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Désormais, il fut impossible de se faire la moindre illusion, et les Nadalewski eux-mêmes, si acharnés dans l'espérance, désespérèrent. D'après le docteur Guibal, très attentif à la malade, Madeleine vivrait huit jours, un mois peut-être, mais il pouvait arriver aussi que, d'un moment à l'autre, elle s'éteignît dans une des syncopes où fréquemment on la voyait s'anéantir.
L'affreuse perspective d'une perte qui atteignait à la fois et madame Fuster, et les Nadalewski , et les Reiss, et la sœur Bénédicte, et M. Darnétal, le seul fidèle de la Paroisse du Jugement-Dernier à qui son affection pour notre petite mère eût donné le courage de franchir la porte des Enfants-Assistés^ cette pers-
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/e désolante rasséréna tous les caractères sou- 3ment. La baronne, frémissante, se tut; Stéphane femme, révoltés, se réfrénèrent; les Reiss, près later, se continrent; la Supérieure de l'hospice et Darnétal réprimèrent des mouvements d*îndigna- 1 que le langage comme l'attitude de la sœur érèse du Jugement-Dernier manqua de leur arraer plus d'une fois. La mort, cette pacificatrice hauine de nos misérables querelles, opère de ces proges ; il avait suffi à la camuse hideuse, couronnée e serpents pour le riche, de fleurs pour le pauvre, e terreur pour tous, de montrer son profil sinistre, ie hasarder un pas, et, dans le cœur de ces trois lommes et de ces quatre femmes, où soufflaient des passions si ardentes, si âpres, un grand apaisement s'était fait. L'épouvante inclina, infléchit à ce point les âmes, raidies par la colère que, dorénavant, au chevet de la postulante de Saint -Vincent, il y eut des paroles échangées, des compliments échangés, des poignées de main échangées entre madame Fuster et les Nadalewski. L'inimitié paraissait petite devant une catastrophe imminente, et il n'y avait plus de place ici que pour le pardon et pour la paix.
De quelle joie cette concorde inespérée parmi ceuî qu'elle aimait fit tressaillir notre petite mère, épuisé de sensations, épuisée de vie I Assise sur son séan' entre des coussins, dans sa couchette étriquée d'hôp
tal, elle ne se lassait pas de promener ses yeux bleus, devenus déjà plus vastes pour considérer bientôt les horizons si vastes du ciel, sur le groupe a£Fectueux qui l'entourait. C'était sur sa mère et sur les Nadalewski que son regard, encore lumineux, s'arrêtait avec le plus de complaisance. Il allait à la baronne d'abordy puis à Stéphane, puis à madame Nadalewska, et revenait pour recommencer. Quelquefois, cette sainte, qui touchait à la porte rayonnante derrière laquelle elle découvrirait son Daniel, son époux, celui dont la mort l'avait plus tdée, plus profondément et plus sûrement tuée que la disparition de sa filleule, que les cent coups de poignard du Jugement- Dernier, quelquefois, ne rêvant plus qu'union, alliance, amour éternel, elle trouvait la force de sourire aux siens, d'appeler pour ainsi dire jusqu'à ses lèvres le suprême battement de son cœur.
Un soir, vers minuit, après le départ des Reiss et de M. Darnétal, la retraite de la supérieure Bénédicte, l'éloignement de Marie David et d'Henriette Brenner, Madeleine, qui ne parlait plus guère, fit un signe. Sa mère, Stéphane, madame Nadalewska, postés en divers coins de la chambre, accoururent. La petite mère les considéra , puis relevant la tête :
— C'est une grâce que je veux vous demander, souffla-t-elle péniblement.
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— Nous te les accordons toutes d'avance, lui dit Nadalewski.
— Et vous aussi, maman ?
— Oui, ma fille, oui, toutes, répondit la baronne.
— Eh bien, embrassez-vous, murmura-t-elle.
Madame Fuster et madame Nadalewska tombèrent
dans les bras Tune de l'autre.
