MANUEL DE L'AMATEUR DES JARDINS
Traité général d'horticulture ; Par MM. 1)ec.\isne el Naudim. ( tome ii.)
Le second volume du Manuel de V amateur des jardim de MM. Decaisne et Naudin, si impatiemment attendu, vient de paraître. Il offre tout l'intérêt captivant du premier. Les deux éminents auteurs de ce traité pénètrent désorinais plus a^ant dans leur sujet. Ce ne sont plus les considérations générales nécessaires au début, mais l'application raisonnée d^ grands principes si clairement énoncés dans le tomeprenûer. CoauuQ nous Tavions dit dans un précédent artid^^ on retrouve à chaque page les idées, j'oserais dire^ les doctrines exposées par M. Decaisne, dans son Cours de culture du Muséum. Aussi quel charme et quel intérêt of&e la lecture de cet ouvrage pour ceux qui ont suivi l'enseignement du savant professeur!
Le Manuel de C amateur de^ jardins^ nous apprend l'intro» duclion^ aura définitivement quatre volumes. Nous avons essayé de donner une idée du premier, nous tenterons également de faire connaître celui-ci. Un. premier chapitre est consacré à la climatologie de la France considérée dans ses rapports avec la culture. Cette étude à grands traits nous montre déjà, d'une manière générale bien entendu, les végétaux cultivables dans chacune des cinq grandes régions climatériques établies par M. Martins et admises par les auteurs
de Touvrage. Nous y voyons que le climat vosgien (nord-est) estfayorable aux arbres à feuilles caduques et provenant de climats similaires, tels que ceux du nord de la Chine, de l'Asie centrale, de Torient de TEurope^ du Canada « Le climat séquanien (novà-onesi), aux espèces indigènes sous des climats humides et peu lumineux, c'est là le vrai climat propre aux pelouses et aux plantes à feuillage persistant. Le climat girondin (sud-ouest) est plus chaud ; bien des végétaux qui vivent sous le climat séquanien, fleurissent et fructifient sous ce* lu>ci et les plantes annuelles y réussissant mieux. Sous le climat rhodanien (sud-est) nous voyons prospérer les espèces provenant de pays à étés chauds. Il est moins approprié à la culture des végétaux à feuillage persistant. C'est au climat du Midi (méditerranéen) que nous pouvons demander la culture la plus variée, puisque les plantes «le l'Orient, de la Nouvelle- Hollande, du Cap, du Chili et même parfois des régions tropi-* cales y vivent et y prospèrent.
Mais, comme rajoutent fort bien les auteurs du Manuel de V Horticulture f • de même qu'on voit le sol changer de nature » sur des esnaces très-restreints, on voit aussi le climat gé- » néral d'une contrée se modifier de la manière la plus sensible » d'un point à un autre, qui n'en est quelquefois distant que 9 de quelques mètres. » De là des climats nommés cUmats locauœipdûe MM. Dexaisne et Naudin. Tel est ce très-intéressant chapitre, dont je voudrais avoir pu donner une idée aux lecteurs de ce recueil
Le chapitre suivant comprend la Floriculture ei les autres cultures d'agrément de plein air ,* jardins fleuristes, parcsj jar^ dins paysagers* Ces pages, que l'on devra souvent relire, lorsqu'on créera des jardins, montrent clairement que l'art de créer des parterres et des parcs mérite une longue étude de la part de ceux qui s'y Uvrent; qu'ils doivent donner à leurs œuvres un cachet particulier ^ un style et que ce style doit être une œuvre de
goût et d'imaginatioD. C'est \k un art, et MM, Décaisse et Naudin le désignent Justement sous le nom à* Art jardinique ^ « aussi complexe , disent-ils , et aussi difficile que Tarchitecture.i
Viennent ensuite un aperçu sur les anciens parterres, des notions très-complètes pouren former de nouveaux appropriés aux diverses formes de .terrain, et de précieux renseignements sur les bordures, les gazons, et les accessoires du parterre • Puis les autours traitent du choix des plantes et /de leur emploi pour romementation. C'est là une partie de Fou vrage sur laquelle chacun devrait méditer, car les excellents principes qui y sont donnés sont beaucoup trop ignorés. Les deux modes de distribution des plantes dans un parterre, celui par mtre^ mêlement ou mélange et celui de plantati&n m moisifSj y sont traités complètement; les auteurs y enseigent tout ce qui est relatif à la distribution des couleurs et à l'agencement des plantes. Les jardins pittoresques, les promenades, les arboretums sont étudiés ensuite et accompagnées de petits plans.
