SECOND ÉTAGE
su pièces k glaces, sans désignation d'usage.
ajouta, de la mainàla main, dix mille livres pour excédant du prix des objets mobiliers, évalués d'un commun accord au-dessous de leur valeur (1). Le contrat de cession ou déclaration de comynand d'André Patu au comte d'Eyck porte la date du 12 août 1769.
Maximilien- Emmanuel- François Van Eyck, de l'ancienne famille flamande des Van der Eycken, était âgé de 44 ans, lorsque ses missions diplomatiques l'amenèrent à se fixer en France. II avait consacré sa jeunesse au service de l'Espagne, qu'il abandonna, en 1743, avec le grade de colonel, pour s'attacher définitivement à la maison électorale de Bavière. Le cardinal-évéque prince de Liège, Jean-Théodore, fils de l'électeur Maximilien- Emmanuel, le choisit pour son envoyé extraordinaire auprès de la cour de France, et le nomma, en 1759, son grand-chambellan. Bientôt il résida au même titre comme représentant de l'électeur de Bavière Maximilien-Joseph, qui l'honora, en il6i, du titre de conseiller intime. Il avait été créé, en 1759, par l'empereur François P', comte du Saint-Empire, et porta dès lors à Paris le nom plus euphonique de comte d'Eyck (2).
Son hôtel se vit bientôt en grand honneur dans le monde des chevaliers du hoca et de la bassette, qui y érigèrent un de leurs temples privilégiés. L'action de la police s'arrêtait respectueusement à la porte du logis des ambassadeurs, qui en profitaient presque tous pour convertir en académie de jeu quelques-uns de leurs salons, et en brelans populaires quelques salles-basses. Ils se faisaient ainsi un gros revenu, sans obérer les finances deleurs princes. Des banquiers affermaient cette exploitation, d'autant plus lucrative que brelandiers et académistes étaient partout ailleurs sévèrement traqués (3).
La mémoire de l'ambassade de Venise et du chevalier Zeno
(1) Le reçu autographe du sieur Patu est aussi annexé au contrat. (Titres de l'hôtel de Beauvais.) Voy. nos Pièces justificatives A.
(2) La Chesnaye-Desbois, article Van der Eycken in fine.
(.3) Voy., sur le jeu et les joueurs aux xvn« et xviii' siècles, le titre IV, livre III du Traité de la Police, tome I, pages ^46-482. — Lefeuve : Anciennes maisons de Paris sous Napoléon III {rue Saint-Antoine, hôtel de Béarnais).
est parvenue jusqu'à nous, toute parfumée de ce relent de tripot. Il paraîtrait que l'hôtel de Beauvais, devenu l'ambassade de Bavière, ne jouit pas d'une meilleure réputation. Archers et commissaires durent souvent observer d'un œil plein de convoitise le grand concours de carrosses, de chaises et de laquais, stationnant à la porte pendant toute la nuit et trahissant les habitudes peu régulières de ses nombreux clients (1). Le cardinal de Fleury, en supprimant, après la mort du prince de Carignan (1743), les deux jeux de l'hôtel de Soissons et de l'hôtel de Gesvres (2), avait fait la fortune des académies inviolables des ambassadeurs; M. de Sartine les ruina, en renonçant à combattre ce vice incurable, qu'il se contenta d'organiser administrativement, comme la prostitution, sa sœur germaine, au profit de l'État, des pauvres et de ses créatures, bien entendu.
Une mordante épigramme de Rulhière, les Deux Coquins, paraît avoir été dirigée contre ce Van Eyck; du moins, ce nom devait être assez peu commun à Paris pour qu'il soit permis de le supposer. Elle tendrait à prouver que le maître n'était guère moins décrié que le logis, et jouissait, de par le monde, d'une détestable réputation. Toutefois, nous ne prétendons pas baser une accusation sérieuse sur un aussi faible témoignage, boutade de joueur malheureux, peut-être, qui s'en prend au banquier des rigueurs de la fortune :
Un coquin, à qui l'on fit grâce, Était au carcan sur la place :
« Il a de l'esprit, » disait-on ;
(1) « Les preuves d'avoir continué les assemblées seront le concours des laquais, « des carrosses et des chaises qui se trouveront ordinairement arrêtés aux portes « desdites maisons; joints la connaissance publique et le témoignage des voisins, « s'il s'en trouve qui veulent déposer. » Arrest contre les jeux de hasard, 14 juillet 1687.
(2) Le jeu de l'hôtel de Gesvres rapportait au duc cent trente bonnes mille livres de rente, grâce auxquelles ce magnifique seigneur entrelenait une suite brillante de gentilshommes et un» nombreuse écurie, qu'il congédia l'une et l'autre le lendemain de la fermeture de son tripot. Il devait à sa charge de gouverneur de Paris l'exception dont il tirait si bon profit.
flO MONOGRAPHIES PARISIENNES.
