‹ L'hospice des enfants-assistésChapitre 3 sur 46 · IV · texte numérisé non relu

IV

La t»ETItE MÈRE

désastres, la prise d'Orléans, arraché, il est vrai, pour une heure à l'ennemi, mais ressaisi par lui violemment et désormais sa proie. En vain, la victoire de Coulmiers avait-elle montré ce qu'il nous restait de vaillance, après tant de coups accablants ; en vain, la résistance de Châteaudun en flammes avait-elle montré que, malgré la fortune contraire, l'héroïsme demeurait une vertu française, encore une fois nous étions contraints de reculer, de laisser la lourde semelle du Germain fouler plus avant le sol sacré de la patrie.

Après des mouvements de révolte que combattit d'abord madame Nadalewska, et dont Madeleine ensuite triompha définitivement, Stéphane, distrait d'ailleurs de toute autre préoccupation par le chagrin incurable de son fils perdu, se résigna à vivre en paix avec le révérend père Phalippou. Il eut d'autant moins de peine, comme il l'avait dit lui-même, tt à faire bon ménage » avec le Supérieur du Jugement-Dernier, qu'il le rencontrait fort rarement. Le plus souvent, le moine, très exact à venir chaque jour à Saint-Avertin, tantôt pour la célébration de la messe, tantôt pour celle du salut, sous un prétexte ou sous un autre refusait de monter jusqu'au Pertuis* Quand ses affaires le rappelaient ainsi brusquement, -^ peut-être essayait-il d'établir à Tours une succursale de son Ordre> — c'était un grand regret, une grande tristesse pour la baronne, condamnée à réciter

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les Petites Heures sous la direction du révérend père Barandon. Certes, le premier Assesseur du Jugement- Dernier était un saint prêtre; mais, incapable de donner aux moindres cérémonies du culte ce caractère de grandeur, de pompe, que le Révérend Père Supérieur savait leur imprimer, inapte surtout à faire précéder ou à faire suivre les plus petits exercices de piété de ces instructions courtes, familières, libres en Dieu, lesquelles sont comme un coup de fouet que les âmes altérées du divin aiment à ressentir dans la rude montée du ciel, il avait infiniment moins de prestige que le Fondateur.

La réserve du révérend père Phalippou s'explique facilement. Pourquoi, chaque matin, chaque soir, irait-il à la Maisonnette? Que gagnerait-il, que gagnerait son Institut à des visites quotidiennes au Pertuis? Ni lui, ni son œuvre n'avaient rien à recueillir d'une assiduité trop empressée là-haut. Il fallait se réserver, au contraire, et éviter à tout prix un conflit avec Fauteur de VEssai sur les Miracles j conflit que rendraient inévitables des contacts trop répétés. Sans parler de ce qu'il y aurait de cruel de sa part, peutêtre de lâche aussi à engager une lutte quelconque avec un homme à qui son malheur ne laissait pas l'entière possession de son esprit, à quels excès de langage le désespoir du père, augmenté des haines du philosophe, n'était-il pas capable d'emporter M. Stéphane Nadalewski ! . . .

« Un scandale à la Maisonnette I »

Le révérend père Phalippou frissonna, et, su rheure, prit la résolution très ferme de ne fourni aucun prétexte à une discussion sur des sujets tro; délicats. Si le général avait été présent en Tourainc peut-être les intérêts du ciel, que lui, prêtre, ne de vait jamais perdre de vue, Feussent-ils engagé à pro fiter d'une circonstance providentielle pour dégage définitivement la famille Fuster des liens d'une amiti dangereuse à sa foi. Il eût été beau alors de foule aux pieds de vaines douleurs humaines et, pour fair triompher Dieu , d'achever, s'il le fallait, les Nada lewski. Malheureusement, le général était loin, et quelque armé qu'il fût pour le combat, il devait ré primer son ardeur pieuse et attendre. Le prisonnie de Mayence revenu, oh! il n'hésiterait pas à livre: cette bataille suprême, du gain de laquelle résulterai le salut de tous : le salut de Madeleine, retenue à h terre par le souvenir de Daniel Nadalewski ; le salu du général, toujours un peu chancelant dans dej voies trop nouvelles pour lui ; le salut du Jugement- Dernier !

