‹ L'Hôtel de Beauvais (rue Saint-Antoine)Chapitre 2 sur 30 · SUR SON ADRESSE A DONNER DES LAVEMENTS · texte numérisé non relu

SUR SON ADRESSE A DONNER DES LAVEMENTS

Vous qu'on ne peut assez huer Et que le Ciel voulut douer De vertus, d'appas et d'adresse, Que votre sort me semble doux.

Voyant qu'une grande princesse Ne saurait se passer de vous.

// faut bien que dans ses besoins Elle ait éprouvé que vos soins iMy sont tout à fait nécessaires, Puisqu'on tient même pour certain Qu'elle ne fait point ses affaires.

Que quand vous y mettez la main.

Par là vous estes bien en cour, C'est ce qui fait que chaque jour

La Heine von.s reticiK an Luiivre.

Et qu'un chacun estant couché, Fort souvent elle nous découvre Ce qu'elle tient de plus caché.

Dans cet employ qui vous plaît tant, Votre esprit seroit pins content, Si ce n'estait qu'il appréhende Parmy les soins que vous prenez Que sur l'heure elle ne vous rende Ce que parfois vous lu y donnez.

Ne vous tourmentez qu'à propos,

Et pour vivre plus en repos, Mettez toute crainte en arrière, Puisque si l'objet de vos soins Vous tourne parfois le derrière, Il ne vous en aime pas mviiu.

Vous devez pourtant redouter Qu'une autre pour vous supplanter Ne vous dresse enfin quelque piège, Car les esprits seront jaloux Qu'une Reine vous offre un siège Lorsqu'elle vous voit à genou.x.

iSDITTE DU NOUVEAU RECUEIL DE PLUSIEURS ET DIVERSES PIÈCES GALANTES DE CE TEMPS, MDCI.XV.)

« en Cet emploi faisaient admirer toutes leurs perfections (1). » Telle est l'origine de l'inépuisable crédit de la Beauvais.

Catherine Bellier n'était plus de la première jeunesse, au commencement de la Régence; elle n'avait jamais été fort belle; de plus, elle était borgne, et sa maîtresse l'appelait familièrement Catau la borgnesse (2), mais elle rachetait ces imperfections physiques par des vices moraux fort précieux et un mépris absolu des préjugés vulgaires

Décorés par les sots du beau nom de vertus. Saint-Simon l'a peinte en deux mots : « Créature de beaucoup « d'esprit, d'une grande intrigue, fort audacieuse, qui eut le « grappin sur la reine-mère et qui était plus que galante (3). »

Elle avait l'oreille de la reine et les confidences de son alcôve, merveilleuse position, véritable mine d'or, à une époque où tant d'ambitions viriles s'agitaient dans l'ombre pour aider cette faible main de femme à porter le sceptre de Richelieu. Mazarin commença la fortune de M"' de Beauvais. Dès 1645, il n'avait plus rien à attendre d'elle qu'un peu de discrétion (4), et sa libéralité dut s'en ressentir. Aussi, lorsque s'élevèrent les orages qui semblaient devoir entraîner sa ruine, n'y a-t-il rien d'étonnant à voir la bonne dame ourdir une petite trame en faveur d'un

(1) Mémoires de Motteville, H, 71. M"" de Motteville ditencore dans imPortrait de la reine publié dans le tome VIII des Mémoires de Mademoiselle. « Ses che- « veux sont beaux et leur couleur est d'un beau châtain clair; elle en a beaucoup « et il n'y a rien de plus agréable que de la voir peigner. Ses mains, qui ont reçu des « louanges de toute l'Europe, qui sont faites pour le plaisir des yeux, pour porter « un sceptre et pour être admirées, joignent l'adresse avec une extrême blancheur, « si bien que l'on peut dire que les spectateurs sont toujours ravis quand cette « grande reine se fait voir à sa toilette en s'habillant. »

(2) Nous n'avons rencontré, malgré de patientes recherches, aucun portrait peint ou gravé de la Beauvais. Nous n'en parlons que d'après les mémoires et témoignages contemporains, qui, du reste, sont unanimes à cet égard.

(3) Note du Journal de Dangeau, 1-4 août 1690.

(4) M. Victor Cousin, qui fixe à cette date le triomphe complet et absolu de Mazarin auprès de la reine, cite, entre autres preuves à l'appui, cette note des carnets du cardinal, écrite, selon lui, en pleine lime de miel: « Lagiallezza cagionata da soverchio amore » (la jaunisse, fruit d'un amour extrême). Nous laissons k notre illustre homonyme la responsabilité de son interprétation. (Voy. Journal des Savants, novembre 1853, p. 706.)

nouveau prétendant, le marquis de Jarzay, un jeune fou très-fort à la mode dans les ruelles, mais assez mal choisi pour le rôle d'amoureux transi qu'on voulait lui faire jouer (1). Tout chaud échappé de l'alcôve de Ninon, dont il était alors l'un (^es tenants en titre, il afficha soudain pour la reine une grande passion à Vespagnole, dont M"" de Beauvais, en duègne émérite, se constitua le discret interprète. Une amoureuse épître de Jarzay fut même déposée par une main inconnue sur la toilette de la reine, qui n'en fit que rire. Mais le cardinal, que ses ennemis de cour inquiétaient plus que les barricades de la Fronde, trouva la chose moins plaisante et la décida à faire un exemple (2).

Il y a des années malheureuses, et ce pauvre marquis de Jarzay n'était pas en veine en l'an de grâce 1649, Quelques mois auparavant il s'était fait bâtonner au Jardin Renard (5), en qualité de mazarin trop fervent, par les laquais du duc de Beau-

(1) Voy., pour l'aventure du marquis de Jarzay, \e Journal inédit de Dubuisson Aubenay (bibliothèque Mazarine, Mss) et les Mémoires de M""" de Motteville, fin de 1649 (II, 399 et suiv.) ; pour le banquet du Jardin Renard et ses suites, Motteville, III, 2a 1 et suiv.

■ (2) M. Chéruel a fort clairement mis eu lumière le rôle de Mazarin dans cette intrigue. Voy. Histoire de l'administration monarchique en France, premier chapitre du tome II.

(3) Le Jardin Renard était situé au bout des Tuileries, k côté de la porte de la Conférence, sur l'emplacement de l'Orangerie actuelle. Avant les terrasses ordonnées par Lenôtrc, il y avait lii un grand bastion de l'enceinte de Paris qui fermait de ce côté le jardin royal. « Derrière le jardin des Tuileries, dit Sauvai, est planté celui deRegnard, qui occupe tout le bastion de la Porte-Neuve (en 1660 seulement, elle prit le nom de porte delà Conférence). Il consiste en un grand parterre, bordé, le long des murailles de la ville, de deux longues terrasses couvertes d'arbres et élevées d'un commandement plus que le chemin des rondes, d'où l'on découvre une bonne partie de Paris, les tours et retours que fait la Seine dans une vaste et plate campagne, et de plus tout ce qui se passe dans le Cours. Depuis 1581 que ce bastion fut construit jusqu'à 1650, ce fut un grand désert en friche qu'on appelait la garenne aux lapins et où avait été bâti le chenil du roy ; mais, par brevet du 20 avril de cette année-là, Louis XIII le donna à Regnard, à condition qu'il le remplirait de toutes sortes de plantes et de fleurs rares et exquises. » Ce jardin était devenu le rendez-vous des petits-maîtres, qui y organisaient de préférence leurs soupers et leurs parties fines. On en trouve le plan dans Gomboust et une vue dans l'œuvre de Sylvestre.

fort (1), et voilà que la reine, pour récompenser sa flamme et son zèle, lui infligea publiquement une leçon ab irato tellement humiliante, qu'il se vit contraint de quitter Paris en toute hâte et de venir chercher un asile à Saint-Maur, chez le prince de Condé, qui , pour narguer le Mazariii, affecta de le recevoir avec une distinction toute particulière (2) !

Quant à la trop complaisante camérisle, elle dut, bon gré mal gré, plier bagage et s'en aller méditer quelque temps dans sa maison de Gentilly sur l'inconvénient des trahisons prématurées. La reine, dit M"' de Motteville, fit de vains efforts pour la sauver; le cardinal fut inflexible : « Sa disgrâce étant résolue, la reine « sortit le lendemain de bonne heure pour aller à quelque cou- « vent ; avant que de partir, elle commanda à Largentier d'aller « de sa part lui ordonner de sortir du Palais-Royal, elle, son « mari et ses enfants, avec commandement de rendre les clés de

(1) D'après une mazarinade : Le grand Gerzay battu, ou la canne de M. de Beau fort, etc. C'est de la propre main du Roi des halles, que Jarzay aurait été étrillé :

« Voici pour vous apprendre à taire, Monsieur le marquis de Gerzé !

Dil-il; puis, aussitôt lancé Vers un coin où le marquis tremble, Il lui parle et le frotte ensemble, Et pour l'instruire à cette fois, Se sert de la main, de la voix.

