‹ L'hospice des enfants-assistésChapitre 42 sur 46 · IV · texte numérisé non relu

IV

290 LA PBTITB MÈRK

-^ Voilà mes enfants désormais , articula-t-elle d^un ton de tristesse désolée.

— Monsieur Nadalewskil sœur Madeleine!...

appela la belle voix sympathique de la supérieure Bénédicte.

La porte de la salle Saint- Landry s^étalait grande ouverte, et les escaliers sonores retentissaient du bruit de tous les pensionnaires de Thospice accourant à la fête de PEnfant-Jésus.

Au dix-aeptîème siècle, vers ï638, il y avait, à Paris, rue Saint-Landry, une maison dite « Maison de la Couche ». Là, chez une veuve, en de misérables chambres, étaient entassées des bandes d'enfants trouvés. D'après les rapports du lieutenant du Châtelet, le nombre des malheureux petits êtres que recevait la Couche Saint'Landry ne s'élevait pas à moins de trois ou quatre cents chaque année.

Vincent de Paul, « le plus grand cœur que Dieu ait jamais laissé tomber sur la terre », pour nous ser^ vir des termes de Bossuet, lequel, dans sa jeunesse, avait suivi à Saint-Lazare les conférences du Fondateur des Prêtres de la Mission et des Filles de la Charité, Vincent de Paul connaissait la Maison de la

Couche. Il y allait souvent et, touché par les souffrances de tant d'infortunés auxquels, eussent-ils été mille, devaient suffire les soins de la maîtresse du logis et de deux servantes, cent fois il avait caressé l'espoir de créer un jour un hospice où les enfants trouvés seraient recueillis, soignés, aimés par de vraies mères que le ciel leur enverrait. Mais l'argent manquait.

En attendant que la charité publique, qu'un génie particulier, un génie presque divin lui permettait d'émouvoir toutes les fois qu'il le voulait, lui apportât les ressources nécessaires à l'édification d'une maison de refuge pour l'enfance, Vincent de Paul, qui ne savait résister aux instincts généreux, sublimes d'une nature faite toute pour l'amour des hommes, de temps à autre enlevait de la Couche Saint-Landry un, deux ou trois enfants, et s'en allait les loger où il pouvait, chez les riches, chez les pauvres, le plus souvent chez les Filles de la Charité, encore dénuées de tout, mais déjà si heureuses de se priver pour les orphelins.

Il n'est pas de lecture plus attachante que celle du journal où les premières sœurs de charité notaient, avec leurs propres impressions, les expéditions,.ordinairement nocturnes, de leur Fondateur à la maison de la Couche Saint-Landry.

a 22 janvier. — M. Vincent est arrivé vers les onze « heures du soir ; il nous a apporté deux enfants ; l'un

« peut avoir six jours, l'autre est plus âgé. Ils pleu- « rent, les pauvres petits !

a 25 janvier. — Les rues sont remplies de neige, a nous attendons M. Vincent; il n*est point venu ce « soir.

t 29 janvier. — Le pauvre M. Vincent est transi de « froid ; il nous arrive avec un enfant ; il est sevré, a celui-là. »

Cest en souvenir de la Couche Saint-Landry qu'à l'Hospice des Enfants-Assistés on donne ce nom de « salle de la Couche » ou de a salle Saint- Landry » à l'immense chambre qui se développe, au-dessus de la chapelle, dans toute la largeur de ce bâtiment Un peu en saillie sur l'ensemble des constructions et montrant, aux environs de la rosace, un gentil poupon en pierre environné d'anges et chaudement emmaillotté.

La salle Saint- Landry avait été bouleversée de fond en comble. Les couchettes des nourrissons — cette pièce plus aérée et plus vaste a été affectée aux tout jeunes enfants — avaient été refoulées contre les murailles, pour céder la place à de longues rangées de bancs symétriquement alignés des deux côtés. Un passage étroit serpentait vers le centre, à travers des chaises destinées aux invités, car tous les ans, l'hospice a des invités pour la fête de l'Enfant Jésus. Déjà, par-ci par-là, on percevait le froufrou d'une

294 LA PRTITK MÈRE

robe de soie et Ton distinguait la mine froide, encadrée de favoris grisonnants, de plus d^un fonctionnaire plein dMmportance et de majesté. Les plus osés parmi ces curieux, après avoir présenté leurs hommages à la nouvelle Mère Supérieure, franchissaient chaises, bancs, tabourets, et, tournant le grand poêle en faïence qui ronflait à toute gueule au milieu delà salle de la Couche^ se dirigeaient vers le fond avec un empressement marqué. Là, en efifet, s^était porté tout Peffort décoratif des Filles de la Charité, car là elles avaient édifié la crèche de TEnfant Jésus.

