‹ L'hôte à ValiquetChapitre 11 sur 11 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

St-Paul, Valiquet, Auguste, Philippe, Alphonse, Victor, Cyrille, Anthime, Benjamin et fanfan.

Alphonse.

Gomme il est pâle et défait !

Philippe.

Voyez donc ces grosses gouttes de sueur qui coulent sur son visage !

Victor.

Otez-lui son col, et détachez sa chemise, afin qu'il puisse respirer plus à Taise.

Valiquet.

Laissez-moi, mes amis, laissez-moi C'est bien...

c'est bien je me sens mieux à présent.

Alphonse.

T'a-t-il parlé ?

Philippe.

Qu'est-ce qu'il t'a dit ?

Valiquet.

Vous n'avez pas entendu ?

Auguste.

Nous entendions bien tes paroles, mais aucunement celles du pendu.

Philippe.

Il en est toujours ainsi : n'entend parler un revenant que celui pour qui il revient, les autres n'entendent rien....

Victor.

T'a-l-il fait des menaces ?

Valiquet.

Non, mais il m'a adressé des reproches, et des reproches bien mérités ; il m'a donné de sévères et de sérieux avertissements. — Mes amis, pendant que St- Paul faisait résonner à mes oreilles ses graves et caverneuses paroles, il est né au fond de mon cœur une résolution qui, je le crois, vient d'en haut. Si vous me le permettez, je vais vous la communiquer.

OU LE FRICOT SINISTRE

Tous,

Parle, parle,

Auguste,

Dis, qu'est-ce c'est ?

Valiquet,

Pourquoi, mes amis, ne renoncerions-nous pas à la boisson ?

FANFAN

Renoncer à la boisson ?

Valiquet.

Oui.

Benjamin.

Renoncer à la boisson ! y-penses-tu, Valiquet? Valiquet.

J'y pense très bien. Voyez, seulement dans le ca? présent, tous les maux qu'elle entraîne à sa suite. Si St. Paul a eu le triste courage de l'assassinat, il le doit à la boisson : c'est la boisson, qui a ôté la vie à un brave citoyen, à sa femme et à ses deux petits enfants, sans leur laisser une minute pour penser à leur âme ; c'est la boisson qui a tranché par la corde du bourreau une existence encore dans son printemps; c'est la boisson qui a attiré sur la famille du malheureux pendu un déshonneur que le temps ne pourra jamais effacer; c'est la boisson qui, hier encore, a mis dans ma bouche des paroles d'insulte à l'adresse de ce cadavre inoffensif, et qui a levé mon bras pour le frapper d'injurieux coups de fouet ; enfin, cette nuit, c'est la boisson qui nous faisait descendre de notre dignité d'homme pour nous ravaler au niveau de l'animal sans raison. Et je passe sous silence bien d'autres malheurs dont elle est l'occasion et le principe. Mes amis, un peu de courage et de générosité. Si vous êtes de mon avis, ici même, au pied de cet arbre, prenant St-Paul pour témoin de la sincérité de nos promesses, par un engagement solennel, nous renoncerons pour toujours à l'usage de la boisson. 3

50 i/hote a valiquet

Auguste.

Je suis de ton avis, Valiquet ; je ferai volontiers le sacrifice que tu nous proposes.

FANFAN

Arrêtez un peu, n'allez pas si vite en besogne; il ne faut pas se laisser emporter trop loin par un beau zèle, au risque ensuite de s'en repentir.

Benjamin.

Oui, pour sûr, si Ton renonce à la boisson, on s'en repentira.

FANFAN

Après tout, le rum est une créature du bon Dieu, n'est-ce pas, Benjamin ?

Oui, Fanfan, et il n'y a pas de mal à faire usage des choses que le bon Dieu a créés.

FANFAN

Je vous le demande, quel péché peut-il y avoir à prendre un petit coup matin et soir ?

Benjamin.

Et un petit coup avant chaque repas ?

Fanfan.

En hiver dans le voyage, quand il fait bien froid, personne ne peut le nier, le meilleur capot, les meilteurs mitaines, c'est la carafe.

Benjamin.

C'est vrai ; il n'y a rien qui réchauffe comme un bon petit glouglou de piton.

Valiquet.

Pourtant, messieurs, votre carafe et votre piton, pour

OU LE FRICOT SINISTRE

tous ceux qui en sont les amis et les esclavees, deviennent une source féconde de maux incalculables et de ravages affreux. Jamais je ne l'ai compris comme aujourd'hui. 0 qu'elle est bien vraie, cette parole de l'Ecriture : « Le vin bu avec exès porte V amertume dans l'âme,» et cette autre : «Le vin entre agréablement dans la bouche, mais ensuite il mord comme une vipère.)) Gomme elle est juste cette sentence que M. le Curé nous a si souvent répétée : «L'ivrognerie ruine les biens de la fortune, les biens de la nature, les biens de la grâce, sans compter qu'elle fait perdre la couronne de la gloire.» Pour toutes ces raisons, j'en fais ici le serment— entendez-le bien, et je voudrais que toute la paroisse l'entendit — je ne prendrai plus de boisson, si ce n'est comme remède, sur l'ordre exprès du médecin ; à part ce dernier cas, jamais il n'entrera une goutte de rum dans ma maison. En un mot, messieurs, je prends la tempérance.

