‹ L'horreur allemande [par] Pierre LotiChapitre 2 sur 16 · DE LEURS DISTRIBUTIONS DE PRIX · texte numérisé non relu

DE LEURS DISTRIBUTIONS DE PRIX

On a bien voulu me demander de parler ici aux petits enfants de France, et de leur parler de notre patrie. Or, voici que soudain je me sens effrayé devant une si belle mission : en effet, jadis n'ai-je pas été plutôt un errant

1. Cette lettre servait de préface à une brochure qui fut distribuée par les Affaires étrangères aux enfants de nos écoles, àroccasion des prix de 1917.

qui a trop éperdument vibré partout, sous le charme de tous les pays de la terre... Il est vrai, au soir de ma vie, je viens de connaître que rien n'est adorable comme notre patrie française et qu'il faut tout sacrifier sans mesure, nos biens, nos existences, celles de nos frères et celles de nos fils, pour la défendre ; non seulement à cause de nousmêmes, qui ne pourrions que mourir de sa mort, mais aussi parce qu'elle est une lumière qui ne saurait s'éteindre sans obscurcir un peu le monde.

Laissez-moi en commençant relever une triste phrase, qui peut-être a déjà été prononcée devant vous, chers petits enfants de France, car il semble qu'elle ait une tendance à se propager dans certains milieux. « Nous faisons la guerre pour les riches », ai- je entendu dire, hélas I de différents côtés, par de pauvres aveuglés, non pas, Dieu merci, dans les tranchées, mais à l'arrière, où des énergumènes sinistres ont eu le loisir de travailler les esprits. D'où peut bien sortir cette petite formule reptilienne, qui est l'absurdité même et qui sent le Boche? Oh! quel blasphème éhontél

AUX ENFANTS DE NOS ÉCOLES 5

N'est-il donc plus de toute évidence que nous faisons la guerre pour nous défendre, les uns aussi bien que les autres, contre la plus abominable agression qu'aient connue les temps modernes et qui dépasse en horreur ce qu'avaient osé jadis les tyrans Barbares. Les « riches », comme on les appelle souvent sans bienveillance dans les classes plus humbles, les « riches », mais ce sont précisément ceux-là au contraire qui auraient eu le moins à souffrir des tyrannies et râpa cités du Monstre de Berlin, les travailleurs pauvres se seraient affaissés plus vite encore sous les terribles saignées allemandes.

Chers petits enfants de France, prenez le temps de la lire, cette brochure, bien qu'elle soit infiniment moins attrayante que les jolis livres qui vous seront donnés en même temps le jour de vos distributions de prix. Lisez la, car elle n'est pas une œuvre de haine, mais de vérité et de justice. Que ceux d'entre vous qui ont eu le bonheur de ne pas naître dans nos provinces envahies, que ceux qui ont même été préservés de voir nos effroyables dévastations, en trouvent ici le compte rendu, que je viens d'écrire d'après nature,

aux Armées, avec un grand effort d'exactitude.

Chers petits enfants de France, je ne vous demande pas, quand le sort des armes aura tout à fait tourné, d'aller vous venger, de l'autre côté du Rhin, et de faire là-bas ce que je vous raconte qu'ils ont fait chez nous. Non, laissez cela aux officiers et aux soldats d'un kaiser, — et du reste, n'est-ce pas, vous n'en seriez heureusement point capables. Mais cependant n^ouhliez jamais. Ces gens d'Allemagne, je vous assure, ne sont pas des hommes dignes de fraterniser avec vous.

Plus tard, quand ils tenteront de revenir encore s'insinuer cauteleusement à notre foyer, fermez-leur bien vos portes. Gardezvous d'eux toujours, comme des loups et des vampires. Et tâchez que désormais notre bien-aimée patrie, instruite enfin par l'excès de ses malheurs, reste uniquement et plus que jamais française.

Juillet 1917.

« Nous n'avons à nous excuser de rien. Nous sommes moralement et intellectuellem»^nt snpépieuis à tous, hors du pair. Nous feronh cette fois-ci table rase. »

(La s SON, professeur boche.)

Mai 1917.