— Et lui, le meilleur des hommes, le père de mon Daniel? dit-elle, désignant Stéphane à sa mère bouleversée.
La sœur Thérèse, du Jugement-Dernier, héroïque, Se pencha vers l'auteur de Y Essai sur les Miracles^ qui effleura son front du plus imperceptible des baisers.
— Oh l comme je vais bien dormir à présent! soupira-t-elle.
En effet, elle s'endormit d'un sommeil doux, paisible, le plus doux certainement et le plus paisible qu'elle eût goûté depuis longtemps.
A peine notre petite mère, harassée, avait-elle fermé les yeux, que la baronne, laissant madame Nadalewska au chevet de sa fille, attira notre philosophe de Bellevue vers l'embrasure de la fenêtre, le point de la pièce le plus éloigné du lit.
— Monsieur Nadalewski, lui chuchota-t-elle, ramenant d'un geste pudique son voile noir sur son visage, nous nous sommes donné le baiser de paix. Après tant et de si pénibles malentendus, veuillez
croire que rien ne pouvait m'être plus agréable que cette réconciliation.
— Madame, dit Stéphane, très laconique, Madeleine a parlé, j'ai obéi, voilà tout.
— Cela veut-il dire, monsieur, que votre cœur?...
— Cela veut dire, madame, qu'en tout ceci mon cœur n'est pour rien.
— Vous me croyez alors de grands torts ?
— Des torts!... Si vous n'aviez que des torts envers votre fille !
— Il ne s'agit pas de ma fille, il me semble, en ce moment.
— Pour moi, madame, c'est toujours de votre fille qu'il s'agit.
— Je ne vous comprends pas.
— Comment! vous ne comprenez pas que c'est notre immense tendresse pour Madeleine qui seule nous mit constamment, ma femme et moi, à votre merci ! Croyez- vous que nous eussions supporté les affronts dont le Jugement-Dernier, dont vous-même ne cessâtes de nous abreuver, si nous avions pu nous résigner à vous abandonner notre enfant, oui, notre véritable enfant? Au fait, nous avons eu beau faire, vous triomphez, et votre œuvre sera bientôt accomplie.
— Je devine toute la cruauté de vos paroles, monsieur; mais je ne saurais m'en indigner, quand je songe que vous détestez, que vous condamnez tout ce
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qui est saint et religieux. Si Dieu, un jour, exauçant les prières de l'Ordre du Jugement-Dernier, daigne vous toucher de son doigt...
— Que votre Dieu me dispense de ses faveurs!
articula Stéphane reculant avec épouvante.
Puis, se rapprochant de madame Fuster, immobile, ses deux yeux enflammés comme des braises perdus dans l'obscurité des cours de l'hospice :
— Je vous en conjure, madame, suppliez de ma part M. Grégoire Phalippou de ne pas se montrer à ce point soucieux de mon salut. Je serais ravi d'apprendre qu'il a soulagé sa Communauté de la lourde tâche de sauver M. Stéphane Nadalewski.
La baronne, atteinte par le sarcasme du philosophe, se retourna promptement.
— Vous êtes toujours Satan 1 articula-t-elle tout à la fois furibonde et attristée.
Elle voulut s'éloigner ; mais Nadalewski, la retenant par la manche pendante de son habit :
— Qu'êtes-vous venue faire à Paris? lui demandat-îl, essayant de vains efforts pour voiler sa voix qui commençait à gronder.
— Vous le savez.
— Je sais que vous êtes venue ici, non pour soigner votre fille, non pour l'assister à sa dernière heure, qui vous comble de joie, mais pour l'empêcher de léguer sa fortune à Marie David. Dites que ce n^est pas la vérité.
— Je dis que ce n'est pas la vérité, répliqua-t-elle hautaine.
— Quoi ! vous osez prétendre que vous n'êtes pas l'émissaire de M. Grégoire Phalippou?
— Puisque vous l'exigez, monsieur, je vous parlerai avec franchise. Je suis venue à Paris pour sauver ma fille de vous.
— De moi !
