UNE AVENUE DE CATALPA
Notre siècle voit disparaître les grandes propriétés princières et avec elles les parcs dessinés suivant la symétrie que leur donnait Lenostre. Ces tracés s(mt aujourd'hui remplacés, le plus souvent, du reste» avec avantage, par les gracieuses courbes des parcs et des jardins anglais » qui s'adaptent mieux à un espace de terrain plus restreint, qui sont d'ailleurs plus pittoresques, plus artistiques^ plus naturelles et surtout plus gaies. Mais avec ces dessins des manoirs d'auh^ois disparaissent une des plus belles choses que les architectes de jardin aient jamais exécutéesj ce sont les larges avenues taillées que Ton nomme Charmilles. La faux du Temps ou la coignée de Thomme abat chaque jour les derniers restes de ces longues et belles promenades un peu tristes, il est vrai, mais peut*étre même à cause de cela pleines de charme. Personne ne songe à en établir de nouvelles; les nouveaux tracés de nos jardins ne s*y prêtent point et chacun voulant jouir promptement, on n'édifie plus pour ses descendants, mais pour soi-mêm '• Le Charme et l'Orme n'offrent pas assez vite un tronc majestueux* et les favoris du jour ne poiirraii»nt servir k torwr des rharmilles.
Nous ne penbions pas que Ton p£it trou ver quelque chose d'analogue à une charmille, qui s'adaptât aux tracés à Tanglaise et ne laissât pas trop attendre ses jouissances, lorsque nous fûmes à même d'admirer une magnifique allée dessinant de larges et belles courbes et plantée en Catalpa taillés comme on le pratique encore pour les Tilleuls. Les Catalpa se prêtent à cetle taille et en peu de temps, paraU4l, forment ainsi une
allée couverte comme les charmilles des parcs à la française. L'ombrage quils procurent est bien suiSsant, mais moins sombre que celui des espèces d'arbres à bois dur. Enfin les milliers de fruits si bizarres des Catalpa donnent à cette allée un aspect singulier, je dirai même féerique, à tel point qu'en la parcourant, les récits fantastiques des mille et une nuits reviennent à votre mémoire. Cette magnifique allée, qui de^Tait èke de nos jours souvent imitée, se trouve dans la propriété de madame Perrier, à Rubelles, près Melun, où est aussi im cèdre qui ne le cède guère à celui de notre Jardin des Fiantes.
L'idée de la taille en charmille pour le Catalpa pourrait, je crois, s'appliquer à d'autres espèces, au Paulownia, tout d'abord. Chacun sait que cet arbre donne des feuilles bien plus grandes encore sur les jeunes pousses, de sorte qu'il gagnerait en beauté, soumis à une taille régulière. Je pense queV Alizier du Népaulf le Vernis du Japon, le Broussonetia papyrifera^ le Kœlreuteria pamculala, le Virgilia lutea, etc., seront aussi très- propres à une semblable taille, et les feuillages, les fleurs, et la pousse rapide de ces espèces les feraient préférer à celles employées autrefois pour charmilles. Us se prêteraient même d'ailleurs à la plantation d'une allée anglaise, de manière à ajouter au pittoresque de ces sortes de tracés.
Puisque nous parlons du Catalpa, ajoutons quelques mots sur son histoire. Il fut découvert en 1726 par Catesby, qui ezpbrait la Caroline et qui le nomma Catalpa, du nom qu'il portait en Amérique. Tourneforten reçut des échantillons presque aussitôt et le nomma Bignonia, le dédiant ainsi à la mémoire de Bignon, son ami, ancien bibliothécaire du roi, et protecteur de tous les savants de cette époque» Ce fut le type d'^s Bignomacées, famille établie pour cet arbre par Linnée. Mais bientôt fut découvert le premier Bignonia grimpant, qui ne pouvait être classé dans un autre genre. Â celui-ci s'en ajoutèrent d'autres ; bref, en peu de temps les Bignonia for-
oaiait un vaste genre à tiges voliibiles oii le Catalpa était par tODséqueot déplacé. On dut doDC en former un nouveau genre. Catalpa et le seul nom spécifique de Bignonioîdes rappellent sa dassîficalîoTi. première. J'ai insisté sur ces détails pour expli- ({uer à ceiix qui attaquent sans les comprendre les classificatiens botaniques, comment les progrès de la science, et les nomkeuses découvertes nouvelles, obligent à modifier sans cesse les prennières classifications. C'est ainsi que le Paulownia imperialis^ découvert en 1835 au )apon, fut nommé d'abord Kgnonm tomentosa, par Thumberg. Aujourd'hui il n'appartient plus au genre Bignonîa et dépend de la vaste famille des Scrophulariiiées. On connnalt encore les Catalpa Kempferi^ Eungei et Ilimalaijensis ^ qui forment de belles touffes. Le second est Tarbre favori des Chinois ; on le connaît sous le nom d^ arbre puant. Je ne parle pas du Catalpa longisstmay espèce peu remarquable et de serre chaude.
Le Catalpa aime les terrains légers, chauds, perméables. Il souffre des gelées au nord de Paris. 11 fleurit à 7 ou 8 ans. Son bois est cassant et ne peut se travailler que longtemps après Fabatage, mais il n*est point attaqué et résiste alors comme nos bois durs. Il est susceptible d'un beau poli, et peut servir à rébénisterie. Verni il ressemble à TÉrable, mais est d'un gris plus brun. A. de Talou.