Pendant des lieues, pendant des heures, traverser des dévastations que naguère encore aucune imagination française n'aurait su concevoir, et se dire qu'il ne reste que cela

de nos belles provinces, sur lesquelles leur maître les avait lâchés !...

Faut-il qu'ils aient travaillé, les gorilles, travaillé avec une rage inlassable et un stupéfiant génie de la malfaisance pour avoir si vite obtenu ces vastes dévastations qui, à mesure qu'on avance, se déroulent toujours I C'est tout un grand lambeau de notre pays qui a cessé d'exister. On voudrait s'évader de ce cauchemar ; à chaque minute, à chaque tournant des routes, on se dit, on espère : mais cela va finir ! Et non, cela ne finit pas, les ruines succèdent aux ruines ; villes, ponts sur les rivières, villages, humbles fermes isolées, tout est saccagé, émietté, pulvérisé ; les gorilles ont trouvé le temps de n'épargner rien.., I

Or, il aurait suffi, pour s'y attendre un peu, de sonder l'âme de la Germanie, de jeter seulement les yeux sur son histoire. Avant cette guerre, si irréfutablement révélatrice, beaucoup de bonnes âmes chez nous entendaient par « industrie allemande » ces milliers d'usines, cette inondation de camelote et de « simili » qui, depuis quelques années, se déverse sur le monde. Mais il y avait une

industrie bien plus allemande encore, bien plus foncièrement nationale : l'espionnage, la rapine, le viol et le meurtre. Lisons leurs penseurs, leur grands (?) hommes : à chaque page, c'est l'apologie de cette industrie-là. Interrogeons leurs annales, depuTâ le début de notre ère : c'est de cette industrie-là qu'ils ont surtout vécu.

Quelques mois avant l'agression actuelle, si patiemment et diaboliquement préparée, un nommé von Bernhardi, à l'instigation du kaiser, entreprit d'avance de plaider les circonstances atténuantes des crimes prémédités par son maître : « C'est une question d'humanité, osa-t-il écrire, de faire la guerre atroce, pour qu'elle finisse plus vite. • Et dire qu'il s'est trouvé chez nous des gens pour prendre cela au sérieux et faire à ce Jocrisse l'honneur de le discuter !

Peu après, le Monstre de Berlin, croyant l'heure propice, ouvrit enfin les cages de sa ménagerie, et ce fut, sur la noble Belgique comme sur notre chère France, cette ruée de bêtes féroces que l'on sait. Cependant — stupeur — les Neutres ne bougeaient pas, et — stupeur plus grande — il s'en

trouva même, à force de mensonges et d'argent, il s'en trouva de germanophiles I

Mais c'est aujourd'hui, au cours de leur brillante retraite^, que l'horreur atteint vraiment son comble, c'est aujourd'hui le véritable démasquage de la Germanie, osant enfin tout à fait dévoiler au monde son visage de goule. Depuis Attila, l'Europe n'avait plus l'idée de mœurs pareilles : les populations civiles emmenées en esclavage; la destruction, le vol, la tuerie, et jusqu'aux violations des sépultures de nos soldats, officiellement et minutieusement organisés par ordre des chefs.

Et cela, comment pourraient-ils le nier, puisqu'ils l'ont eux-mêmes conté en détails dans leurs propres journaux, se complaisant à glorifier toute la peine que leurs troupes avaient dû prendre, par ordre, au moment d'évacuer nos villes déjà martyres, afin de ne plus nous laisser derière eux qu'un désert? N'ont-ils pas eu la naïveté d'ajouter aussi

1. Il s'agit ici de la relraite qui, au début de 1917. nous avait momentanément rendu Noyon, retraite qu'ils avaient eux-mêmes, on s'en souvient, qualifiée de brillante.

que certains de leurs soldats — des simples évidemment, accessibles à quelque pitié — répugnaient trop à la basse besogne, et qu'il avait fallu de nobles exhortations de leurs supérieurs pour les y contraindre I {Sic.)

« Faut-il que notre civilisation

élève ses temples sur des montagnes

de cadavres, sur des océans de larmes,

sur des raies de mourants? — Oui. »

(Feld-maréchal von Ii^.sELER.)

