L'HOTEL DE BEAUVAIS. 4.S
ministre Chamillart les reconnut à son tour et l'envoya, en 1701 , en Espaajne, avec le titre de conseiller des liiiances,;;o2/r organiser (les maltôtes. Il y fit preuve d'une grande connaissance dos ressources et des roueries du métier; M'"" des Ursins flaira en lui une créature dévouée et, dès 1702, sa position fut consolidée. Le roi Philippe V le nomma administrateur de ses finances et contrôleur-général des troupes et armées d'Espagne. Oh! la belle pèche en eau trouble, à ce moment où la guerre de la Succession, dont on ne pouvait prévoir la fin, mettait en branle tous les ducats et pistoles des deu.\ royaumes !
On pense bien que la reine, la princesse des Ursins, toute la camarilla, en recueillirent leur large part; le contrôleur luimême n'avait garde de s'oublier. Tout allait au mieux; il se voyait partout fêté, choyé, acclamé ; c'était vraiment un homme unique, l'homme de la situation. Malheureusement, enivré de son succès, il eut la hardiesse de chercher à duper le roi de France lui-même; des États de troupes et de magasins imaginaires furent présentés au marquis de Puységur, qui, venant au fait, ne trouva rien de réel que les dépenses, et dut renoncer à une campagne d'où dépendait la conquête du Portugal. Le roi se fâcha; Orry fut rappelé à Versailles, pour rendre compte de sa gestion (1704) : on ne parlait de rien moins que de suivre son procès et de le faire pendre. M"" deMaintenon le sauva, par égard pour la princesse des Ursins ; c'est alors qu'il acheta sous main l'hôtel de Beauvais.
L'orage se dissipa. Orry s'était rendu nécessaire; il avait fort brouillé les finances espagnoles, mais lui seul avait la clef de ce désordre. Il volait avec impudence, mais il savait aussi faire produire, et le principal, en ce moment de crise, était de trouver des ressources quand même. Après une année de disgrâce, il fut renvoyé à son poste;maison luiadjoignit, pourle contrôler et le tenir en bride, un hommedontlaprobitéprésentaittoutegarantie, Michel Amelot. Orry fut accueilli avec enthousiasmepar M™*' des Ursins et l'entourage de la reine, Amelot, mystifié et joué sous jambe par celui qu'il avaitmission de surveiller, abandonna la partie, deguerre lasse, et les pilleries recommencèrent de plus belle. L'animadver-
sion publique se manifesta enfin avec une telle énergie, que la cour jugea prudent de sacrifier, en apparence du moins, le bouc émissaire. On le chargea d'une mission à la cour de France, en recommandant secrètement de ne plus le laisser revenir. Il arriva, le front haut, à Paris (1706.) « Quand il fut résolu qu'il ne retour- « nerait point, dit Saint-Simon, il fut question de lui faire « rendre compte de deux millions comptants qu'il avait touchés « ici, en six semaines, pour le payement des troupes en Espagne; « ce compte fut tel, que le roi voulut décidément le faire pendre: « il en fut à deux doigts ; M'""" de Maintenon détourna le coup « par Chamillart, et fit si bien dans la suite, toujours pour cou- « vrir et soutenir iVP^ des Ursins, qu'on lui donna, pour le « décrasser et le réhabiliter, une charge de président à mortier « au parlement de Metz, qu'il garda, mais qu'il n'exerça point, « parce qu'il ne savait mot de lois ni de jurisprudence (1). »
C'est en cette même année 1706 que Jean Orry vint occuper son hôtel. Il avait fait en cinq ans une fort honnête fortune, et tandis qu'il dépensait plus de six cent mille livres à son château de La Chapelle-Godefroy, près de Nogent-sur-Seine (2), il trouvait moyen, grâce aux deux millions dont il eut tant de peine à rendre compte, de métamorphoser, selon le goût du jour, l'ancien hôtel de Beauvais, dont les splendeurs, datant d'un demi-siècle, paraissaient quelque peu surannées (3).