Qu'on se figure une large, une très large toile peinte en ocre très foncé, d'un ton terreux, en maints endroits presque noir; par places, un pinceau brutal, écumeux à force d'être empâté, a étalé de lourdes taches vertes. Cette immense loque, enluminée à Épinal, avait été rejetée plutôt que tendue sur une armature faite de tables, de deux ou trois fers de lit négligemment superposés, de quelques matelas entassés au hasard, de mille objets disparates, appelés tous à donner à l'énorme tenture des reliefs qui lui communiquassent l'apparence de quelque rocher colossal de la Judée, servant d'abri au Sauveur des hommes, t né sans maison », pour se conformer aux prophéties. Certes les saillies de cette roche singulière ne faisaient guère illusion, et il eût fallu des prodiges de bonne volonté pour assimiler une minute ces plis mous, épais, ces angles, ici bizarrement aigus, plus loin

amortis jusqu'à représenter des aspérités rondes comme des têtes, aux cassures si vives, si pittoresques de la pierre. Les barbouillages verts eux-mêmes n^a- '^aient rien de commun avec les mousses, les lichens, les moisissures vivantes dont les parois humides des grottes se trouvent tapissées. Mais dans cet arran< Sèment naYf, où le ridicule, si on veut, le disputait ^u grotesque^ une chose touchait jusqu'aux larmes : C* était la présence de Dieu enfant, tapi en une cavité du bloc. Ce trou apparaissait orné d'une profusion de branchettes de buis, de rameaux de laurier, au milieu desquel s'ouvraient, pareils à dç grands yeux doux, quatre ou cinq bouquets de violettes de Parme, offrande délicate de quelque visiteijr généreux.

— Mon Dieu ! comme ce petit qu'on vous a porté ce matin est beau ! dit Madeleine à la Sœur-éçonome, laquelle caressait d'un dernier coup d'oçil charmé son étable de Bethléem.

— Voulez-vous lui attacher le crucifix ? lui demanda la vieille Fille de la Charité.

— Quel crucifix ?

— Tenez !

. Elle lui remît une petite croix en bois noir, fort légère, ayant tout au plus huit centimètres de long.

— Je serais bien honorée de lui attacher la croix, dit Madeleine ; mais comment faire ?

— Je vous montrerai.

Devant la grotte, se développait un marchepied de

trois marches, sur lequel 6n avait étendu un tapis ramage de fleurs blanches et bleues. Notre petite mère, suivant la Sœur-économe, gravit les degrés vers TEnfant Jésus. Quand elle fut en face du baby, qui dormait rassasié, couché doucement sur une boule d'eau tiède capitonnée avec soin, elle n'osa pas le toucher.

— Prenez-lui les mains, et, avec ce fil que vous lui passerez entre les doigts, assujettissez le crucifix,

— Je vais l'éveiller.

— Ne craignez rien : il a tété de si bon appétit!

— Et si je lui fais mal ?

— Non, non...

Notre postulante réussit à fixer la mignonne croix noire aux menottes du baby. Ah! son cœur battait bien fort !

— Allons I dit la Sœur-économe.

Et elle toucha Madeleine, qui demeurait immobile, plongée dans une sorte d'extase.

— Une grâce, ma bonne Sœur-économe, lui demanda-t-elle tout bas avec l'accent de la prière.

— Quoi donc ?

— Permettez-moi d'embrasser cet ange.

— Vite, vite, la fête commence I

Madeleine, de ses lèvres tremblantes, effleura le front de l'Enfant Jésus qui dormait toujours.

— Voyez-vous, dit-elle redescendant le marchepied et ne s'apercevant pas, tant ses yeux étaient troubles,

que la Sœur-économe avait disparu, voyez-vous, les enfants furent la passion de ma vie : quand je n'ai pas pu aimer Marie David, j'ai aimé Flavie Réthel, puis Eugénie Bernier, maintenant j'aimerai... Trois cents voix chantèrent :

a — Dans cette étable^ Que Jésus est charmant !

QuHl est aimable Dans son abaissement! »

Madeleine, noyée en une mer d'enfants qui déferlait dans la salle de la Couche, à grand'peine finit par se dégager. Elle gagna, non loin du poêle, la place réservée aux soeurs de charité.

