Scène IÏI
Labelle, Huot et Yaliquet.
Yaliquet.
{Criant dans les coulisses) Holà ! Joachim ! Joachim ! aïe ! aïe ! Joachim ! (Entrant et se retournant vers ses chevaux : Ouoh ! ouoh !) Ne te sauve donc pas comme cela.
Je ne me sauve pas, je m'en vais bûcher. Yaliquet.
Bonne santé ?
Huot.
Excellente, je te remercie; et toi?
Yaliquet.
Tu pourras donc venir à mon fricot, ce soir ? Huot.
Tu donnes ton fricot ?
Yaliquet.
Oui, tonnerre d'un tonnerre, mon fricot avec danse et bal, fricot d'un fricotin î II en sera parlé et M. le curé dira ce qu'il voudra. Il faut danser que la maison en tombe. Charles se promet bien de faire sauter la petite Marichette.
Huot.
Auras-tu bien du monde?
Yaliquet.
Trente chefs de famille avec leurs femmes, sans compter les jeunesses, en tout quatre-vingts à cent personnes.
Huot.
Tu vas bien te ruiner.
OU LE FRICOT SINISTRE
Valiquet.
Me ruiner ! ha! ha! ha ! me ruiner Valiquet
est riche j'ai fait boucherie hier ; sous votre respect j "ai tué six gros gorets de pas moins quatre cents livres ; j'ai levé douze côtelettes, six socs et douze palerons j'ai dans ma cheminée de l'automne, dernier,
quatre grosses gourganes grasses et noires comme une
suie Ma femme a passé la nuit à faire des sauces,
des ragoûts de cinquante espèces différentes ; ragoût aux pattes, ragoût à la boulette, sauce blanche, sauce grise, vingt aunes de boudin et de saucisses, des rôtis, des tartines, des macarons et des beignets qui fondent
dans la bouche En sus j'ai dix poules, huit canards,
six oies, cinq dindes, le tout rempli d'un fard délicieux, avec un petit goût de clou et de cannelle.
Huot.
Heureusement que ce ne sera pas un repas à tout manger.
Valiquet.
{Les chevaux remuent et font sonner leurs grelots.)
Ouoh ! ouoh ! Souris! Papillon! ouoh ! ! !...
Ils sont à main comme des mouches-à-feu Puis
tonnerre d'un tonnerre, j'ai été en ville faire remplir ma grande cruche de six gallons d'un gros rum, rouge noir, pur jamaïque, qui prend au gosier comme un tison de feu.
Tu as de quoi enterrer le carnaval.
Valiquet.
{Lui tapant sur l'épaule.) Ecoute, Joachim, il faut avoir du plaisir, entends-tu, du plaisir ! du plaisir qui s'appelle plaisir ! Il faut qu'à la fin de la veillée tout le monde soit à terre, soûl, mort-ivre, sans pouvoir se remuer, sous la table jusqu'au matin.
Labelle.
Monsieur, permettez-moi de vous dire que c'est là bien mal se préparer à commencer le saint temps du carême et à recevoir les grâces du bon Dieu
Valiquet.
Assez, l'ami, assez ; gardez pour d'autres vos belles morales. Dans le monde comme dans le monde, toujours ; il faut que jeunesse se passe ! et pour vous
prouver que je n'ai pas de rancune, je vous invite,
vous aussi, à venir fricoter avec nous Joachim,
ne manque pas de te rendre avec toute ta famille
Eh! bien! bonjour aïe, St-Paul, tu dois bien grelotter là-haut... Un petit coup ne te ferait pas de mal... ah!... ah!... ah !... je t'invite à mon fricot. (// lui donne un coup de fouet, et sort.)