Je dirai que là s'arrête en quelque sorte la première partie du volume. Les chapitres suivants ne sont plus consacrés à 06$ généralités si importantes; ils ont trait à l'étude des végétaux d'ornement: mais cette étude est présentée d^une façon toute nouvelle et fort heureuse. Au lieu d'une énumération aride que Ton peut consulter et non lire, nous avons, pour chaque grand genre des pages pleines d'intérêt et où se trouve résumé tout ce qui a Rapport soit aux caractères botaniques du genre, soit aux espèces ornementales dont il se compose, soit aux variétés qu'une longue culture a su créer, ou bien à remploi que Ton doit faire de ces espèces ou variétés dans les jardins, ou enfin à leur culture. C'est ainsi que sont traités les Rosiers, les Œillets, les Tulipes, les Jacinthes^ les Lis, les Hémérocalles, les Amaryltidées, les Iridées^ les Primevères,
les Pensas, les Anémones, les Chrysanthèmes, les Reines- Marguerites et les Dahlias.
Puis, dans un chapitre spécial, sont passées en revue, de la même manière et dans le même esprit, les plantes de fantaisie propres à la décoration des parterres, c'est-à-dire les plus remarquables de ces nombreux végétaux dont la culture des parterres s'est enrichie depuis le commencement du siècle, grâce à ces courageux collecteurs dont les noms restent pour la plupart connus seulement d'un petit nombre de savants.
Les grandes plantes ornementales ont un chapitre distinct des plus intéressants ; c'est la première fois qu*est aussi complètement traitée cette partie de l'horticulture, qui consiste à reproduire sous nos climats du nord les aspects saisissants des formes tropicales.
Les plantes aquatiques suivent trèsrnaturellement ; un dernier chapitre est consacré dJix plantes d'appartement^ à celles de rocailles et alpines^ et enfin aux Foughres qu'un goût nouveau tend de plus en plus à répandre dans les cultures.
Tel est ce second volume daManuel de V amateur des jardins, que chacun lira avec un grand charme et que consultera avec fruit toute personne s' occupant intelligemment de la culture à^9 végétaux d'ornement» Puissent les troisième et quatrième volumes suivre bientôt et compléter ainsi cette précieuse encyclopédie horticole ! Alphonse I^av aïxée •
VOYAGEURS COLLECTEURS DE L'HORTICULTURE
François-AndréMichxvuûD{^VL).
Michaux rentra en France en 1809. Dès son arrivée à Paris, il adressa, à la Société centrale d'Agriculture, un compte rendu détaillé de sa mission, et dans lequel il est établi qu'il avait envoyé d'Amérique ciat/o? cent cinquante miWe plants de diffé-
rentes essences d'arbres de ce pays. Il en reçut les éloges les plus flatteurs^ et le 2 i novenxbre de Tannée suivante il était admis au sein de cette Société, comme membre résidant.
Tous les plants et graines avaient été'réunis et élevés dans les pépinières de Monceaux, Plus tard, Tadministratioii fore»* tière les fit transporter dans une pépinière spéciale à la Ferté- Vidame où, disait alors le comte François de Neufchâtel, «ils rendront témoignage, à la postérité, de services rendus par François-André Michaux. » Mais le parc de la Ferté-Vidame fat vendu en 1814, et les propriétaires respectèrent peu ces arbres qui devaient rappeler, à la postérité, le nom de Michaux; les uns furent vendus au commerce, les autres abattus, et la charçoe fit disparaître les traces de cette belle période de l'histoire de l'introduction des végétaux étrangers.
Il restait à Tintrépide et dévoué voyageur, comme fiche de consolation, quelques massifs de Chênes et de Noyers, que Mi*chaux avait créés au Bois de Boulogne^ près la mare d^Âuteuil, avec des graines qu'il avait fait venir d'Amérique en 1819 et 1820. A l'époque où le Bois de Boulogne était exploré par les botanistes parisiens, conduits par les professeurs Adrien de ^Jussieu et Clarion, les arbres de Blichaux étaient annuellement visités par ces jeunes phalanges d'explorateurs^ qui allaient chercher, sous leur ombrage, un peu du feu sacré dont était pénétré ce grand maître. On voyait, là les Querous alba, bicolor, coccinea, palustris, rubra, etc., les Juglans amara, oliv8eformis, squarrosa^ tomentosa, et tant d'autres.
