‹ L'horticulteur français de (volume 4)Chapitre 110 sur 160 · EXPOSITION DES FRUITS, A PARIS · texte numérisé non relu

EXPOSITION DES FRUITS, A PARIS

CONGRÈS POMOLOGIQUE.

Dans notre dernier numéro, nous avons jeté un coup d'œil rapide, — trop rapide peut-être — sur la partie florale de la dernière exposition d'horticulture de Paris. Aujourd'hui nous allons parcourir la partie pomologique qui était le principal but

decetteexhibition. Soixante-neuf pépiniéristes et amateurs avaient répondu à l'appel fait parla Société impériale et centrale de France ; seize appartenaient au département de Seine-et- Oise ; treize à celui de la Seine ; huit au département du Rhône ; sept à Seine-et-Marne ; quatre à l'Algérie ; deux au Loir-et-Cher ; autant à la Gironde. Les départements des Bouches du-Rhône^ Côte-d'Or, Gers, Hérault, Indre-et-Loire, Isère, Loiret, Marne, Moselle, Orne, Seîne-Inlérieure et Vaucluse, en comptaient chacun un. Deux étrangers étaient venus de TAllemagne et du Luxembourg (Belgique).

Vingt à vingt-cinq concurrents s'étaient fait inscrire pour les collections de fruits de la saison : treize ont été couronnés. Les Sociétés d'horticulture de Lyon et d'Orléans avaient ex*

posé deux magnifiques et nombreux lots, qui dénotent que les départements du Rhône et du Loiret possèdent d'habiles* initiés dans la science pomologique. Les fruits étaient aussi beaux que nombreux, et, par l'exactitude de la déterminatioa, on comprend, sans peine, qu'un congrès réformateur soit sorti du sein de la ville de Lyon^ où résident deux des plus savants pomologistes de France : MM. Luizet et C.-F. Willermoî.

Les Sociétés du Gers et de Bordeaux avaient aussi exposé collectivement. Mais quelle triste idée nous a donnée la colleclioii bordelaise sur l'état de la pomologie dans le département de la Gironde. De loin, on pouvait croire à une exhibition de Poires cuites ; de près, on constatait qu'elles étaient simplement pourries ; quelques-unes cependant se présentaient avec décence, mais tellement tatouées et galeuses^ qu'il leur a fallu tout Yaplomb méridional pour supporter, pendant toute la durée de l'exposition, le petit sourire français, qui apparaissait sur les lèvres des visiteurs des régions septentrionales. Outre la laideur de ces fruits, la collection bordelaise péchait encore dans sa nomenclatm*e : Poires mal nommées ; même fruit soits deux et trois noms différents. Si les membres du Congrès pomologique — qui doit se réunir l'année prochaine à Bordeaux, — n'emportent pas des types dans leurs poches, il leur sera difficile, je crois, de le« trouver dans la capitale delà Guyenne; car, d'après l'étiquetage de la collection exposée, la pomologie, à Bordeaux, ne parait pas être sortie depuis bien longtemps des entrailles de Pomone, et, à en juger par la malheureuse conformation des fruits, l'accouchement a dû être des plus laborieux.

Nous regrettons, dans l'intérêt de la science, que le Congrès ait choisi Bordeaux pour sa prochaine session. Nous entendrons très-certainement plus d'un membre, s'en revenir, en répétant, avec une variante, cette récrimination d'un personnage des Fourberies de Scapin : — « Que diable sommes-nous allés faire dans cette maudite galère ; on n*y voit que fruits tavelés

ou mal nommés !» — En effet, quelles ressources peut offrir liiie ville qui ne possède pas de collection, si ce n'est cependant celle de M. Rousseaux fils, qui a été couronnée d'une médaille d'argent première classe. Angers, Orléans, Rouen, convenaient mieux ; mais Lyon est préférable encore, et le Congrès n'aurait jamais dû abandonner son premier siège . 11 a là les riches collections parfaitement épurées de la Société du Rhône, de MM. Luizet, Willermoz, etc., et qui constituent une base soKde sur laquelle il peut appuyer l'important travail qu'il a entrepris. Paris offre bien aussi les collections de MM. Dupuy- Jamain, Deseine, Jamin-Durand, etc., qui se sont montrés, à cette exposition, les dignes rivaux des Lyonnais, et qui certes peuvent concourir à l'achèvement de Toeuvre commencée. Mais Paris exerce toujours une influence despotique sur la province. Le modeste savant d'un département craindra d'y émettre ou n'émettra son opinion que timidement, et ne la soutiendra pas après la réfutation, plus ou moins aventurée, d'un des illustres de la capitale qui, pour n'être pas du Midi, n'en soutiennent pas moins que Paris seul possède la vraie science. Le savant extra^muros s'effacera donc toujours devant le savant intramuros ^ et le travail si laborieusement commencé, tombant entre les mains des médiocrités et des nullités pomologiques, n'aboutira qu'à une affreuse confusion, si la rivalité et les intérêts ne le conduisent au néant*