— Je ne suis pas ici, comme vous semblez le croire, l'émissaire du Révérend Père Supérieur de l'Ordre du Jugement-Dernier, qui m'aurait chargée de la défense de je ne sais quels pitoyables intérêts humains, je suis l'émissaire de Dieu, qui me charge de défendre l'âme de mon enfant.
— ChutI vous allez l'éveiller, madame, souffla madame Nadalewska, s'interposant soudain entre la baronne et son mari et réussissant à les séparer.
Le jour commença à faire trembler de premières blancheurs aux vitres de la chambre, que Madeleine reposait encore. C'était à peine si, durant la nuit, elle avait éprouvé deux ou trois soubresauts nerveux suivis d'une toux très faible. Madame Nadalewska et la baronne, qui avaient passé de longues heures prosternées devant la petite croix de bois noir de la cheminée, se levèrent enfin. Un vague espoir avait effacé la fatigue de leurs traits par l'effet d'une subite illumination. Qui sait ? puisque leur enfant avait pu
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dormir avec ce calme, si Dieu n'allait pas la leur conserver? Hélas 1 elles avaient tant prié.
Stéphane, qui, penché sur notre petite mère, était demeuré attentif à sa moindre plainte, au plus insaisissable de ses soupirs, quand les deux femmes, un peu rassurées, se rapprochèrent du lit, s'en éloigna pour donner quelque trêve à tout son entendement absorbé en des observations trop lassantes et que le trouble à la fin gagnait. Il marcha vers la fenêtre de plus en plus claire et regarda stupidement à travers les cours, où, comme des points noirs filants, de temps à autre passaient dans des vapeurs rosées un frère de la Doctrine Chrétienne, une sœur de charité, une fillette, un petit garçon.. Que volontiers il fût descendu là-bas et, lui aussi, eût couru dans Pair humide du matin ! Il n'osa pas quitter la chambre. La tête lui tournait. Il eut peur de tomber. Le soleil parut et vint accrocher des plaques d'or aux carreaux de la fenêtre qui étincelèrent. Les arbres de l'Hospice des Enfants-Assistés, auxquels le printemps avait donné des feuilles menues, tendres, lustrées de gommes brillantes, frissonnèrent. Ce fut comme un frémissement de joie de ces belles branches, heureuses de retrouver leur parure, ravies d'étaler leurs panaches, allant de droite et de gauche en des balancements désordonnés, ivres sans doute de la sève, qui, des entrailles de la terre en gestation, montait par tous les canaux, par tous les fils capil-
laires et les inondait de vie. Nadalewski gardait une immobilité d'idiot.
« Tiens, c'est le premier avril, » pensa-t-il.
La lumière, qui se faisait partout sur le monde, se faisait aussi dans son cerveau.
« J'aurais voulu qu'il plût aujourd'hui, » se dit-il.
Alors, de ses yeux, où rentrait, avec son âme tout à l'heure absente, l'idée de la situation présente, jail' lirent des regards de révolte, d'emportement, de haine; puis de sa bouche frémissante s'échappèrent ces paroles désespérées :
« L'homme est seul... S'il existait un Dieu quelque part, est-ce que ces cours et ces jardins que j'entrevois auraient ces airs de fête en ce moment? est-ce que ce soleil insultant pénétrerait dans cette chambre, où va mourir la plus noble, la plus sublime, la plus parfaite créature qui fut jamais?... Les cieux sont
vides, et la nature indifférente ne compte pas avec nous... »
La douleur qui ravageait Stéphane à belles griffes lui arracha d'autres paroles encore; puis, chancelant sur ses jambes, l'esprit en proie à toutes les confusions, à tous les vertiges, à toutes les ténèbres, il s'assit et ne bougea plus. Cependant Madeleine, caressée par un chaud rayon, avait rouvert les yeux.
— Ma Loulou, je veux la voir, murmura-t-elle... Ah ! je crois que je vais mieux. ..
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Oh! oui, tu vas bien mieux I bien mieux! lui madame Nadalewska.