Mais un quidam répondit : « Non; « Regardez sa sottise insigne ; « S'il en avait, serait-il là? »
Comme il parlait, Van Eyck passa :
« Tenez, en le montrant d'un signe, « Un homme d'esprit, le voilà. »
En 1777, le comte d'Eyck mourut (1); il laissa, de ses deux mariages, avec Félicité d'Arco et N. de Kœnigsfeld, trois filles, mariées en France et qui liéritèrent par indivis de l'hôtel de Beauvais. Elles le louèrent à M. Bourrée de Corberon, président de la première chambre des enquêtes, qui vint s'y installer à Pâques de 1785 (2). Il ne devait pas y demeurer longtemps. La Révolution, après avoir balayé le parlement de Paris, traîna à la barre du tribunal révolutionnaire le vieux président, âgé de 77 ans, son fils, ci-devant otTicier aux gardes françaises, et son petit-fils, un enfant de seize ans. Tous trois furent condamnés à la peine de mort, comme coupables ou complices de conspiration contre la liberté et la siireté du peuple (3).
L'hôtel de Beauvais ne devait pas échapper non plus à la griffe révolutionnaire. Des trois filles du comte d'Eyck, héritières par indivis, deux avaient émigré : c'étaient Maric-Anne-Joséphine-Antoinette, femme d'Amable-CharlesHennequin d'Ecquevilly, etAdélaïde-Clémentine, mariée à Jean-Marie Noël de Brion-Marolles. •La troisième, Anne-Marie-Joséphine-Delphine d'Eyck, femme d'Alexandre-Marie de Brion, eut le courage de rester à Paris, oii elle habita modestement avec son mari, le citoyen Debrion, la rue Boucherat, au Marais (4).
(\) L'inventaire de sa succession porte la dale du octobre 1777. (2) .\lniiinach royal, 178o.
(Z) Une note de Barbier d'Iucreville allirrae cette triple exécution, mais le Monileur ne constate que l'exécution du président, 1" floréal an ii, et celle de son tils, le 5 prairial (179-i).
(4) Hennequin d'Ecquevilly, ancienne famille de robe, qui remonte au xiv« siècle. Depuis Idi"!, la branche d'Ec(iuevilly s'était inféodée dans la vénerie royale: l'aîné de la famille possédait la charge de capitaine général de la vénerie, des toiles de chasse, tentes, pavillons du roi et équipage du ^anglier. Amable-Charles, second fils du marquis d'Ecquevilly, avait été reçu d'abord chevalier de Malte de minorité.
Qiuiut aux Brion, originaires d'Auvergne, ils ont donné plusieurs conseillers «u
La Nation confisqua les deux tiers appartenant aux émigrés ; ils furent vendus aux enchères dans le local ordinaire des adjudications nationales, place Vendôme, le 19 fructidor an vu. La mise à prix de trois cent soixante-treize mille trois cent soixante francs, payables en assignats, fut poussée à deux millions quinze mille livres par le citoyen Jean-Baptiste Baron, qui se réserva le droit de déclarer conmand dans le délai voulu. Hàtons-nous d'ajouter, d'après le certificat du citoyen Ledliuy, agent de change, annexe aux pièces que nous avons sous les yeux, que ladite somme respectable de deux millions quinze mille livres, en bons des deux tiers mobilisés de la dette publique, représentait, au cours du d9 fructidor an vu, le prix modeste de douze mille six cent quatre-vingt-quatorze francs cinquante centimes en espèces.
Deux mois après, le citoyen Baron, adjudicataire, reconnut, par une déclaration du 16 brumaire an viii, qu'il avait acquis au nom du citoyen Maurin, directeur général des vivres de la 17' division militaire, et que les à-compte avaient été payés de ses deniers. En même temps, la citoyenne Debrion, qui n'avait pu racheter les deux tiers confisqués de sa propriété, abandonnait le dernier tiers moyennant vingt mille livres en numéraire, plus dpuze cents francs à titre d'ej^ingf/^s, audit citoyen Maurin, qui se trouva ainsi propriétaire, pour trente-trois mille huit cent quatrevingt-quatorze francs, de la totalité du ci-devant hôtel de Beauvais (1).
