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X. — L'Art des Jardins

L'Art des Jardins ! Quel sujet magnifique à étudier !

Quels progrès à enregistrer chez nos artistes nationaux, depuis la période classique, illustrée par le Parc de Versailles, chef-d'œuvre de Le Nôtre, jusqu'à l'Ecole paysagère s'inspirant des beautés et des harmonies de la Nature, et les résumant dans son triomphe moderne : les Jardins de la Ville de Paris !

Il s'agit d'en exposer rapidement les origines et les résultats. Nous en confions le soin à l'un des plus brillants collaborateurs de l'Édilité parisienne, M. Edouard André, dont le talent a été consacré par la création de parcs modèles, publics ou privés, dans les Deux- Mondes, et par la rédaction d'une œuvre magistrale : Traité de la composition des Parcs et des Jardins, la plus artistique, la plus précise et la plus littéraire qui ait jamais paru.

Nous donnons la parole à notre ami Edouard André :

« Depuis la Renaissance, l'Art des Jardins a toujours été en honneur dans notre pays, mais c'est surtout depuis un siècle qu'il a pris son plus grand développement.

« Des parterres de broderies, dessinés par Claude Mollet à Fontainebleau, en passant par les grandioses conceptions de Le Nôtre, contemporaines de Louis XIV, et qui ont mérité ajuste titre le nom de « style français », il n'y a pas eu de transition graduée jusqu'aux Jardins paysagers, si répandus maintenant et improprement appelés « Jardins anglais ». On sait, en effet, que l'art d'imiter la nature dans ses plus jolies scènes a pris naissance, en France, dès le xvne siècle. Du Fresny, qui l'imagina, ne put voir son rêve réalisé que par de rares exemples, tellement, à cette époque, l'empire de la règle et du compas s'étendait partout sans conteste.

« Il fallut que, vers la fin du règne de Louis XV, les préceptes de l'art de composer artificiellement des paysages « naturels », décrit et chanté par les prosateurs et les poètes anglais, codifié par l'un d'eux, Whately, fit sa rentrée chez nous, sous l'inspiration de Morel {Théorie des Jardins, 1776) et du marquis René de Girardin {Composition des paysages, 1777). Le nouveau style, adopté parla mode, célébré en vers classiques par Delille, acquit bientôt une grande vogue, en passant par des transformations variées.

« En 1779, le comte d'Artois plantait Bagatelle, actuellement renfermé dans le Bois de Boulogne ; c'est vers le même temps que Garmontelle dessinait Mousseaux (aujourd'hui le Parc Monceau,

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à Paris) ; la reine Marie- Antoinette se plaisait à embellir le Petit- Trianon, à Versailles ; M. de Laborde, fermier général, avec l'aide du paysagiste Hubert-Robert, créait Méréville, près d'Angerville, en Beauce, et détournait la rivière La Juine pour arroser son parc. Nous ne parlons pas d'autres propriétés moins célèbres où ces exemples furent imités.

« Pendant la tempête révolutionnaire, le Directoire et le Premier Empire, quand l'Europe entière était en armes, il ne s'agissait guère de créer des Jardins. On cite cependant l'impératrice Joséphine qui s'adonna à cet art charmant, si bien approprié aux grâces de la souveraine, lorsqu'elle dessina le Parc de la Malmaison, avec l'aide de l'architecte Berthoud.

« Tous les plans qui nous viennent de cette époque indiquent une oblitération singulière de ce bon goût qui avait guidé les conceptions artistiques de Morel et de Girardin, inspirées par un réel sentiment de la nature. On ne pouvait 'guère leur reprocher, à ces véritables artistes, qu'un certain abus des ornements du genre allégorique et sentimental ; l'organisation des paysages artificiels révélait, chez eux, non seulement le talent d'observer les beautés naturelles, mais celui d'en réaliser d'heureuses imitations.

« De la fin de l'Empire à la Restauration, l'Art des Jardins semble relégué à un plan très effacé. Il fallut l'ouvrage très estimé de Gabriel Thouin (Plans raisonnes de Jardins, 1819), pour renouveler le goût et exercer une influence considérable, qui dure encore aujourd'hui. Dans les compositions de cet artiste, le tracé, pour la première fois, prend une place prépondérante. Une allée de ceinture enveloppe la propriété et les autres voies de promenade lui sont subordonnées, en prenant des courbes harmonieuses ; les vues intérieures et extérieures sont réservées avec soin et représentées par le dessinateur, au moyen de petits croquis en perspective sur la marge des plans. Mais quelques-unes de ces qualités dégénérèrent en défauts, lorsque la multiplicité des allées vint embrouiller la promenade, coupant brusquement les scènes qui auraient pu présenter de l'ampleur et de l'harmonie, et reléguant le détail au second plan.