Maintenant que le printemps, impassible ou ironique, a ramené ici ses manteaux de verdure avec ses chants d'oiseaux, rien ne s'égaie dans nos ruines toutes fraîches qui, pour ainsi dire, saignent encore ; au contraire, l'abomination de l'œuvre allemande n'en est que plus révoltante, et je crois qu'elles sont plus lugubres qu'en hiver, ces campagnes mortes d'où l'on vient tout juste de chasser les Barbares, mais où les habitants ne sont pas revenus et où le grondement

lointain du canon se mêle seul aux petits trilles éperdus des rossignols. Un ciel de mai, immobile et doux, d'un gris rose de tourterelle, est tendu comme un voile d'une seule pièce au-dessus de mon long voyage de ce jour; il fait paraître plus éclatant le vert des feuilles neuves et des interminables tapis d'herbe. Elle est trop touffue, cette herbe, receleuse de loques et de débris sinistres ; il semble qu'elle recouvre plus que de raison ce sol des plaineSj qui est partout profondément labouré en boyaux et en tranchées, qui est partout semé de fascines et de grandes ferrailles, avec çà et là des trous d'obus ou de monstrueux entonnoirs de marmites.

De temps à autre, surgit un village qui n'a plus forme de rien ; les maisonnettes et l'églrse se sont effondrées les unes sur les autres, comme un château de cartes contre lequel on a soufflé. 11 y a aussi des bois, ne nous montrant que des moignons d'arbres, tordus et fracassés, où des branchettes, épargnées par hasard, essaient tout de même de reverdir, de se mettre en fête, comme aux tranquilles printemps de jadis. A mesure que, l'on approche de la région que les Bar-

bares tiennent toujours, bien entendu Thorreur augmente, et le canon tonne plus fort, mais sans empêcher les oiseaux de chanter. Une des étrangetés de ces déserts, improvisés en pleine France, c'est cette profusion de réseaux en fils de fer barbelés qui serpentent partout ; leurs inextricables lignes, larges d'au moins dix mètres, hérissées de piquants comme les chenilles de poils, se croisent, s'enlacent, pendant des kilomètres, à perte de vue, parmi les trop luxuriants herbages, et attestent le prodigieux travail de légions d'araignées humaines... Pour enlever tout cela, pour combler toutes ces déchirures de la terre, combien d'années faudra-t-il? Sans même parler de rebâtir villes et villages, combien en faudra-t-il, d'années, pour ramasser tant de fer, pour emporter tant d'obus tombés comme grêle, et dont plusieurs, non encore éclatés, constitueront pendant longtemps une menace aux laboureurs?

J'ai souvenir d'une rencontre, faite dans les ruines silencieuses d'un hameau, où beaucoup de giroflées jaunes avaient fleuri, imitant des çlorures sur des pans de murailles, et où des lilas faisaient de magnifiques

gerbes violettes, dans de vagues enclos qui avaient été des jardinets. Deux vieille» femmes demeuraient là encore, deux vieilles aux cheveux blancs, aux joues creuses, aux yeux hagards, qui semblaient devenues folles. Parce qu'elles n'étaient plus bonnes à rien, les Boches les avaient laissées, — et qui dira ce qu'ont bien pu devenir leurs fils ou leurs filles, qui dira quelles tortures d'attente, d'angoisse morale, de terreur physique elles ont endurées, grelottant au fond de quelque cave, pendant deux ou trois hivers, jusqu'au retour des Français? C'est au bord d'un puits qu'elles m'apparurent, un puits qui sans doute avait, pendant des générations, fourni à leur famille la bonne eau claire. Péniblement, avec une pauvre corde toute raboutie, elles venaient d'en tirer un seau, et elles le flairaient avec méfiance : « Ça pue encore », disait l'une. « Oui, oui, répondait l'autre, ça pue. Jette, va, jette vite. » Ces petites phrases triviales, prononcées avec une morne hébétude, étaient aussi poignantes à entendre que n'importe quelles plaintes... On sait qu'en partant ils avaient eu aussi la délicatesse d'empoisonner les eaux ; dans

les poches de leurs prisonniers ou de leurs morts on a trouvé du reste, à ce sujet, les instructions précises de leurs officiers : « Le soldat un tel, aidé de son équipe, sera chargé des puits ; il y jettera en quantité suffisante du poison, de la créosote, ou, à défaut, des pourritures. »

Je cours depuis environ deux heures au milieu des régions saccagées, quand là-bas, tout là-bas, commencent de se dessiner des milliers de pyramides rougeâtres, irrégulières, qui couvrent une très vaste étendue.