Qu'était-ce que ce citoyen Armand-Jean-Baptiste Maurin qui nous apparaît ici, réunissant les deux types caractéristiques de l'époque révolutionnaire, le fournisseur des armées et l'acquéreur de biens nationaux? Nous voyons, par son contrat de mariage, que, le 4 janvier 1793, il avait épousé Catherine-Calixte-Françoise David ; la future apportait en dot huit cents livres d'argent
parlement de Paris. Ceux-ci descendaient d'Église. Leur père, Noël-François de Brion, marquis de Combronde et de Marelles, était chanoine de Noire-Dame de Paris et prieur de la Dorade, quand, resté seul représentant de la famille, il obtint de rentrer dans la vie séculière et de se marier. (1) Titres de l'hôtel de Beauvais.
êi MONOGRAPHIES PARISIENNES.
comptant et un trousseau évalué mille livres; le futur possédait, de son côté, six cents livres, produit de ses gains et épargnes, en y comprenant la valeur des habits, meubles et bardes à son usage. Voici maintenant l'inventaire des imineubles appartenant à la communauté, lors de son décès, survenu le 5 brumaire an xiii (27 octobre 1804) :
1° La terre de Monbucliet, commune de Sceaux-les-Chartreux (Seine-et-Oise) ;
2° Deux maisons à Sceaux-les-Chartreux, avec leurs dépendances ;
3° La ferme de Chevry et dépendances, commune de Chevry (Seine-et-Marne) ;
4" Une maison à Paris, rue de l'Université, 270 ;
S" L'hôtel de Beauvais, rue Saint-Antoine;
6° Quelques hectares de terre, commune de Chennevières (Seineet-Oise) ;
7° Un terrain faisant partie de celui des Feuillants (emplacement de la rue Castiglione).
Bons biens au soleil, comme on voit, sans préjudice des meubles, de l'argent comptant et de la dot assez ronde offerte par le défunt à M™" Lefebvre, sa sœur. On voit que si le proverbial riz-pain-sel nourrissait médiocrement les héroïques soldats de la République, il engraissait rapidement, en revanche, ceux qui se chargeaient de le leur distribuer.
Maurin avait trouvé dans l'hôtel de Beauvais un principal locataire, le citoyen Vilain, ayant pris à bail la totalité, pour trois, six ou neuf années, à dater de messidor an v, à raison de cinq mille cinq cents francs de loyer annuel (1). Le nouveau propriétaire usa du bénéfice de la loi Emptorem, stipulé dans le procèsverbal d'adjudication, et s'empressa de résilier. Il s'agissait de
(1) Nous serions tenté de croire que le citoyen Vilain est le même que nous voyons figurer sur le contrat de vente de Fulvy à Patu, comme locataire, par bail du 5 octobre 1763, de deux boutiques de notre hôtel; il est qualifié alors François Levilain, dit Lacourcière, marchand tapissier. Il a pour voisins, au même titre, Jérôme Bidal, mercier, et François Caron, tabletier. Si ce n'est lui, c'est probablement son fils, ou bien quelqu'un des siens.
transformer au plus vite cette suspecte demeure de ci-devants, en une démocratique et lucrative maison à loyers. Le citoyen Maurin passa un marché en règle avec un architecte-entrepreneur, qui se chargea à forfait de cett'e exécution : elle fut prompte et impitoyable. Le bâtiment sur la rue, augmenté d'un étage pris dans la hauteur du premier, vit sa façade complètement arasée, deshonorée par un ravalement digne d'une caserne de faubourg; trois rangs de trous, décorés du nom de fenêtres, percés à coups de pioche à travers cette façade, rendirent méconnaissable à tous les yeux l'œuvre élégante de Lepautre. Surélevés par-ci, tranchés et taillés par-là, les dehors et les dedans prirent ainsi le costume du rôle modeste qu'ils étaient désormais appelés à jouer.
Mais il en coûte même pour détruire, et l'architecte, emporté par son zèle, dépassa de beaucoup les devis arrêtés. Le propriétaire,comme de raison, s'en tint rigoureusement à son marché, et ce pauvre diable d'entrepreneur, après avoir massacré l'hôtel de Beauvais, comme un Vandale, se suicida comme un Romain: que cette double mutilation lui soit légère !
Le citoyen Maurin n'en toucha pas moins très-régulièrement de beaux et bons loyers qui le conduisirent doucement à cette date fatale du 4 brumaire an xiii, où il rendit son âme à Dieu.
Sa veuve ne se montra pas inconsolable. Elle était donataire, par contrat de mariage, de tous les biens au dernier vivant. Elle n'avait guère plus de trente ans, puisqu'elle était encore mineure en 1793; quant à ses attraits, nous n'en parlerons pas, et pour cause. Mais eût-elle été vieille, laide, chassieuse et borgnesse, comme notre amie la baronne de Beauvais, les beaux yeux de la cassette n'eussent pas manqué d'attirer de nombreux prétendants.
