Cet hôtel appartint ensuite à sa veuve
nt es
eût rangé quelques monuments celtiques ; c’eût été l’exorde, le préambule du Musée. La grande salle des Thermes", dont la conservation a été assurée par les travaux bien entendus que la ville fit faire en 1836 lorsquelle en devint propriétaire, recevait des fragments de sculpture romaine et gallo-romaine !. Dans les arrière-cours de l'Hôtel de Cluny, on eût pratiqué une salle de transition dont les arcades à plein cintre et les robustes piliers eussent été en harmonie avec les monuments des xe, xi° et xrre siècles qu'on y aurait déposés. De là on passait dans un petit cloître du xrnt siècle, puis dans une galerie du xrvt, et enfin dans l'Hôtel de Cluny lui-même; un mur le séparait du couvent des Mathurins dont certaines parties, encore subsistant depuis sa fondation, remontaient à 1209; mais l’ensemble du monastère, affectant le style du xvne siècle, époque à laquelle il avait été renouvelé, eût abrité les objets se rapportant au style de la Renaissance et à ses modifications ultérieures. On y eéntrait par une large arcade pratiquée au fond de la première cour, qui était l’ancien parvis de l’église, et par le milieu d’un bâtiment orné de sculptures dans le fronton supérieur. Plus loin, se développaient un grand cloître, de larges escaliers à double rampe disposés pittoresquement, de nombreuses et grandes salles, des dépendances et de vastes cours.
Aucun pays n'aurait possédé ainsi juxtaposés trois édifices d’époques si diverses et formant un ensemble d’une aussi grande allure : les collections de chaque époque se trouvaient dans leur cadre naturel qu'un heureux concours de circonstances avait ménagé au cours des siècles pour linstallation d’un musée unique.
L’idée de M. Albert Lenoir était fort utile à l’art et au pays. Pourtant il fallut neuf années de luttes et de démarches multipliées pour
obtenir la réalisation, hélas! partielle seulement, d’un si beau projet. Le
1. On est frappé d’étonnement à l'aspect de cette immense voûte d’arêtes encore en bon état quoiqu’elle ait plus de dix-neuf siècles d'ancienneté, bien qu’elle se compose de matériaux de très petit échantillon et bien qu’elle ait supporté pendant longtemps une épaisse couche de terre, plantée de très
grands arbres.
couvent des Mathurins ne fut pas admis dans la combinaison lors de la réalisation de cette conception !.
Telle est à la conception grandiose qui fut mise en avant. Vers cette époque, M. Alexandre Du Sommerard père avait fait choix de cet Hôtel pour y mettre à l'abri les précieuses collections d'objets d’art du Moyen- Age et de la Renaissance, fruit de quarante années de recherches.
A sa mort, grâce aux efforts de M. Albert Lenoir, encouragé par l’Académie des Beaux-Arts, et par la Société libre des Beaux-Arts, grâce aussi à la veuve de M. Du Sommerard, à son fils, grâce à Arago et à Vitet, le Ministre de l'intérieur, M. le comte Duchatel, présenta un projet de loi ayant pour but l'achat des collections et de l'Hôtel.
La municipalité parisienne donna un bel exemple en offrant en pur don au gouvernement les ruines du Palais des Thermes. Mais rappelons, à ce propos, quelques faits antérieurs qui établissent comment ces ruines romaines se trouvèrent menacées de la destruction.