Mais, hélas ! un nouveau coup fut bientôt porté au pauvre introducteur. Le génie miUtaire détruisit, vers 1840, le massif de Juglans pour établir les fortifications de P^ris, et, en 1853, les embelUssements de cette belle promenade parisienne firent disparaître à peu près le reste. « Quel malheur, disait-il à M. Pissot, conservateur du Bois de Boulogne, c'est lorsque ces arbres commencent à porter fruits, et qu'il serait ainsi facile
de les propager, qu'il fant les abandonner ! Luttez dans Tintérèt de la sylviculture. » Il me semble voir ce valeureux Michjux, défendant ses enfants, fruits de tant de peines et de labeurs, et succombant enfin sous le faix des déboires ! Au Bois de Boulogne, comme à Rambouillet ^ comme à la Ferté-Vidame , comme àMonceaux^ ces précieuses collections d'arbres d'Amérique sont détruites, et il ne reste plus que quelques vestiges de ces témoignages vivants des services rendus par les deux Michaux.
Maiâ il est trois monuments impérissables qui rappelleront to^ujours, à la postérité, ce que firent ces deux hommes pour la science et pour leur pays : c'est la Flora bàrealis americanay V Histoire, des chênes^ JbtV Histoire des arbres forestiers d'Arhériqus.
L'activité de François Michaux était telle^ que, dès 1810^ un an après son retour à Paris, il publiait le premier volume de ce dernier ouvrage; en 1 81 2 parut le second, et en 1 81 3 le troisième; cet ouvrage contient cent quarante planches coloriées.
V Histoire des arbres forestiersd' Amérique a pu être critiquée au point de vue scientifique ; Michaux lui-même convenait que sous ce rapport elle laisse parfois à désirer. « La science botanique, dit-il dans une lettre au Président de la Société de Philadelphie, fut l'objet principal des explorations scientifiques de mon père. Quant à moi, j'envisageais le règne végétal sous un tout autre point de vue, un point de vue plus borné et moins scientifique^ mais qui, généralement, devait être beaucoup plus profitable aux fermiers et aux propriétaires. » Et, en effet, cet ouvrage est pratique; on voit queTauteur est, avant tout, préoccupé de l'application immédiate. Il écrit pour des cultivateurs et des propriétaires et non pour le botaniste. Il veut les mettre, dit-il dans sa lettre au duc de Gaëte, « à portée d'enrichir le sol forestier de l'Empire d'arbres vraiment précieux
qui se multiplieront avec le tempe; » et c'est dans ee but qu'il entre dans de précieux détails sur le tempérament, la végétation de chaque espèce, son habitat, chose trop négligé dans les livres de sciences» la propriété du bois, etc. Du reste» ce qui prouve l'importance de cet ouvrage, c'est qu^il fut traduit ea anglais en 1817, et qu'il a eu deux éditions en Amérique.
iMlichaux a, en outre, publié desnotes et mémoires divers dans les bulletins de la Société centrale d'agriculture, et il se proposait d'écrire un ouvrage sur le traitement des forêts en taillis; mais, pour des motifs que nous devons taire, il ne mit pmnt son projet à exécution.
Depuis 1832, Michaux se livrait presque exclosivmnmt à des travaux de sylviculture. A cette époque, M. Delanuure avait iegué, à la Société d'agriculture, le domaine d'Harcourt situé en Normandie. C'est là que Michaux créa une sorte d'école d'essai oi!i il se livrait à des nombreuses expériences sur la végétation et l'accroissement des arbres foifestiers; il parvint ainsi à y réunir une grande quantité d'espèces exotiques, qui forment, aujourd'hui,- une des plus riches et des plus intéressantes collections. Pour créer une pareille école, il a fallu l'ardeur, le zèle et l'abnégation de tout bien-être, dont Michaux a donné tant de preuves.
Les bâtiments d'Harcourt, au moment de la prise en possession par la Société d'agriculture, étaient dans un délabrement complet. Les portes étaient brisées, et aux fenêtres pas une vitre. C*est dans ces ruines, situées au milieu d'un pays perdu, que le créateur de toutes les richesses sylvicoles actuelles d'Harcourt alla s'établir, pendant plusieurs hivers, avec 4a campagne de ses derniers jours, pour diriger les travaux d'installation dç ce vaste et intéressant champ d'expériences. Quel autre que lui aurait pu supporter toutes les misères morales d'une pareille situation 7 Si nous pouvions entrer dans tous les détails de son installation au milieu de ces ruines, on verrait jusqu'où allait
l'énergie et le dévouement de ce digne contimiateur de son illustre père, comme disait de Ini le comie de Neafchâtel.
Michaux conserva jusqu'à un âge très-avancé la direction du domaine d'Harcourt« Il avait concentré là toutes ses affections scientifiques et ses souveniers d'Amérique. Après avoir résigné ses fonctions, il allait encore voir ses nombreux élèves, et il suivait leurs progrès avec le plus vif intérêt. La mort seule Ten sépara : c'est le 23 octobre 1885^ qu'elle vint faucher subitement cette existence si noblement remplie; Michaux mourut, vers une heure du matin, d'une attaque d'apoplexie.
