bâtons, des bouquets d'humbles fleurs cueillies en route dans les champs. Elles semblaient presque élégantes et s'en allaient sans ime larme, sans une plainte, sans une parole, Tair fier et résolu, ayant chacune au corsage les mêmes fleurs que celles dont leur charrette était décorée. Qu'est-ce que cela pouvait bien être que ce jeune monde-là? — Ah ! vraisemblablement les « grandes » de quelque lycée de province. Et mon étonnement presque indigné de les voir si
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fleuries, fit tout à coup place à une émotioa profonde quand j'eus compris ce qu'ils signifiaient, leurs bouquets, tous pareillement composés de trois touffes réunies, Tune de bleuets, l'autre de pâquerettes blanches, la troisième de coquelicots : les trois couleurs, plus que jamais glorieuses, de nos cocardes et de nos drapeaux I
Bleuets, pâquerettes blanches et coquelicots, c'étaient du reste ces trois sortes de fleurs et point d'autres, qui foisonnaient partout ici dans les blés, dans les foins parfumés. Je ne l'aurais pas remarqué sans ees petites filles : on eût dit que les champs avaient voulu d'eux-mêmes prendre n»
couleurs de France I...