Le prince sur lui, de sa canne, Comme un meunier l'ait sur un àne.

Frappe sans intermission

Et certes il fut agencé, Ce brave courtisan Gerzé, Aussi bien qu'il le pouvait être, Car Beaufort le servit en maître.

(2) Le Ménagiam (1695, I, 88) raconte que l'histoire de la lettre s'étant rapidement ébruitée, Jarzay, le plus avantageux des petits-maîtres, devint la fable de la cour. Quelques jours après, M. de Guéméné l'ayant rencontré lui dit tout haut : « Monsieur le marquis de Jarzay, quand vous écrirez à la reine, je vous prie de lui faire « mes baise-mains. » On voit que la reine ne pouvait guère se dispenser de faire un éclat. Au surplus, voyez sur le marquis de Jarzay, qui ne manquait au fond ni d'esprit ni de courage, une note très-subslantiellc de M. PaulBoiteau dans son excellente édition de YHistoire amoureuse des Gaules, I, 74. (Bibliothèque elzévirienne.)

« ses coffres. M""^ de Beauvais fut étonnée de cette disgrâce; elle « venait de quitter la reine, qu'elle avait eu l'honneur d'habiller « et qui lui avait fait aussi bonne mine qu'à l'ordinaire. Elle « résista quelque temps et dit qu'elle voulait voir sa maîtresse; « enfin elle fut contrainte d'obéir, parce que le commandement « avait été trop précis (1). »

Le Journal inédit de Dubuisson-Aubenay nous notifie son déménagement, à la date du mercredi 24 décembre, triste mois pour une retraite à la campagne (2) : « Les meubles de l'apparte- « ment de la dame de Beauvais ont été enlevés du Palais-Royal « et menés en la maison qu'elle a à Gentilly et où elle s'en alla « dès le jour précédent avec toute sa famille, la reine lui ayant « fait dire par Largentier, surnommé Legras, son secrétaire, « qu'elle eût à se retirer. Cet ordre lui fut transmis sur le midi, « comme Sa Majesté entrait en son carrosse pour aller ouïr messe « aux Filles-Sainte-Marie près la Bastille. » On ne lui tint pas longtemps rigueur.

Toute la cour, et surtout la maison de la reine, se réjouit fort de cette exécution; la Beauvais était détestée, mais elle était devenue pour sa maîtresse une habitude: on ne sut pas la remplacer. Aussi , moins d'un an après, la voyons-nous reprendre sans bruit ses fonctions ordinaires, corrigée de ses velléités d'opposition et désormais toute dévouée au cardinal-ministre.

La conversion de M"" de Beauvais ne larda pas à porter d'heureux fruits : sa fille aînée, Jeanne-Baptiste de Beauvais, épousait en 1652, à l'âge de seize ans, le marquis de Richelieu, petit-neveu du grand cardinal, dont le frère aîné s'était déjà quelque peu mésallié. La duchesse d'Aiguillon jeta feu et flammes : « Mes « neveux, disait-elle, vont toujours de pis en pis : j'espère que « le troisième épousera la fille du bourreau (3). » La reine et le cardinal firent la sourde oreille, et le mariage tint bon, bien qu'il

(1) Mûtteville (Coll. Petitot), III, 404.

(2) MoUeville, loc. cit. — (Montglat. Coll. Petitot), II, 203.

(3) Montpensier, Mémoires.

Eu regard ilc la jiage 10.

GAZETTE RIMEE

Mariage de Mademoiselle DE BEAUVAIS avec le Marquis DE RICHELIEU.

^^NW!^7flC/5, les hommes de ce temps

iVe sont que sept heures constants:

Une nuit seule éteint leur flamme.

Si le soir on prend line femme ;

Le malin, lorsqu'on est bien las,

On lui dit : « Je ne vous veux pas !

« Chercher, je vous prie , un autre homme ;

« Je pars après-demain pour Rome ,

« Et , qui plus est , en un besoin ,

« Je m'en irois eneor plus loin. »

Ce seroit chose bien commode ,

Si ce pouvoit estre à la mode

Que chacun, comme Richelieu,

Peust à sa femme dire adieu.

Mais, pour mieux vous faire le conie , De ce qu'il Jaut que je raconte , Et l'r.xpliquer plus nettement, Descrivons le commencement

De la flamme de ce volage , Jusques après son mariaqe.

La Cour surtoit hors de Paris, Lorsque Richelieu fut surpris Et contraint de rendre les armes A la beauté pleine de charmes De la petite de Beuuvais, Dont le sort est asse%, mauvais.

Cette flamme, bien que naissante, Paroissoil forte et violente.

Et l'on disait, en plus d'un lieu.

Au beau marquis de Richelieu, Que la Beauvais seroit marquise S'il nerutlrapoit sa franchise; Mais lui, méprisant ces discours, Augmentoil ses soins tous les jours.

Et disoit qu'il estait trop sage Pour passer jusqu'au mariage.

Mais, avec tout son bel esprit, Il n'a pas fait ce qu'il a dit ; Car madame su belle-mère , Faisant ce qu'elle devait faire , Et le voyant fort amoureux, Sceust si bien ménager ses feux.

Qu'elle l'obligea par adresse De tout promettre à sa maistresse.

Mais aussitost qu'il eusl promis Et qu'elle vist le galant pris , De peur qu'on le sceust dans la ville, Comme une femme très-habile , Sans en avertir les parents , FAle fit publier les bans Dons l'église de Saint-Euslache, Où personne, au moins que je sache , Ne s'apperceut qu'on avait mis, Non VioNEKor, mais Duplessis.

Faisant cette métamorphose , Afin qu'on ne sceust pas la chose; Et pour déguiser mieux son nom.

De marquis, on le fit baron D'une terre assez, misérable , Dont le nom n'est pas agréable.

Que l'on dit estre de son bien , Mais dont le peuple ne sçait rien.

La chose, enfin, si bien conduite, Atlendoit une heureuse suite; Et l'amante avecque l'amaul.

Tout remplis de contentement , Mais taschant de cacher dans L'âme , Le secret dessein de leur flamme , Tous deux couverts de maint bijou , Furent au bal du duc d'Anjou , Où, tout rempli d'impatience , Le marquis maudissoil la danse.

Et, faisant voir à ses amis Li- beau linge qu'il avait mis,

Il leur disait que sa chemise Devait toucher une marquise ; Et mesme , s'ils l'eussent pressé , Il leur aurait tout confessé.

A la fui les danses ressereni Et les danseurs se retirèrent ; Alors, le marquis amoureux , Pour mieux satisfaire ses feux , D'accord avec sa demoiselle Fust ordonner à sa séquelle , A ses laquais , à son cocher.

De toucher viste et de marcher.

Que l'on l'attendait c/iea Prudhominc i; Et cela dit, le galant homme.

Bien loin d'aller se rendre là , Au Palais-Royal s'en alla.

Et, tout enflammé d'un saint &èle.

Il fust visiter la chappelle.

Ou certain vicaire normand.

Docte à marier promptement, Fit son office d'importance.

Moyennant un peu de finance.

Enfin, dans un lit de velours.

Qu'an ne met pas à tous les jours , On coucha Monsieur et Madame, Qui de fille fust faite femme.

Hymen qui comptait sur ses doigts Du vaillant marquis les exploits , S'il est vrai ce qu'il en atteste , Des dix n'en eut qu'un seul de reste.

Il estait jour sur l'horison , H estait jour dans la maison.

Quand nosire marquis vit paroisire Le jeune Monsieur le Grand-Maitre -,

1 Le baigneur à la mode, dont la maison servait aiii galants rendez-vous.

2 Armand-Charles de la Porte-La-Meillera) e, plus tard, dnc de Mazarin.

Qui luij dit, non sans jurer Dieu:

» A quoy songes-tu, Riciielieu? »

Lui, d'abord, l'âme repentante, Hespond : « Allons trouver ma tante , « Allons embrasser ses genoux « Afin d'apaiser son courroux. »

La chose ainsi fut projeltée , Et promptement exécutée ; Mais, de crainte que leur départ Ne fusl pris en mauvaise part, Le marquis, baisant sa maistresse Avec une extresme tendresse , Dit à madame de Beauvais , Qu'elle ne trouvast pas mauvais Tout ce que l'on pourrait lutj dire , Qu'elle n'en fist me:::rie que rire.

Qu'il n'esteindroit jamais ses feux , Qu'il serait tousjours amoureux, Qu'il portait trop avant dans l'âme L'amour de sa nouvelle femme.

Il part, et malgré cette amour, Maudit cent fois l'heure et le jour Qu'il avait fait celte folie De trouver la Beauvais jolie.

« Si tu n'en es bien repentant , . Et si ton cœur n'est inconstant , Il Luy dit en chemin le Grand-Maître , « Tasche de le faire paroistre ; . Offre de te démarier, '< Sans beaucoup le faire prier; « A tes sentiments fais la guerre, « Humblement jette- toy par terre « Devant madame d'Aiguillon, •' Tire-la par son cotillon , < Et luy dis : Madame ma tante , " Bien souvent le diable nous tente.