La mode était passée des longues galeries, des salles immenses, magnifiques pour la représentation, mais fort incommodes pour la vie ordinaire. Dans ces grands espaces, on se mit à tailler, au siècle dernier, de petits appartements qui nous paraissent aujourd'hui si vastes par comparaison. Orry divisa en quatre belles pièces la grande salle et la chambre de parade, sur la rue, honorées jadis par le séjour de la reine. Il coupa en
(1) V., sur Jean Orry, Saint-Simon, édit. 18!iJ9, III, 408. —IV, 1S9, 16i, 177, 25V, 548.— V. 112.— XII, 90.— XVII, 442, cipassm.
(2) Germain Brice, édit. de 1717, II , 41.
(5) C'est probablement Robert de Cotte qui fut chargé de cette restauration, car les plans' originaux, conservés à la Bibliothèque Impériale, proviennent de son cabinet. — Cabinet des Estampes. — Topographie, Paris, quartier de l'Arsenal,
L'HOTEL DE BEAOVAIS. 47
quatre sections la grande galerie, dans laquelle furent transfére'es la bibliothèque et la chapelle, dont l'ancien local, d'après la tradition, aurait é'iéalors,ô profanation ! travesti en salle de spectacle. Il conserva le jardin suspendu, mais la volière disparut, et, sur l'emplacement de la grotte et de la chambre des bains, s'éleva un vaste salon de musique en coupole, largement ouvert sur les parterres.
Ces appartements, ainsi modifiés, étaient loin d'égaler la splendeur des anciens, et Germain Brice, qui, dans ses premières éditions antérieures à ce remaniement, les signalait à l'admiration des curieux, en parle tc|i-froidement ensuite : « Les apparat tements, dit-il, n'ont cependant rien d'extraordinaire, parti- « culièrement ceux qui donnent sur le derrière, parce que les « vues en sont trop bornées (1). »
La façade sur la rue subit surtout de regrettables mutilations. Le nouveau propriétaire se crut obligé d'effacer tout ce qui rappelait le souvenir personnel d'Anne d'Autriche. Le fronton aux armes royales fut enlevé, et deux vases de fleurs sculptés en bas-relief vinrent motiver et amortir les pilastres en bossage qui le soutenaient. Les fenêtres mezzanines, ouvertes jusqu'à l'entablement inférieur et garnies de balcons, changèrent la physionomie du second étage, qui prit plus d'importance et perdit son caractère à'attique. Les sculptures des fenêtres furent considérablement élaguées, et le médaillon de la reine, qui décorait la voussure de la porte cochère, disparut.
Enfin, les armes du nouveau comte de Vignory furent substituées, à la place d'honneur du grand escalier, au monogramme couronné des Beauvais (2).
La fortune rapide de l'aventureux contrôleur ne laissa pas que de surprendre et même de scandaliser un peu ses anciens compères. Barbier raconte que son père, avocat au parlement, plaidant pour Jean Orry, avait dans son sac, parmi les pièces du
(1) G. Brice, Description delà ville de Paris, 1732, II, 166.
(2) Parmi les plans conservés à la Bibliothèque Impériale, se trouve une élévation de la façade, état ancien, avec le nouveau projet en recouvrement. ( Estampes — Topographie; vol. déjà cité.)
procès, un acte, passé par M. Orry, bourgeois de Paris, et un autre acte, passé à quelquesannées de dislance par ce même M. Orry, qualifié chevalier, seignntr de Vig7iory, conseiller du roi en tous ses conseils et président à mortier au parlement de Metz. Il ajoute : « Ce président avait épousé en secondes noces « la fille d'un avocat (elle s'appelait Louise-Catherine Corcessin) ; « c'a été une très-belle femme et maîtresse, dit-on, de M. Chau- « velin, garde des sceaux; elle est fort intrigante et a infini- « ment d'esprit (d). » Ceci expliquerait bien des choses.
Orry ne reniait pas, du reste, l'origine bourgeoise de sa famille; il semble même s'en être fait honneur, car il prit pour armoiries l'enseigne et la marque de son aïeul le libraire. Il portait : de pourpre au lion d'or rampant, et grimpant contre un rocher d'argent, mouvant du flanc droit de Vécu. Son fils, le contrôleur général, timbra d'une couronne ducale et ajouta le double collier des ordres, en sa qualité de trésorier de l'ordre du Saint-Esprit (2). C'est en cet état, que les armes des Orry brillent encore aujourd'hui à l'entrée de l'escalier d'honneur de l'hôtel de Beauvais, ayant eu la singulière chance, en pleine rue Saint-Antoine et malgré leur périlleuse évidence, d'échapper au marteau égalitaire des sans-culottes du faubourg.