De plus près, cela se révèle les ruines pantelantes d'une ville, une ville ouverte^ une grande et belle ville française qui, il y a deux mois, vivait encore. L'œuvre des anthropoïdes civilisateurs a été là tout à fait hors de pair, « Le soldat un tel, aidé de son équipe, portera le matériel incendiaire dans telles maisons... ou bien ira placer les explosifs dans telles caves, ou sous telle église, etc., etc. »,

disaient les irrécusah'les papiers de service saisis dans leurs poches, — et l'exécution méthodique du crime a été, en son ensemble, vraiment merveilleuse.

Entrer pour la première fois dans cette ville cause xme poignante et inoubliable impression d'angoisse, de révolte et de stupeur. On a envie de crier et de maudire... Quel chef-d'œuvre de destruction enragée I Nulle part certes, et à aucune époque de l'histoire, le monde n'avait connu rien d'approchant. Même Tune de nos malheureuses villes de l'Est, qui jusqu'à ce jour détenait le record du genre, n'offrait comme horreur rien de comparable. Et puis cela s'est fait d'un seul coup, .cela s'est fait hier, pendant leur brillante retraite ; c'est, pour ainsi dire, une immense blessure où les chairs palpitent encore.

Les rues de la grande ville succèdent aux rues, les places succèdent aux places, et le massacre est partout pareil. Pas une maison, petite ou grande, qui n'ait été crevée du haut en bas; elles montrent toutes leur intérieur, leurs entrailles déjà aux trois quarts épandues ; on dirait qu'elles ont toutes la

tête coupée et le ventre ouvert. Les plus élevées et luxueuses, celles de quatre ou cinq étages, sont les plus invraisemblables ; leurs pans de murs déchiquetés, qui dans le lointain simulaient de capricieuses pyramides, sont par places restés debout jusqu'au faite, en gardant leurs tentures à l'éclat tout neuf, quelquefois même leurs tableaux, leurs glaces. En l'air, il y a des fauteuils, des canapés encore frais, des lits qui pendent, qui surplombent, accrochés par un pied, et des vêtements de toutes sortes, vomis par les armoires ; des enseignes dorées dansent la sarabande de la mort, parmi ces monceaux de briques rouges qui représentent l'émiettement des façades. Quelques charpentes, quelques toits d'ardoises n'ont pas fini de tomber, et des murs qui ne tiennent plus en sont coiffés tout de travers, en casseurs; pour provoquer des éboulements, il suffit d'un peu de vent qui se lève, ou des vibrations d'un fourgon trop lourd qui vient à passer.

Cependant ily a du monde, dans ces longues rues, dans tout ce grand décor d'enfer, du monde malgré les obus qui ne cessent encore

de tomber. D'abord il y a des détachements de nos soldats couleur d'horizon, et il y a aussi quelques vieilles femmes, — toujours ces vieilles femmes des ruines, laissées là par les Boches comme choses de rebut, vieilles pauvresses ou vieilles bourgeoises, hâves, égarées, avec des regards de saintes ou de martyres. Et nos chers soldats bleus, qui étaient entrés ici il y a quelques jours avec de tels sursauts de fureur indignée, de tels élans de vengeance, se promènent à présent bien calmés, déjà prêts au pardon ; en voici même qui conduisent un groupe de prisonniers boches, et leur parlent presque en camarades... Dans notre France, nous sommes trop débonnaires !...

