IV
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La sœur Bénédicte ne s^étaît jamais fait grande illusion sur Madeleine Fuster. La connaissant po^'^ ainsi dire dès Tenfance, elle la savait trop passionnée) trop ardente à tout ce qu'elle entreprenait, pour k supposer capable de ces résolutions suivies, de cet. abandon absolu, presque méthodique de soi-mêine que réclament les engagements religieux. Quand elle avait reçu des mains de la baronne notre petite mère à la crèche Saint-Julien, comme elle nMgnofait aucun des détails de la longue crise qu^elle traversait» depuis la mort de Daniel Nadalewski Jusqu^à la disparition de Marie David, elle ne douta pas qu'après quelques semaines de recueillement, de repos en Dieu, elle ne réussît à guérir la jeune fille de ses velléités
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de vocation et à la renvoyer doucement aux devoirs plus faciles du monde, surtout à Tafifection des Nadalewski, pour lesquels, elle le savait bien, vivre sans • leur fille » c'était mourir.
L'attitude de Madeleine à la crèche, où elle mon- ^a, dans Texercîce permanent de la charité, un zèle, ^n amour des pauvres qu'aucune besogne, si basse qu'elle pût être, ne parvint ni à rebuter, ni à lasser, avait déconcerté les prévisions pessimistes, les calculs froids de la sœur Bénédicte ; elle la crut digne de l'habit, et, quand elle la vit avec la robe grise et la cornette blanche, elle s'habitua à la croire Fille de la Charité, définitivenc\pnt et irrévocablement Fille de la Charité.
Cependant, les doutes assoupis chez la directrice de 'a crèche Saint-Julien se réveillèrent chez la Mère Supérieure des Enfants-Assistés, après la découverte de Marie David. Il fut évident pour cette femme, ^'une intelligence vive, pénétrante, dont les pratiques l'une religion étroite n'avaient pas altéré le sens lumaln, que Madeleine quitterait l'hospice. Avec [uelle rage de lionne, pour arriver à sa Loulou, la aisir, l'enlever, elle avait renversé Pierre Terrassier, încore tout meurtri de sa chute ! Avec quelle énergie de ses deux bras elle retenait l'enfant que perlonne ne songeait à lui ravir ! Un pareil débordenent de tendresse maternelle, qui avait produit tomme un scandale à l'hospice, rejetterait infaillible*
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ment la postulante de Saint- Vincent dans les sentiers de la vie ordinaire. Son devoir désormais n'était-il pas de marcher dans ces sentiers nouveaux, pour y servir de guide, de soutien à sa filleule, que le ciel venait de lui rendre miraculeusement ?
Quelques jours après cet événement, cause de grand bruit aux Enfants-Assistés et parmi les fidèles de cette maison, la supérieure Bénédicte et la Sœuréconome, dans les bureaux du rez-de-chaussée, où, en dépit d'une gelée inscrite sur les vitres en beaux dessins de cristal, on avait négligé d'allumer du feu, s'entretenaient à voix basse de Madeleine et de Loulou.
— A mon humble avis. Mère Supérieure, disait la vieille Fille de la Charité, nous devons d'abord nous appliquer à éloigner de l'hospice la petite Marie David.
— C'est à quoi tous mes soins sont employés.
— Une fois Marie David dans la famille Nadalewski, il est impossible que mademoiselle Fuster, qui ne saurait se passer de sa filleule, ne se hâte pas de la rejoindre.