Après sept années de retraite, écoulées tantôt dans son hôtel de Paris, tantôt dans sa belle terre de La Chapelle, Jean Orry, toujours cher à M""" des Ursins, qui avait trouvé en lui la perle des contrôleurs, fut rappelé en Espagne, où Philippe V lui offrit la charge importante de Veedor. (1713) (3). Il ne jouit pas longtemps desanouvelle dignité: la mort de la reine Louise de Savoie entraîna la chute de la princesse des Ursins, et son âme damnée dut revenir précipitamment à Paris. « Mais ses provisions étaient « bien faites, » conclut Saint-Simon. Cet honnête homme mourut dans son lit, en 1719.
(1) Journal de Barbier, II, 93.
(2) Voy. d'Hozier, Armoriai i;énéral, reg. I, part. II, page 421, et le Catalogue général des chevaliers de l'Ordre du Saint-Esprit.
(3) Surintendant des écuries, équipages, fourrages et troupeaux de la cour et (lu domaine royal.
11 laissait deux fils : Philibert Orry, qui prit après lui le titre de comte de Vignory, et Louis Orry, seigneur de Fulvy, tous deux possédant au même degré les hautes capacités financières de leur père, mais bien dilïérents l'un de l'autre sous le rapport moral. L'aîné, rillustration de la famille, devint contrôleur-général des finances, et laissa la réputation d'un fort honnête homme, tandis que le second, héritier des qualités qui faillirent deux fois mettre le comble à l'élévation de Jean Orry en réalisant sa devise « ad astra perardua, » mourut aussi décrié, mais beaucoupmoins satisfait que lui.
Malgré cette inégalité de caractères, les deux frères restèrent intimement unis pendant toute leurvie et habitèrent ensemble l'hôtel de Beauvais. La propriété de cetimmeuble subit, néanmoins, de leur vivant, quelques fluctuations dont nous devons rendre compte.
Par son testament en date du 30 septembre 1719, Jean Orry avait institué héritiers et légataires universels ses deux fils, à la charge de substitution de tous les biens au dernier vivant, en cas que le premier décédât sans enfants. 11 avait légué à Elisabeth Orry, sa fille mineure, un fonds de cent cinquante mille livres. En 1724, Élisabeth Orry épousa Antoine-]\Iartin Chauinont, marquis de la Galaisière, maître des requêtes, et en 1725, on liquida définitivement son legs, en lui cédant pour une valeur de cent quarante mille livres l'hôtel de Beauvais, où toute la famille demeura réunie. Plus tard, le marquis de la Galaisière, appelé auprès du roi Stanislas en qualité de chancelier et garde des sceaux de Lorraine, obtint, par une transaction amiable appuyée d'un arrêt en bonne forme du 9 juillet 1740, que la cession de l'hôtel fût déclarée nulle et non avenue, et que ses beaux-frères lui payassent une somme de cent quarante-trois mille six cent soixante-quatorze livres pour capital et intérêts du fonds représenté, plus dix mille livres pour améliorations utiles entraînant plus-value de l'immeuble (1).
Cette transaction fut suivie immédiatement (14 juillet 1740)
(l) Titres de l'hôtel de Beauvais. Voy. aussi LaChesnaye-Desbois et d'Hozicr, loc. cit.
d'une licitation volontaire entre les deux frères; l'hôtel, prisé cent cinquante mille livres, fut conservé par le contrôleur-général, qui remboursa à son frère sa part de soixante-quinze mille livres et demeura ainsi seul propriétaire, sans préjudice toutefois de la substitution ordonnée par le père, fortifiée encore par celle que Philibert Orry stipula au profit de son neveu. On voit que l'hôtel de Beauvais était bien gardé et que les créanciers de M. de Fulvy, quel que fût leur appétit, ne pouvaient guère espérer d'y mordre.
