LESQUELS IL CROIT
Le Lierre est oon-sealement an joii arbrisseau toujours vert, emblème de la fidélité et de raitachemeni; — car, èo effet, 11 meurt là où il s'attachet et fait même mourir celui qui le laisse attaché à lui^— mais il est, en outrei une pomme... de discorde jetée au milieu des paisibles admirateurs de la naturel 11 a des partisans et des détracteurs. Pour les uns, c*est un être très dangereux qui tue tous les arbres qu'il étreint de ses mille bras ; ils n'hésitent pas^ mais à regret, à porter la bacbe sur lui, pour sauver la vie aux beaux hôtes verdoyants de leur parc. Pour les autres, le lierre est très inoffensif; ils le défendent de la cognée meurtrière du bûcheron, déclarant vandale quiconque ose lui donner la mort. Dans tous les domaines, ce n'est que discussions et lamentations. Les antilierrisles se lamentent de voir de beaux arbres menacés d'une fin prochaine par le bourreau qui les enserre ; les lierristes se lamentent, de tour côté, lorsqu'ils voient les débris de ce bel arbrisseau inoffensif jonchant la poussière I
Le Lierre est-il ou non nuisible aux arbres sur lequel on le laisse monter? That is the question ? Un émineot-^diton— naturaliste aaglais, M. Charles Waterton, vient de répondre catégoriquement : Non, le Lierte n'est pas nuisible aux arbres. La preuve c'est qu'il ne leur emprunte pas sa nourriture, et qu'il ne se sert de ces arbres que simplement comme de tuteur.
La Société d'émulation de l'Ain nous apprend que M. Waterton a donit^du Lierre a plusieurs arbres, et qu'il en a refiisék d'autres placés dans le voisinage des premiers et sur le même sol, afin de se livrer à nn examen approfondi de la question. En observant ses arbres, il a trouvé qu'ils avaient tous un magnifique développement et jouissaient d'uoe par* faite santé. Ceux qui étaient garnis de Lierre ne paraissaient nullement différer de ceux qui en étaient dépourvus. On ne s'en étonnera pas, dit* il, si l'on réfiéchit que le Lierre a ses racines dans la terre même, et qu'il ne monte pas en spirale autour du tronc; la tige principale est toujours perpendiculaire ; par là, sa position n'est pas de nature à restreindre la force expansive de l'arbre, plus grande, en proportion, que celle du Lierre, qui lui cède graduellement la place. L'erreur, dit M. Waiertoo, dans laquelle on est tombé touchant l'action prétendue destructive du Lierre sur les arbres, provient de ce qu'on Ta confondu avec d'autres
plantes grimpantes, telles qne le Chèvrefeoilie« et qni sont vraiment nuisibles. — Ce qui, en bon français, veut dire : que les adversaires de M. WatertoD sont des;i^orafi/«, —puisqu'ils prennent le Chèvrefeuille pour du Lierre. C'est peu courtois.
Enfin le dévoué défenseur du Lierre a fait une dernière expérience, très concluante «-(selon lui)— sur un arbre depuis longtemps malade, et qui finit par périr. Si le Lierre planté à sa base, dit-il, avait compté sur lui pour sa subsistance, il se serait desséché et serait mort en même temps ; mais^ au contraire, ce qui en est resté n*avait nullement souffert, et était devenu plus verdoyant que jamais, tandis que les différentes parties de l'arbre étaient tombées successivement. Et voici les conclusions que le célèbre naturaliste anglais tire de ce fait :— « C'est que le Lierre puise sa vie et sa force dans la terre seule où il a été planté ; on ne peut donc pas dire que cette plante déforme la branche sur laquelle elle est fixée, et qu'elle nuise au développement de Tarbre tout entier. »
Assurément non, on ne peut pas dire cela ; je suis parfaitement de l'opinion de l'éminent observateur anglais, qui tire d'aussi savantes conclusions de la mort d'un arbre tué par un Lierre. Je connais très bien le Lierre, et -sais le distinguer du chèvrefeuille et autres plantes grimpantes, qui s'enroulent autour des tiges en produisant des étranglemeDts ; aussi je ne l'accuse pas d'étrangler les arbres. Je ne lui impute pas non plus le crime de les faire mourir de faim ; je connais ses mœurs, et je n*ignore pas qu'il se nourrit à Taide de ses racines, qui puisent dans le sol sa nourriture de chaque jour. Ce que je lui reproche, c'est de faire mourir par étauffement les beaux arbres qui le soutiennent dans sa vieillesse. Voilà son crime; développons l'acte d'accusation.