« Thouin devint chef d'école, on peut dire, à son insu. L'agréable ordonnance de ses compositions suscita une pléiade d'imitateurs, dont plusieurs vivent encore et ont servi à vulgariser son nom et sa méthode. Nous disons « méthode » avec quelque regret, parce que, selon nous, tout procédé uniforme doit être proscrit de l'Art, surtout lorsqu'il s'agit de la reproduction des scènes choisies de la nature qui, elle, ne se répète jamais.

« Pendant plus de vingt ans, c'est-à-dire sous la Restauration et le

règne de Louis-Philippe, de nombreux parcs et jardins furent créés en France, tous n'obéissant pas, sans doute, aux idées de Thouin, mais s'en inspirant plus ou moins. On cite, de cette époque : Saint-Ouen, à Mme de Gayla ; le Jardin de l'Élysée-Bourbon, composé par Bellangé ; Fromont, à M. Soulange-Bodin ; Sceaux, à l'amiral Tchitchagoff ; Villeneuve-l'Étang , à la duchesse d'Angoulême ; Dampierre, au duc de Luynes (partie moderne), et bien d'autres parcs dignes des traditions de la belle époque. Mais les jardins de faible étendue étaient dessinés presque au hasard et les plans de ce temps, qui nous sont parvenus, ne trahissent pas une grande fertilité d'imagination chez leurs auteurs.

«Avec le Second Empire, nous entrons dans une toute autre période de l'Art des Jardins, celle qu'on pourrait appeler lapériode décorative. Dès qu'il fut décidé que Paris serait transformé ; que ses vieux quartiers compacts et malsains seraient éventrés par des boulevards plantés ; que des parcs et des jardins publics seraient ouverts, la verdure et les fleurs se répandirent à flots dans la capitale. C'est à cette œuvre considérable que M. Varé d'abord, au Bois de Boulogne, puis M. Alphand, pour la totalité du Service des Promenades et Plantations, se consacrèrent avec ardeur. Pendant dix-huit ans, on vit surgir successivement du sol parisien : le Bois de Boulogne, le Bois de Vincennes et le Parc Monceau rajeunis; les Parcs des Buttes-Chaumont, de Montsouris, et de nombreux jardins (nommés squares), créés de toutes pièces, sans parler d'une multitude de voies plantées. Le tout charmait les regards et apportait la santé : on put appeler les nouveaux jardins, comme à Londres, « les poumons de la Cité ».

« Sous l'impulsion féconde de M. Alphand, ingénieur habile, administrateur consommé, homme de goût, un personnel enthousiaste d'horticulteurs et de paysagistes se partagea la besogne, et l'on peut dire que l'horticulture municipale, à Paris, conquit une renommée universelle, créant, à défaut d'enseignement spécial, une sorte d'école, de tradition d'art qui franchit rapidement les limites de la France et même celles de l'Europe.

« Gomment se caractérisait le genre nouveau qui avait conquis en si peu de temps sa réputation ? Nous l'avons qualifié de genre « décoratif ». En effet, il procédait tout autrement que les genres qui l'avaient précédé. Au lieu des allées plus ou moins étudiées, sinuant à l'excès sur des terrains plats ou assurant simplement l'accès des scènes intéressantes, les chemins devinrent eux-mêmes un ornement par la grâce de leur tracé, le balancement harmonieux de leurs courbes. De plus, l'art d'onduler la surface du sol, que Paxton

avait "^pressenti en Angleterre, que MM. Bùhler et Varé avaient timidement essayé en France, fut largement développé par le jardinier en chef de la ville de Paris, M. Barillet-Deschamps. Il ne craignit pas d'accentuer les reliefs des pelouses et des massifs. Sous le nom de «vallonnement », le nouveau procédé se répandit avec rapidité, donnant au sol des aspects attrayants, lorsqu'ils n'étaient pas exagérés ou mal en situation. Ces artifices de niveaux servaient à augmenter la hauteur apparente des nouvelles plantations ; à faire surgir plus vivement les arbres isolés, les Conifères surtout, du niveau des gazons ; à rapprocher de l'œil et à faire valoir les masses florales ; à onduler gracieusement les fonds de pelouses, en les relevant vers leurs extrémités plantées.