L'importance que de telles pensées prirent dans lej préoccupations de ce moine, visant un but unique : rétablissement, la diffusion, la prospérité de Tinstitut dont il était le Fondateur, lui communiqua la force, non-seulement de ne paraître au Pertuis qu'à de longs intervalles et comme en passant, mais aussi

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le courage de refuser d'une manière absolue la création de la chapelle que madame Fuster, laquelle avait besoin de trouver sans cesse un sanctuaire sous la main, aurait voulu implanter dans sa maison.

En plusieurs rencontres, la baronne, que tous les chemins menaient à Tidée fixe d'un autel à édifier dans le grand salon de Touraine comme dans le grand salon de Paris, était revenue à la charge, et toujours la méiue fin de non-recevoir catégorique avait accueilli sa requête. Pourtant, il n'entrait pas dans cette nature, que gouvernait le sentiment religieux, le plus entêté, le plus obstiné, le plus résistant des sentiments humains, parce qu'il en est le plus aveugle, de connaître le découragement, et, un matin, après la messe, où elle était accourue seule par une affreuse journée de décembre, en présence du révérend père Barandon, elle s'élança encore une fois à l'assaut pour obtenir sous son toit cette présence habituelle de Dieu, qui transforme la demeure humaine en une sorte de tabernacle, en fait un oratoire où la prière peut s'épancher des âmes nuit et jour.

— « Ma maison est une maison de prière, Domus mea domus orationis vocabitur^ » interrompit le premier Assesseur du Jugement-Dernier, lequel, dans son canonicat somnolent de Saint-Flour, avait fait une étude très approfondie de l'Écriture-Sainte, et, comme une lame ébréchée, dégainait son petit texte latin à toute occasion.

Le rcvcrend père Phalippou, d'un geste de com mandement, invita son subordonné à sortir de la sa cristie.

— Madame, dit-il, non sans quelque sévérité j'ai déjà eu l'honneur de vous faire observer que dans l'heure si triste que nous traversons, il ne convenait pas de donner suite à un projet qui vous tient au cœur et dont moi-même j'ai pu, durant une minute, caresser la réalisation. Il faut attendre. Savonsnous, quand l'ennemi nous enveloppe de toutes parts, où nous prendrons gîte demain ? Le Gouvernement de la Défense Nationale, ne jugeant plus Tours assez protégé par nos lignes, s'est replié déjà sur Bordeaux. La tempête que des hommes frappés de vertige déchaînèrent sur nos têtes ne va-t-elle pas nous balayer tous jusqu'aux extrêmes frontières de notre pays ? Mon Dieu ! ayez pitié de la France très chrétienne !

— « Pardonnez à votre peuple, Seigneur, parce^ Domine, parce populo tuo, » murmura le révérend père Barandon, poussant le tiroir du vestiaire, où il venait de serrer les ornements sacerdotaux, et se retirant.

— Mais un sanctuaire de plus élevé à sa gloire serait une voix de plus qui monterait vers Dieu pour apaiser son courroux, insista la baronne, Tintelligence fermée à tout, sauf à la chapelle privilégiée du

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Le Supérieur du Jugement-Dernier ne sut maîtriser un mouvement d'impatience.

— Madame, à Paris, nous «ûmes tort de créer une église en l'intérieur de Thôtel Trémière, sans au préalable avoir obtenu l'autorisation, l'agrément, si vous préférez, de votre mari. Nous devons nous garder de la même faute en Touraine.

— Une faute, Révérend Père Supérieur? dit Thérèse de la Sylve avec un léger redressement d'orgueil.

— Quand j'ai le courage de m'accuser, madame, peut-être devriez-vous avoir Thumilité de reconnaître que vous ne fûtes pas toujours sans reproche. Si quelque chose, à mes yeux, peut excuser la violence avec laquelle j'envahis autrefois votre domicile et érigeai votre maison en une sorte d'oratoire, auquel nous donnâmes le nom de « Paroisse du Jugement- Dernier », c'est la vie peu édifiante qu'à cette époque menait le général. Il n'était pas mauvais que Dieu, offensé à Bordeaux, fît irruption à Paris dans la demeure du voluptueux, pour la purifier et préparer au pécheur ce a gîte de salut » dont parle l'Apôtre, et où votre mari, en effet, trouva le pardon de ses erreurs, la quiétude de la grâce, la certitude heureuse de la rédemption. Comblé comme il l'a été des faveurs célestes, le général, désormais, a repris dans sa famille la haute situation dont un égarement passager l'avait fait déchoir : il est redevenu le chef...