Mais d'abord disons deux mots des besoins de la vie végétale. Les plantes, pour croître en bonne santé, ont besoin d'eau, d'air et de lumière. L'eau agit particulièrement sur les racines, qu'elle gorge de principe aqueux qui se transforme en sève en passant successivement dans les tiges, branches et feuilles. L'air et la lumière agissent sur les parties aériennes de la plante, dans lesquelles cette sève est modifiée, élaborée, pour devenir propre à la nutrition et à la formation de nouveaux tissus et de nouveaux organes; c'est sous l'influence de ces deux agents que l'eau puisée par les racines acquiert ses propriétés nutritives et génératrices. En circulant dans la lige et les rameaux, cette eau se trouve déjà^modifiée au contact de l'air dont l'écorce et le bois se trouvent pénétrés. En arrivant dans les feuilles, elle subit uoe plus grande transformation par révaporation ; puis elle redescend dans la partie extérieure
de la charpente de t^arbre^ ôb l*aîr fait encore sentir son inflnence, et où n y a nouvelle formation de bois. C'est là surtout que Tair et la lumière sont nécessaires pour Tévaporatlon du liquide générateur qui doit se transformer ou aider les nouveaux tissus à se tranformer en matière solide, tissu cellulaire, tissu ligneux, sans compter les sucs propres, la cblorophytle, et(!., etc. Or, qu^un corps étranger viennent s'appliquer sur on tronc d'arbre, cet arbre se trouve dans une condition anormale; car l'air et la lumière ne peuvent plus agir aussi directement ; les nouveaux tissus restent gorgés de principe aqueux, et ne peuvent pins acquérir leur solidité naturelle ; le bois reste mou, humide , et cet état d'humidité facilite le développement des mycélium ou blancs de champignon parasite, qui amènent en peu d'années la pourriture du bois et, comme conséquence, la mort de l'arbre. Cest un fait tellement connu, que les jardi* niers s'empressent d'enlever les lichens qui croissent sur les arbres fruitiers, et qui pourtant ne forment qu'une couche bien mince sur les tiges. —Donc si cette mince couche de lichens (mousses des jardiniers] est suffisante pour entraver l'action de Tair et de la lumière sur les tissus de ces arbres fruitiers, combien doit être désastreuse la présence de cette épaisse couche de feuillage du Lierre qui revêt tout le tronc d*un arbre?
La présence du Lierre sur le tronc seulement est, il n'en faut pàs douter, une cause de malaise pour Tarbre qui en est revêtu. Le bois nouveau, privé d'air et de Taction de la lumière, ne peut pas arriver à l'état parfait ; l'arbre devient malade, et la maladie s'aggrave à mesure que la cause du mal gagne la partie supérieure du tronc.
Mais il arrive un moment où le Lierre atteint les branches inférieures de la cime; ses jeunes pousses s'allongent le long des rameaux; ses feuilles cachent le soleil aux bourgeons naissants du malheureux arbre, et l'ombre sous laquelle ces bourgeons font de vatns efforts pour se
développer détermine la chlorose Quelques années plus tard, après
une sombre nuit d'hiver, pendant laquelle les terribles aquilons déchat-^ nés 00 1 jeté la terreur dans toutes les chaumières, vous trouvez des pauvres branches d'arbres gisant au pied de leur bourreau qui se dresse encore, lui, orgueilleusement sur ses infortunées victimes. Il s'élève toujours; Il enlace de nouvelles branches qui subissent le sort des premières; toute la cime de l'arbre finit par ne plus être qu'une imposante masse de verdure. C'est beau ï c'est majestueux ! c*est vrai, mais ce Lierre aitier n'a plus qu'un cadavre pour le soutenir; les jeunes bourgeons de l'arbre, qui en se développant entretenaient la vie de ce Meur Vivant, ont été étouffés par son feuillage : sous ce luxe de végétation se
cacbe en eifa la mort« qui, avec le temps^ mine le piédestal sur lequel le Lierre a cm pouvoir s'élever impanément : le travail de destraetion e^t d'iotant plus facile, que ce piédestal n'est composé que 4e matériaux imparfaits et très altérés.