Je crois que c'est dans les quartiers modestes de la ville que le cœur se serre encore davantage : humbles petites installations soignées et proprettes, réalisées sans doute à force d'économies, et détruites en un jour, par l'ordre féroce du Monstre de Berlin !... Oh I pauvres, pauvres gens I... Entre tant de milliers de détails, le long de ces rues, il en est, je ne sais pourquoi, qui plus que d'autres vous poursuivent. Ainsi je me rappelle, au

premier étage d'une maison, au-dessus de cassons informes, une image de première communion sous verre, qui tient encore, intacte, à son clou, et regarde les passants par l'ouverture béante de la façade. Ailleurs, dans ce qui reste d'une chambre tapissée de papier bleu, une toute petite robe blanche à dentelles s'est accrochée à une poutre, les manches pendantes, comme la tête en bas : la belle robe de quelque gentille fillette d'ouvriers, pour ses promenades du dimanche... Et toujours, et toujours, on a beau s'éloigner, retourner, changer de direction, on ne change pas d'ambiance ; la destruction farouche n'a rien oublié. A leur retour, ceux des exilés qui ne seront pas morts en esclavage ne doivent plus espérer trouver chez eux rien de ce qu'ils chérissaient ; c'est ce chaos qui les attend, et il faut plutôt leur souhaiter de ne, jamais revenir, de ne jamais revoir. Tout est irréparable ; avant même de songer à réédifier, il y aura urgence d'achever d'abattre.

Est-ce possible, tant de travail humain, qui représentait l'apport de quelques siècles, stupidement anéanti en deux ou trois jours !

Car c'est à peu près le temps qu'il a fallu pour parachever le crime, préparé à si grand renf^îrt d'explosifs. Et les Alliés, qui arrivaient pour la délivrance, les Alliés, ici comme aux abords des autres villes dont nous avons chassé les Barbares, les Alliés obligés de regarder l'éhonté sacrilège, de voir tout flamber, d'entendre tout sauter et crouler, mais de trop loin encore pour intervenir !

Avoir fait cela, est-ce assez misérable ! Et puis, est-ce bête 1 1 Outre que c'est immonde, est-ce assez marqué au sceau de cette lourde bêtise teutonne, qui déjà, au temps du grand (?) Frédéric, amusait tant Voltaire I Car erfin, à quoi bon, en vue de quel profit? Uniquement pour satisfaire un dépit rageur du kaiser, avoir affiché, gravé, d'une façon indélébile, pour le monde entier, une si incurable sauvagerie !

« Hors de pair », oui, professor von Lasson, oh I oui, en effet, les Boches sont hors de pair ; heureusement pour l'humanité, ils n'ont point leurs pareils I

Des Neutres, mon Dieu, dire qu'il y a encore des Neutres I... Mais c'est parce qu'ils n'y croient pas, parce qu'ils ne savent pas*,

c'est parce qu'ils n'ont pas vu I... Ah I combien je voudrais amener ici quelques-uns de mes amis espagnols ! Certes les écailles tomberaient enfin de devant leurs yeux!

Si je songe particulièrement à l'Espagne, à l'Espagne cependant si chevaleresque, c'est que je l'avais tant aimée, depuis vingt-cinq ans que j'habite à sa frontière... Nous nous passerons de son aide et, quand nous en aurons fini, je ne serai pas jaloux qu'elle ait sa part de délivrance. Mais j'aurais tant souhaité l'avoir aussi vue à nos côtés, à la peine et à l'honneur I

Après que j'ai longuement traversé la ville angoissante et ses faubourgs aussi infernalement saccagés que ses quartiers de quasiopulence, j'arrive à une région où m'attendait, pour tableau final, le désastre des arbres. « Tel soldat, — disaient leurs ins» tructions abominables, — tel soldat, avec son équipe, sera chargé de scier les arbres fruitiers. » Donc, méthodiquement comme tou-