— Le chef ! ne put s'empêcher d'interrompre imp< tueusement la baronne.

— Votre chef, madame, insista le moine ave énergie.

— Je ne reconnaîtrai jamais d'autre chef que Diei

— Pour moi, madame, bien que je place au-dessu de tout ce qui est mon obéissance à Dieu, je reconnai pour mes chefs légitimes ceux auxquels il lui a pi de déléguer la moindre parcelle de son autorité J'obéis aux évéques qui ont juridiction sur moi j'obéis à Notre-Saint-Père le Pape, soutien de la doc trine, gardien infaillible de l'Église, vicaire de Jésus Christ parmi nous.

— Dans la sainte hiérarchie de l'Église, tout es acceptable, parce que tout découle de la souve raine justice, de la souveraine miséricorde, de L souveraine bonté de Dieu. Dans le mariage, au con traire...

Le prêtre la regarda avec des yeux où venait d« s'allumer je ne sais quel hautain dourroux.

— Madame la baronne, lui dit-il, en d'autres tempî je touchai avec vous le chapitre si scabreux du mariage. Il ne me convient pas a'aborder encore une fois cette matière ardue. A remuer l'homme trop profondément, la vase monte vite. Je m'abstiens. Vous me contraignez à vous l'avouer, pourtant, il est des secrets de votre nature que je ne cherche plus, incapahle que je me reconnais de les découvrir, de les

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expliquer. Malgré tant de vertus que je vois briller chez vous d'un incomparable éclat, souvent, essayant dans la paix de ma cellule de pénétrer votre être moral, d'en débrouiller le mal pour l'atténuer, le bien pour le grossir, il m'arriva de reculer d'épouvante devant ce que je croyais deviner, entrevoir, pressentir. Je me raidissais dans ma méditation solitaire, et je poursuivais mon étude obstinée. Hélas ! tant d'efforts douloureux de mon cerveau, ce n'est pas assez, de mon âme liée à la vôtre par les liens les plus étroits et les plus purs de l'amitié religieuse, ont été en pure perte, et, puisqu'il vous plaît aujourd'hui de m'obliger à une entière franchise, je vous confesserai naïvement qu'après plusieurs années de relations quotidiennes, je ne sais rien sur vous, absolument rien. Vous êtes le sphinx antique qui garde son énigme éternellement.

— Révérend Père Supérieur, comment, à propos d'une femme chrétienne, pouvez-vous évoquer une image empruntée aux horreurs révoltantes du paganisme? Cela est cruel... Et si le sphiqx antique, c'était vous !

— Je ne vous entends point. Veuillez vous expliquer.

— Oui, gémit-elle douloureusement, comme Jésus attaché à la croix, moi, son humble servante, je puis m'écrier aussi : — « Mon père, pourquoi m'avez- vous abandonnée? »

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— Est-ce vers moi que s^élève votre cri ?

— II s'élève vers vous qui, depuis la conversion de mon mari, vous êtes tout entier tourné de son côté, rangé dans son parti, et ne comptez plus avec la misérable pécheresse sans laquelle vous n'eussiez jamais vaincu.

— Madame ! articula le Supérieur du Jugement- Dernier atteint et portant involontairement une nlain à son long scapulaire noir, qu'il comprima contre sa poitrine, à l'endroit du cœur.

— Je suis simple, moi, et, sans regarder à la terre, Je vais droit à mon but, qui est le ciel. II serait injurieux de me supposer le moindre secret. Je veux voir Dieu, voilà où tendent les efforts de ma vie. Vous, quand l'audace m'est venue de regarder vos actes, de scruter vos pensées, j'ai tcrujours cru à la sainteté de vos motifs, mais je ne vous ai pas toujours compris.

— II était donc nécessaire que vous me comprissiez? dit-il avec toute la hauteur du dédain sacerdotal, le plus écrasant des dédains.