• Dieu s'occupe de toi, ma chère enfant, c'est ceri, lui dit sa mère, et Dieu que nous avons longue* nt imploré, aura pitié de nous tous.
Ces mots étaient à peine prononcés, que la porte i la chambre s'entrebâilla discrètement, et Faumôier de Thospice, qui, chaque matin, revêtu du surlis et de Tétole, venait donner la communion à la naïade, parut au fond du corridor. Le célébrant itait précédé de la supérieure Bénédicte, de la Sœuréconome, d'une longue suite de Filles de la Charité et de quelques orphelines récitant à mi-voix lepater. La cérémonie dura une minute à peine, puis le prêtre et son cortège se retirèrent à pas lents. Notre petite mère, après Faction de grâces, que madame Fuster récita à haute et intelligible voix, eut la force de lever une main et de faire un signe à la Sœuréconome. Celle-ci s'empressa d'accourir.
— Ma sœur, lui demanda Madeleine d'un ton où Reparut un souffle d'énergie, Pierre Terrassier est-il encore dans la maison ?
— Oui, ma sœur... Sa mère n'a été jugée qu'hier, et...
— Voudriez- vous me permettre de lui parler?
— Ceintes l
La Sœur-économe sortit.
— En entrant ici, reprit notre petite mère, s'arr
360 LA PETITS MÈRB
tant une seconde après chaque mjpt, je ne coonaissids pas les enfants assistés. Il en est un que f ai xnaltrsdti cruellement... Ce n^était pas bien... Il y a dans cette maison des êtres adorables... Voyez ma Loulou... Voyez Henriette Brenner, dont f ai fidt présent à ma cousine Reiss... Paieu tort de... -^
Le jeune Terrassier, tenu à la main par la Sœuréconome, parut ; la tête basse, Toeil aux aguets, il avança traînant les pieds, timide et précautionneux... Qu'allaît-on lui dire? Qu^allait-on luîfidrc?
— Pierre, me reconnais- tu ^ lui demanda Madeleine.
— Je crois bien que je vous reconnais 1 répondit le gamin, tortillant sa casquette et voyant sans r^ garder. I
— Je t'ai fait beaucoup de mal, n'est-ce pas, 1« jour de Noël, à la fête de l'Enfant Jésus ?
— Vous ne m'avez pas fait de bien, vrai I
— Si je te demandais pardon, me pardonnerais-tu ?
L'enfant releva la tête, surpris, ahuri ; puis, un brouillard passa sur ses yeux de chat, phosphorescents et rusés.
— Cette bêtise, si je vous pardonnerais I... dit-il à la fois défiant et ému.
Et, pour s'arracher à tm malaise insupportable, il bredouilla :
— Vous savez, la mère Terrassier ? Eh bien, elle
P A L L 1 D A M O R s 3jl
en a pour ses vingt ans... On a dit qu'elle avait bu un coup... Ça lui apprendra tout de même à jouer du couteau...
— Pierre Terrassier, je vais mourir et je te demande pardon, reprit l'agonisante.
— Fichtre! je vous pardonne, allez! mâchonnat-il.
•— Et voudrais-tu m'embrasser, à présent ?
— Oh ! ma sœur... C'est trop, ça, vrai ! c'est trop... Je ne vaux pas une chique, moi...
Le rouleur parisien, bouleversé, pleurant, recula. Mais la supérieure Bénédicte le saisit et Tamena jusqu'à notre petite mère qui, d'un brusque effort, se penchant vers lui, le baisa sur les deux joues. Pierre Terrassier, comme s'il venait de recevoir un coup, poussa un cri douloureux et s'échappa. Notre petite mère, tout d'une pièce, s'afFaissà sur son oreiller.
— Madeleine! Madeleine l cria la voix désespérée de Nadalewski.
Bousculant choses et gens, il s'élança vers le lit et s'empara des mains de la jeune martyre jointes sur sa poitrine, silencieuse déjà et refroidie.