Le cantique continuait :

a — Que (V attraits à la fois!

Tous les palais des rois N^ont rien de comparable Aux beautés que je vois Dans cette étable, »

— Charmant! charmant! dit la supérieure Bénédicte, s'adressant à la Sôeur-économe.

— Faut-il distribuer les oranges? demanda celle-ci, s'inclina nt.

— Je crois bien !

agS LA PETITE MÈRB

Une cliquette retentit.

Les assistés qui, demeurés debout, tout en chaih tant, dévisageaient de leurs yeux agrandis de surprise et d'admiration la caverne oii sommeillait TEnfimt Jésus, se turent et s'assirent sur les bancs, à droite les fiUeues, puis à gauche les garçonnets. Notre petite mère observait. De la place qu'elle avait choisie entre la supérieure Bénédicte et la Sœur-économe, son œil pénétrait les lignes profondes des garçons, immobiles devant elle. Soudain un grand mouvement eut lieu, et sur les faces ternes de ces enfants, un peu gênés dans leurs blouses neuves, aussi roides d^appilt que des planches, un peu ahuris par la fête, passa comm^ un coup de soleil. Ils avaient vu des montagtie^ d'oranges que les Frères de la doctrine chrétienne ^* les Filles de la Charité s'appliquaient à distribuer. C ^ fut un sourire glouton d'un bout de la salle à l'autre

t Pauvres petits 1 » pensa Madeleine, quand tou les bras se levèrent avides vers les corbeilles, et que d^ chaque bouche s'échappa ce cri : -^ « A moi ! à moi ! i»

Le hasard voulut que le regard de notre jeune novice, errant à travers tant de figures inconnues, les effleurant au vol, tombât sur la tignasse rousse de Pierre Terrassier. Elle remarqua un pétillement joyeux sur ses traits. La 'satisfaction épanouissait à ce point ce visage, tout à l'heure jugé si laid, où tous les vices avaient marqué de précoces empreintes, gu'il lui parut beau. Qu'était-il donc arrivé à Pierre

LA COUCHE SAlNt-LANDRY 295

Terrassier? Avant d'entrer dans la salle Saint- Landry, avait-il appris que sa mère était sauvée, ou Dieu venaît-il de descendre dans l'âme de ce gamin hideux et de son souffle tout-puissant en avait-il redressé les instincts, balayé les dépravations ?

Comme Madeleine s'égarait en des réâexions qui lui montraient Pierre Terrassier lavé des fautes des siens, de ses propres fautes, commises toutes sans discernement, l'enfant se prit à rire. Ce rire, qui plissa ses lèvres minces fort désagréablement, s'adressait au Frère qui tenait la corbeille aux oranges et qui ne lui avait pas permis d'y puiser de ses dix doigts à sa fantaisie. La corbeille passa. Alors des yeux de Pierre Terrassier jaillit un regard atroce de haine, de vengeance, de fureur. Puis, comme s'il ne pouvait supporter la pensée humiliante pour sa fierté de routeur parisien de se trouver seul privé d'oranges, de ses mains ardentes^ aiguisées comme des griffes, il écarta le devant de sa blouse jusqu'à la déchirer, et montra deux fruits vçrmeils magnifiques, d'un geste d*emportement et de défi.

« Ah 1 l'exécrable enfant ! » se dit Madeleine.

Elle détourna la tête avec dégoût.

Tandis que notre petite nière inclinée, presque honteuse des pensées que Pierre Terrassier, coupable d'une sorte de vol, faisait naître en son esprit, se lais-

3oO LA PETITS IcibRB

sait gagner à une mélancolie où s^infiltra doucement le souvenir de Marie David, de cette enfant si pure, de cet ange si profondément aimé, les chants interrompus recommencèrent. Insensiblement elle osa relever le front. Dans la salle de la Couche, le spectacle était nouveau» et Madeleine éprouva un étonnement indicible en avisant les singuliers acteurs qui venaient d'entrer en scène. Devant la crèche, à genoux sur les degrés inférieurs du marchepied, un groupe de fillettes et de garçonnets chantaient. Ces enfants ne portaient ni la blouse ni la robe de Thospice. Les uns avaient une culotte bleu de ciel, une jaquette de soie rouge soutachée de galons d'or; les autres, une jupe rose relevée aux côtés, bouffante, des bas blancs bien tirés, un toquet de paille planté coquettement sur leurs cheveux longs dénoués. Chacun tenait à la main une houlette enrubannée. C'était un tableau de Watteau plein de grâce, de charme, de fraîcheur et dévie.