« Enfin, tasche de filer doux^ « Et pour appaiser son courroux « Blasme le premier ta sottise, « Ta facilité, ta bestise. »

Le marquis, de cette façon.

Répéta fort bien sa leçon; Après quoy, madame sa tante Luy dit : « Eh bien! je suis contente « Mais je veux du moins t'ohliger « D'aller pour un temps voyager, « Et que , réparant ta folie , '< Tu passes vite en Italie , , « Pour l'amender, si tu le peux , « Et pour estouffer tous tes feux.

\ « Mais prends garde d'estre plus sage, « Car si d'un second mariage « Tu nous embarrassais l'esprit , « Nous en crèverions de dépit !

« Si quelque coquette romaine u Allait te choisir pour quinlaine , " Pour peu que son œil eust d'appus ,

I Le Diable ne te tiendrait pas.

'< Toy , ton frère et toute ta race , « Quoy que l'on die et que l'on fasse, it Vous sere% toujours trop enclins « Aux mariages clandestins. »

j Cela dit, pour luy mieux complaire, j Noslre marquis mande un notaire , j Et signe qu'on l'avait surpris ; i Que, partant, il estoit mal pris ; j Qu'il avait fait cela pour rire Et qu'il pouvait bien s'en dédire; En un mot, qu'une pauvre nuit Ne méritait pas tant de bruit.

Dieux! quelle funeste nouvelle, Quand le Grand-Maître à cette belle Vint rapporter que Richelieu Pour jamais lui disait adieu;

Et conjurer la hdle-mére, Qu'elle ne fust point en colère, Si^le trop volage marquis , Qu'elle pensait avoir acquis.

Ne pouvait davantage prendre l.c mm et titre de son gendre; Que pour la nuit il le sernit , Mais pour le jour qu'il n'oserait.

A ce discours., et fille et mère , Cédant à leur douleur amère.

Tombent ensemble en pâmoison Sur le plancher de la maison !

Enfin, la belle évanouie, Reprenant l'esprit et la vie .

Avec mille et mille sanglots, A peu près prononça ces mois :

« Hélas! que je suis malheureuse!

<( 0 Fortune trop riijoureuse!

« Pourquoi! m'aven-vous fait goustcr <( Ce qu'on devait si lost m'oster! . . .

« Quelle épo'nuinlable surprise « De n'eslre desjà plus marquise!

o Ainsi l'Amour trompe soureni, « Et pour du bien donne du vent ' « Las! qui m'eust dit la nuit j)assee: « Demain vous sereâ délaissée, « Et demain l'on sera marn « D'avoir esté rostre mari :

« L'cussé-je cru, que celle jlaminc « Qui semblait dévorer son ûme .

« Diirast sept heures seulement , « El fust éteinte en un munient:' >

0 bien ])lus de neuf fois heu reniées , (^Jiastes et belles amoureuses , Qui pouvez, malgré vos tourmeuis.

Faire la nique à vos amanis!

Faites toujours les inhumaines Pour les retenir dans vos chaisnes; Les perfides vont vous quitter.

Si vous voulez les tantenlei.

Papiers de Conrart — Bibliothèque de l'Arsenal, mss. n" 151, n.i..

Imprimerie Renou et IUiilde, rue de Rivoli, (44

eût été contracté sans l'aveu de la famille et que le marié n'eût pas plus de vingt ans. A l'occasion de ce mariage, Pierre de Beauvais figure dans les Généalogies de la maison de Richelieu avec le titre de seigneur de Gentilly. Nous le verrons bientôt monter en grade (1).

Le ménage de la jeune marquise de Richelieu, quelque peu troublé par les caprices du marquis pour M"* de La Molte-Argencourt et pour ftF^ de Chemerault (2), ne fut pas de longue durée. Guénaut, avec le vin émétique, les tua tous deux, à un an d'intervalle (1662-63). — On reconnaît aisément que c'est Gui Patin qui parle. — « Guénaut en est fort blâmé par tout Paris, « ajoute-t-il; M""^ de Beauvais lui a reproché la mort de son « gendre et de sa fille en pleine cour et en présence de la reine « même. »

Intrigante, audacieuse, avide, l'œil au guet, l'oreille et la main toujours ouvertes, faisant à l'occasion plus d'un métier, pourvu que le profit en valût la honte, la Beauvais était un agent trop précieux pour demeurer longtemps inactif. Elle.trouva bientôt en la personne de Fouquet un nouveau patron plus libéral et plus persévérant que le cardinal lui-même. La position de la première femme de chambre auprès de la reine, ses rapports Journaliers avec les filles d'honneur et tout le personnel féminin de la cour, la mettaient à même de rendre des services variés: aussi, fut-elle largement pensionnée par le surintendant, qui entretint avec elle, directement ou par intermédiaires, une correspondance suivie (3).

(1) Voy., sur le marquis et la marquise de Richelieu, les notes déjà citées de M. Paul Boiteau : Histoire amoureuse des Gaules, édil. Jannet, I, 71 et 72; Lacliesnaye Desbois, le P. Anselme, etc., articles Richelieu etViGNEROT; Mémoires de mademoiselle de Monlpensier. (Coll. Petitot), H, 373.

(■2) Rappelons à ce sujet deux couplets non moins spirituels qu'orduriers des Alléluia de la Cour [Histoire amoureuse des Gaules) :

Lamotte dirait l'autre jour ^ A Richelieu... « Faisons l'amour, etc. »

Chemerault lui disait: « Fripon, Prenez-moi etc., etc.

(3) Voy. Chéruel, Mémoires sur Fouquet, d'après des documents manuscrits. Paris, 1862. 2 vol. in-8°, II, 34, 152.

On découvrit plus tard qu'elle avait reçu de lui plus de cent mille livres. Gui Patin, qui voit juste et juge parfois sainement quand Guénaut et l'antimoine ne sont pas en jeu, avait eu vent de cette intrigue, qui se prolongea fort longtemps et dura jusqu'à la ruine du surintendant; il écrit en 1661 (2 septembre) : « Il faut qu'il « donne au roi, à la reine et encore bien plus à la reine-mère, sa « bonne patronne. On dit même qu'il est obligé défaire de grands « présents à ceux qui sont auprès d'elle, et surtout à M""® de « Beauvais, qui est une harpie, et à plusieurs autres. »

Son rôle se borna-t-il à celui d'espion et de panégyriste officieux? Y joignit-elle, concurremment avec la femme Laloy et M'"® du Plessis-Bellière, « surintendante des plaisirs du surintendant, » celui de pourvoyeuse et d'entremetteuse? Nous serions violemment tenté de le croire, étant donné le caractère de la dame et vu les fréquentes gratifications que son zèle sut mériter. Ce qu'il y a de certain, c'est que Fouquet était tenu par elle au courant de tout ce qui se disait et se faisait dans l'intimité de la reine ; que ses amis et ses ennemis lui étaient soigneusement signalés et que le surintendant, ses parents et ses créatures trouvaient, au besoin, en Catau un avocat chaleureux prêt à les défendre ungidbus et rostro.

Nous trouvons, dans la correspondance de BartetavecMazarin, récemment mise au jour par M. Clieruel (1), le récit d'un de ces tournois où la Beauvais rompit bravement quelques lances en faveur de l'évêque d'Agde, frère du surintendant. La scène est trop curieuse pour que nous résistions au plaisir de la retracer, d'autant plus qu'elle nous fournit sur les amitiés de M'"'' de Beauvais une piquante révélation.

Le cardinal, occupé aux conférences du traité des Pyrénées, avait chargé Bartet de lui rendre un compte exact et confidentiel de tout ce qui se passait à la cour en son absence. Le roi et la reine-mère s'avançaient h petites journées, de manière à se trouver à Saint-Jean-de-Luz pour la conclusion impatiemment attendue. Toute la cour avait pris ses quartiers à Toulouse, la

(1) Mémoires sur Fouquet.

reine-mère logée à rarclievêché, quand Bartet écrivit à Mazarin, à la date du 28 octobre 1659 : .

« Nous attendons la lin de ces éternelles conférences, comme « le Messie... Le roi joue toujours grand jeu chez M""® la com- « tesse(de Soissons), et ne joue que là...

« La reine a ses joueurs de reste, mais le roi ne joue jamais à « l'arcbevêclié, ce que M™' de Beauvais regarde avec regret, car « au grand jeu qu'on joue elle y gagnerait plus de vingt louis « d'or par jour.