Philibert Orry ne se maria pas. Il était né à Troyes, le 22 janvier 1689, pendant que son père exploitait la verrerie de Chappes ; de sorte que les Champenois, toujours en quête d'arguments contre le trop fameux proverbe, se sont emparés de lui pour en faire un Troyen célèbre (1). D'abord capitaine de cavalerie, il sacrifia bientôt les armes à la toge et acheta une charge de conseiller au parlement de Metz. A la mort de son père, il était maître des requêtes depuis 171S. Alors s'ouvrit pour lui la carrière des intendances, qui mit en lumière ses capacités spéciales et attira sur lui l'attention du cardinal de Fleury. Nous le trouvons, en 1725, intendant de la généralité deSoissons; en 1727, intendant du Roussillon et pays de Foix; enfin, en 1730, il venait d'être envoyé à Lille, quand le ministre l'éleva fort inopinément au poste éminent de contrôleur-général des finances, charge qu'il exerça avec des fortunes diverses, mais avec une grande habileté et une rare probité, pendant quinze années consécutives.
A dater de ce jour, les honneurs et les titres vinrent s'accumuler rapidement sur sa tête. Au mois de décembre de cette même année, il entrait au Conseil et recevait, en 1736, le titre de ministre d'État. L'année suivante, il succédait au duc d'Antin comme directeur-général des bâtiments , arts et manufactures de France. Enfin, en 1743, la charge de grand-trésorier des Ordres du roi lui donnait le droit, malgré son extraction rotu-
(1) Voy. , sur Philibert Orry, la Biographie universelle et les Mémoires pour servir U l'histoire des Troyens célèbres, par Grosley (OEuvres inédites).
L'HOTEL DE BEAUVAIS. Il
rière, de porter les insignes [et de participer aux privilèges de l'Ordre du Saint-Esprit.
En 1737, Philibert Orry s'était adjoint, en qualité d'intendant des finances, son frère, Orry de Fulvy, qui avait alors 34 ans (1). Il était marie, depuis 1728, à Hélène-Henriette de La Pierre de Bouzie. Collé, dans son Journal, à la date de mai 1751, consacre aux deux époux une curieuse oraison funèbre : « Le 3 de « ce mois, mourut M. Orry de Fulvy, intendant des finances, « frère du contrôleur-général, après avoir souffert pendant un « mois tout ce qu'il est possible de souffrir et avec une fermeté « qui a peu d'exemples. Jamais homme n'a été plus méprisé et « plus estimé en même temps. Sans conduite, ayant perdu dans « une soirée, comme un polisson, quatre cent mille francs au « biribi, folie qui pensa lui coûter sa place, M. Orry pressa lui- « même M. le cardinal de la lui ôter; ce fut le seul expédient « qu'il trouva capable de la lui faire conserver — vivant d'une « façon crapuleuse avec la femme de son commis, quelques « subalternes et de bas complaisants.
« D'un autre côté, c'était un aigle en affaires : actif, labo- « rieux, intelligent; un esprit de lumière, sans préjugés, écou- « tant tout le monde, d'un accès facile, d'une judiciaire excellente, « et expéditif.
« On convient que personne n'entendit mieux le commerce, « et que jamais la Compagnie des Indes n'a été mieux gouvernée « que par lui (2).
« Les biens de M. Orry, le contrôleur-général, sont substi- « tués au petit de Fulvy, fils du défunt, auquel son père ne laisse « rien que des dettes.
« La femme reste avec quatre ou cinq mille livres de rente, t Personne ne la plaint, attendu qu'elle a toujours été, et est « encore, l'impertinence personnifiée. Du temps que M. Orry
(1) Almanach royal et aut. cités ci-dessus.
(2) Comment concilier ce témoignage contemporain avec l'assertion de M. Henri Martin, qui prétend que « le contrôleur-général était un homme dur, livré aux € traitants et n'entendant rien aux intérêts maritimes et coloniaux? »
m MONOGRÂPÎÎIES pàîiisIenNes.
« était contrôleur-général, elle vendait tout : emplois, intérêts « dans les fermes, places, petits postes, tout était à l'encan chej^ « elle. Elle a perdu au jeu les sommes immenses qu'elle retirait « de ses exactions, et aujourd'hui il ne lui reste rien que le « regret de ses folies. »
Au dire de Barbier, ce ne serait pas quatre cent raille francs, mais bien vingt mille louis (480,000 livres) que M. de Fulvy aurait perdus au biribi, et le piquant de l'aventure, c'est que cette perte scandaleuse, à un jeu sévèrement interdit par les ordonnances, aurait eu lieu chez la maîtresse du contrôleur-général, qui se faisait ainsi un honnête revenu en ouvrant chez elle un tripot privilégié de jeux défendus (1).
