‹ L'hôte à ValiquetChapitre 5 sur 11 · Scène I · texte numérisé non relu

Scène I

Valiquet préside ; autour de la table sont rangés Benjamin, Fan fan i Victor, Cyrille, Auguste, Anthime, Philippe, Alphonse, Labelle et Huot.

Victor.

(Il chante un couplet, les autres répondent en chœur.)

Dans Paris s'est fait un bal Composé de jeunes gens

Tous.

Dans Paris s'est fait un bal Composé de jeunes gens.

Victor.

La plus jeune de ce bal Avait quatre-vingt-dix ans.

Ah ! la vieil!', la bigre de vieille, Pensait-elle avoir du bon temps ?

Tous.

Ah ! la vieil!', la bigre de vieille, Pensait-elle avoir du bon temps ?

Victor.

La plus jeune de ce bal Avait quatre-vingt-dix ans.

22 l'hote a yaliquet

(Tous répètent, et ainsi de suite.)

Retirez-vous donc, la vieille, Car ce n'est plus votre temps.

On lui r'garde dans la bouche, Elle n'avait plus que trois dents.

Un' qui branle, une qui cloche, L'autr' qui s'en va-t-en branlant.

Si vous saviez c'qu'a la vieille, Ah ! vous n'en rir'iez pas tant.

La vieille a dedans sa chambre Cinq à six cent mille francs.

La vieille a dedans sa cave Cinq à six tonn' de vin blanc.

Benjamin.

Ah! la bigre de vieille ! elle nous donnera bien un petit coup de son vin blanc.

Tous.

Oui, oui, oui, un petit coup.

Benjamin.

Encore un petit coup d'piton Pour me remett', pour me remettre Encore un petit coup d'piton Pour me remettre sur le ton.

(Tous répètent.)

Fanfan.

(Passant la carafe à son voisin.) On passe la carafe, Vole, vol', mon cœur, vole, On passe la carafe Et nous prenons un coup

Tout doux, Et nous prenons un coup.

(Tous répètent.)

OU LE FRICOT SINISTRE. 23 YlCTOR.

A ta santé, Valiquet.

Tous.

A ta santé ! à ta santé ! {Pendant que les convives d'un côté de la table boivent , les autres d'une voix tramante disent: file, file, file.)

Victor.

Joachim, laisse donc la ton eau claire ; tu as l'air d'un homme en carême. Bois donc avec nous, à la santé de notre hôte.

Huot.

Tu sais bien que je ne prends pas de boisson forte.

Victor.

Penses-tu que c'est poison ?

Huot .

Oui.

Tous.

Ah ! ah !

Huot.

Un poison qui tue l'âme.

Victor.

Bon, nous crois-tu perdus à tout jamais pour trinquer un peu entre amis ?

Huot.

" Les blasphémateurs, ni les ivrognes n'entreront dans le royaume des cieux."

Victor.

Nous nous convertirons.

Huot.

La conversion d'un ivrogne est une espèce de miracle. Victor.

Tu nous condamnes donc à l'impénitence finale ?

Huot {se levant).

Dieu seul connaît ce qui doit arriver ; mais ce maiheur déjà a été le sort de plus d'un ami de la bouteille. On voit souvent des libertins revenir de leurs égarements, des détenteurs du bien d'autrui faire les restitutions voulues ; mais presque jamais on ne voit un ivrogne s'amender sincèrement ; il tombe toujours dans son ancien péché. L'âge, qui amortittousles autres vices, ne semble qu'enflammer cette passion.

C'est vrai ; le vin est le lait des vieillards, n'est-ce pas, Benjamin ?

Benjamin.

Oui, Fanfan, et quel bon lait !

Cyrille.

Franehemeut, Joachim, penses-tu que ce soit un si grand mal que de rire et de s'amuser ?

Labelle {se levant aussi).

f Le mal, monsieur, n'est pas à s'amuser, mais bien à détruire sa raison, à troubler son cerveau, à offusquer la lumière de son intelligence, et à effacer dans son âme la ressemblance avec Dieu.

Cyrille.

Vous êtes trop sévère, monsieur; voyez, nous avons notre raison.

Huot.

Oui, continuez seulement, et dans une heure, vous l'aurez noyée au fond de vos verres. Dans une heure, vous ne saurez plus ce que vous direz, vous parlerez à tort et à travers ; votre langue bégayera, votre tête sera lourde, vos jambes fléchiront ; ne pouvant plus vous soutenir, vous chancellerez, vous vous roulerez sur le sol ; vous ne marcherez plus droit sur vos pieds, tête levée, à la manière des hommes.

OU LE FRICOT SINISTRE

Victor.

Non, mais à la façon des bêtes, sans doute, à quatre pattes ; merci du compliment.

Monsieur n'a pas dit cela ; mais puisque vous avez prononcé le mot, vous avouerez que plus d'une fois l'ivrogne devient une véritabte bête féroce ; on dirait qu'il est enragé ; il crie, il écume, il frappe. Il vomit les plus horribles blasphèmes contre le Tout-Puissant, qui lui a donné la vie et qui le soutient encore dans sa bonté. Il a oublié le salut de son âme, et il n'a plus d'autre dieu que la misérable passion qui le domine et qu'il adore.

Victor.

Tiens, ne voilà-t-il pas que monsieur va nous faire un sermon ?

Cyrille.

Attendez à dimanche, l'ami; nous en tenons un bon du haut de la chaire, de la part de M. le curé, et ça suffira .

Labelle.

Messieurs, appelleriez-vous cela un sermon, si je vous disais qu'à table vous buvez votre patrimoine et celui de vos enfants ? Que de familles ruinées par l'abominable conduite de ceux qui devaient en être le soutien ! que de fois le pain est venu à manquer sur la table de l'ivrogne ; et la misère a frappé à la porte de sa pauvre demeure avec ses haillons, avec son cortège de douleurs et d'angoisses !

Huot.

Alors l'épouse infortunée, exténuée de fatigue et de faim, pleure, gémit, se désole. Si elle hasarde quelques plaintes, les coups tombent sur elle accompagnés de jurements et de malédictions. Ses prières, ses larmes, l'enfant innocent et mourant qu'elle presse contre son sein décharné, ne peuvent plus rien sur le cœur de cet homme furieux qui, pourtant, en des jours meilleurs,

au pied des saints autels, lui avait promis foi, amour, soutien et protection. Dites-moi, mes amis, n'est-ce pas là une histoire de tous les jours? Ce malheur ne peut-il pas fondre sur vous comme sur tant d'autres? Pourquoi mettre son plaisir dans cettte boisson qui enfante tant et de si grands maux ?

Cyrille.

Oui. . . . oui, oui, .... puisque tu as tant pitié des femmes, va jaser avec elles dans la cuisine, et laisse nous fêter et nous réjouir comme des hommes.

Tous

Ah ! ah ! ah ! bien dit ! bien dit !

Huot.

En effet nous allons nous retirer, non pas à la cuisine, mais bien chacun chez soi; car il se fait déjà tard. — Toute la compagnie, nous vous souhaitons le bonsoir.

Tous.

Bonsoir ! bonsoir î

Labelle.

Monsieur Valiquet, veuillez accepter mes remerciements pour votre gracieuse invitation.

Valiquet.

Bonsoir, mes amis ; excusez si je ne vais pas vous reconduire.

Huot.

Fasse le ciel qu'il ne vous arrive aucun malheur!

{Huot et Labelle sortent.)

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