Scène IV
Yaliquet, Philippe, Alphonse et Auguste.
Yaliquet.
(Se promenant.) — Malheureux que je suis ! malé-
OU LE FRICOT STNISTRE. 39
diction ! je suis un homme perdu! Hélas ;
hélas ! mes chers amis hélas ! que ne suis-je à
cent pieds aux entrailles de la terre !.... Pourquoi plutôt un tourbillon de vent n\i-t-il pas renversé ma maison, m'écrasant sous ses ruines ! Pourquoi plutôt
le tonnerre tombant du ciel ne m'a-t-il pas réduit en poudre !.... Hélas ! hélas ! (Un moment de silence.)
Auguste.
Est-ce pour toi, est-ce pour nous, Valiquet, à ton avis que St-Paul nous est apparu ? as-tu là-dessus quelque douta ace ?
Valiquet.
C'est pour moi, je le sais. — Ce matin, en passantaux quatre fourches du chemin, comme j'étais un peu gai, je donnai un coup de fouet à St-Paul, en lui disant : St- Paul, je t'invite à mon fricot.
Auguste.
Oh ! Valiquet, ce n'était pas bien, pas bien du tout. Valiquet.
Je le comprends bien ; mais ce qui est fait est fait. Maintenant que va-t-il arriver ? — Quel nouveau malheur me menace? malheureux que je suis !
Hélas ! hélas ! Dois-je aller le voir demain ! ne
ferai-je pas mieux de rester?....
Philippe.
Fais comme tu voudras, Valiquet ; à ta place, je n'irais pas.
Auguste.
Et pourquoi donc ?
Philippe.
J'aurais trop peur qu'il vînt me mettre à sa place.
Valiquet .
Me mettre à sa place ?
Philippe.
Oui, parce que, quand on dérange un mort, j'ai toujours entendu dire qu'il était obligé de recommencer sa pénitence ; mais alors il aurait droit de la faire recommencer par celui qui l'aurait dérangé.
Valiquet.
Es-tu sûr de cela ?
Philïppe.
Dame, sûr ; je ne l'ai jamais vu, je l'ai entendu dire souvent, et feu mon grand-père a connu plusieurs personnes qui avaient ainsi recommencé des pénitences pour des âmes du purgatoire qu'elles avaient dérangées.
Valiquet.
Dans ce cas-là, je me garderai bien d'y aller. Alphonse.
Moi, j'irais.
Valiquet.
Y penses-tu ? s'il allait me mettre à sa place ! Alphonse.
Tu l'as invité, il est venu ; il t'a invité, tu dois y aller ; s'il t'arrive malheur, ce ne sera que pour ne t'être pas rendu.
Valiquet.
Doute cruel ! — que faire ?.... je voudrais être mort, au fond du cimetière.
Philippe.
Tu pourrais y aller en emportant avec toi un petit enfant qui n'a pas encore l'usage de la raison.
Valiquet.
Pourquoi cet enfant ?
ou le fricot sinistre. 41 Philippe.
Parce que, quand un homme a dans les bras une de ces petites et innocentes créatures, il n'y a pas de puissance ni sur la terre, ni dans le purgatoire, ni dans les enfers, qui ait pouvoir sur lui.
Valiquet.
Es-tu sûr de cela ?
Philippe.
On le dit et je trouve que e'est plein de bon sens. L'enfant en bas âge, innocent et pur, est un ange qui protège ses parents.
Valiquet .
Que faire ?.... que faire ?.... faut-il y aller? faut-il rester?... . je préférerais pourtant y aller.
Auguste.
Oui, vas-y, Valiquet, nous t'accompagnerons. Nous nous tiendrons à distance, et s'il t'arrive malheur, nous serons là pour te défendre.
Philippe et Alphonse.
Oui, oui, nous irons avec toi.
Valtquet.
Merci, merci ! vous me faites du bien... dans ce &aslà, je ne crains plus, je suis décidé, j'irai.
Auguste.
Maintenant, Valiquet, comme l'heure est avancée, nous allons te souhaiter le bonsoir ; ainsi, à demain matin.
Valiquet.
Merci, mes chers amis ; je vous remercie de vos bons conseils et du secours que vous me promettez. Vous ne vous êtes pas contentés de partager ma joie ; à l'heure critique du danger, vous êtes les seuls qui ne m'ayez pas abandonné.
42 l'hote A YAL[QUEï ou le fricot sinistre.
PfliLLïPPfl et Alphonse.
Bonsoir, Valiquet.
Valiquet.
Bonsoir, mes amis.
Auguste #
Que le bon Dieu te conserve et te donne une nuit paisible.
(Auguste, Philippe et Alphonse sortent).