EofiD, par une belle journée d'été, au milieu d'une promenade joiense s6as les arbres» on entend un horrible craquement* . • « . A quelques pas de soi, quelquefois au-dessus de sa tête, on voit s'incliner une magnî- Ique colonne de verdure qui vient se briser sur le soi» an cassant, dans sa chute, quelques beani arbres qu'un aïeul avait plantés, dans Tespoir qu'ils donneraient, un jour^ un peu d'ombrage à ses arrières petits-neveux. — On déchire vite cette colonne de Lierre^ et Ton constate, avec M. Waterton, que le tronc de l'arbre est mort depuis longtemps; qu'il ne porte aucune trace de violence; que le Lierre est innocent; qu'il ne l'a ni éiranglé ni fait mourir de faim, parce qu*il n'a/amaîa compté sur lui pour w iuhiiêtanoe^ car alors il h serait dêssiehé en même temps; gti'ati cwiraire, il était devenu — lui le Lierre •»** plus verdoyant,plue Hgowrèuss que jamais^ tandis que les différentes parties de Farbre étaient tombées successioemmt.
Cest ainsi, le plus souvent, qu'on interprète les choses.
Hais^ malgré Tautoriié de l'émineat naturaliste anglais, et malgré son exemple tris concluant tw êrère^ entouré de Lierre, depuis longtemps malade et qui a fini par périr, je déclare, sur mon âme et conscience^ que le Lierre est un grand criminel, qui tue les arbres en les étouffant, en empêchant le bois de se bien former et le^ bourgeons de se développer ; qu'en conséquence, il doit être condamné à avoir les pieds coupés, avant que les extrémités de la tige n'atteignent la cime de Tarbre sur lequel il s'élève, car il est trop tard de faire l'exécution quand il en a envahi les branches inférieures. Dans cet état, en effet, l'arbre est agonisant, et rien ne peut plus le rendre à la vie. Cest là ce qui a fait dire aux lierrisles que couper un Lierre c'est donner la mort aux arbres qui te soutiennent. Cette opinion n'est pas discutable.
• Maintenant voici des faits :
Un arbre dans un état maladif assez prononcé et couvert de lierre a été ^abattu, cet automne, dans le parc de Guitrancourt : dépouillé de son (paisse masse de verdure, j'ai constaté que les sept ou huit dernières couches de bois étaient entièrement pourries, et remplies de filaments blancs très nombreux, qui arrivaient jusqu'à l'écorce; les couches intérieures étaient encore assez saines.
Au château de Segret, près Arpajon, l'année dernière, un gros arbre
eouvert de Lierre s'abattait avec fracas, en se rompant à deux mètres audessus da sol : le tronc était entièrement pourri.
Cette année^ dans la même propriété, un second arbre de 15 à M ans, portant un lierre, s'est brisé à quatre mètres de hauteur; le ligoeui était en décomposition.
Actuellement on voit près du ch&teau trois grands peupliers blancs, dont le tronc est caché sous l'épais feuillage du Lierre : Un a perdu complètement sa cime ; il a vu successivement ses branches se séparer de loi: la dernière est restée suspendue, retenue qu'elle est, par les tiges da lierre quiTenserre; les élagueursn'ontjamais pu arriver jusqu'à elle. Les deux autres arbres commencent à perdre les branches inférieures de l^r cime ; quelques années encore, et de ces trois beaux Lierres, il ne restera que le souvenir.
Je conclus donc que le Lierre est nuisible à la santé de Tarbre dès qu'il en couvre une partie du tronc; qu'il devient mortel quand il en atteint la cime, parce que son épais feuillage empêche celui de l'arbre de se développer, et qu'aucun arbre ne peut i^ivre sans feuilles. C'est une vérité tellement lapaliisienne qu'elle est incontestable; par conséquent* la criminalité du Lierre ne peut plus être contestée, et ce bel arbrisseau doit être voué à la mort, toutes les fois qu'il prend, pour support, un arbre qu'on tient à conserver soit pour sa beauté, soil à cause de la rareté.
F. Herincq.