— Puisque, par l'effet d'une extrême charité, il vous avait plu de me choisir comme coopératrice de votre œuvre, il était nécessaire que je comprisse pourquoi, à mesure que vous précipitiez plus avant mon mari dans la grâce, vous vous retiriez jour à jour de moi ; pourquoi, le général Fustier converti, je devenais la branche morte de l'Evangile, « qui ne peut

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plus porter de fruits et qu'il faut désormais jeter au feu. »

Le moine ne s'était pas attçndu à tant et de si ^ rudes coups. Si, dans la solitude de sa cellule, il n'avait pas pénétré les fonds très enveloppés, très obscurs de sa pénitente, celle-ci, l'œil aiguisé par une jalousie sainte, puisqu'elle prenait sa source dans un besoin supérieur de se dévouer exclusivement, Pavait au contraire deviné, fouillé, aperçu dans l'intimité discrète de chacune de ses démarches, de chacun de ses pas. Ce prêtre, aussi entreprenant qu'habile, éprouva une humiliation profonde, puis un dépit qu'il s'efforça de maîtriser, mais qui jaillit en dehors de lui-même violemment par ses deux yeux, ces miroirs superbes où, malgré qu'il en eût, son âme ardente, par instants, venait se refléter.

a Quoi ! la baronne avait pénétré la théorie de ses puissants stratagèmes I Quoi 1 la baronne devinait que désormais le général recevait tous ses soins, était tout pour lui ! Quoi ! la baronne savait qu'elle n'avait été que le marche-pied qui devait le hisser, lui, Fondateur d'un Institut besoigneux, jusqu'à la conquête du général, seul propriétaire d'une immense fortune^ par conséquent seul capable de dégager l'Ordre du Jugement-Dernier des nécessités qui l'opprimaient,

où il pouvait périr ! »

Dans le regard que le révérend p4re Phalippou, pris

en flagrant dél 't de ruse, lança romme une flèche

aiguë et vibrante à madame Fuster, se trouvàien amalgamés ensemble la colère, le mépris, la haine La baronne méritait sa colère, parce qu'elle avai été perspicace; son mépris, parce qu'elle avait été s dupe docile; sa haine, parce qu'elle était femme, e que, pour ce religieux austère, la femme, c'était 1 mal, le mal éternel et persistant. Il ne fut pas loin dans cette pauvre créature, déjà confondue de soi audace, -muette, courbée dans la posture embarrassé* d'une coupable, de voir « cette ennemie du salut de hommes », que les Pères, que toute la doctrine d< l'Église se sont obstinés à reconnaître dans Eve, 1< premier auteur du péché, l'origine de notre abaisse ment et de notre dégradation.

— Madame, dit-il, laissant déborder sa rage sourde vous prononçâtes un jour ces mots terribles : — « J( déteste l'homme, il me fait à la fois épouvante et horreur. » — Comme Job, je vous parlerai « dans l'amertume de mon âme i, et je vous confesserai que, place vis-à-vis de la femme, je ne suis pas loin de ressentir la même horreur et la même épouvante. En vérité, vous me voyez presque tremblant de la pénétration, de la subtilité de cet être qu'on est convenu d'appeler faible, et qui est si fort, doué qu'il fut, pour le malheur du genre humain, de toutes les finesses enveloppantes, de toutes les séductions perfides, de tous les charmes pervers, surtout d'une acuité à percevoir où l'enfer jeta les rayonnements de son feu...

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— Révérend Père Supérieur...

— Certains poètes comparèrent la femme à un ange. Si la femme est un ange, en effet, elle est Tange des ténèbres, qui mène l'homme à la révolte, au néant, à son domaine qui est la nuit.

— Grâce ! grâce !

— Vous dûtes livrer plus d'une fois bataille à votre ennemi, madame, poursuivit le prêtre impitoyable, et souvent la lumière vous surprit les armes à la main. Vos bras étaient débiles ; vous succombâtes aux tentations dont vous étiez assaillie. Moi, j'ai Fordination; elle m'a toujours permis de tenir la femme à distance, et, à cette heure même, s'il en était besoin, elle me communiquerait la force de la défier...

— O Révérend Père Supérieur, par les mérites de Notre - Seigneur Jésus-Christ, mort indistinctement pour tous, je vous en conjure, ayez pitié de moi !

A cette prière, lancée d'un accent qui navrait, le religieux, qui ne savait se résoudre à pardonner à la baronne ses velléités d'insubordination, répondit par ces mots articulés d'une voix altière :

— Madame, au chapitre septième de VEcclésiaste^ on lit ce verset :

« J'ai considéré toutes choses avec les yeux de mon t âme, et j'ai trouvé la femme plus amère que la € mort. »

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