— Elle est morte! elle est mortel sanglota-t-il, fou, éperdu, écrasé.
Madame Fuster, son long voile noir ramené sur le visage, alla vers la cheminée presque à tâtons, IV. 3i
décrocha la petite croix de FEnfiuit Jésus e^ la sant entre les doigts encore dociles de sa fiUe :
— Elle vit au ciel I dit-elle.
Elle se précipita à genoux. Chacun Fimitai même Stéphane Nadalewski.
CONCLUSrON.
Les Nadalewski et les Reiss, qui se rencontraient autrefois à de rares intervalles, se voient très assidûment aujourd'hui. Il ne se passe guère de semaine où les premiers ne viennent rue Joubert, à moins que les seconds n'aillent à Bellevue. Les orphelines adoptées à THospice des Enfants-Assistés ont créé entre les deux familles un lien qui, désormais, les unit Tune à Fautre étroitement.
Au mois de mai dernier, une belle calèche attelée de magnifiques chevaux bais remontait le boulevard Haussmann. Sur les coussins de ce splendide huitressorts étaient installés deux femmes, deux hommes, puis deux charmantes petites filles luxueusement vêtues. C'étaient mesdames Nadalewska et Reiss,
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Sicphanc Nadalew^ki et Georges Reiss, Marie David ! et Henriette Brenner.
— Au parc Monceau 1 glapit madame Reiss de sa voix criarde.
Le cocher obliqua à droite et s'engagea dans la rue de Messine.
On allait au pas sous le soleil déjà très chaud. Notre philosophe causait avec l'ancien député au Corps législatif, légèrement assoupi ; Angélica, vive, pétulante, s'entretenait avec madame Nadalewska, sérieuse; les enfants riaient.
— Regardez-donc ! s'écria Stéphane tout-à-coUp.
— Qu'y a-t-il ? demanda l'Alsacien réveillé en sursaut.
— Vous ne reconnaissez pas ce religieux ?
Un moine, mince, efflanqué, de taille incommensurable, après avoir refermé, non sans précaution, sourdement, une immense porte cochère sur la rue de Messine, se dirigeait vers le haut quartier des Ternes.
— Mais c'est le révérend père FaranJon, chanta madame Reiss... Halte !
La voiture s'arrêta et chacun descendit sur la chaussée.
Nos promeneurs rejoignirent le prêtre au moment où il franchissait une des portes du parc Monceau.
— Vous, monsieur Barandon, vous ! lui dit Stéphane labordant à brûle-pourpoint.
— Ah ! mon Dieu, quelle heureuse rencontre ! fit le premier Assesseur du Jugement-Dernier, ébahi et distribuant indistinctement, dans son trouble, des poignées de main à tout le monde, même à Henriette et à Loulou... Eh! vous allez bien ? vous allez bien ? répétait-il.
— D'où sortez-vous?
— Je sors du couvent des Carmélites de la rue de Messine, où je prêche une retraite... Je puis dire, comme dans Thymne de la; fête du Saint-Esprit : — « In labore requies,., »
On pénétra dans le parc Monceau par la courte avenue Ruysdaël et Ton s'assit à l'ombre des arbres.
— Pourriez- vous, mon Révérend Père, me donner des nouvelles de ma cousine Fuster? demanda madame Reiss.
— La soeur Thérèse est toujours à notre noviciat de Lormières, madame. Nous devons rester où Dieu nous place. L'apôtre saint Paul, à propos de ses trop fréquents changements de résidence, écrivait à Timothée..,
— Mais la baronne Fuster est montée en grade, sans doute, dans votre Institut? interrompit Nadalewski, arrêtant sur les lèvres de l'ancien chanoine de Saint-Flour le texte latin prêt à s'en échapper.
— La sœur Thérèse, en effet, a été élevée à la dignité de Supérieure. Elle gouverne aujourd'hui la Congrégation des femmes du Jugement-Dernier.
366 LA PKTITR MKRE
— Peste 1 elle a fait un fameux chemin ! sonna Georges Reiss de sa voix de cor de chasse.