« Il se passa, il y a trois jours, à la toilette, une manière de « spectacle. IVP^ de Beauvais s'avisa de louer les talents de « M. l'évêque d'Agde d'une manière si pleine d'affectation et qui « parut si injuste et si excessive à M""" de Laubardemont (autre « femme de chambre de la reine), qu'elle lui répartit avec tant « d'aigreur, que M'"'^ de Beauvais fut réduite à se donner cette « sorte d'autorité qu'elle prend quand elle est près de la reine. « Néanmoins, l'autre, qui a un certain fond de dévotion qui lui « donne aussi quelque considération, se défendit avec une audace « telle, qu'elles en vinrent aux grosses injures, en sorte que « M"'' de Laubardemont lui reprocha en face les amitiés susa pectes de M. l'archevêque de Sens, disant qu'elle se faisait « tous les jours des héros, et la poussa là-dessus d'une si étrange « manière que, la reine ne voulant point s'en mêler et les laissant « faire, elles se dirent toute sorte de choses croyables et « incroyables.

« Cependant M. l'évêque d'Agde s'est trouvé embarrassé en « tout cela, de sorte que ce début de la connaissance de M™'' de « Beauvais l'a, si je ne me trompe, fort rebuté, et je ne pense « pas qu'il lui donne lieu par ses fréquentes visites à le louer, « comme elle l'a fait, avec une affectation qui eût paru mysté- « rieuse à ceux qui ne sauraient pas qu'ils n'ont jamais eu aucune « sorte de commerce ensemble. »

A qui se fier, bon Dieu ! et qui se serait attendu à trouver des amitiés suspectes entre M""^ de Beauvais et Sa Grandeur M. l'archevêque de Sens, qui n'était autre alors que le fameux Henri-

Louis de Gondrin, l'une des colonnes du jansénisme, le prélat fougueux qui interdit de son autorité privée les jésuites dans son diocèse, le casuiste austère qui s'emporta jusqu'à donner un soufflet à M""" de Montespan, sa nièce, dont les relations avouées avec le roi déshonoraient la famille (1)? L'influence de Catau s'étendait-elle donc iisqiie ad aras, et la providence avait-elle permis qu'un ministre du Seigneur vînt ramasser la mitre dans cette fange, afin que cette parole de l'Écriture fût accomplie : De stercore élevât paiiperem ut sedeat cum prmcipibus (2) .

Malgré notre répugnance pour la chronique scandaleuse, il nous faut aborder enfin le point délicat et essentiel d'où se dégagent les origines de l'hôtel de Beauvais. Nous en demandons pardon à nos lectrices, en les engageant à passer de suite aux détails techniques d'architecture (page â5) : elles n'y trouveront rien dont la pudeur la plus sévère ait lieu de s'effaroucher.

Née sous une amoureuse étoile, l'étoile de Vénus sans doute, M"^ de Beauvais avait reçu du ciel un tempérament dont elle ne sut jamais maîtriser l'ardeur, n'étant pas femme à imaginer l'infaillible moyen usité plus tard par la dévote maréchale de Luxembourg, qui employait de l'eau bénite pour sa toilette afin de prévenir les tentations (3). L'âge mûr n'avait en rien amorti des feux qui devaient l'immortaliser, car ils lui valurent l'honneur insigne de marcher en tête de cette gracieuse phalange dans laquelle brillent tant de séduisantes figures entre ces deux repoussoirs,

(1) Exilé, pour ce fait, dans sa ville cpiscopalc, il ne craignit pas de venir k Fontainebleau, sous les yeux du maître, prêcher et exercer son ministère pastoral, disant bien haut que si Sa Majesté se portait envers lui ii quelque violence, il l'excommunierait ainsi que M'"'= de Montespan. « Il le ferait comme il le dit! » se contenta de répondre Louis XIV, et l'audacieux archevêque ne fut pas même inquiété. Il avait près de quarante ans, quand ses relations avec M"" de Beauvais furent ainsi scandaleusement relevées en présence de la reine ; il occupait le siège de Sens depuis 1646, ayant été nommé coadjuteur dès 1644, à l'âge de 24 ans. Il mourut en 1674.

(2) Reg., II, 8.

(3) Ménioires de Bachaumont.

la Beauvais et laMaintenon (1). « On lui attribue d'avoir la pre- « mière déniaisé le roi h. son profit, » dit brutalement Saint- Simon (2). Cette médisance n'est point une calomnie.

Louis XIV venait d'accomplir sa quinzième année et ne paraissait faire encore aucune attention aux femmes. Sa familiarité avec Olympe Mancini et les autres jeunes filles de son intimité était celle d'une franche camaraderie sans l'ombre d'arrièrepensée. Il avait déclaré tout net, en refusant de danser avec la princesse d'Angleterre, qu'il n'aimait pas les petites filles (3) : quant aux grandes, elles ne lui avaient inspiré jusqu'alors aucune réflexion . Cette indifférence commençait à inquiéter la reine, qui avait ses raisons pour craindre qu'il ne ressemblât trop sous ce rapport à son père Louis le Chaste.

Confidente des soucis de sa maîtresse, M"" de Beauvais crut de son devoir de les dissiper : elle se sacrifia!...

// n'ij a pas de femmes laides pour les écoliers et les moines, dit un vieux proverbe gaulois. Le jeune prince justifia cet adage. Une étincelle de l'œil unique de Catau la Borgnesse suffît pour allumer ce feu sacré que tant de vestales par la suite se chargèrent d'entretenir, et la cour, la France entière purent être pleinement rassurées. « La Beauvais, dit la Palatine, est la première « qui ait appris au roi comment il faut agir avec les dames :

(1) Nous entendons d'ici se récrier quelques-uns de nos lecteurs et nous nous empressons de donner satisfaction k leurs justes susceptibilités. Ce n'est pas à l'intéressante Françoise d'Auhigné, ni à la spirituelle et séduisante M™" Scarron, pas même à la belle et perfide amie de M"" de Montespan, que s'adresse notre épithète : c'est à la vieille maîtresse légitimée de Louis XIV, à celle que la Palatine qualifie bien plus irrévérencieusement encore vieille giie?iippe, à l^pMlolée de l'abbé Gobi et et de l'évèque de Chartres, à la complice du P. Letellier, enfin à cette triste Ëgérie,dont l'influence morbide a jeté, flétrie et déshonorée, am grands jours de l'histoire, la mémoire du persécuteur des jansénistes et des réformés.

("2) Note surDangeau, 14 août 1690.

(3) Mém. de Motteville, IV, 370. — Voy., sur les premières amours de Louis XIV, Am. Renée, les Nièces de Mazarin, 'i'^ édition, 162 et suiv., 238 et suiv. Voy. aussi la Clef manuscrite des Caractères (que nous avons citée, publiée presque textuelle dans l'édition stéréotype de 1802; 3 vol- in-12).

« elle était bien au fait de la chose, car elle a mené une vie dé- « réglée (1). »

Justement fière de sa défaite, dont elle eût volontiers proclamé le secret, M™*" de Beauvais fit prendre à son mari, en manière de compensation, les titres de baron et de conseiller du roi (celui-ci était, au moins, singulier dans V espèce) ; puis, en personne prudente, ne se faisant aucune illusion sur la fidélité probable de son séducteur, elle songea tout d'abord à prendre ses avantages et à se faire grassement payer ces premières leçons de doux-savoir. Son aventure peut dater de 1654, et dès l'année suivante, elle se faisait bâtir dans la plus belle partie de la rue Saint-Antoine, non moins recherchée alors que son aristocratique voisine la place Royale, le fastueux hôtel dont nous esquissons l'histoire.

M™" de Beauvais possédait le terrain depuis un au déjà quand elle se trouva en mesure de faire commencer les travaux. L'emplacement qu'elle avait choisi était situé en face du Petit Saint- Antoine ; sans être bien vaste, il comprenait la superficie de trois maisons anciennes. Les deux principales dressaient leurs pignons jumeaux sur la rue Saint-Antoine, la première (du côté de la Grève) à laquelle pendait ['Image Saint Claude, la seconde portant l'enseigne du Faucon. Celle-ci, beaucoup plus importante, s'étendait par derrière jusqu'à la rue de Jouy, occupant tout le terrain d'un ancien hôtel des abbés de Chailly. Une partie de ses dépendances en avait été séparée vers la fin du XVI'' siècle, et formait une troisième maison ouverte sur la rue de Jouy (2).

Pour établir cette espèce de généalogie de l'hôtel de Beauvais,

(1) Correspondance de CharloUe de Bavière, duchesse d'Orléans; leUre du 16 septembre 1716.

(2) Nous avons pu établir avec une grande précision tout ce qui se rapporte aux miitalions de l'hôtel de Beauvais depuis son origine jusqu'à nos jours, grâce à l'obligeance du propriétaire actuel, M. Ad. Jouet, qui nous a gracieusement communiqué ses titres de propriété, remontant jusqu'au comuiencement du xvii" siècle. Nous avons largement puisé à cette source excellente, si libéralement ouverte,

L'HOTRL DE REAUVAIS.

nous avons fait appel à l'érudition spéciale de M. Adolphe Berty, qui a bien voulu détaclier, à notre profit, une page de l'ouvrage magistral qu'il prépare sur la topographie du vieux Paris.