Les petites filles, au bas de ce rocher, où le creux pratiqué vers le milieu pouvait au besoin simuler le réservoir de quelque source perdue dans l'aridité d'un désert de la Judée, les petites filles, comme des fauvettes posées là pour boire, sifflaient d'une voix claire et douce :

ce — Notre divin Maître, Bergers j vient de naître;

LA COUCHE SAINT-LANDRY 3oi

Rassemble^'vousy Vole\ à ses genoux, »

petits garçons, avec des trilles de chardonnerets devant les fontaines découvertes sous bois, relent joyeusement :

€ — Notre divin Maître, Pour nous vient de naître; Rassemblons-nous j Volons à ses genoux! »

îleine était heureuse. Après ses agitations de

rheure, ses troubles quand elle faisait sur Terrassier des observations qu^en dépit d'elle :ndait à tous les pensionnaires de rhospice, an soulagement, un ravissement, une extase, tiose la transportait d'aise : l'Enfant Jésus,

par le bruit des cantiques, immobile sur la /eau tiède, ne pleurait pas. Sa mignonne tête

par un traversin microscopique, le superbe îgardait curieusement et ne s'effrayait pas le lu monde du vacarme terrible qu'on faisait en ineur. Etait-il beau, ce poupon, promenant à

la populeuse salle Saint- Landry des yeux verts, paisibles et rieurs !

î petite mère crut à un miracle. Evidemment, omettait que Tenfant représentant Jésus dans V» 26

i02 La t>ETtTE MÈRE

sa crèche eût cette sérénité divine. Elle s'a pour mieux le voir, mieux Padmîrer, mieux Mais elle s'arrêta. Pierre Terrassier, qui, oi comment, avait changé de place et s'était fau qu'au marchepied, lui barrait le passage.

— Que faîs-tu là, drôle ? lui demanda-t-ell(

— Tiens I et si je veux parler à cette mi( pondit-il sans bouger ; elle est la plus genti bande avec ses cheveux comme ceux d' Treillard...

Et il tira furtivement la robe à la plus p bergères. L'enfant, que la main impure de C( de barrières, de ce fils d'assassin avait tou retourna.

— Loulou 1 ma Loulou ! s'écria Madeleh

Elle repoussa d'un élan féroce Pierre Te

qui alla s'abattre à dix pas, et enleva sa fillet

ses bras, répétant, la tête complètement perdi

— C'est elle! je l'ai retrouvée I c'est ellel.».

J.K GARE MONTPAKNASSE,

La fête de PEnfant Jésus s^acheva au milieu du bouleversement et du tumulte. En une minute, sur un signe de la supérieure Bénédicte, les assistés, filles et garçons, quittèrent la salle Saint- Landry. Le groupe des bergers et des bergères, tout à Fheure fier et chantant, défila tête basse, morne, effaré, confondu dans la tourbe du troupeau silencieux qui Tentraînait irrésistiblement, foulant la soie, brisant les houlettes^ déchirant les rubans qui ne flottaient plus.

Cependant Madeleine, retenant Marie David de toute son âme et de toutes ses griffes, demeurait immobile devant le rocher de la crèche. Ses yeux grands et secs ouverts sur Loulou, elle la regardait insatiablement. Lenfant, de son côté, contemplait

3io Là petite mère

délia les bras de Tenfant noués autour de son cou, et la mit debout au milieu de la pièce ; puis, ayant reculé de quelques semelles :

— Ma Loulou, lui dit-elle, veux-tu aller chez maman Nadalewska, rue Barbet-de-Jouy ?

•— Non I non I glapit Marie, qui s'élança épouvantée vers sa marraine.

— Vous voyez 1 conclut celle-ci,

Stéphane, se décollant enfin de la cheminée, fit quatre pas vers elle.

-— Madeleine, lui dit-il avec un visible effort, Madeleine, tu ne m'as pas compris. Ce n'est pas sur Marie David que je compte pour remplir ce vide effrayant dont tu parles, c'est sur toi.

— Sur moi I

— Si j'ai mis en avant le nom de ta filleule, c'était que je n'osais pas prononcer le tien. Mais c'est toi, toi avant Marie David qui nous préoccupes et dont nous appelons la présence rue Barbet-de-Jouy, à Bellevue, partout...

— Et Dieu ? interrompit-elle.