— C'est vrai, insista Stéphane avec amertume, mais ses galons nous ont coûté cher.
— Enfin, vous ne nous dites pas comment va la sœur Thérèse, révérend père Assesseur? intervint vivement madame Nadalewska.
— Permettez, madame... balbutia le religieux, dont le visage d'ascète se voila de rougeur, permettez...
Puis, sans répondre à la question qu'on lui adressait:
— Moi aussi, mesdames et messieurs, dit-il, fai obtenu de l'avancement en religion. Le Révérendissime Père Général de TOrdrc, car, par une bulle en date du i5 octobre iSyS, Notre Saint Père le Pape conféra le titre de « Général » à notre Fondateur, m'a élevé aux fonctions insignes de Provincial de la province de Paris. La France a été divisée en trois provinces : celle de Rennes, celle d'Aix, celle de Paris. A Rennes, nous avons le révérend père Miquelard ; à Aix, le révérend père Canitrot; quoique indigne parmi les indignes, dans ce partage de notre pays très chrétien, c'est la province de Paris qui m'est échue.
— Et M. Grégoire Phalippou, où est-il ? interrogea Nadalcwski, lequel, après un silence de cinq minutes, revenait à la charge.
— Le Révérendissime Père Général habite pour le moment Assise, en Ombrie.
' — Assise ?
— Le Saint-Siége, après examen minutieux de notre règle par la Révérende Chambre Apostolique, nous ayant rattachés à POrdre si célèbre et si répandu des Frères-Mineurs de saint François, nous avons acheté, à Assise, une maison...
— Vous êtes donc bien riches?
— Hélas ! monsieur Nadalewski, nous manquons de beaucoup de choses... Eh ! tenez, le monastère que j'ai mission de bâtir près d^ici, rue Prony, s'élève avec une lenteur désespérante... Je n'ai pas pu encore m'arranger seulement une cellule dans cette maçonnerie toute fraîche... En attendant, je loge chez les Frères du Golgotha, rue Rennequin-Sualem, aux Ternes... Je suis triste. Je suis seul...
Et, d'un air contrit, il ajouta :
— Je bois ce calice; « calicem salutaris accipiam €t nomen Domini invocabo. »
— Et M. de la Livinière, qu'en faites- vous? demanda Stéphane, poursuivant son enquête avec obstination. ^
— M. le vicomte Eustazade ne se montra jamais plus zélé à nous rendre toute sorte de services. Sans parler de notre Ordre, pour lequel il obtiendra prochainement l'existence légale en France, il s'occupe beaucoup de la construction de notre couvent de la rue Prony. C'est lui qui voit les entrepreneurs, fait les achats et sollicite, en sa qualité de directeur
suprême du Tiers-Ordre du Jugement- Dernier, des secours auprès des âmes charitables. Puis...
— Puis ? insista notre philosophe de Bellevue.
— Mon Dieu I il s'agit de notre laboratoire d'Aix en Provence.
— Un laboratoire I Vous avez un laboratoire ?...
— Que distillez-vous ? interjeta Georges Reiss.
— Vous n'ignorez pas sans doute, mesdames et messieurs, dit le moine gravement, qu'à toutes les époques les Ordres monastiques, sans cesser un instant de prodiguer leurs soins à l'âme du chrétien fidèle, se préoccupèrent de la santé de son corps. Cest à cette sollicitude touchante, pieuse, que nous devons certains médicaments, certaines recettes, certaines liqueurs, certains élixirs qui ont traversé le monde et le traversent encore en faisant le bien, comme il est écrit aux Écritures : « Transiit benefaciendo,,, »
— Je pense que vous comprenez dans cet éloge la chartreuse du Père Garnier, par exemple ! s'écria Reiss, un peu porté sur les alcools.