« Les deux maisons sur l'emplacement desquelles a été élevé « l'hôtel de Beauvais dépendaient du fief de Saint-Éloi. La pre- « mière, c'est-à-dire la plus proche de la rue Geoffroi-l'Asnier, « était sans doute d'une origine à peu près aussi ancienne que « la seconde ; mais il n'en est point question dans les archives « du prieuré avant l'année 1300. Elle appartenait alors à Jehan « le Mareschal, et avait été auparavant à Jehan du Mans. En « 1S75, elle avait pour enseigne Vlmage Saint Claude, et était « possédée par M" Jacques Pouard, auditeur des comptes, qui « la laissa à sa femme Marguerite Huot. »

Nous ajouterons, pour en finir avec cette maison de Vlmage Samt Claude, que, saisie en 1600 sur les mineurs Perlin, à la requête de Jean Michaud, notaire, et Jacques Huerue, procureur au bailliage de Bray-sur-Seine, elle fut adjugée à Simon Boivin. Elle appartenait, en 1602, à Simon Mouille. Le 4 février 1604, les héritiers dudit Mouffle la vendent à Étienne Daussanetz, secrétaire de Monsieur, frère unique du roi, pour la somme de dix mille trois cent quatre livres. Enfin, par contrat du 30 mai 1 634,1""® de Beauvais l'acheta de Robert Gallais, docteur-régent de la Faculté de médecine de Paris, au prix de vingt-six mille livres.

Occupons-nous maintenant de la grande maison du Faucon. « Celle-ci, reprend M. Adolphe Berty, faisant hache derrière la a première, s'étendait jusque sur la rue de Jouy, où elle avait « un corps d'hôtel et une issue. L'histoire de cette habitation « remonte, circonstance fort rare, à la fin du xn^ siècle : l'an « 1200, l'abbé de Saint-Maur-des-Fossés ratifia le don qui en « fut fait au monastère de Chaalis par « Heluisa de Paluesel » « (Palaiseau) (1); mais l'abbé de Chaalis eut à supporter une

(1) L'abbaye de Chàâlis, Chailly ou Chasly (CaroU Locus), de l'ordre de Citeaux, était située dans le Valois, aux environs de Senlis, Fondée par Louis le Gros en

« augmentation du cens annuel, qui de 9 deniers fut porté à « 4 sols. En 1247, un croit de cens de 40 sols, dont la pro- « priété était grevée au profit du nommé Ferry Viele, fut racheté « par les moines de Chaalis ; et, en 1249, moyennant 50 livres, « ils obtinrent du prieur de Saint-Éloy l'amortissement de la « maison, désormais ainsi soustraite à sa justice.

« Pour recueillir des renseignements plus développés sur « l'hôtel de Chaalis, il serait indispensable d'explorer les arec chives de l'abbaye, car celles de Saint-Éloy, les seules con- « servées à Paris, ne contiennent point de dossier relatif à cette « maison. Elle a eu pour enseigne le Faidcon depuis 4528 au « moins. Sous le règne de François F'', Pierre Durant et France çois Lebeuf y firent des réparations importantes, dont ii existe « une déclaration datée du 15 décembre 1528 (1). »

Nous avons dit que vers la lin du xvi'' siècle la maison du Faucon avait été subdivisée : la partie principale, sur la nie Saint-Antoine, saisie au nom de la fabrique de Saint-Benoît sur Jacob Blanchard, marchand, à Paris, était adjugée, le 12 juillet 1608, moyennant 21,400 livres, à noble homme Philippe de Castille. Le 51 décembre 1611, sa veuve y réunissait, pour le prix de 4,100 livres, l'autre partie détachée sur la ruede Jouy, appartenant alors aux héritiers de Pierre Jorapiton, sieur de la Barre, et elle se trouvait ainsi en possession de la totalité de l'ancien hôtel des abbés de Chailly.

Par voie de succession, ces deux maisons réunies arrivèrent au surintendant Fouquet, du fait de Marie-Madeleine de Castille, sa femme. — Nous nous retrouvons ici en pays de connaissance.

1136, elle rapportait encore, au xviii« siècle, 56 mille livres de rente à son abbé comniendataire.

Jaillot mentionne, en passant, ce premier hôtel des abbés de Chailly. Sauvai ne paraît pas en avoir eu connaissance ; il ne parle que des deux hôtels qu'ils possédèrent plus tard, le premier rue Saint-Jacques, derrière Saint-Séveiin, acheté en 1443 par la fabrique de celte église ; le second, rue Saint-Victor, attenant à Saint- Nicolas du Chardoiinet, qu'ils furent contraints de vendre en 1637, pour l'établissement du séminaire Saint-Nicolas. (Sauvai, II, 270).

(1) Cartulaire de l'abbaye de Châàlis (Bibl. impériale), fol. 244.

— Le 30 mars 1654, Nicolas Fouquet cédait par échange lesdites deux maisons aux sieur et dame de Beauvais, moyennant une soulte de 16,000 livres (1).

Quelle sorte d'échange M""' de Beauvais avait-elle pu faire avec Fouquet? Les contrats discrets ne s'expliquent pas à cet égard, mais les révélations des papiers secrets cités plus haut peuvent suppléer à leur silence. 11 serait piquant que le surintendant eût employé les terrains de sa femme à compléter le salaire des complaisances de la Beauvais.

Voici donc en 1654 M""" de Beauvais devenue propriétaire de tout le terrain occupe par les maisons de Saint Claude et du Faucon sur la rue Saint-Antoine, ainsi que du complément de l'ancien hôtel de Chailly sur la rue de Jouy. En 1657, elle augmenta ses dégagements de ce côté, en ajoutant la moitié d'une maison voisine qu'elle acquit de Jean Pamperon, sieur d'Espinoy.

Ce ne fut pas sans difficulté que les Castille et les Beauvais, leurs successeurs, purent se maintenir en possession du terrain provenant de l'abbaye de Chailly, En abandonnant cet ancien hôtel, où ils se trouvaient trop à l'étroil, pour aller occuper celui qu'ils conservèrent jusqu'en 1445, au bas delà rue Saint-Jacques, derrière Saint-Séverin, les abbés avaient cédé leur terrain moyennant 30 liv. 15 s. de rente annuelle et foncière, mais en se réservant le droit de reprise pour l'avenir. En sorte que vers 1640, fatigués des instances et poursuites de la fabrique de Saint-Nicolas-du-Chardonnet, qui prétendait de gré ou de force acheter leur maison abbatiale de la rue Saint-Victor pour y établir un séminaire, les religieux songèrent à rentrer en possession de leur ancienne propriété (2).

Un arrêt du Grand Conseil, du 24 mars 1644, reconnut la validité de leurs prétentions et condamna les Castille « à se désister

(1) Titres de l'hôtel de Beauvais, Voy. pièces justificatives, B.

(2) Les marguilliers en vinrent à leurs fins; un arrêt de 16S7 expropria les moines de Châàlis, « et quoiqu'ils aient touché 22 mille livres de ce qui peut-être n'en valait pas la moitié,ils ne laissent pas d'en murmurer comme d'une violence. » (Sauvai, loc. cit.)

« et départir de la possession et jouissance desdites maisons, « pour être réunies à la mense abbatiale de Chailly, à la cliarsfe « pour l'abbé de rennbourser le prix principal augmenté des « frais, loyaux coûts, impens, améliorations utiles, comptant « et en un seul payement. » Les détenteurs présentèrent, en conséquence, un mémoire montant à la somme de 41,892 liv. 40 s. pour la maison du Faucon; plus 10,323 liv. pour celle de la rue de Jouy. Les religieux déclarèrent qu'ils ne pouvaient accepter cette estimation, qui surpassait de beaucoup la valeur réelle des immeubles réclamés. De là, expertise, maintenue du chiffre exigé, et sommation des Castille aux religieux et abbé de Chailly d'avoir à payer sans délai lesdites sommes, avec protestation que, faute de payement immédiat, les occupants se pourvoiront au Conseil pour être déclarés définitivement propriétaires incommutables du fonds. Ainsi le décidait l'ancienne jurisprudence.

Les choses en étaient là, quand M""" de Beauvais se trouva substituée à la dame Fouquet dans ses droits et réclamations; elle s'empressa de renouveler en son nom la mise en demeure à messire Charles-Louis de Lorraine, abbé commandataire de Chailly, d'avoir à lui payer la somme totale de 52,215 liv. 10 s. encore augmentée d'une plus-value de 5,000 livres reconnue par les experts. Les religieux aimèrent mieux abandonner un droit si onéreux, et, par un désistement authentique du 8 mars 1655, ils reconnuient volontaireînent les sieur et damé de Beauvais propriétaires incommutables, à charge de la rente perpétuelle de 30 liv. 15 s., qui leur fut fidèlement payée jusqu'à la Révolution (I).

M"" de Beauvais, une fois en possession bien et dûment établie de son terrain, fit jeter bas les anciens bâtiments et se mit en devoir de construire son hôtel, dont les plans et dessins furent confiés à Antoine Lepautrc, premier architecte du roi, frère du fameux dessinateur d'ornements.