Comme Madeleine articulait ces deux mots, U supérieure Bénédicte et la Sœur-économe rentrèrent; la première tenait à la mairi un marteau, la seconde, la petite croix de FEnfant Jésus. La vue du signe glorieux de la Rédemption des hommes, qui arrivait à elle quand elle était près de défaillir, troubla notre petite mère profondément. Elle marcha en chancelant

LÀ GARE MONTPARNASSE ^ll

jusqu^à la Sœur-économe et elle colla ses lèvres sur le bois noir :

— Seigneur, Seigneur, soyez mon soutien 1 soupîrat-elle.

— Ma chère sœur Madeleine, luî dit la Mère Supérieure, cette chambre où nous sommes va devenir votre chambre ; elle se'trouve près de la mienne ; puis ^Ue est spacieuse, et l'on pourra y installer deux lits, Un pour vous, l'autre pour la petite Marie David, ^ont vous auriez... je crois... beaucoup de peine à Vous séparer désormais.

Ce dernier membre de phrase avait été articulé très ^^ïXtement; on eût dit que la sœur Bénédicte voulait ^^ donner le temps d'en observer l'effet sur sa novice. Madeleine eut un tressaillement de joie qui la fit ^^mbler tout entière comme tremble une feuille à ^^ cime d'un haut peuplier.

— Merci... oh! merci!... balbutia-t-elle.

— Plantez la croix au-dessus de la cheminée, reprît l^ Supérieure, s'adressant à la Sœur-économe et lui tendant le marteau.

Tandis que la vieille Fille de la Charité, non sans peine, à coups amortis, enfonçait un clou dans la - muraille, la supérieure Bénédicte, penchée vers Loulou, ébahie de ce qu'elle voyait, de ce qu'elle entendait, encore surprise d'avoir retrouvé sa petite mère^ de laquelle elle ne savait détacher ses

3l2 LA PETITE MÈRE

yeux non plus que ses bras, lui parlait, Pinterrogeait gentiment.

— J^espère que tu dois être bien contente, toi ? lui disait-elle, lui tapotant la Joue du bout des doigts.

— Bien contente, répondait Penfant.

— Et te plairas- tu avec nous, à présent ?

— Je me plairai avec ma petite mère.

— Alors, tu n'aimerais pas de retourner à Saînt- Maur?

— Non.

— Mais ta petite mère est sœur, comme les sœurs de Saint-Maur.

— Non, non I s'écria-t-elle avec des airs indignés. Et, d'une main furieuse, elle tira violemment les

ailes de la cornette de Madeleine.

— Eh bienl tu veux donc me décoiffer? lui dit celle-ci, riant d'une pareille audace.

— Oui.

— Tu ne me trouves donc pas bien avec ce costume?

— Tu es laide...

Le cœur des Nadalewski battait de plaisir à chaque parole de Marie David.

— N'est-il pas vrai, ma Jolie Loulou, lui demanda Stéphane, que tu serais heureuse si ta petite mère quittait l'hospice avec toi, et si vous veniez toutes deux chez maman Nadalewska, rue Barbetde-Jouy ?

LA GARE MONTPARNASSE 3ï3

— Rue Jouy, Loulou serait bien heureuse avec petite mère et maman Nadalewska.

Madeleine avait détourné ses yeux de sa filleule, et regardait de nouveau la croix que la Sœur-économe avait enfin accrochée au-dessus de la cheminée. Une servante entra, portant la blouse bleue de Marie David avec les autres pièces de son pauvre costume de tous les jours. Comme cette femme dégrafait le corsage de soie rose du baby, Madeleine, d'une voix suppliante :

— Je la déshabillerai moi-même, lui dit-elle. Elle se livra à cette besogne délicieuse avec un

frémissement des mains qui souvent l'obligea de s'y reprendre trois fois pour chasser un bouton de sa boutonnière ou un crochet de son agrafe. La supérieure Bénédicte continuait à l'observer. Tout à coup, comme la petite mère se tenait baissée, presque à genoux devant Loulou, la sœur de charité se pencha à l'oreille de notre philosophe de Bellevue et lui chuchota ces mots :

— Monsieur Nadalewski, avant peu Madeleine aura quitté cette maison. Elle aime trop Marie David pour aimer assez nos enfants. Celle que vous appelez « votre fille » et que vous croyiez avoir perdue, vous ne tarderez pas à la retrouver. Dieu, quand on se donne à ses pauvres, réclame un sacrifice entier, et Madeleine ne saurait faire ce sacrifice sans mourir. Je vous la rendrai.

Page 1