jours, chacun s'en est acquitté. Dans une zone de plusieurs lieues, les grands poiriers, les magnifiques pommiers centenaires qui représentaient la richesse des paysans, s'arrangeaient en hordure de chaque côté des routes, ou bien en quinconces dans les vergers, — et les gorilles (sans négliger pour cela de faire sauter le moindre hameau), les gorilles ont trouvé le temps de les scier tous à un mètre du sol. Dès que la ramure de l'un chancelait et s'abattait, ils passaient à un autre, sans perdre leurs précieuses minutes à donner le coup de grâce, dans leur hâte de les atteindre tous ; c'est pourquoi beaucoup de ces belles cimes d'arbres, ainsi couchées, se rattachent encore au tronc par quelques lambeaux d'écorce qui leur ont fourni la sève pour refleurir une dernière fois, à leur dernier printemps. On dirait ainsi d'énormes bouquets blancs ou roses, déposés sur la terre. Cette sève évidemment va manquer bientôt ; les fleurs vont se faner sans donner leurs fruits ; mais c'est presque touchant, dans sa mélancolie, toutes ces pauvres floraisons suprêmes d'arbres vénérables qui vont mourir.

Notre gracieux kaiser... s (Maréchal Hindenburg.)

20 juin 1917.

Après un si radieux printemps, c'est un été presque méridional qui, dans tout le Nord de la France, inonde de belle lumière les désolations de nos provinces libérées. Les froids d'un hiver beaucoup plus glacé que de cou-

tume avaient longuement arrêté toutes les sèves, qui s'étaient amassées avant de jaillir et qui tout à coup ont donné aux arbres, aux herbages, aux fleurs, une exubérance exceptionnelle. Le long des routes où mon auto devra courir aujourd'hui pendant plusieurs heures, les bois que les obus n'ont pas trop saccagés, les prairies, qui étaient autrefois des champs et sont redevenues des pampas, étalent un luxe de verdure pour ainsi dire paradisiaque ; les ruines solitaires des villages sont tout enguirlandées de chèvrefeuilles et de roses. Et les oiseaux, bien entendu, font des concerts délirants, dans l'épaisseur de ces beaux feuillages de juin.

Sur mon chemin je rencontre des équipes de prisonniers boches, qui réparent nonchalamment les trous de « marmite » et les ornières ; ayant chacun un gros numéro peint au milieu du dos, ils portent des pantalons vert chou, et des vestes aux basques ridicules. Les uns sont vieux et voûtés, avec des lunettes et d'affreuses barbes en filasse décolorée. Les autres sont très jeunes, garçons dégingandés, qui ont dû grandir depuis la guerre et dont les énormes mains d'assassin

dépassent trop les manches étriquées ; plusieurs doivent être des fils de bourgeois et, pour faire les cantonniers, ils ont gardé leur lorgnon et leur casquette d'étudiant. Presque tous ont du reste cette laideur agressive que Ton connaît et qui est celle de la « race suprême ». Leur salut militaire, malgré ma répulsion, il me faut cependant le leur rendre, mais cela me coûte un pénible effort.

Après des plaines incultes, à l'abandon depuis trois ans, j'arrive dans une région où des blés magnifiques, égayés de bleuets et de coquelicots, mûrissent à ce soleil d'été : c'est eux qui les avaient semés, eux les Barbares, dans l'espoir de s'en faire du pain ; mais ils sont partis, et c'est nous qui les récolterons. A part ces moissons, à eux destinées, qu'ils n'ont pas eu le temps de détruire, ils ont naturellement tout saccagé, même quand il n'y avait aucune excuse militaire ; plus un village, plus une église, plus un hameau qui ne soit soigneusement et odieusement détruit.

Ah ! fini tout à coup de voir les mauvaises figures des Boches en culotte verte ! C'est que

me voici tout près du front, et leurs précieuses existences ne pourraient être risquées ici, à portée des obus de leurs congénères. Ce sont maintenant nos bons territoriaux, aux regards tellement plus honnêtes, qui sont là, courbés sous le brûlant soleil et travaillant avec courage à rendre praticables ces routes, si nécessaires pour nos convois de soldats et de ravitaillement.

A mesure que j'avance, les dévastations s'aggravent autour de moi, et j'entends en crescendo, comme un orage qui se rapprocherait, la musique de la mort, le bruit caverneux de la grosse artillerie, qui par ici, ne cessant ni nuit ni jour, est devenu pour ainsi dire une forme spéciale du silence.