Le 9 février 1833, M. Lenoir écrivait en effet à Vitet :
« J'ai appris au bureau des travaux de la ville, au sujet des Thermes de Julien, que l'architecte de l'Hospice de Charenton ? y est venu pour faire savoir qu'on allait vendre cet édifice pour le démolir et que lui, désespéré
de ce que le Ministre de l’intérieur refuse de payer désormais une subven-
4. M. Lenoir, lorsqu'il eut la pensée d'établir ce Musée d’antiquités nationales, avait pour but de remplacer celui que son père avait créé au couvent des Petits Augustins, devenu aujourd’hui l'Ecole des Beaux-Arts, et que la Restauration avait détruit. Ses investigations lui apprirent que, pour un temps indéterminé, le couvent des Mathurins, devenu propriété particulière en 1790, ne pouvait être vendu parce qu'il appartenait à des enfants mineurs ; il fallut done renoncer alors à le réunir aux deux autres édifices, comme l’indiquait le premier projet. La ville de Paris devint plus tard propriétaire de cet immeuble : la première pensée qui l’avait fait adjoindre au Palais des Thermes et à l'Hôtel de Cluny, pour compléter l’ensemble du Musée historique, revint à la mémoire de l’auteur du projet. L'idée fut soumise à l'empereur avec des plans à l'appui de la proposition antérieure ; mais le préfet de la Seine résista ; il fit ouvrir la rue de Fontanes sur une partie du terrain du couvent qu'on détruisit. Quelquesuns de ses restes s’aperçoivent encore dans la rue de Cluny et au fond des maisons du voisinage. De vulgaires maisons à loyer et le théâtre de Cluny furent construits à sa placée. Aujourd’hui le Musée étouffe et manque de la place dont il eût disposé.
2. L'Hospice de Charenton possédait les Thermes depuis 1807. En 1836, ces ruines devinrent la
propriété de la Ville.
ee
tion de 2,000 francs, était obligé d’obéir à son administration dont il représente les intérêts. J'avoue que je ne comprends pas qu'après avoir dépensé là 150,000 francs, l'administration publique abandonne pareille affaire pour une misérable somme de 2,000 francs et que l’on perde tous les résultats, puisqu'on a bâti sur le terrain d'autrui, et qu'on s'expose à voir détruire ou louer pour un terme éloigné un édifice aussi important pour Paris. »
M. Vitet répondit : « Je vous remercie bien, Monsieur Lenoir, de votre bon avertissement. Je fais à l'instant un rapport au Ministre ; je vais m'occuper de cette affaire très activement. » Peu après, M. Vitet annonce qu’il n’espère aucun appui de M. Thiers, Ministre des travaux publics, car, dit-il, « Duban lui a monté la tête, lui a persuadé qu'il fallait rétablir le musée aux Petits- Augustins, que le local était assez grand pour servir à l’école et au musée, si bien qu'il m'a répondu par des fins de non recevoir‘. »
En 1834, on découvrit les peintures qui ornent l’absidiole de la chapelle.
À partir de 1840, nous entrons dans la phase décisive de l'action qui doit aboutir à l'affectation de l'immeuble au Musée actuel. Des délibérations répétées en 1840, 1841, 1843 invitent le Préfet à faire les diligences nécessaires à ce résultat. Le Conseil municipal de Paris donna une preuve qu'il s’est plu à renouveler depuis lors pour la conservation des richesses artistiques que nos ancêtres nous ont légués. Il fit les choses largement, dégagea les abords, céda le Palais des Thermes à l'État, releva l'Hôtel de Cluny de certaines servitudes de voirie. M. Charles, architecte, évalua, dans un mémoire, à 615,697 francs la dépense ainsi occasionnée. En janvier 1843, le Préfet de la Seine fit connaître l'intention du Ministre de l'intérieur Il se proposait de demander aux Chambres l’acquisition de l'Hôtel et des collections en vue de la création du Musée. Quelques jours après, le Conseil municipal accordait tout ce qu’on lui demandait. L’opération de voirie devait s’exécuter dans un délai de six ans.
4. Voir les pièces officielles sur cette question dans la brochure le Musée des Thermes et de
l'Hôtel de Cluny, par Albert Lenoir, membre de l’Institut; Paris, Chamerot, 1882, in-8° de 80 pages, page 25.
ir
La proposition, développée par Arago dans la séance du 17 juin 1843, fut adoptée. La dépense s’élevait à 590,000 francs à prélever sur l'exercice 1843, qui furent ainsi répartis : 390,000 francs consacrés à l'acquisition de l'Hôtel furent payés à la famille Belin, propriétaire de cette maison, et 200,000 francs affectés à l'acquisition de la collection Du Sommerard”. Son fils, M. Edmond Du Sommerard, en fut nommé conservateur.