Ayant eu la place à bon marché, elle se crut en droit d'obtenir

(1) Yoy., pour ce litige, pièces justificatives, B, ii° 10.

les matériaux gratis : cette logique en valait bien une autre et lui re'ussit à souhait.

Nous lisons à ce sujet dans les Mémoires de Brienne, le fils : « La reine avait fait don par brevet à la Beauvais, sa femme de « chambre, d'une grande quantité de pierres destinées au bâti- « ment du Louvre.

« Il faut avoir perdu l'esprit, s'écria le cardinal, pour faire de « telles gratifications, et en bonne justice on devrait démolir « l'hôtel de Beauvais pour rendre au roi ce qui lui appartient ! » « Quarante millions et autant d'abbayes qu'il avait acquis par « son savoir-faire ne lui semblaient pas trop pour lui, mais il « ne pouvait souffrir qu'une princesse libérale donnât à la per- « sonne qui la servait bien, et qu'elle aimait, quelques pierres « pour bâtir sa maison. Cela me mit en colère, et j'avertis la reine, « qui me fit cette réponse : « Si je les lui avais données, il n'en « aurait pas fait de bruit ; mais Catau aura, quoi qu'il en soit, « les pierres qu'elles m'a demandées. Je le trouve plaisant, « ajouta-t-elle, de contrôler mes libéralités, lui à qui j'ai tant « fait de bien et qui en a encore plus pris que je ne lui en ai « donné (1). »

N'en déplaise au comte de Brienne, et sans vouloir excuser la rapacité de Mazarin, il nous paraît infiniment moins scandaleux de trouver ce grand ministre riche de 80 millions, que de voir une princesse libérale faire, aux dépens de l'État, la fortune d'une femme de chambre intrigante et lui abandonner niaisement les matériaux du Louvre pour bâtir sa maison.

Quoi qu'il en soit, Catau conserva ses pierres, et son architecte se mit à l'œuvre.

La construction de l'hôtel de Beauvais fit le plus grand honneur à Antoine Lepautre(2). Il trouva moyen d'élever un véritable

(1) Mémoires de Louis-Henri de Loménie de Brienne, publ. par F. Barrière, 1828, II, 47.

(2) Antoine Lepautre a laissé un Livre d'architecture, fort estimé, revu plus tard par Daviler. Il avait élevé, entre autres monuments, l'église de Port-Royal de Paris et le château du gouverneur de Paris à Saint-Ouen. Il mourut en 1691, âgé de 77 ans.

MONOGRAPHTl'S PARISIENNES.

palais, d'une haute élégance et d'une régularité parfaite, sur un terrain d'une médiocre étendue et tellement irrégulier, que son périmètre se dessine par une ligne dix-sept fois brisée. Les difficultés de toute sorte habilement surmontées, l'intelligence des distributions intérieures, la richesse des décorations, en font un des édifices privés du xvii'' siècle les plus intéressants à étudier (1).

Nous avons constaté par nous-méme, en visitant les caves de l'hôtel actuel, que Lepautre appuya ses basses œuvres contre une substruction gothique présentant tous les caractères du style ogival primitif ; c'est une assez grande nef, trapue et solidement voûtée ; les nervures de la voûte, croisées et grossièrement épannelées, retombent sur des piliers à chapiteaux sculptés, décorés de crosses et de feuillages. Le xiii^ siècle a signé très-lisiblement cette crypte, à travers laquelle s'enchevêtrent irrégulièrement les murs de soutènement de l'hôtel, qui la divisent en plusieurs caveaux. Sous les bâtiments du fond et sous la cour se trouvent encore d'autres caves gothiques moins anciennes et ne remontant pas au-delà de la seconde moitié du xv*^ siècle. L'ogive y est beaucoup plus aiguë et les nervures prismatiques de la voûte émergent directement des piliers, sans appui ni chapiteaux. Nos recherches précédentes nous permettent de fixer très-nettement la provenance de ces caves ogivales : les premières appartiennent'évidemment à l'ancien hôtel des abbés de Chailly, construit au commencement du xiii" siècle ; les secondes à la maison du Faucon, qui lui succéda.

Contrarié par l'excessive obliquité de la limite du terrain vers la gauche, Lepautre donna à sa cour d'honneur la forme d'un triangle arrondi au sommet. Un dégagement ouvert sur la rue de Jouy remédiait aux inconvénients que cette disposition pouvait présenter pour la circulation des voitures. Le corps de logis

(1) Nous renvoyons, une fois pour toutes, pour les détails d'architecture, au tome II de V ArcliUeclure française de Jacques-François Blondel, qui contient une vue, deux plans et une description technique de l'hôtel de Beauvais, in-folio, 1752, II, 121.

L'HOTEL DU BEAUVAÏS.

principal formait la base de ce triangle; les deux autres côte's, dont l'un n'oiFrait qu'une simple façade sans profondeur, furent richement décorés de manière à produire une perspective.

31'"*' de Beauvais, qui témoigna en toute occasion un furieux tendre pour les profits, consacra au commerce tout le rez-dechaussée sur la rue. C'était une innovation quelque peu compromettante pour une demeure seigneuriale. M. Léon de Laborde, à deux siècles de distance, s'en indigoe vertement (1) ; elle ne paraît pas avoir si fort scandalisé les contemporains. En conséquence, Lepautre ménagea aux deux côtés de la porte cochère quatre boutiques, absolument indépendantes de l'hôtel, avec entrées particulières et logements en entre-sol pour les marchands. Le rez-de-chaussée intérieur fut entièrement abandonné aux communs, cuisines, offices, écuries et remises; en sorte que tous les appartements de réception, chambres de parade et galeries de gala, se trouvèrent réunis de plain-pied au premier étage. Un second étage, en attique surmonté d'un comble brisé, complétait l'élévation.

On remarquera, dans la façade extérieure de cet hôtel, une licence singulière : l'axe de la cour et de la porte cochère ne coïncide pas avec le milieu du bâtiment, qui comporte, sur la gauche, un excédant d'une toise environ, dissimulé simplement sous le prolongement des bossages qui décorent les angles. Lepautre dut prendre ce parti, en raison de l'irrégularité du terrain, sous peine de réduire outre mesure sa cour d'honneur ou d'en sacrifier absolument la symétrie. Du reste, le résultat est plus satisfaisant qu'on ne pourrait le supposer. Ce défaut échappe complètement, grâce à la continuité des maisons de la rue; mais il produirait un fort mauvais effet dans un bâtiment isolé.

Malgré cette légère tache, la façade de l'hôtel de Beauvais était belle et imposante. Percée de sept grandes fenêtres à chaque étage, elle présentait au centre un avant-corps décoré de bossages et couronné, à la hauteur du second, par un fronton où

(1) Le Palais Mazarin, par M le comte Léon de Laborde, note 387, consacrée à l'hôtel de Beauvais.

M""® de Beauvais fit sculpter les écussons accole's de France et de Navarre; témoignage public de reconnaissance pour la reinemère, à qui elle devait sa fortune, mais en même temps monument mystérieux de ces trop courts instants de gloire où elle s'était vue elle-même traitée en reine de France.

La porte d'entrée, massive et légèrement concave, est un travail de menuiserie fort remarquable. Deux têtes antiques décorent les vantaux. L'imposte portait autrefois, taillé en plein bois, un aigle aux ailes éployées, empiétant une guirlande de fleurs. Cet aigle, supprimé plus tard, a été remplacé, probablement lors de la grande restauration de 1704, dont nous parlerons en son lieu, par un cartouche orné de palmes entrelacées, sur lequel se lit aujourd'hui le numéro de la maison. De l'aigle disparu, il ne reste plus que les serres, étreignant encore la guirlande soutenue par deux demi-têtes de bélier décharnées. Ces têtes de béliers, que nous retrouverons encore dans les métopes de la frise dorique du péristyle, feraient-elles allusion au nom de famille de Catherine BelUer? M. de Guilhermy le suppose (1), et cela n'a rien d'impossible. N'oublions pas cependant que les bucrânes, ou têtes décharnées, se rencontrent fréquemment dans la décoration des temples antiques, où ils représentaient les dépouilles des animaux sacrifiés. Les architectes de la Renaissance les ont transportés dans la décoration des édifices modernes, où ils ont perdu toute signification. Il serait aisé, néanmoins, d'en citer de nombreux exemples (2).

Dans la voussure de la" trompe qui surmonte cette porte était sculpté un grand médaillon soutenu par deux Amours. Il repré-

(1) Guilhermy, Ilméraire archéologique de Paris.