Pendant des lieues, mon auto avait couru à l'ombre ; mais, dans la zone où je viens d'entrer, les arbres séculaires, qui bordaient les routes avec tant de magnificence, ont été sciés par les Barbares à un mètre du sol, et leurs troncs semblent à présent de massives tables rondes, alignées le long de la route. Les canaux que je rencontre, les rivières sont de vrais cimetières de bateaux ;

ces péniches innombrables, dont les flottilles /

assuraient les communications et le com- /

merce, ont été anéanties à la dynamite ; les unes ont piqué au fond de l'eau et ne montrent plus qu'un reste de leur poupe, les autres au contraire dressent leur avant comme si elles ) s'étaient cabrées avant de mourir. Je franchis ces rivières sur des passerelles, hâtivement improvisées par le Génie, caries Barbares, bien entendu, ont fait sauter tous les ' ponts, et les berges qui les soutenaient sont bouleversées comme par un cataclysme.

De temps à autre, se profilent en avant de moi sur le ciel des amas de grandes formes étranges, qui de loin feraient songer à des cadavres de monstres entassés pêle-mêle, mais d'où pointent en tous sens des bouts de tuyaux, des pistons, des cornues ; de près, on reconnaît que c'étaient des usines — nos riches sucreries du Nord — pour lesquelles le travail de destruction a été particulièrement soigné ; les murailles de briques gisent en miettes par terre, mais la machinerie, les chaudières, les cylindres, n'ayant pu être pulvérisés, on s'est contenté de les rendre inutilisables et de les brouiller en un

stupéfiant chaos, qui tient du macabre et du grotesque.

Une église isolée passe à son tour ; il n'en reste plus debout que le mur du fond avec le tabernacle et, à côté d'une vierge qui n'a plus de tête, un vase doré conserve encore son bouquet de lys artificiels.

Un orage, un vrai, pas celui de l'artillerie, commence de gronder lui aussi dans l'air, et le ciel se couvre de nuages tragiques... Vite, toujours vite, j'arrive en vue de la ville où j'ai affaire, et qui vraiment ne ressemble plus à rien de connu. A l'entrée, s'élèvent d'étonnants dépôts de ferraille, résultat d'uû premier déblayage opéré par nos soldats, et il y a de tout dans ces petites montagnes de débris ; on y recor.naît des poêles, des ustensiles de ménage, des pièces de fonte tombée» des charpentes et quantité de lits en fer, tout tordus, il va sans dire, parmi lesquels beaucoup de lits d'enfants... Où donc sont-ilfi, les pauvres petits qui dormaient là?...

Dans la ville même, les travailleurs du « gracieux kaiser » ont vraiment atteint l'idéal de la destruction. Ce n'est pas exagéré, c'est la stricte vérité de dire qu'il ne reste

plus un monument, plus une maison, rien qui n'ait été rasé à un mètre de terre ; l'ensemble n'est qu'un immense et informe tumulus de briques rouges, par-dessus lequel les arbres fruitiers, les arbustes au tronc scié, gisent et se dessèchent.

Un ofRcier, auprès duquel je m'arrête un instant, me parle d'un tout petit détail, oh î bien négligeable certes, mais presque touchant quand même : il me conte le retour des hirondelles. On sait leur fidélité aux demeures qu'elles avaient choisies, et, quand elles sont revenues cette fois, les pauvres petites, ne plus rien retrouver, ne plus rien reconnaître, les a affolées ; elles tourbillonnaient toutes, en jetant ce cri spécial qui est leur cri d'alarme, après quoi, en déroute, elles sont reparties.

Nos soldats, dans les rues enfouies sous les décombres, travaillent à déblayer, pour le passage de nos troupes et de nos camions. Rien n'a plus forme de rien, nulle part ; cependant, sur tel monceau qui était, parait-il, la principale église, les Barbares, pour que nul n'en ignorât, ont eu la délicatesse de planter la croix en fer qui surmontait le clo-

