‹ L'horticulteur français de (volume 3)Chapitre 119 sur 162 · L. Cordier · texte numérisé non relu

L. Cordier

GREFFE D'ÉTÉ EN COURONNE (i).

A la séance du 15 décembre dernier, j'ai eu l'honneur de remettre au Comité du Cercle professoral un spécimen de Cerisier greffé en couronne pendant le mois de juin. En même temps, je priai un des membres, M. Burvenich, à qui j'avai3 déjà fait connaître mon procédé, de vouloir entrer dans quelques explications à cet égard.

Je suis heureux que la présentation de cet échantillon ait donné lieu à une discussion qui certes n'était pas sans offrir de l'intérêt ; cependant je regrette que, la séance devant se terminer, je n'aie pu répondre à certaines objections qui ne me paraissent pas bien fondées. Laissons de côté qu'un membre, M. Vollon , et, à son exemple, quelques autres aient immédiatement contesté la nouveauté de la greffe d'été en couronne, comme je l'ai pratiquée. H y a souvent plus de • •

(*) Bull, du Cerc. profess. de la Belgique.

mérile à relever de Votibli et à propager une bonne chose qu'à inventer du tout neuf.

Avant d'analyser quelques-unes des objections ayant une "apparence sérieuse, je répéterai brièvement de quelle façon j'ai opéré.

Le Cerisier se greffe entièrement en fente, au printemps, lorsque les yeux commencent à s'allonger, c'est-à-dire en marsavril ; mais en Belgique, il arrive souvent que, jusqu'à la fin de mai, de petites gelées ou des vents froids interrompent la végétation, et les greffes périssent bientôt malgré tous les soins mis à les garantir.

La greffe en couronne ordinaire n'offre guère plus de chances, puisqu'elle se pratique en avril-mai etqu'alors les gelées et les hâles sont encore à redouter •

M. Carrière a préconisé la greffe en fente à œil dormant, c'est-à-dire faite en septembre, parce qu'alors la température est plus douce, les hâles ne sont pas à craindre, il n'y a plus assez de sève pour que les greffes poussent et il y en a assez pour opérer la soudure avant l'hiver ; au printemps suivant, les greffes s'allongent comme un rameau ordinaire. Ce raisonnement est vrai, mais pour connaître juste le moment de placer ces greffes afin qu'elles se soudent avant l'hiver, sans pousser, il faut une longue expérience. Encore les plus habiles praticiens peuvent s'y tromper, car il arrive des années où il gèle dès le commencement d'octobre, et la végétation s'arrête, tandis que d'autres années elle se prolonge jusqu'en novembre; il suffit que, peu de jours après l'opération, il survienne une pluie douce suivie d'un beau temps pour raviver la végétation et faire développer les greffes qui ne peuvent alors plus s'aoûter avant l'hiver ; les premières gelées en font périr une bonne part.

J'ai donc cru qu'il serait beaucoup plus sur de pratiquer une sorte de greffage qui offre d'un côté toutes les ehances de re-

prise de la greffe en fente en septembreet qui, d'un autre côté, fasse éviter tous les inconvénients que peut présenter cette même greffe.

Je crois avoir atteint ce but en faisant, dans le courant de juin, des greffes en couronne avec la base demi-ligneuse des rameaux herbacés.

Je le répète, je n'ai pas la prétention, en faisant connaître cette greffe, de vouloir annoncer quelque chose de nouveau, car elle est assez simple pour que bien des praticiens aient pu l'employer avant ce jour; mais ce que je désire, c'est que quelques grands maîtres en arboriculture en recherchent les avantages et tâchent de l'améliorer encore.

Voici comment je l'ai pratiquée :

Vers la mi-juin, alors que la base des bourgeons du Cerisier est assez lignifiée, je scie horizontalement la tête du sujet et •j'incise l'écorce de la manière ordinaire. Alors je coupe un bourgeon du Cerisier que je veux multiplier ; je prends à la partie la. plus lignifiée de ce bourgeon un greffon de longueur ordinaire en ayant soin d'avoir au moins deux bons yeux à la partie supérieure, et après avoir enlevé toutes les feuilles (sauf le pétiole), je taille le greffon et le place comme à la greffe en couronne ordinaire.