— Je l'espère comme vous, ma sœur. Toutefois, bien que je n'aie jamais beaucoup compté sur la vocation de Madeleine, je doute que nous parvenions à la détacher sans difficulté de notre Compagnie. Cette malheureuse jeune fille, dont je sais toute l'histoire, a cruellement souffert, et elle se trouve dans cet état
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tation où précipitent de trop longues tortures, lui devient sujet d'irritation et de scrupule, mettant à profit l'indisposition de Loulou, qui [u'enrhumée, j'ai abordé avec notre postulante ipitre d'une adoption possible par elle de sa e ; elle s'est récriée aussitôt et m'a fait remaravec une excitation où se mêlait une sorte de î religieuse, que la famille Nadalewski seule 1 position d'adopter Marie David. — a Quant à î-t-elle conclu d'une voix énergique, je suis, ' grâce de Dieu, fille de Saint- Vincent, et j'endemeurer fille de Saint- Vincent... » — Je n'ai sisté, de peur de l'affliger dans la fièvre où je ais ; seulement, j'ai tout de suite écrit à mala baronne Fuster, à Lormières, pour la sup- 'intervenir.
l est certain, Mère Supérieure, que les faveurs DUS avez cru devoir accabler la postulante une, lui permettant d'habiter une chambre à autorisant à garder toute la journée avec elle nsionnaire de l'hospice, qui devrait nous quitter itégrer l'Orphelinat de Saint-Maur, allant jusdispenser des offices de la chapelle, créent .à vrotégée une situation qui pourrait susciter la e. Hélas I vous avez dû l'observer souvent, la e est la dernière passion qui s'éteigne chez les s, et elle s'enflamme plus vite dans les maisons ituelles que partout ailleurs.
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Le ton de la Sœur-économe avait été quelque peu aigre.
— Ces faveurs, dont j^ai accablé Madeleine, sont autant de gages de mon empressement à lui faire comprendre que sa place n'est plus parmi nous, riposta la Supérieure^» Pensez-vous, par exemple, ma sœur, que, hier. J'aurais laissé notre postulante liabiller Marie David de la magnifique robe de velours apportée ici par la famille Nadalewski, si Je n'avais vu là une nouvelle preuve que Marie David ne nous appartenait plus, que déjà M. et madame Nadalewski la considéraient comme leur enfant ?
Et sa voix devenant un peu âpre, presque dure :
— Sœur-économe, dit cette femme si indulgente, mais qui n'était pas incapable de commander, je ferai dans cette maison, où mes Supérieurs, mes Supérieures m'ont envoyée, ce que Je croirai devoir faire. Nulle jalousie, si tant est, comme vous le dites, que la jalousie ose souffler son venin parmi les servantes des pauvres, ne m'empêchera d'agir dans la pleine liberté de ma conscience et de mon cœur. En adoptant vis-à-vis de mademoiselle Fuster une ligne de conduite qu'on semble blâmer, que vous-même peutêtre vous n'approuvez pas, J'accomplis une œuvre de charité qui ne peut manquer d'être agréable à Dieu. Voulez-vous qu'au lieu de recourir à mille moyens ingénieux pour détacher peu à peu, jour à jour, sans douleur, ma pauvre Madeleine de notre
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•ompagnie, je la tue en la chassant brutalement de et hospice, son dernier refuge après des épreuves omme le ciel n'en réserve qu'à ses élus? Certes, ion, je ne la chasserai pas, cette adorable enfant à lui je ne crains pas d'appliquer cette invocation des litanies de la Très Sainte Vierge : — « Modèle l'insigne dévotion! •
— Oh ! Mère Supérieure, de quoi m'accusez- ^ous?...
— Je vous accuse de voir trop la lettre de notre ègle, de n'en pas assez pénétrer l'esprit. La charité le consiste pas seulement à donner du pain aux paures, à soigner les infirmes, à secourir la détresse des Prisonniers ou des fous ; la charité est plus grande, plus [énéreuse, car elle embrasse toute la créature de Dieu, on âme d'abord, et puis son corps. Or, il est arrivé ici me jeune fille dont l'âme déchirée par les ronces de outes les douleurs humaines offre aux yeux le specacle d'une affreuse plaie. Et quelqu'un me blâmeait des soins qu'il me plaît de prodiguer à cet ange ! - voudrais que vous l'eussiez vue tout à l'heure, iand, après un effort sur moi-même, j'ai trouvé le »urage de lui insinuer que, Marie David étant re- Duvée, elle serait si bien désormais avec sa filleule, it auprès de madame la baronne Fuster, à Lorières, soit rue Barbet-de-Jouy, auprès de la famille adalewski ! Elle n'a pas répondu un mot ; mais, îvant jusqu'à sa bouche la manche de sa robe, elle
y a collé ses lèvres, puis, avec un torrent de larmes, elle a balbutié : — « Saint habit, que j^ai revêtu d'un cœur si joyeux, on veut donc que je te quitte! »
— Je me suis sauvée; les sanglots m'étouffaient.