cher I... Il n'y a pas de mots pour rendre Fhorreur de tout cela, qui est d'une invraisemblance et d'une insanité de cauchemar, pas de mots pour dire l'indignation furieuse qui vous monte au cœur, le dégoût, la rage et le besoin de vengeance !... De propos délibéré, sans provocation aucune, toute cette basse humanité prussienne est venue faire ça chez nous I Et ces ruines encore ne sont rien ; non, le plus irréparable de son œuvre, c'est, dans la terre de tant et tant de cimetières nouveaux, ces amas de cadavres qui débordent. Oh I bien basse et hors la loi, cette humanité-là, qui, sur un signe de son maître, est arrivée avec sa mitraille trop savante, ses ignobles liquides enflammés et ses immondes gaz de mort, pour faucher en masse nos fils, nos frères, toute notre belle jeunesse de France ! Or, si on la laisse reprendre le souffle prêt à lui manquer, cette humanité allemande, on sait qu'elle recommencera demain, qu'elle fera même pire, car elle a la tuerie dans l'âme, comme d'autres y ont l'honneur... Et songer qu'il y a des Français, ou des soi-disant tels, pour vouloir que l'on tende à ces Boches une main

amicale, et qu'on en finisse, en les laissant garder ce qu'ils ont de pris et s'en aller, impunis de tant d'insultes et de tant de crimes ! Songer qu'il y a des journaux à Paris où depuis quelque temps on ose écrire : a C'est regrettable certes, mais c'est la guerre. La guerre est toujours comme ça, vous savez, et chacun en ferait autant. • Oh ! monstrueux blasphème ! Nous a-t-on jamais vus, nous, malgré les excès inséparables, hélas I des batailles, nous a-t-on jamais vus faire rien d'approchant ! Pour juger les différences profondes de nos races, il aurait suffi d'aller à Pékin, il y a une quinzaine d'années, quand toute l'Europe avait prétendu y promener — bien lamentablement, je le reconnais — le « flambeau de la civilisation ». En conquérants, nous avions divisé la Ville Céleste et les provinces alentour en secteurs dévolus chacun à l'une des nations alliées. Or, dans le secteur français, la paix régnait, les Chinois menaient tranquillement leur vie normale ; nos soldats les aidaient même à leurs travaux de culture et recueillaient leurs petits orphelins abandonnés. Dans le secteur allemand, au contraire.

c'était toujours, même après la bataille, la destruction, l'incendie et le meurtre. Du reste, la brutalité du ministre d'Allemagne avait été la cause première de tout. Et lui, toujours lui, lui qui mène aujourd'hui la boucherie mondiale, leur « gracieux kaiser i avait dit officiellement à ses soldats : « Faites comme les Huns ; je veux que, dans cinquante ans, on se rappelle encore avec terreur votre passage. »

Pour changer mes idées, au milieu des dévastations de cette ville, le plus imprévu m'attendait, dans des quartiers où de hauts et frêles décors de théâtre venaient d'être partout montés ; ce serait à croire que des fous préparent là une pièce à grand spectacle pour être jouée devant un public d'autres fous, car tout est incohérent et de la dernière extravagance. Une quantité de perches, comme des mâtures de navires, consolidées par des haubans d'acier, soutiennent des portants en toiles légères, presque transparentes, où sont figurés des rochers ou bien des verdures ; à quelques mètres au-dessus des ruines, se balancent aussi au vent des

séries de bandes d'air (comme on dit au théâtre) où l'on a peint des arbres, des pierres, de vertes prairies, des choses qui, si haut perchées, font Teffet d'un défi au sens commun. Et les souffles d'orage qui se lèvent commencent d'ailleurs de tourmenter plus qu'il ne faudrait ces espèces de grandes mousselines peinturlurées... Enfantillage, dirait-on à première vue, ou bien démence? Eh ! bien, pas du tout; ces décors ont été brossés avec science par des professionnels de nos théâtres, gens habiles à produire des illusions, à troubler des perspectives, gens qui depuis la guerre sont devenus des camoufleurs. Et c'est une très utile et ingénieuse mesure de prudence, pour protéger autant que possible nos chers soldats ; c'est combiné contre les Boches qui regardent ça avec leurs longues-vues, et qui alors n'y comprennent plus rien, ne savent plus où tirer ; c'est surtout à l'intention de ces trois ou quatre vilaines choses noirâtres qui se trémoussent dans le ciel là-bas S pour nous moucharder d'en haut par télégraphie sans

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