(2) Voy.. dans V Encyclopédie méthodique, un intéressantarticle sur les Bucrânes, l'usage qu'en faisaient les anciens, l'abus qu'en ont fait les modernes. « On faisait « plusieurs parts des victimes; on mangeait les unes, on brûlait les autres, « mais on conservait les têtes qui, attachées au mur avec les bandelettes sacrées « et d'autres instruments du sacrifice, demeuraient comme des monuments « de la piété des particuliers et comme une espèce d'enseigne de la destination >■ des lieux cil on les appliquait. » Encycl. méth. Architecture, par Quatremère de Quincy, I, 543.

sentait un buste de femme, le portrait d'Anne d'Autriche sans doute, et servait ainsi de commentaire aux armes royales du couronnement.

Cette trompe formait au premier étage un balcon avancé sur lequel s'ouvrait la fenêtre en tribune (1) que décorait le grand fronton. Les fenêtres du milieu, à droite et à gauche, étaient également pourvues de balcons d'une moindre saillie, supportés par de riches consoles, et surmonté de chambranles sculptés. TouJ les appuis des croisées,en balustrade, dessinaient une ligne d'un excellent effet, qui accusait nettement le bel étage en se détachant vigoureusement sur le nu du mur. L'altique ne présentait qu'une rangée de fenêtres mezzanines encadrées d'une simple moulure.

Toute la sculpture de cette façade fut exécutée par Nicolas Legendre, adjoint à professeur de l'Académie royale. « En « 1657 (2), lisons-nous dans les Mémoires de cette Académie, « M*"" de Beauvais, première femme de chambre de la sérénis- « sirae reine-mère Anne d'Autriche, employa M. Legendre pour « la façade de l'hôtel de Beauvais, qui est dans la rue Saint- « Antoine. Et, comme elle voulait marquer sa reconnaissance « pour les bienfaits de la reine, elle affecta que les armes de « cette auguste princesse y parussent avec distinction. M. Le- « gendre y fit donc deux grandes figures d'anges opposées l'une « à l'autre et à demi couchées sur le fronton du milieu. Ces « deux anges tiennent une couronne au-dessus d'un grand car- « touche où senties armes de la reine, qui furent travaillées avec « un grand soin et accompagnées de la cordelière que l'art du « blason attribue aux veuves. »

Ces détails sont trop précis pour pouvoir être révoqués en

(1) Cette fenêtre est citée comme un modèle du genre dans le Dictionnaire d'architecture de Daviler, in-i", article Fenêtre. — Voy. Pièces justificatives, B, n» 6, l'autorisation du Bureau de la ville pour la construction des balcons avancés de l'hôtel de Beauvais, décembre 1634.

("2) Donc l'hôtel de Beauvais, commencé en 1653 (l'autorisation pour les balcons est datée de décembre 1654), n'était pas encore achevé extérieurement en 1657. Sa construction dura au moins trois ans.

doute ; d'un autre côté, les vues de l'hôtel deBeauvais, dessinées par Jean Marot dès 1660, portent très-distinctement, non pas les armes personnelles de la reine-mère : parti de France et d'Espagne, avec la cordelière de veuve, mais, ainsi que nous l'avons dit, les écussons accolés de France et de Navarre, entourés du double collier des ordres. Le blason primitif a donc été modifié dès l'origine. « Sur les autres croisées qui sont à la droite et à « la gauche, continue le mémoire, M. Legendre a fait des têtes « de cariatides qui soutiennent des paniers remplis de fruits et « qui ont à leurs côtés chacune deux griffons ou espèce de « monstres moitié aigle et moitié lion. Et sur les clés des ar- « cades, au rez-de-chaussée, il mit plusieurs masques ou têtes « de satyres et de faunes : M. Hutinot, qui a été du corps de « l'Académie, prit part à ce travail (1). » .

Tel était, dans sa splendeur première, ce majestueux frontispice, dont nous retrouvons tous les détails parfaitement distincts sur les deux vues de Jean Marot publiées, la première dans la Relation de l'entrée triomphante de Leurs Majestés Louis XIV et Marie-Thérèse dans la ville de Paris, en 1660; la seconde, avec les plans du rez-de-chaussée et du premier étage, dans l'^lr-f/ii/^cture française de Jacques-François Blondel.

L'auteur de ce dernier ouvrage, après avoir accordé à l'œuvre d'Antoine Lcpautre un juste tribut d'éloges, termine par cette conclusion inattendue: « On ne peut se refuser de remarquer ici « trop de simplicité dans certaines parties et trop de richesse, « au contraire, dans d'autres. D'ailleurs, les corps de refend, en « général, sont trop sveltes, la proportion des mezzanines trop « écrasée, le fi'onton trop licencieux, la trompe de la porte trop « hasardée et l'avant-corps du milieu trop étroit pour la hau- « leur. » Il n'y manque, en vérité, que la conclusion marotique :

Au demeurant le meilleur fils du monde. Nous ne pouvons nous refuser, nous, à trouver trop sévère ce

(!) Mémoires inédits des membres de l'Acadcraie royale de peinture et de sculpture, I, 410.

jugement de pédant. L'hôtel de Beauvais a vraiment grand air. On pourrait lui reprocher peut-être un peu de pesanteur; mais ce défaut, commun à tous les édifices du même temps, a été plutôt ici atténué qu'exagéré. D'ailleurs, les conditions de masse et de légèreté ne sont pas les mêmes pour un bâtiment isolé et pour un hôtel élevé sur une rue, dont le caractère et le style ont en quelque sorte besoin d'être soulignés, sous peine de se voir écrasés par les hautes maisons environnantes. Nous aimons cette architecture bien assise, sobre d'ornements, élégante de proportions, où les grandes lignes ne sont jamais sacrifiées aux détails. Dans les façades intérieures, Lepautre donna plus à la fantaisie, et l'imposante simplicité du dehors devait faire ressortir encore le coup de théâtre qu'il préparait.

En pénétrant sous le porche, on arrive à un péristyle circulaire soutenu par huit colonnes doriques accouplées. Dans les métopes de l'entablement on remarque , alternant avec des têtes de béliers et de taureaux, quelques emblèmes guerriers et, à défaut d'armoiries, le chiffre des Beauvais, timbré d'une couronne de baron.

Ce monogramme est composé des lettres P. G. H. B. entrelacées, pour les noms de Pierre Beauvais, Catherine-Henriette Bellier.La lettre C, deux fois répétée en sens inverse, pourrait à première vue être prise pour un D. Nous avons examiné de près : le double C est incontestable. De l'entrée de ce péristyle, la perspective de la cour produit un effet surprenant. Encadrée par les lignes sévères du porche et favorisée par le demi-jour de cette espèce d'avant-scène, cette décoration théâtrale étonne et séduit le regard ; elle se détache, prend du fond, comme une vue d'optique parfaitement à son point. On serait presque tenté d'oublier que l'effet est ici trop cherché et la pesanteur des détails sans excuse. Toutefois, de semblables surprises nous touchent peu et nous semblent indignes de l'art sérieux, de l'art grand par excellence. Les Italiens, dira-t-on, en offrent de nombreux exemples dans leurs palais les plus vantés : Eh bien

... Laissons à l'Italie De tous ces faux brillants l'éclatante folie !

Dans les décorations intérieures, les perspectives peuvent figurer avantageusement l'air et l'espace absents; elles peuvent fournir à un artiste de talent le motifet le cadre d'un chef-d'œuvre, mais, réduites au rôle de trompe-l'œU, appliquées au dehors en élévation, elles ne seront jamais que de misérables enfantillages, bons pour amuser le^ promeneurs parmi les fabiiques d'un parc.

Lepautre, homme d'un goût sûr et d'une grande intelligence, le comprenait bien ainsi, et s'il a usé de cet expédient, c'est qu'il lui était impossible, vu l'exiguïté de l'espace rais à sa disposition, de masquer autrement les tristes horizons du voisinage.

Blondel, non moins hyperbolique dans ses éloges que dans sa critique, s'écrie : « Ici l'on jouit peut-être du plus beau coup « d'œil qu'il soit possible d'imaginer!... Comme Iç premier « étage se trouve rétréci par l'obliquité des murs collatéraux et « orné dans son pourtour de colonnes, de pilastres et de mem- « bres d'architecture distribués avec beaucoup de goût, cet « assemblage forme une perspective réelle au-dessus de toute « description. » Nous n'en persistons pas moins dans nos conclusions.

Le motif central de cette perspective était le portique de la chapelle, ouvert au premier étage sur une terrasse qui se prolongeait en balcon tout autour de la cour. De l'intérieur des appartements on communiquait à cette chapelle par une longue galerie dont nous parlerons plus loin, et de l'extérieur on y arrivait directement par un escalier ovale suspendu, largement évidé dans son centre et garni d'une rampe en fer forgé. Ce beau travail de stéréotomie s'est heureusement conservé jusqu'à nous.