D'après le même chroniqueur, auquel nous laissons, bien entendu, la responsabilité. de son indiscrétion, cette dame aurait, bien autrement encore, compromis son imprudent protecteur, qui dut, vers 174^, aller demander à toutes les eaux de France la guérison d'un accident contre lequel avaient échoué tous les remèdes de la très-salutaire Faculté de Paris. En conséquence, d'innombrables courriers sillonnaient les routes, portant chaque matin à l'infortuné contrôleur les pièces remises à sa signature; le cardinal de Fleury, dans sa paternelle sollicitude, n'ayant pas voulu aggraver ses douleurs en nommant un intérim {'2).
Ladministration de Philibert Orry fut sage et féconde. Économe dans la prospérité, il savait trouver, dans les moments difiiciles, des ressources inaitendues.il releva par sa loyauté le crédit public, si fatalement compromis depuis la chute du système. Son exactitude à remplir à jour fixe et intégralement les engagements de l'État, rassura le capital, qui ne lui lit jamais défaut, même dans les moments de crise.
En qualité de directeur des bâtiments et des beaux-arts, il encouragea, tout comme un autre, les artistes et les poètes, qui
(1) .loiii iial de Barbier, 111, 159. liarbicr a n:aliicuroubemciit laissé en blanc le nom de la dame.
(2) Ibid., III, Ô45-Ô5u.
L'HOTEL DE BEAUVAIis.
Pepi'oduisireiit ses traits et chantèrentses louanges (l).Il rétablit, au Louvre, en 1737, les expositions annuelles de peinture, suspendues depuis 1704. C'est à son initiative, et surtout à celle de son frère l'intendant, que l'on doit la création de la manufacture royale de porcelaine, établie d'abord à Vincennes,puis transférée à Sèvres en 1750. Orry de Fulvy l'avait fondée, de ses deniers, en 1738. Elle donna, dès l'origine, de fort beaux produits; les fermiers-généraux recueillirent, en 1750, cette épave de la fortune de l'intendant; elle fut acbetée, en 1759, par la Couronne, à l'instigation de M"'^ de Pompadour.
Ainsi, pendant quinze ans, de 1730 à 1745, l'hôtel de Beauvais fut le siège du contrôle-général des finances et de la surintendance des beaux-arts (2). Que de solliciteurs vinrent user, d'un pied timide, les marches de son magnifique escalier!
Le contrôleur n'avait pas l'abord facile; ennemi des dépenses inutiles, il résistait, le cas échéant, au roi lui-même, à qui il osa répondre, un jour, en refusant un crédit qu'il désapprouvait: « Sire, j'ai fait l'aumône, sous les murs de Versailles, à des « hommes portant l'uniforme royal, et je ne voudrais pas qu'il « en arrivât autant sous mon administration. » Ses boutades lui avaient acquis une réputation de brusquerie, trop bien justifiée. « Comment voulez-vous que je ne témoigne pas de l'hu- « meur? disait-il. Sur vingt personnes qui m'adressent des « demandes, il y en a dix-neuf qui me prennent pour une bête « ou pour un fripon ! »
(1) Nous connaissons deux portraits de Philil)ert Orry, gravés : l'un, d'après Laurent Cars ti's, pendant son intendance de Soissons. La lettre porte : Philib. Orry, eqnes cornes de Vignory, provinciœ Siiessonensis prœfcxtus. — L. Cars pl. pinx. et sciilps. ad vivum.—Offerebat hiimillimus serviis Ant. Levesque Suessonœus. Au-dessous, les armes timbrées d'une couronne de comte. Les traits sont ouverts, pleins d* finesse et de bonhomie
L'auti'c, peint par Rigaud en 17.35 et gravé par Lépicié. En exergue : Mess, Philibert Ornj, ministre et conseiller d'Etat, coutrôleur-rjénéral des finances et directeur-général des bâtiments du roi. Au-dessous, les armes avec la couronne de marquis. Le Musée de Versailles possède deux copies anciennes de ce dernier portrait, n»' 5674-4517.— Gresset a adressé au contrôleur-général une épître fort louangeuse.
(2) Alraanach royal.