Donc, Catherine-Calixte-FrançoiseDavid,veuved' Armand-Jean- Baptiste Maurin, convola bientôt en secondes noces avec Georges- Nicolas Jeannet, et, le 9 octobre 1810, ce nouvel administrateur de la communauté, vendit, au prix de cent vingt-six mille francs, l'hôtel de Beauvais, appartenances et dépendances, à M. Jacques-Valentin Leraière, négociant à Paris, dont le petitfils, M. Adolphe Jouet, le possède encore aujourd'hui.
Et maintenant, si l'envie vous prenait, alléché par cette modeste notice, d'entreprendre un pèlerinage à l'ancien palais de la sage dame de Beauvais, ô lecteur bénévole ! flâneur très-précieux-! attendez-vous à de rudes déceptions. Arrêtez-vous au n° 62 de la rue Saint-Antoine et levez les yeux; vous y êtes. Hélas! Quantum mutatus ab illol... Plus de fronton armorié, plus d'entablements tw}) riches, plus de sculptures inutiles! Le balcon historique est encore là, dominant la porte massive; mais un grillage en fil de fer a remplacé les balustrades de pierre. Dans les deux étages d'autrefois, économiquement divisés en trois tranches, vivent à l'aise, et pas trop empilés, trois zones de tranquilles bourgeois et de laborieux ouvriers.
La grande galerie, coupée eu deux dans sa hauteur, abrite tout un externat, et les bambins s'ébattent à grands cris dans l'ex-jardin suspendu, dont les parterres ont disparu avec la terre elle-même, triomphalement remplacés par des caisses de capucines et de volubilis. Ils n'en foulent pas moins d'un pied joyeux, sans se préoccuper du passé plus que de l'avenir, ce sol factice où la Beauvais promena ses amours surannées, et le contrôleurgénéral, ses soucieuses méditations.
Tout n'a pas disparu cependant; pénétrez sous le porche, et vous allez être payé de vos peines. Voici le péristyle circulaire, ses colonnes et sa corniche rautulaire, la perspective de la cour avec sa riche architecture encore saillante, malgré de regrettables superpositions; à gauche, voici l'entrée du grand escalier d'honneur presque intact, les bas-reliefs de Desjardins parfaitement conservés sous une couche trop généreuse de badigeon; les armes du contrôleur-général, le chiffre et le tortil de baron des Beauvais, enfin, la belle rampe de pierre.
Vous pouvez, dès les premières marches, vous croire en plein xvii" siècle; mais si vous tenez à conserver quelque illusion, ne montez pas plus haut. Le grand carré, nu et froid, auquel aboutit ce splendide degré, ne rappelle en. rien l'ancien vestibule; elles modestes logements qui s'ouvrent sur ces paliers n'ont pas conservé la moindre trace des somptueux appartements d'où l3
L'HOTEL DE BEAUVAlS. «S
reine-mère et le cardinal Mazarin saluèrent l'entrée triomphale du roi de France et de l'infante d'Espagne (1).
Jules Cousin.
(1) M. Léon de Labordc atUi'rac (note 587 du Palais Mazarin) que... « ni les « armes et cliiffrcs de la Beauvais..., ni le balcon... d'où la cour de France tout € entière vit l'entrée de Louis XIV et de la reine d'Espagne, ni aucune des distri- « butions de cette grande demeure n'ont été détruits. » Une pareille inexactitude nous étonne d'autant plus, que le savant historien ne nous y a pas accoutumé. Nous la relevons, non par esprit de critique, mais afin que le témoignage si considérable de M. de Laborde ne puisse pas nous être opposé.
Nous avons parcouru les logements actuels de l'hôtel de Beauvais, et nous n'avons trouvé d'autre trace de son ancienne décoration, que quelques mètres de la corniche sculptée de la grande galerie, perdus aujourd'hui dans une cuisine en soupente. On y distingue encore, au milieu de rinceaux élégants, des enfants et des singes jouant de divers instruments de musique.
— Nous insérons ici, à titre de couronne poétique, un joli soiniet, inspiré à notre ami M. A. de Montaiglon, par le grand escalier de l'hôtel de Beauvais :
De cet élégant escalier, Parmi la quadruple montée, \\ me semble voir, arrêtée El s'appuyant contre un pilier,
Une femme, d'un cavalier Ne pouvant pas être quittée.
Et dont la parole écoutée Le retient sur l'étroit palier.
Est-ce Ninon ou bien Delorme, Dont mon œil évoque la forme Pour animer ce cadre heureux?
J'y tiens peu, mais, dans cette place, Je ne puis rêver que la grâce Et la voix de deux amoureux.