— Tant d'exaltation dans la sensibilité est peu naturelle, articula la Sœur-économe, qui ne partageait ni l'enthousiasme ni l'émotion de la Mère Supérieure.
— Quoi ! vous ne trouvez pas ce mouvement admirable ?
— je le trouve maladif, riposta-t-elle avec la froideur impassible des vieillards.
— Maladif?
— La postulante Madeleine Fuster est malade.
— Malade ?
— Vous savez que, pour ce rhume de la petite David, elle n'a pas eu confiance dans les médecins de la maison ?
— Eh bien ?
— Eh bien, le docteur Guibal, qu'elle a fait appeler, m'a dit, comme je le reconduisais à sa voiture :
— a Ce n'est pas Marie David qu'il faut soigner, c'est mademoiselle Fuster. Vous ne la conserverez pas longtemps.... »
— Mon Dieu I
Elle planta là la Sœur-économe, un peu déconfite, et s'élança vers le premier étage de la maison.
La Supérieure des Enfants-Assistés trouva Made-
e assise dans Pembrasure de la grande fenêtre éclairait sa chambre jusqu'au fond. Loulou jouait 5 pieds avec une petite orpheline triée sur le volet ni les orphelines les plus sages de Thospice. Il lit, ce jour-là, un de ces clairs soleils un peu lides, un peu tièdes, comme en amène souvent le s de février, quand, neiges et glaces fondues, on ne que la bouche propice du printemps s'ouvre e monde et que tout dans la nature va renaître, everdir, va aimer.
Vous, ma mère Bénédicte ! s'écria Madeleine vant.
• Oui, ma chère enfant, moi, qui viens prendre louvelles... de Marie.
M. Guibal est parti très rassuré. Il paraît, tous, que ma pauvre Loulou a les bronches fort dé- 2s. Elle endura tant de privations durant le siège cette odieuse Cruchette 1 Elle se ressent de tout
à présent... Que vous avez été bonne de lui ler une amie si gentille !...
Et vous, vous n'êtes pas souffrante, au moins ?
Moil... dit-elle troublée.
le reprit vivement :
Cette petite Henriette Brenner est charmante, est née en Alsace, n'est-ce pas ? Je l'aimerai dage. Mon père était de Mulhouse...
Fene vous trouve pas très bonne mine, ce matin.
sœur Bénédicte, que la pâleur de la novice
n^avait jamais inquiétée, lui connaissant ce teint blanc et mat depuis des années, venait d^être frappée de certains tons noirâtres, violacés, terreux qui lui rayaient la face par-ci par-là. Aux tempes, vers le haut du front, à la commissure des lèvres particu* lièrement, on eût dit qu'une main légère avait promené la pointe molle d'un crayon de fusain et y avait décrit des ronds, des losanges, des carrés à Tinfini. Madeleine, effrayée du regard profond qui la fouillait, quand le soleil éclairait en plein son visage, courba la tête.
— Méchante ! lui dit la Supérieure d'un air d'aimable badiîiage. Vous ne voulez donc pas que je vous voie?
Notre postulante de Saint- Vincent, ne résistant pas à la voix si tendre qui lui parlait, se jeta dans les bras de la sœur Bénédicte, sanglotant :
— Ma Mère, ma Mère, ah! que je vous aimel
— Et moi aussi je t'aime, chère enfant ! lui ditelle, la tutoyant sans s'en apercevoir.