« On ne craignit même pas d'appliquer le système aux plus petits jardins, parfois au détriment du bon goût et le plus souvent de la bonne culture.

« La richesse croissante de la flore exotique, arborescente et arbustive, favorisait singulièrement cette mise en scène. De i85oài869, on peut dire que les introductions de plantes nouvelles d'ornement furent plus nombreuses qu'elles ne l'ont été dans aucune autre période. Gomment résister au désir de mettre à profit tant et de si précieux éléments ? Non seulement les espèces rustiques, sous notre climat, furent toutes essayées, dès qu'elles présentaient des formes ou des couleurs séduisantes ; non seulement les plantes anciennes de nos jardins d'amateurs, sélectionnées et perfectionnées, furent mises à contribution, mais la Flore tropicale elle-même entra bientôt en jeu. Toutes les plantes de serre qui purent être livrées au plein air devinrent l'objet d'essais multipliés. De cette époque date la culture estivale des Canna, Caladium, Ficus, Wigandia, Solanum, Bégonia, Dracsena, Musa, Coleus, Montagnoa, Verbesina, Philodendron, Palmiers, etc., etc.

« Les « plantes à feuillage ornemental » étaient nées et l'on voyait, chose peu commune, deux auteurs publiant le même jour, sur ce sujet nouveau, chacun un volume qui, l'un et l'autre, furent vite épuisés par les amateurs de jardins.

« Les parcs et jardins publics de Paris eurent de nombreux imitateurs en province. A Lyon, le parc de la Tête-d'Or, dessiné par M. Bùhler, fut l'objet d'une sollicitude particulière de la municipalité, qui tint à honneur de voir son parc aussi bien tenu et peutêtre plus fleuri que les plus belles parties de la métropole. Rouen, Lille, Tours, Angers, Caen, Nantes, Troyes et nombre d'autres cités suivirent le mouvement. Les « Subtropical Gardens » de Londres furent la répétition des jardins à feuillages d'ornement de Paris.

« Pendant ce temps, de grandes et belles propriétés privées se créaient partout en France. Les parcs de Ferrières, Grosbois, Armainvilliers, Saint-Gratien, Rocquencourt, Verveine, Les Touches, Mouchy, Mello, Le Lude, Le Mortier, Ognon, Laversine, etc., etc., peuvent être notés au passage. Mais combien d'autres, que nous ne pouvons citer ici, mériteraient encore une mention et une visite ?

« Puis, le renom de ces riantes créations s'étendit au loin. Les artistes de la nouvelle école, comme jadis on l'avait vu au temps de Le Nôtre, furent appelés à l'étranger, soit librement par les particuliers, les villes, les gouvernements, soit par la voie des concours, dans lesquels ils eurent des succès répétés. En Russie, en Autriche, en Angleterre, en Italie, en Suisse, en Luxembourg, en Danemark, en Espagne, en Portugal, en Belgique, en Egypte, en Turquie, en Bulgarie, à Madère, au Brésil, dans l'Uruguay, dans la République Argentine, etc., etc., les architectes-paysagistes français ont été et sont encore fréquemment demandés et toujours estimés.

« Est-ce à dire que, seuls, ces spécialistes aient le monopole du goût et du savoir ? Non, mais l'écho de la faveur qu'ils ont conquise, il y a vingt ou trente ans, s'est répercuté au loin et il dure encore. La cause en est assez naturelle : le sentiment décoratif, si développé en général dans l'artiste français, surtout dans ce que cet art a d'un peu forcé et théâtral, s'est conservé avec toute sa sève dans les paysagistes contemporains de l'époque dont nous venons de parler, et la tradition a été transmise à la génération actuelle, sans trop s'affaiblir. Mais nous faisons un grave reproche à cette tradition, c'est d'avoir, comme nous le disions pour l'époque de Thouin, tourné au « cliché ». Faute d'un enseignement précis, et malgré l'influence que quelques ouvrages consciencieusement écrits ont pu exercer sur ceux qui se livrent à cet art en France, la « fabrication des jardins » est devenue souvent empirique. Bien dessiner une allée; onduler un vallonnement; masser des plantations uniformes ou multicolores, à effets violents et contrastants ; soigner un règlement de sol ; fleurir les abords d'une habitation avec les quatre pelouses ornées de leurs corbeilles uniformément ovales ; voilà, pour un trop grand nombre de prétendus artistes ès-jardins, le summum de leur ingéniosité.

