ET LA NOMENCLATURE DES MARCHÉS AUX FLEURS
Monsieur le directeur»
Au mois d'avril dernier, j'achetai, sur le marché aux fleurs de l'hôtel de ville, un Pelargonium à grandes fleurs, qui était superbement fleuri; ses fleurs n'avaient pas cette beauté régulière réglementée par les hommes de l'art, mais elles avaient une certaine coquetterie, un certain chiffonné qui plaît et qui me plut. Les pétales sont faiblement ondulés sur les bords, la base est blanc pur, et le reste est d'un beau rose vif avec un liséré blanc ; les deux pétales supérieurs sont flammés de carmin velouté très-foncé ; ensemble de coloris trèscoquet. J'achetai ce Pelargonium sans m'enquérir dn nom, sachant, par expérience, qu'il n'y a pas en Europe un botaniste qui ait donné autant de noms, à la même plante, que la moindre marchande des marchés de Paris. Lorsqu'on se plaint de la variabilité delà nomenclature botanique, les savants répon^
dent que c'est la conséquence du progrès scientifique. Eh bien ! je vous assure que les susdites marchandes sont joliment au courant du progrès, et qu'elles en usent ; car la même plante change souvent de 15 à 20 fois de noms par jour, autant de fois, du reste, qu'on leur demande comment on l'appelle. Et quel» noms ! V éventail de la Duchesse; les Diamants de Cora Pearl; la Pantoufle de Cendrillon ; le Chignon de la grande Duchesse ; Cest dans Vue? qnça m'chatouille.etc. ! Cette"nomenclatùre thérésienne, qui certainement est très-spirituelle, tend malheureusement à s'introduire dans la véritable nomenclature horticole. Ainsi, à l'Exposition j'ai vu...; mais je ne veux pas faire de personnalité. MM. les semeurs devraient bien s'abstenir de cette littérature de mauvais goût, qui ne peut que nuire à la vente de leurs nouveautés .
Pardon, Monsieur de ma digression critique; je reviens à mon Pelargonium. Il y a six mois que je l'ai acheté, et, depuis, il n'a pas cessé de fleurir. Est-ce son tempérament ? Sont-ce les soins que je lui ai donnés qui perpétuent ainsi sa floraison? En tout cas, il s'accommode de peu ; car, placé surma fenêtre, je n'ai fait que lui donner à boire, et couper les pédoncules au fur et à mesure que les fleurs étaient flétries.
Désireux de connaître le nom d'une plante aussi précieuse, je me risquai, la semaine dernière, à me rendre auprès de ma marchande et de le lui demander. Il se trouve que c'est la mère d'un de vos collaborateurs, madame Chaté, et que c'est elle qui, la première, Ta vendue sur le marché. Cette excellente dame m'en a fait l'historique. Cette variété est un gain de M. Malet, du Plessis-Piquet. Ne le trouvant pas digne de figurer dans les collections, il l'avait donné àM. Chaté, qui Ta multiplié comme plante de marché, où elle eut un légitime succès. Comme elle n'avait pas de nom et que les revendeuses demandaient au producteur le nom de son Géranium, pour faciliter les trarissactious, M. Chaté lui donna celui de George Sand, nom qui
ne pouvait être mieux appliqué, rappelant par sa floribondité
et sa perpétualité, la fécondité littéraire de l'illustre écrivain.
Je me suis permis, Monsieur, de vous entretenir de ce Pelar-
gonium, parce que, s'il est partout comme chez moi, c'est une
précieuse plante à recommander pour l'ornement des petits
jardins sur les fenêtres, et naturellement des appartements.
Veuillez agréer, etc.
Ch. Dupont,
un de tm abonnéi.
M. Chaté, auquel nous avons communiqué cette lettre nous aijnonce que ce Pelargonium est aussi en fleurs chez lui, et qu'il pense que cette variété pourra être employée, pour faire des corbeilles en pleine terre, dans les jardins. Nous remercions donc M. Ch. Dupont de son intéressante communication, qui va très-probablement enrichir nos jardins d'un Pelargonium à grandes fleurs dont le nombre est de deux seulement : Gloire de Paris et Éléonore Petit.