Les antichambres de l'hôtel de Beauvais furent témoins de deux de ces sorties, qui ne sont pas les moins piquantes. « En 1742, la musique de la reine, arriérée de deux quartiers, « vint crier misère dans l'antichambre du contrôleur-général. « Aces cris, M.Orry entr'ouvrit sa porte, et, en ayant appris la « cause, il la referma brusquement, en disant d'un ton irrité : « Qu'ils chantent, et qu'ils me laissent tranquille ; j'ai sur les « bras , en Bohême , une musique qui presse bien davan- . « tage (1). »
En 1740, la ville de Troyes, sous le coup d'une terrible famine, dépêcha vers son illustre enfant deux de ses conseillers de ville les mieux embouchés, pour lui demander aide et secours. Le contrôleur les accueillit gracieusement, écouta, silencieux et recueilli, l'exposé de la situation, et se mit à leur développer inpmnptu un système économique, grâce auquel l'administration pourrait atténuer le fléau et en prévenir le retour. Levant les yeux tout à coup, il vit les deux délégués, qui le suivaient suspendus à ses lèvres, les yeux écarquillés, bouché béante, et
d'un air si Champenois, que, s'interrompant subitement, il
leur tourna le dos, en disant : « Est-ce que vous êtes faits, vous « autres, pour entendre ces matières-là (2) ? »
La mort du cardinal de Fleury (1743) ébranla fortement la position du contrôleur-général. — L'aurore de M'"® de Pompadour se levait; aux sages économies du vieux ministre allait succéder cette ère de prodigalités élégantes, que la marquise devait inspirer de sa grâce et plus tard baptiser de son nom. Soutenu par l'opinion publique et par le souvenir de ses services passés, Orry pouvait se maintenir au moyen de quelques concessions : il n'était pas homme à en faire. Il répondit à la favorite, non encore déclarée, qui avait pris la peine de venir solliciter en personne une place de fermier-général pour son mari : « Si ce que l'on dit « est vrai, madame, vous n'avez pas besoin de moi; si ce n'est « pas vrai, vous n'aurez pas la place. » Il venait de signer sa
(1) Grosley. Mémoires pour servir à l'histoire des Troyens célèbres.
(2) Ibidem.
^ L'HOTEL DE BEAUVALS. 55
révocation. Les courtisans, qui attendaicni impatiemment sa chute, jugèrent dès lors les ménagements superflus. « Que « chasserons-nous aujourd'hui, Souvré? » demanda un malin Louis XV au maître de sa garde-robe. — « Sire, le contrôleur- « général, » répondit en riant le terrible marquis. Le fait ne tarda pas à justifier cette plaisanterie (1). On prit le prétexte d'une discussion avec les frères Paris, contre lesquels il avait défendu trop chaudement les intérêts de l'État. Il proposa sa démission, qui fut acceptée.
M. de Machault eut le contrôle-général, et M. Le Normand de Tourneheim, la surintendance des bâtiments, en attendant qu'Abel-François Poisson, le futur marquis de Marigny, frère de M™" de Pompadour, fût en âge de la recevoir.
Philibert Orry se retira avec la pension de ministre, de vingt mille livres, dans sa terre de La Chapelle-Godefroy. Il tint à établir, en quittant sa place, qu'il ne possédait pas plus de cinquante mille livres de rente. « M. Orry, remarque Barbier, « sort du contrôle-général avec grande réputation ; il a fait voir « qu'il n'avait que cinquante mille livres de rente de biens pré- « sents. Indépendamment de ses pensions, il avait cinquante « mille écus de patrimoine, et il a eu neuf cent mille livres de « trois baux des fermes, ce qui est de droit (2) ; il est vrai qu'il « a un gros mobilier, mais tout cela est simple pour cette place, « pendant quatorze ans (3). »
Il mourut, dans son château, en 1747, laissant tous ses biens à son frère, mais avec substitution au profit de son neveu, précaution fort sage, puisque, ainsi que nous l'avons vu, le père mourut insolvable.
En vertu de celte double substitution, l'hôtel de Beauvais
(1) Le marquis de Souvré était coutumier du fait. Son esprit fit sa fortune, et il la perdit par un bon mot. On lui disait que de Pompadour voulait apprendre l'allemand : « Quelle idée ! s'écria-t-il, elle qui ne fait qu'écoreher le français ! » {Journ. de Barbier.)