Ainsi furent sauvés de la ruine, par le dévouement de quelques hommes intelligents, ces deux monuments uniques, l’une des plus grandes richesses de la Capitale. Ainsi nous voyons quels étaient le style, le luxe et la coquetterie de nos habitations au Moyen-Age. Il ne reste plus à Paris, pour nous donner une idée des habitations de nos pères, que les Hôtels de Sens et de Cluny. Un préfet de la Seine n’avait-il pas proposé pourtant au conseil municipal de vendre l'édifice romain et d'opérer le redressement de la rue des Mathurins ! Cette opération, entamant l'Hôtel de Cluny, devait supprimer le mur de clôture ainsi que la partie de l'aile située à l’occident de la cour ?. On projetait, en outre, de continuer la rue de la Sorbonne jusqu'à la rue Boutebrie qui débouchait dans la rue du Foin, jonction qui ne pouvait s'opérer qu'en détruisant le corps principal de l'Hôtel de Cluny, celui qui s'élève entre la cour et le jardin. De la sorte, on coupait l'Hôtel en quatre parties, le prolongement de la rue de la Sorbonne enlevant le bâtiment principal, le redressement de la rue des Mathurins supprimant la cour, les ailes, le mur de clôture. Mais Paris possédait deux ruelles droites de plus!
Malheur aux générations qui dédaignent les souvenirs ! Leur rôle n’aura point d'éclat. Le passé et le présent sont toujours solidaires par quelques points. Le patriotisme est fait de souvenirs et d’espérances ; conservons les uns pour garder les autres. Soyez-en certains, celui dont le cœur ne bat point en lisant la relation des triomphes de Condé, de Turenne, de Vauban,
de Duquesne, de Jean-Bart, de Duguay-Trouin, de Napoléon, de Courbet,
1. Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1'° série À, t. VI, p. 586. 2. Voir la lettre de M. Gatteaux, alors membre du Conseil municipal, page 78 de la brochure le Musée des Thermes, etc., par Albert Lenoir.
entendrait sans émotion le récit d’une bataille moderne qui aurait été défavorable à nos armes.
L'ouverture du Musée eut lieu le 17 mars 1843. La Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, en annoncant l'évènement, exprime la surprise que la beauté de la construction a causée !.
Le Moniteur Universel du 18 mars 1844 consacre presque toute sa première colonne au Musée de Cluny.
Il annonce qu’à dater de ce jour le public est admis chaque dimanche à visiter les collections qui occupent six salles au rez-de-chaussée et cinq au premier étage. Deux locataires demeuraient encore alors dans l'Hôtel.
On peut lire aussi dans les journaux de l’époque qu’en mettant à jour la rampe circulaire de l'escalier de la chapelle basse, « on a retrouvé les têtes presque intactes des statues de tous les personnages de la famille d'Amboise, qui avaient leur sépulture dans cette chapelle, » statues dont Piganiol de la Force a conservé la description.
On félicite ensuite tous ceux qui ont collaboré à la création de ce Musée. On n'oublie de citer que celui auquel on était redevable de cette utile institution, M. Albert Lenoir ?.
M. le comte Duchâtel, ministre de l'Intérieur, s’y était rendu le samedi 16 mars 1844.
Le premier jour, le nombre des visiteurs fut de 12,000; le dimanche suivant, il dépassa le chiffre de 16,000.
M. Edmond Du Sommerard resta directeur du Musée jusqu’à sa mort, survenue en février 1885.
Lors de sa fondation, le Musée était englobé dans un ensemble de constructions modernes ou anciennes d’un aspect misérable. On dégagea ces abords par la création du square; le couvent des Mathurins fut rasé; du côté de la rue de Cluny, on éleva une façade conforme au style général de
l'Hôtel : ses bâtiments s’appuyaient jadis dans cette partie contre les con-