Si Ton opérait sur des sujets^ jeunes et vigoureux, il conviendrait de conserver un rameau destiné à consommer la sève ' surabondante, jusqu'à ce que la greffe commence à s'allonger; dès lors on rabattrait ce rameau et Ton surveillerait la greffe comme d'habitude.

Les avantages à retirer de celte sorte de greffe me paraissent nombreux : elle permet de regreffer les sujets dont la greffe en fente n'aurait pas réussi, et puis, en cas de nécessité, de recommencer l'opération tous les quinze jours, puisque la sève étant en pleine marche et la greffe à l'état demi-herbacé, celleci ne tarde pas à s'allonger, si l'opération a été bien faite; de

plus, les greffes ont le temps de s'aoûter avant l'hiver, et Ton n'est pas obligé, comme pour la greffe en fente, de recourir à divers moyens pour retarder la végétation des greffes. Il résulte encore maints petits avantages qu'il n'est pas nécessaire d'énumérer ici, mais que chaque personne peut apprécier suivant le cas où elle se trouve.

Arrivons maintenant aux opinions émises pour et contre le greffage en couronne appliqué en été avec des rameaux de Tannée. Un membre s'est contenté de dire qu'il était toujours préférable de greffer les gros sujets au printemps. Ce membre voudra bien comprendre, alors même qu'il serait dans le vrai, et qu'il n'y aurait plus de progrès à faire en matière de greffage, que mon procédé ne fait nullement double emploi avec le greffage du printemps. lia été dit très-clairement que le greffage de juin était une bonne ressource pou% rétablir les échecs de celui du printemps, et je persiste à croire que, sous ce rapport surtout, aucun homme sensé ne dédaignera le procédé, et en particulier les pépiniéristes eil feront bon usage. Le greffage de juin est au greffages de mars-avril ce que la taille en vert est à la taille en sec. Il ne faut pas avoir appris la trigonométrie pour comprendre cette proportion.

La greffe que j'ai présentée était loin d'être la plus forte; mais j'ai fait en cela comme chacun ferait, à tort peut-être : je n'ai pas voulu sacrifier un bel arbre. Le sujet en question avait été greffé, sans réussite, deux années successives et venait encore dâètre transplanté au mois de février, qui a précédé l'opération du greffage.

Je ne m'explique pas pourquoi un arbre greffé en juin ne pourrait pas tout aussi bien produire une bonne pousse que celui qui Test au mois d'avril ; il me semble que, de la mijuin jusqu'à l'époque du repos, il y a un intervalle suffisant pour la production d'une pousse vigoureuse, surtout chez le Cerisier. On a objecté aussi contre l'emploi de greffons mi-her-

bacés, qu'il vaudrait mieux conserver dès le mois de février des rameaux de Tannée précédente. M. Fauvel entre autres a placé des greffes de Poirier conservées jusqu'au milieu de l'été et l'opération a réussi. Mais je fais, sous ce rapport, une immense distinction entre le bois de Poirier et celui de Cerisier. Ce dernier s'altère et même se désorganise très-vite, tandis que le premier non-seulement se conserve, mais, fiché enterre à l'ombre en lieu frais, il fait bourrelet et souvent s'enracine. Et d'ailleurs, fût-il possible de conserver ces greffes moyennant quelques petits soins (de février à juin), n'est-M pas préférable de pouvoir au besoin et sans inconvénients pour les résultats qu'on envisage, prendre ses greffes au fur et à mesure pleines de vitalité, directement sur les pieds mères? Au moins ainsi le jardinier ne doit pas en février se préoccuper de ce qu'il aura à regreffer en juin, chose évidemment difficile à prévoir. Ce sont là, je pense, des arguments irréfutables en faveur de la greffe d'été en couronne et du choix des rameaux à' moitié aoûtés pour la pratiquer. Th. Mu lié.

Page 1