— Vélixir végétal des révérends pères Chartreux opère de^ miracles dans les cas d'apoplexie. C'est comme la musculine préparée au monastère de la Trappe de Notre-Dame des Dombes, à combien de gens affaiblis n'a-t-elle pas rendu la vigueur ! Et Veau de Mélisse des Carmes déchaussés, de la rue Vaugirard, ainsi que celle du frère Mathias, de Marseille, à combien d'estomacs débilités n'ont-elles pas restitué
les forces perdues ! Et les gouttes de Grâce de Saint- Antoine-des-Neiges, dans lesCévennes...
[ — Alors, rOrdre du Jugement-Dernier aura sa bénédictine^ sa trappistine,,.^ insinua Stéphane.
— Non ; rOrdre du Jugement-Dernier aura sa pommade anti-rhumatismale,
— ■ Et c'est le révérend père Ganitrot, sans doute, qui Contresignera les étiquettes ?
— Ah ! monsieur Nadaiewski, soupira naïvement 1^ ex-chanoine de l'Auvergne, quel médecin aurait été le révérend père provincial Ganitrot, s'il lui eût été permis d'étudier !
— Gomment! il n'a pas étudié?
— Jamais de la vie ! . .. Figurez-vous qu'il a inventé sa pommade contre les rhumatismes, les lumbagos, les névralgies et je ne sais combien d'autres douleurs...
— Sans savoir ce qu'il faisait ?
— Vous avez deviné.
Georges Reiss pouffa de rire, et de la plus inconvenante façon.
Le Révérend Père se leva, plutôt surpris qu'offensé, et s'inclina.
— Gomment! vous nous quittez déjà? lui dit Nadaiewski, essayant de le retenir.
— Les Frères du Golgotha m'attendent à cinq heures pour le chapelet, or il est quatre heures et demie...
— Au fait, c^est sans doute afin quMl trouvât tous les éléments sous la main pour la fabrication de sa pommade que M. Canitrot a été envoyée Aix?
— La Provence est si riche en oliviers, en plantes aromatiques de toutes sortes!
— Et à quand votre prospectus?
— M. le vicomte de la Liviniëre et le comte son père en surveillent Fimpression.
— Vos pots sont prêts ?
— Deux mille pots sont pleins à Aix. Pour les lancer, MM. de Kermareck, de Vialemont, madame de Mérifons, les Dames de la Solitude n^attendent qu^un ordre du Révérendissime Père Général.
— Décidément, vous allez vous livrer au commerce ?
— Je ne vous cacherai pas, monsieur Nadalewski, que, pour ma part, tout d'abord j'éprouvai quelques scrupules, dont je dus m'ouvrir au Révérendissime Père Général. Le Fondateur me répondit ces simples paroles que j'ai retenues et qui rassurèrent ma conscience trop facilement alarmée :
a Contentez-vous d'être en mes mains des instrua ments dociles sans regarder au-delà. Vous appartea nez à l'Ordre du Jugement-Dernier, et quelles que « puissent être les entreprises où cet Ordre, nécestt saire dans la calamité de nos temps, vous engage, « vivez sans préoccupation. L'autorité souveraine de « l'Eglise m'a fait votre chef, et c'est moi seul qui
suis responsable de mon Institut devant les hommes
et devant Dieu... »
Le religieux, sMnclinant de nouveau :
— Je regagne ma cellule de la rue Rennequin-
Sualem. La solitude est sainte. Là je suis seul, et pour
me servir des termes du Roi-Prophète, « Je ressemble
à un passereau solitaire sur un toit, et factus sum
sicut passer solitarius in tecto. »
Il s^éloigna. Nadalewski eut un geste d'emportement farouche.
— On a vendu l'hôtel Trémière, gronda-t-il, on a tout vendu, et pourquoi ? pour que M. Ganitrot fabriquât de la pommade anti-rhumatismale à Aix I...
Les enfants, qui jouaient à cache-cache à travers les allées, s'abattirent en se bousculant dans ses bras.
— Mon pauvre Daniel ! ma pauvre Madeleine !
gémît-il, arrosant de grosses larmes les têtes folâtres de Marie David et d'Henriette Brenner.
Paris, janrier 1875, — août 1876.