Pour un travail de cette importance, il faut des hommes spéciaux, sérieux ; des praticiens habiles et désintéressés, et non des marchands de chapeaux, des scribes et des poètes retraités, qui ont la prétention de posséder la science, parce qu'ils ont quatre espèces de Poiriers dans leur jardin de deux mètres carrés, ou qu'ils seront arrivés, une année, à forcer un Cerisier qui aura donné des fruits commençant à rougir vers la mi-juin ! Nous respectons certainement les opinions, quelles qu'elles soient, de tous les hommes qui se livrent, soit par goût, soit pour distrac-

lion, à rétude de la science pomologique ; mais nous aimons à entendre émettre ces opinions,dans les assemblées de praticiens, avec cette modestie que possède si bien le vrai savoir, et non avec Farrogance du crétinisme ou la grosse caisse du charlatan. Malheureusement, dans les Sociétés d'horticulture, le vrai savoir est tellement timide, qu'il se tait toujours devant l'impudence des saltimbanques, beaux parleurs, qui répandent alors Terreur à larges flots dans le domaine de la science . Aussi ne cesseronsnous jamais de faire la guerre à cette race ignorante, qui n'a pour elle qu'une facile élocution accompagnée, le plus souvent, d'une révoltante insolence.

Mon amour pour les divinités Flore et Pomone m'a sans doute entraîné un peu loin ; mais nos lecteurs pardonneront cette exaltation à un amant sincère et dévoué, qui voit avec douleur le beau domaine de ses idoles envahi par les bardes du xu!' siècle, travaiUant avec ardeur à la destruction des autels qu'on y a si laborieusement érigés.

Ouf !,.... je suis presque poétique ; le vicomte Ponçon ne dirait pas mieux. Aussi ce beau pathos me désarme, et me fait retomber tout prossuquement, à pieds joints, sur le plancher de l'exposition.

Après les collections de MM. Dupuy-Jamain et Deseine, couronnées {ex œquo) de la médaille d'or, on peut citer celles de M. Bain, pépiniériste à Vienne (Isère), qui a remporté la médaille de vermeil, et de M. Lioret, pépiniériste à Sceaux (médaille d'argent de première classe). — Deux belles collections d'amateurs ont été trouvées dignes de récompense : celle du château de Neuville (Seine-et-Oise), jardinier Parfait Boyer, a remporté la médaille d'or ; le château d'Ecoublay (Seine-et- Marne) , jardinier Pageot, a eu la médaille de vermeil.

Les amis du progrès horticole chantaient hosanna ! devant les collections de Poires et de Pommes de MM. Grima, Darmoy, Portelli, et de la pépinière de Sétif. Nous partageons leur joie.

Des fruits des régions tempérées de TEurope, obtenus dans no s possessions africaines, dénotent un certain progrès dans Tarboriculture algérienne, et démontrent que le Pommier et le Poirier sont acquis au solde l'Algérie. — Désormais nos braves colons pourront donc adresser des odes à Bacchus, comme en France, entre la poire et le fromage.

De belles collections de Poires de table appartenaient à iM. Leroux-Durand, pépiniériste à Tours (médaille de vermeil) ; M. Marchand, pépiniériste à Provins, et M. Moreaufils, jardinier de M. Say (médaille de vermeil), à Verrières près Palaiseau.

Les plus belles Poires figuraient dans les lots de MM. Deseine, Nérard, Bonnefoy, Lioret, Gaillard, Lecomte, etc., pépiniéristes ; Pierre Verdier, Lemaltre, Bemier^ Bambroux, Goulet, jardiniers d'amateurs.

Le fait le plus important à constater dans cette exposition, c'est le résultat vraiment merveilleux de la greffe de boutons à fruits. — M. Boudon. amateur à Auteuil, a exposé des Catillac, Doyenné et Beurré magnifique, obtenus de greffes nourries par un Bon-Chrétien gracioli . — Dans le lot de M. Bernier, jardinier au château de Boulages près Toiu^non, on voyait des greffes portant cinq Poires Doyenné d'hiver ; d'autres trois Beurrés Qairgeau, trois Belles Angevines, et toutes plus grosses et plus belles que les fruits venus naturellement sur les sujets.

Dans le lot de M. Boyer, du château de Neuville, c'était sept beaux Colmar-d'Aremberg attachés à la même greffe, et neuf Adèle de Saint-Denis produites par un seul bouton fruitier. — De pareils résultats parlent éloquemment en faveur du procédé de l'habile arboriculteur lyonnais, M. Luizet père.

Si des Poires nous passons aux Pommes, nous nous trouvons en présence des beaux lots de MM. Lagrange, Rivière, Poinas, pépiniéristes lyonnais, et M. Loiret, pépiniériste à Sceaux.