Comme la Fille de la Charité, muette, interdite, retenait, toujours enfouie dans son sein, la plus jeune, la plus idolâtrée de ses Sœurs, involontairement elle laissa errer ses doigts autour de la taille de Madeleine.
— A quoi songeait-on, rue du Bac, de vous donner une robe si large ? lui dit-elle.
- Elle m^allait bien pourtant, le jour de la vê-
— Alors, vous avez singulièrement maigri, ma gnonne, depuis votre prise d'habit?
— Peut-être un peu.
^ Vous vous ennuyez, sans doute ?
^ Jamais, maintenant.
Madeleine tourna les yeux vers sa filleule, laquelle,
yinant un appel, vola sur ses genoux.
*- Comment trouvez-vous ma fille ? demanda-t-elle,
sayant de donner à Tentretien un tour qui Téloi-
lait d'elle-même.
— Ravissante ! répondit la sœur Bénédicte.
Et, s'adressant à l'enfant, richement vêtue de velurs et de soie :
— Oh ! que tu es belle !... Qui fa donné cette jolie )be?
— Ma petite mère.
*- Et cette ceinture superbe ?
— Ma petite mère.
— Non, intervint Madeleine, maman Nadalewska.
— Maman Nadalewska, répéta Fenfant.
— Et tu n'es plus malade maintenant?
^ Non... C'est petite mère qui est malade .. Beau- >up malade petite mère...
— Loulou ! lui cria sa marraine sévèrement.
-- Laissez-la parler, je vous prie, dit la Supérieure *un accent où perça quelque nuance d'autorité*
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Marie David, effrayée, n'articula pas une parol< mais, sans que sa petite mère reçût de ce contact moindre impression, elle faufila ses doigts fins dar les plis de la jupe si ample de Madeleine et, rian comme si elle faisait une niche qui dût amuser tou le monde, elle tira à elle un mouchoir de batist( qu'elle secoua joyeusement. Des taches rouges criblaient le chiffon.
— Du sang 1 s'écria la sœur Bénédicte.
— Mademoiselle, vous êtes une désobéissante! dit à sa filleule la marraine irritée; allez vous mettre en pénitence là-bas près de votre lit.
Loulou, tenue à la main par son amie Henriette Brenner, s'éloigna penaude vers le fond de la pièce.
— Alors, ma Madeleine chérie, lui demanda la Supérieure avec une douceur qui devait lui inspirer confiance, alors vous avez craché du sang?
— Oh! si peu... Ce n'est rien.
— L'avez- vous avoué à M. Guibal?
— A quoi bon !
— A quoi bon? Il vous soignerait.
— Mais il ne me guérirait pas.
— Et pourquoi ne vous guérirait-il pas?
Elle leva un doigt.
— Dieu seul peut me guérir, dit-elle.
— Dieu ordonne qu'on se soigne, quand on est malade. Ne passons-nous pas, nous autres, notre vie
îoigner les pauvres? Combien mourraient si nous accourions pas à eux pour les sauver !
— La mort, oui, voilà qui serait doux! articulaelle lentement,
— Eh quoi, vous voudriez mourir?
— Oui... Oh! oui!...
— Maintenant que vous avez retrouvé votre enfant?
— Loulou ne me suffit plus; il me faut Daniel, et Daniel est là-haut.
Ses yeux allèrent droit au ciel et semblèrent y fraper un coup. Puis, se retournant et montrant d'une lain amaigrie le petit crucifix appendu au-dessus de
tablette de la cheminée, elle articula d'une voix brante, exaltée, où se mêlèrent des tons un peu raules :
— Si mon sang coule, bonne Mère, ne vous en frayez pas, car, moi aussi, j'ai eu le flanc percé mme le divin Sauveur.