A gauche du péristyle s'ouvre l'entrée de l'escalier d'honneur, conception originale, d'une rare élégance et d'un aspect saisissant. Il est tout en pierre, y compris la rampe en entrelacs finement ajourés. Un seul groupe de quatre colonnes corinthiennes le soutient. La décoration, riche dans son ensemble et très-soignée dans ses détails, est un des premiers ouvrages de Martin Van den Bogaert, sculpteur flamand connu en France sous le

nom de Martin Desjardins. Elle consiste en une série de basreliefs représentant des faisceaux, des trophées, des enfants tenant des guirlandes, qui remplissent les archivoltes, couvrent les frises et les corniches. On y retrouve plusieurs fois répété le chiffre couronné des Beauvais. Il a fourni à l'artiste le motif d'un charmant panneau de sculpture, au revers du premier palier, en vue de la montée. Le monogramme est accompagné de huit têtes de bélier au naturel, d'un haut relief, reliées entre elles par des guirlandes. Ici l'allusion est évidente et nous nous rallions complètement à l'opinion de M. de Guilhermy.

A l'entrée du vestibule, une niche, vide aujourd'hui, surmontée d'un aigle portant la foudre, devait contenir autrefois un Jupiter, ou bien une statue du Roi vainqueur de l'Anarchie, sujet fort à la mode après la Fronde.

Il est très-probable que Desjardins, encore fort jeune et sans réputation acquise, travailla d'après les dessins de Jean Lepautre, frère de l'architecte, dont cette décoration rappelle évidemment la manière caractéristique. En tout cas, l'exécution, à la fois ferme, moelleuse et correcte, dut contribuer à le poser brillamment à Paris, car l'œuvre eut tout d'abord pour juge l'élite de la cour et de la ville.

Les appartements répondaient dignement à ce magnifique escalier : ils n'avaient pas moins de 25 pieds d'élévation. On pénétrait d'abord dans un large vestibule, sur lequel s'ouvraient deux immenses chambres de parade occupant toute la façade sur la rue Saint-Antoine^ En retour dans l'aile droite de la cour, une autre très-grande chambre à coucher, avec ruelle ouverte sur un salon attenant, communiquait à une longue et riche galerie, éclairée par dix hautes fenêtres opposées. Celles de gauche prenaient jour sur la cour, et celles de droite sur un parterre orné d'eaux jaillissantes (1), véritable jardin suspendu, ménagé de plain-pied

(1) Ajoutons ici ce que noire savons sur les eaux de l'hôtel de Beauvais. M">= de Beauvais, selon son habitude, trouva moyen, sans doute, de se faire offrir comme faveur personnelle la concession nécessaire. Après elle, il fallut régulariser les choses, et M= Pierre Savalelte, ancien échevin, propriétaire nominal de

au-dessus des écuries. Une volière, une grotte et une chambre de bains contribuaient à l'embellissement de ce parterre babylonien.

Cette galerie aboutissait à la chapelle. Un autre petit oratoire se trouvait à portée de la chambre à coucher. Il va sans dire que les escaliers dérobés, cabinets, dégagements de toute espèce, avaient été prudemment multipliés (1).

Le corps de bâtiment sur la rue de Jouy renfermait encoreun appartement, complètement indépendant, mais plus modeste. C'était sans doute la retraite du mari. Nous ne parlons pas des logements du second étage, dont les plans ne sont pas parvenus jusqu'à nous. Passons maintenant aux décorations intérieures et ameublements.

A en croire Loret, dont la muse famélique s'inspire parfois un peu trop des bons morceaux ou des bonnes mains qu'il peut espérer du patron, M'"^ de Beauvais aurait droit à un rang distingué parmi les dames cwieuses des ouvrages magnifiques, et ceci la relèverait quelque peu dans notre estime. Nous verrons plus loin, à propos de son second hôtel du faubourg Saint-Germain, qu'elle se mêlait d'architecture ni plus ni moins que la grande Arthenice (2), et qu'elle avait la prétention de diriger elle-

l'hôtel, acheta de la ville, moyennant une rente annuelle de 23 fr. rachetable par une somme de bOO fr., une concession de huit lignes à prendre au réservoir de l'hôtel de Faurcy. Plus tard, M. Urry, contrôleur général des finances, obtint, à titre gratuit, en raison de sa haute position, un supplément de seize lignes, portant le total des eaux dudit hôtel à vingt-quatre lignes, fournies par la pompe Notre-Uanie. L'acte de la seconde concession est du 7 mars 1756: elle était incessible et personnelle. (Voy. Titres de l'Hôtel de Beauvais.)

(1) Nous avons relevé sur les plans, comme terme de comparaison, les dimensions des pièces principales :

Grande salle sur la rue. . . 6 1. 3 p. sur 4 t. 2 p. (15 mètres sur 8™. 70.)

Grande chambre de parade, ^ , p. en carré. (8-.70.)

non compris lalcove. . . j Petite chambre à ruelle. ..3t. en carré. (6-".)

Ruelle de ladite 2 t. 1 p. sur 1 t. 2 p. (4«'.33 sur 2°-. 70.)

Galerie 8 1. 3 p. sur 2 t. 117"'. sur i-".)

(2) La marquise de Rambouillet donna elle-même les plans de son hôtel, si fameux dans les fastes littéraires du grand siècle. Ses courtisans lui attribuèrent l'honneur de la révolution qui se manifesta vers cette époque dans l'art des constructions et de la distributions des appartements.

L'ilOTEL DE BEAUVAIS. 31

même ses peintres et ses maçons; nous pouvons constater dès à présent, qu'elle accumula dans ses cabinets et ses galeries une collection de meubles précieux et d'objets d'art de toutes sortes, qui en firent un véritable Musée. A l'occasion d'une visite faite en 1663 par la jeune reine Marie-Thérèse, le gazetier-poëte nous a laissé un éblouissant tableau des intérieurs de l'hôtel de Beauvais (1):

Mercredi, notre auguste reine.

Cette cliarmante souveraine, Fut chez madame de Beauvais, Four de son aimable palais Voir les merveilles étonnantes Et les raretés surprenantes.

Certainement Sa Majesté Eu admira fort la beauté.

Et mainte dame et demoiselle, Qui pour lors étaient avec elle, Dans ces charmans'appartemens.

Virent tant d'enricliissemens, Tant de belles orfèvreries, Tant d'éclatantes 'pierreries.

Tant d'agrémens délicieux.

Tant de vases si précieux.

Tant de bustes et tant d'images Enfin tant d'excellens ouvrages.

Qu'elles croyaient voir le trésor Du grand-kan ou du grand-mogor.

Bref, l'auguste el belle Thérèse, Qui de vertus a plus de treize, Loua très-fort et par raison La dame de cette maison, Dans laquelle l'on voit encloses

(I) Muse historique, du 10 novembre 1663. — Dans sa précédente lettre , en date du 5 novembre, Loret trace une peinture non moins brillante du second hôtel, qu'elle venait de faire bâtir pour son flis dans le faubourg Saint-Germain. (Voy. notre Appendice.) Il se pourrait même que les deux relations se rapportassent à ce même hôtel. Distinction peu importante, du reste, car il s'agit moins ici d'une description locale que de Yétat de 7naison de M™= de Beauvais ; la différence, s'il en existait une, devant être en faveur du grand hôtel de la rue Saint- Antoine.

3âj MONOGRAPHIES PARISIENNES.

Tant de miraculeuses choses.

Par le soin d'un de mes amis,

J'y fus pareillement admis

Justes dieux! que je fus ravy Des rares choses que j'y vy !

Certes, à parler sans mensonge.

Je crus d'abord faire un beau songe Ou bien être chez un grand roy.

Mais enfin, revenant à moy

Je vous jure ma foi de Dieu, Et quoi qu'on m'eût dit de ce lieu, Que cette maison excellente Passa mille fois mon attente; Et je jugeai que ce palais, Très joli s'il en fut jamais, Est, par sa beauté sans pareille.

De Paris autant la merveille.

Que par ses ornemens divers Paris l'est de tout l'univers !

L'hôtel deBeauvaiSjàpeine terminé en 16G0, sévit brillamment inauguré. Mazarin venait de conclure le traité des Pyrénées, le mariage du roi avec l'infante Marie-Thérèse avait été célébré à Saint-Jean-de-Luz et les jeunes époux attendaient depuis deux mois à Vincennes le moment de faire leur entrée solennelle dans leur bonne ville de Paris. Le jour de la cérémonie fut fixé au lendemain de la Saint-Louis, le jeudi 26 aoiit. On connaît les pompes de celte magnifique et triomphante entrée, dont Messieurs de la ville prirent soin de consacrer le souvenir par une relation « enrichie de figures taillées sur le cuivre par Chauveau,Pouilly, « Marot, Lepautre, Flamen et Cochin. » L'hôtel de Beauvais, situé sur le passage du cortège, qui entrait par la porte Saint- Antoine, eut l'honneur d'être choisi pour le quartier-général de la cour. « La reyne-mère, dit la relation officielle, se plaça sur « les balcons de ce magnifique palais, que la dame de Beauvais, sa « première femme de chambre, a fait bastir dans la rue Saint- « Antoine. Celuy du milieu, qui est le plus grand et le plus « advancé, avoit esté couvert d'un dais à longue queue de velours

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