« C'était là l'écueil. Appliquer des procédés purement décoratifs à la création des parcs paysagers est une grave erreur. C'est comme si on voulait accrocher dans un salon un décor d'Opéra. Il faut laisser ces discordances prétentieuses aux plantations des grandes villes, où le système des oppositions dans les formes et les couleurs donne satisfaction à la foule des promeneurs, toujours avides de contrastes et d'impressions vives,

« L'art délicat de la composition des paysages procède d'autre façon. Il doit s'inspirer directement de l'observation attentive des plus jolies scènes naturelles, et conserver aux sites leur caractère essentiel en l'améliorant et en l'embellissant. Sans doute, l'artiste leur imprimera aussi son cachet personnel, mais d'une main légère et discrète. Si un jardin est une œuvre d'art, cet art doit se dissimuler le plus possible et laisser croire que la nature a seule créé les jolies scènes que le spectateur a sous les yeux.

« Ajoutons, cependant, que l'union intime de l'art paysager et de l'architecture s'affirme de plus en plus. Nous avons nommé style composite cette combinaison entre le style géométrique et le style paysager. Les jardins réguliers, autour des habitations luxueuses, sont comme la préface ou le prolongement de l'architecture sur le sol ; ils procèdent des mêmes règles esthétiques et veulent, à la fois, de la science et du goût. C'est dans le dessin de ces jardins, leur appropriation à l'architecture adoptée et leur transition bien ménagée avec les parties paysagères de la propriété que se révèle toute la valeur de l'artiste.

« D'ailleurs, ce n'est pas seulement dans la création des Parcs et Jardins paysagers ou géométriques que nos artistes sont appelés à exercer leurs facultés créatrices. Les Parcs agricoles peuvent aussi unir l'ornement à la pratique culturale ; les Jardins scientifiques, botaniques, zoologiques, allieront le culte de la science au bon goût, dans le groupement des êtres et des choses ; les Jardins potagers ou fruitiers, les Vergers eux-mêmes deviendront l'objet du double travail du pomologue et du dessinateur. Des spécialités s'ajoutent aux généralités : la construction et la décoration des serres, des jardins d'hiver rentrent encore dans le domaine de l'artiste en jardins, et la décoration végétale des appartements n'est pas indigne de ses soins. Dans les régions chaudes du globe, où l'expansion coloniale de la France peut l'appeler, il aura d'admirables occasions de réaliser des scènes tropicales, splendeur de la végétation. Enfin, voici que le goût des plantes de montagnes s'accentue et se vulgarise, la création des « Jardins Alpins » devient une mode charmante qui grandit de jour en jour. On le voit : le champ de l'Art des Jardins reste largement ouvert à tous.

« Que faut-il pour inspirer le talent, en épurant le goût et en l'empêchant de se subordonner aux intérêts, aux rivalités, aux procédés empiriques? Un enseignement régulier, à la. fois esthétique et pratique, qui crée une génération nouvelle de dessinateurs et ordonnateurs de Parcs et Jardins, vraiment guidés par le sentiment du beau et le culte de l'Art. Déjà cet enseignement existe à notre

Ecole nationale d'Horticulture. Espérons qu'il s'étendra jusqu'à l'École des Beaux- Arts, où il n'a pas encore été représenté.

On considère trop souvent l'Art des Jardins comme un simple accessoire de l'Architecture. C'est un grand tort. Les Architectes paysagistes, — puisque c'est le nom le plus répandu maintenant pour une profession mal définie, — peuvent aspirer aune fonction d'un ordre beaucoup plus relevé. Les exemples ne sont pas rares déjà ou plusieurs d'entre eux ont été appelés à concevoir et à diriger l'installation totale d'un riche propriétaire à la campagne : bois, parc, communs, chasse, pêche, ferme, et même habitation principale. Le rôle de l'Architecte-paysagiste devient alors assez haut placé pour que l'œuvre de l'architecte de constructions ne soit plus qu'une unité dans l'ensemble et soit subordonnée à l'ordonnance générale, dans cette organisation de la vie rurale bien comprise. C'est là un idéal qu'il n'est pas donné à tous d'atteindre, mais il est permis d' « y tendre sans y prétendre », comme disait Malebranche, en parlant de la perfection.

« On nous permettra de placer sur ces sommets notre espoir dans l'avenir de l'Art des Jardins, qui a joué un rôle si honorable et si populaire dans l'histoire générale de l'Art en France. »

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