La saison était bien avancée pom* les Pèches ; cependant

MM* Cbevreaui de Montreuil^ Luizet et Morel de Lyon, SiiooQ, Lioret et Berger, nous en ont encore montré quelques-unes qui certes auraient fait les délices d'un fin gourmet. Celles que le jardinier Chaudron, de L'Hay/exposait, des grosses Mignonnes, étaient cueillies depuis un mois ; elles se présentaient sous des dehors très-appétissant : mais quelles était la saveur de la'chairî je l'ignore. — M. Chaudron possède évidemment un secret pour la conservation des fruits aqueux; car son lot renfermait encore des Prunes de Reine-Claude conservées pendant un mois, et des Reine-Claude violettes qui venaient d'être cueillies. — Le procédé Gannal ne doit être pour rien dans cette conservatiûD; mais c'est une heureuse découverte.

Les Raisins de table et les Chasselas étaient assez nombreux, très-beaux et sans doute très-bons. Ils provenaient des cultures de MM. Rose Charmeux, Souchet, de Fontainebleau, Moreau fils, Pageot, Gillotin, Chardon, Mitschka etCrapotte.

Le département de l'Hérault avait envoyé ses Raisins de Vignobles, provenant des pépinières de M, Sahut de Montpellier, et à côté des célèbres Raisins de Nuits (Côte-d'Or), de M. Ooquidant-Nolotte, se prélassaient les Gamais et Pinots des fameux coteaux d'Argenteuil.

La Société centrale, voulant encourager la culture des Coings et des Nèfles, avait ouvert deu^ concours pour ces fruits, àon^ l'usage est assez restreint. Les Nèfles provenaient des collections de MM. Sahut, Marchand et Beaufort, jardinier de M. E©^^ Fould. — Les bons Coings appartenaient à MM. Sahut, Bain, déjà nommé, et Chauvet, de Thor (Vaucluse).

Les nouveautés pomologiques ne feront pas encore défaut cette année.

Des Poires nouvelles étaient exposées par MM. Boisbunel, de Rouen ; Go^nard, de Montbrison ; GaiUai^d, à Brignais (Rhône) Bruny , à Lyon ; Brifi'aut, jardinier de la manuCaotur^ de Sèvres, et Schichkler, de Stuttgart (Allemagne).

Les Pommes nouvelles sont des gains de MM. Boisbunel, Briffant, Marchand, de Provins, Rousseaux à Grisy-Suisnes (Seineet-Marne), Berger à Marolles-en-Heurpoix, Gonnard, Gameray à Âuteuil, et M. Devergnies, vice^président de la Société de Binche (Belgique),

Parmi les Raisins, nous ne nous rappelons que celui de M. Rousseau et fils de Bordeaux.

En fruits de régions chaudes, l'exposition offrait les magnifiques Ananas de MM. Gontier père, Crémont, Dubos et Cotterell ; les Bananes de MM. Gotterell, Bonbonne, de l'Algérie, etc.

La culture maraîchère se distinguait par de nombreuses collections de Pommes de terre, dont quelques variétés pourraient bien maintenant se dispenser d'apparaître dans nos expositions horticoles. L'horticulture est, ainsi qu'on le dit souvent, le laboratoire de l'agriculture. C'est là qu'on manipule les productions nouvelles, pour les amener à prendre possession dans le domaine de la grande culture. Or, nous croyons que l'horticulture ne doit plus s'occuper de tout produit qui est définitivement acquis à Tagriculture, si ce n'est pour en améliorer la race, et qu'alors les expositions horticoles ne doivent recevoir que les variétés nouvelles et non les types.

Qu'on expose de belles racines d'Igname de la Chine, comme celles de MM. Lecomte et Faucher, jardiniers de M. Devisme et de M. le Prince de Beauveau; de beaux Cerfeuils bulbeux comme ceux des lot» de MM. Paillet, Vinet, Bremont et Narcis, trèsbien ; c'est toujours de l'horticulture ; les grands champs ne les reçoivent pas encore les deux bras ouverts ; mais ces trente et quarante variétés de Pommes de terre, cultivées pour le bétail, ces collections de Blés, etc., etc., c'est beaucoup trop. Tous ces produits appartiennent à l'agriculture, et c'est empiéter sm» le domaine des Sociétés agricoles, en les acceptant dans les exhibitions de produits des jardins.

Nous n'entendons certainement pas blâmer ici la Société centrale de recevoir tous ces produits de la terre ; nous voulons constater seulement que cet excès de zèle, qui la fait sortir des limites de son domaine^ Tentraine aussi à de grandes dépenses, et qu'il serait peut-être plus utile de conserver l'argent des médailles,— qu'elle distribue ainsi aux collections de grande culture, — pour des primes offertes aux introductions ou perfectionnements de légumes nouveaux ; ce serait des fonds mieui

placés.

F. Herincq.

Page 1