(2) A chaque renouvellement du bail des fermes, le contrôleur-général avait droit à un pot-de-vin de cent mille écus, de la part des fermiers-généraux.
(ô) Barbier, IV, HO.
passa donc, en 1747, à Orry deFulvy, et après lui, en 1751, à son fils Philibert-Louis Orry, alors âgé de Ib ans, connu plus tard dans le monde et dans la république des lettres sous le nom de marquis de Fulvy.
Étranger à la politique, aux tinances et aux intrigues de toutes sortes, le marquis de Fulvy,
... qui ne fut rien.
Pas même académicien,
n'habita que fort peu le trop vaste hôtel de Beauvais ; il partagea ses loisirs entre son château de Fulvy, près Montbard, et Paris, où il promena ses pénates nomades, de la rue Meslay à la rue de Bourbon-Villeneuve, de la petite rue Saint-Roch au faubourg Saint-Denis (1). Poëte-gentilhomme, il allait semant ses petits vers et ses madrigaux dans les boudoirs à la mode, où le Mercure, l'Aliiianacli des Muses et les Mémoires secrets ne dédaignèrent pas de les recueillir.
On lui a prêté la paternité du joli quatrain, que le comte d'Artois écrivit un jour sur l'éventail de la reine :
Dans le temps des chaleurs extrêmes.
Heureux d'amuser vos loisirs.
Je saurai près de vous ramener les zéphyrs: Les Amours y viendront d'eux-mêmes.
Le marquis ne s'en défendit pas, et cette pièce se trouve imprimée, avec un petit choix de ses poésies, dans un recueil publié en 1825 (2). Les courtisans avaient fait honneur au prince luimême de ce galant impromptu : lui aussi se laissa faire. Enfin, les Mémoires secrets de Bachaumont divulguèrent l'anecdote en 1774, en la mettant sur le compte de Monsieur, qui ne réclama pas davantage. Malheureusement pour les trois prétendants, le véritable auteur du quatrain, Lemierre, eut le mauvais goût de
(1) Almanachs de Paris, in-18, 1772 à 1789.
(2) Rclalion d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz, suivie de poésies diverses. Paris, Urb. Canel, 1823. In-18. (Voy. Quérard, V, 369.)
le laisser imprimer ensuite dans toutes les éditions de ses œuvres. Ce qui n'empêche que ce madrigal ne soit cité encore journellement comme une preuve de la galanterie du comte d'Artois ou de l'atticisme du comte de Provence.
Le marquis de Fulvy émigra, dès les premiers mois de 4791. Il avait de bonnes raisons pour bouder la Révolution : l'intendant de Paris, Berthier de Sauvigny, massacré par le peuple dès les premiers troubles de 1789, était son cousin germain (1).
M. de Fulvy se retira en Angleterre. En vain l'Empire tendit aux émigrés une main presque obséquieuse; en vain la Restauration les rappela en vainqueurs, le marquis de Fulvy ne rentra pas dans sa patrie; il mourut à Londres en 1823 (2).
Il avait loué en 1755 l'hôtel de Beauvais à M. Van Eyck, envoyé extraordinaire ducardinal-évéque prince deLiége et de l'électeur palatin duc de Bavière. Cet ambassadeur, après l'avoirhabité pendant quatorze ans en qualité de simple locataire, se décida à l'acheter par l'entremise et sous le nom deM. André-Claude Patu, payeurdes rentes de l'hôtel de ville. Le contrat de vente parle marquis de Fulvy au sieur Patu fut passé, le 15 avril 1769, au prix de cent quarante-huit mille livres, ainsi réparties: cent trente mille livres pour l'immeuble, quinze mille livres pour les glaces, marbres, peintures, etc. (3), et trois mille livresdepot-de-vin. M.Van Eyck
(1) .Teanne Orry, sœur du contrôleur-général et d'Orry de Fulvy, avait épousé le président Berthier de Sauvigny, père de l'intendant.
(2) Voy., sur le marquis de Fulvy, une notice de M. de Labouisse-Rochefort, publiée dans ses Souvenirs et Mélanges.
(3) L'état des glaces, annexé au contrat de vente |de Patu, nous donne, sur la composition des appartements de l'hôtel de Beauvais à cette époque (1769), les renseignements suivants :