Nous avons vu plusieurs fois, dans les dernières années de sa vie, cet honorable promoteur de la sylviculture, et nous avons conservé de lui un pieux souvenir.
Comme son père, François-André Michaux était d'un carac* tère franc, mais d'humeur inégale. Sa physionomie toujours sombre et froide au début de toute conversation, s'adou* cissait par degrés, quand il reconnaissait que ses interlocuteurs n'étaient pas animés d'intentions hostiles envers lui. Sa conversation était alors pleine de franchise ; il ouvrsdt son cœiu*, et phacun pouvait y lire ce qu'il avait souffert. On comprenait la sévérité de sa physionomie, quand on l'abordait pour la première fois. Dévoué à son pays et à la science^ il leur ^vait sacrifié sa jeunesse. Généreux, il avait ouvert sa bourse à des amis dans l'embarras; bon, il avait secouru l'infortune; sa maison était le véritable hôtel de la Providence. Son pays ne comprit pas ses sacrifices : il vit ses collections dilapidées, détruites ; et ses amis l'abandounaient quand il leur demandait le plus petit service. Il avait semé à pleine main le dévouement, la générosité, l'amitié; il n'avait récolté qu'indifBérence et ingratitude. Aussi, Michaux atii agi envers la Fraoce comme un père agit envers un enfant dont la conduite n'est pas irréprochable : il déshérita sa patrie. Après avoir assuré à sa veuve,
la cligne compagne de ses infortunes, une existence honorable et sa propriété de Vauréal, près Pontoise, il légua 72,800 francs à la Société philosophique de Philadelphie, et 41 ,600 francs à la Société d'agriculture de Boston.
Mais ces dispositions en faveur de l'Amérique avaient-elles des racines bien profondes dans le cœur de Michaux? Sans doute la nation américaine lui avait donné des preuves d'affection et de reconnaissance; mais elle n'eût certes pas joui exclusivement des libéralités de Michaux, si le noble vieillard n'eût pas eu, pour conseil, des hommes qui avaient intérêt à lui faire commettre un pareil acte de générosité envers les États-Unis.... •
Michaux ne déshérita pas complètement la France. Il fonda un prix pour la Société d'horticulture et d'agriculture de Pontoise dont il a été le président fondateur , et il légua son exemplaire des Chênes dCAmériqxte au Muséum d'histoire naturelle de Paris.'
Quant à ses manuscrits» il ordonna, dans son testament, qu'ils fussent tous brûlés. Sa noble veuve dut exécuter ce terrible arrêt; et pendant plusieurs jours, elle ne fut occupée, qu'à livrer aux flammes les nombreux et précieux matériaux qui avaient coûté, à l'auteur, tant de peines et de sacrifices. Fallait-il que son cœur fût plein d'amertume, pour ordonner une aussi cruelle exécution ! . . . .
Nous avons parlé de l'étroite amitié qui liait Michaux et Fuiton. Un de ses biographes, M. Vicaire, de la Société d'agriculture, rapporte un fait qui peint parfaitement le noble caractère de l'homme dans nous avons essayéd'esquisserlavie. «Michaux, dit-il, conserva toujours un culte pour la mémoire de son illustre ami Fullon. Un jour il trouva, par hasard, dans une boutique, son buste en argile, modelé par Houdon ; il l'acheta immédiatement, le fit exécuter en marbre, moyennant la somme de \ 000 francs, par l'un des meilleurs sculpteurs de
* Paris, et obtint du gouvernement Tautorisation de le déposer au Louvre, à côté de celui de Papiu.
» Je ne pc^is songer à ce trait de la vie de Michaux, con* tinue M, Vicaire, sans me demander si une main amie ne fera pas un jour, pour notre regretté confrère, ce qu'il a. fait lui-même si généreusement pour Fulton. »
Le vcBu ,de M. Vicaire vient d'être en partie exaucé. Un jeune homme, un jeune savant^M. Alphonse Lavallée, admirateur des œuvres et des conquêtes de Michaux, a découvert un petit portrait à Fhuile, de l'auteur de Y Histoire des Arbres fo^ • restiers d'Amérique. Ne pouvant l'acquérir, il obtint l'auto- *risation de le faire photographier, et en adressa un exemplaire à différentes bibliothèques et sociétés d'agriculture, pour perpétuer le souvenir des services rendus par André et François Michaux. C'est là le seul monument élevé à la uiémoire de ces courageux explorateurs, qui ont enrichi nos jardins et nos forets, de si nombreux et si précieux végétaux.
Et c'est un jeune homme qui a érigé ce modeste édifice, témoignage de son admiration pour les travaux de ces deux illustres savants !... Je suis heureux et fier d'être son collègue et son ami. F. Herimcq.