Philippe.

Valiquet, j'en remercie le ciel, tes paroles m'ont dessillé les yeux. J'imite ton exemple, je fais ton serment.

Alphonse.

Moi aussi, comme vous deux, je prends la tempérance.

Victor.

Allons donc !.... la tempérance !.... la tempérance]!., un homme ne peut-il pas être tempérant, sans s'interdire, comme un sauvage, pour toujours l'usage de la boisson ?

Fanfan.

C'est là une exagération.

Benjamin.

Une exagération qui n'a pas de nom.

Victor.

Vraiment, penses-tu, Valiquet, que pour prendre la tempérance, il faille promettre de ne jamais porter un verre à ses lèvres ?

Valiquet.

Je ne sais trop. Je veux changer, je prends le parti le plus court, le moyen le plus sûr.

Victor.

J'en appelle à vous, M. Huot. Un homme sage, raisonnable, qui, tout en prenant de la boisson pour son besoin, ne se dérange jamais, ne mérite-t-il pas le nom d'homme tempérant, d'homme sobre ?

Huot.

Sans doute. Il existe une différence entre l'abstinence complète, c'est-à-dire, la tempérance totale et la vertu de sobriété. L'abstinence, par une résolution généreuse et tout-à-fait fait méritoire, offre à Dieu le sacrifice d'une liqueur aimée, dont il serait permis'd'user, dans la rigueur du droit, supposé qu'on le fit avec modération, tandis que la sobriété, moins rigoureuse, se contente d'éviter, dans l'usage du boire, tout excès condamnable; on est convenu généralement de l'appeler tempérance partielle.

Alphonse.

Voilà une distinction qui me satisfait.

Fanfan.

Dans ce cas-là, vive la tempérance partielle! Benjamin.

Vive la tempérance partielle ! Evidemment Valiquet est trop sévère. On peut embrasser la tempérance sans s'astreindre aux privations et aux jeûnes de l'abstinence complète. C'est bien cela, monsieur Huot, n'estce pas ?

Huot.

En principe, oui; mais, en pratique, pour le cas présent, je trouve que Valiquet a raison. Une habitude invétérée ne se corrige que par un grand sacrifice.

OU LE FRICOT SINISTRE

Celui qui a toujours été sobre, peut bien sans danger se permettre un verre ou deux ; mais celui qui a un faible pour la bouteille, s'il veut dominer ce malheureux penchant, doit éviter absolument toute occasion de rechute; si non, un coup en amène un autre, c'est une soif insatiable, c'est un feu qui dévore, tout le système devient malade, c'est un véritable besoin. Petit à petit, le pauvre homme s'engage dans l'ivresse sans s'en apercevoir. Adieu les bonnes résolutions, il ne s'arrête qu'au fond du gouffre ; et son second état est pire que le premier. Contre l'habitude de l'ivrognerie, on ne saurait trop l'affirmer, il n'y a qu'un remède efficace, c'est la tempérance totale.

Philippe.

Votre explication me paraît taut à fait rationnelle, M. Huot, je me rends à vos raisons.

Valiquet.

C'est pourquoi, messieurs, je m'engage sous la bannière de l'abstinence complète, de la tempérance totale. Par amour pour Jésus abreuvé de fiel et de vinaigre, au nom de leurs plus chers intérêts, que ceux d'entre vous qui se sentent la force de me suivre, lèvent la main.

Auguste, Philippe et Alphonse.

{Levant la main)

Nous te suivons.

Victor, Cyrille et Anthime.

{Levant aussi la main.)

Nous aussi*

Valiquet.

Et vous, Benjamin, Fanfan?

Fanfan.

S'il le faut absolument, nous casserons la carafe.

54 l'bote a valiquet ou le fricot sinistre.

Benjamin.

Nous briserons le piton.

Valiquet.

Bravo ! mes amis, bravo ! A quelque chose malheur est bon Je m'en retourne content Je vous remercie de vos services et de votre amitié Fasse le

ciel que cette leçon nous profite ! — Mais où est donc M. Labelle? lui seul a manqué au rendez-vous.

Huot.

11 est allé chez M. le Curé payer une messe pour St-Paul, et probablement il est resté pour l'entendre.

Valiquet.

0 la noble idée ! allons à. l'église, nous aussi ; nous devons à Dieu de bien grandes actions de grâces. — Adieu, St-Paul; pardonne-moi mes irrévérences à ton égard. S'il en est encore temps, nous allons de ce pas entendre une messe pour le repos de ton âme. — Mais avant de partir, mes amis, avec force écrions-nous tous ensemble : Vive la tempérance !

Tous.

Vive la tempérance !

{Le rideau tombe.)

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