‹ L'Hôtel de Beauvais (rue Saint-Antoine)Chapitre 1 sur 30 · LES BEAUVAIS · texte numérisé non relu

LES BEAUVAIS

Catherine-Henriette Bellier, fille de Philandre, premièrê femme de chambre de la reine Anne d'Autriche (1), entra fort jeune au service de celte princesse et succéda bientôt à sa mère dans l'exercice de sa charge.

En 4634, elle épousait à Saint-Germain-en-Laye Pierre Beauvais ou rf^Beauvais, selon l'usage qui donnait d'office la particule à tous ceux qui approchaient les personnes royales. Le futur était, dit la chronique, simple marchand de rubans au Palais (2) ; quant à la candide fiancée, qui, suivant l'expression de Montglat, « n'était pas ennemie de nature » , elle vivait depuis son enfance dans un milieu d'élégance et de galanterie trop favorable à ses instincts pour qu'une union bourgeoise pût lui paraître bien désirable. Quelles circonstances amenèrent donc la conclusion de ce mariage? Nous n'avons pas à cet égard de document précis; mais certains indices nous permettraient, à la rigueur, de le deviner. « La ville de Beauvais, dit un pamphlet du temps, a eu des gens « de très grande condition pour gouverneurs, entre autres un « commandeur de Malte qui y a laissé une belle infanterie » (3).

Ce commandeur de Malte qui ne pouvait — pas plus qu'il ne voulait sans doute — reconnaître pour sienne cette infanterie,

(1) Mercure galant, août 1690. — C'est cette Philandre dont il est question dans le Journal du cardinal de Richelieu, sous le nom de M"e Bellier : « Le 3 may

(1631) Patrocle et M"^ Bellier sont venus voir M. le Cardinal M"^ Bellier

a dit au sieur Cardinal, en grandissime secret, comme la royne avoit esté grosse dernièrement, qu'elle s'estoit blessée, que la cause de cet accident estoit un eraplastre qu'on luy avoit donné, pensant faire bien. » (Édit. 1652, I, 79).

(2) Clef des Caractères de Théopfiraste. Mss. Arsenal S. A. Fr. m-i", n" 7.

(3) Carte du pays de Bracquerie. Voy. plus loin, p. 37.

aurait-il choisi Pierre de Beauvais pour son lieu(enant responsable (1)? Il n'y a là rien de trop invraisemblable, et le rôle passif que joua toute sa vie ce mari ultra-débonnaire, tendrait à confirmer notre supposition.

C'était, en somme, un assez médiocre parti, pour une suivante de la reine, que ce boutiquier du Palais, mais peut-être y avait-il urgence, et d'ailleurs, Catherine Belller n'avait pas sérieusement à craindre de déroger. Son père, si nous en croyons Gui Patin, avait été fripier ou même crocheleur aux halles (2), et sa position de femme de chambre était en réalité plus lucrative que relevée.

Il ne faut pas confondre cet emploi avec les titres purement honorifiques des filles d'honneur, dames d'atours, etc. C'était la première femme de chambix qui, de ses propres mains, habillait chaque jour sa maîtresse, la coiffait, et remplissait enfin toutes les fonctions d'une domesticité intime et presque servile.

La reine estimait peu sa camériste, mais elle appréciait ses services et s'attacha particulièrement à elle « à cause de l'adresse de ses doigts et de sa grande propreté. » Anne d'Autriche, nous le savons par le témoignage de M'"''deMotteville, apporta toujours à sa toilette journalière des soins exquis et mi nutieux, et cela moins par coquetterie que par délicatesse naturelle, car cette recherche ne fit que s'accroître avec l'âge. « Il y avait un plaisir non pareil « à la voir coiffer et habiller ; elle était adroite, et ses belles mains

(1) Sur les nombreux enfants de M^e de Beauvais, dont trois seulement figurent dans la suite de cette histoire, voy. notre Appendice § II.

(2) Gui Patin. Lelt. 4 mai 1663. — En ce cas les parents de M""" de Beauvais profitèrent rapidement de son crédit, car nous les retrouvons quelques années plus tard, notables commerçants et échevins de la ville de Paris. (Voy. p. 41" note). Notre ami Gui Patin raconte ailleurs une édifiante aventure où figure glorieusement un maître carme, parent de M"" de Beauvais : « Vous saurez pour nouvelles que, « depuis neuf ou dix jours, les exempts s'étant transportés au couvent des Carmes <i à deux heures après minuit, à la requête du supérieur, ils en enlevèrent douze » qu'ils amenèrent en carrosse au For-l'Évôque. C'étaient des compagnons qui se " moquaient de leur règle et de leur supérieur ; qui faisaient grand'chère la dedans « en dépit du Carême. On a trouvé dans une de leurs chambres vingt-deux bonnes « perdrix, des pâtés, des jambons et force bouteilles de vin. Voilà comme ces « maîtres moines jeûnent le Carême, tandis que les gens de bien mangent du riz et « des pruneaux. Il y en a un qui regrette plus son or et son argent qu'il ne se ■1 soucie de la prison. Il se vante qu'il a de bons amis qui l'en tireront et se « dit parent de M™e de Beauvais, première femme de chambre de la reine. » (Lelt. du9 avril ms)

h'u reiiUril de la page ù).

Voici une Pièce fort curieuse assurément, mais que nous n'osons publier qu'àl'état de liors-d'œuvre. Elle éclaire d'un jour singulierl'expression un peu vague de M"'* DE MOTTEVILLE : « La Reine considérait M""^ DE BEAU VAIS non pas par ses vertus, ni par la beauté de son âme , mais à cause de l'adresse de ses doigts et de son extrême proprets . »

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