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L'Hôtel de Rambouillet; essai d'histoire littéraire

D’après une opinion assez généralement répandue, et que l’on s’étonne de rencontrer sous la plume d’écrivains graves et érudits, *) l’Hôtel de Rambouillet aurait créé et mis à la mode dans la Société française, ce langage maniéré et cette fade galanterie, que Molière a si spirituellement persiflés dans ses Précieuses ridicules , et plus tard dans ses Femmes savantes.

Il suffit d’un simple rapprochement de dates pour démontrer la fausseté de cette opinion.

Les réunions de l’Hôtel de Rambouillet commencèrent dès la fin du règne de Henri IV, brillèrent de tout leur éclat sous Louis XIII, et déclinèrent pendant les troubles de la Fronde. Or un intervalle de dix années au moins sépare le déclin de cet Hôtel et l’avènement du genre appelé précieux .

Il y a donc dans l’opinion précédemment signalée une erreur manifeste, une confusion de deux époques parfaitement distinctes. D’où provient cette erreur? — Elle s’explique par les faits suivants:

*) Petitot: Notice sur de la Fayette, dans la collection des Mémoires sur l’histoire de France, depuis l'avènement de Henri IV jusqu’ à la paix de 1763, t. LXIV, p. 338.

la décadence et la fin de l’Hôtel, nous nous occuperons des Sociétés qui rattachent à lui leur origine, et surtout de celle de ces Sociétés qu’on a trop souvent confondue avec lui. Enfin nous essaierons de résumer l'influence qu'il a exercée sur la sociabilité, la littérature et la langue de la France.

Catherine de Vivonne était fille de Jean de Yivonne, marquis de Pisani, et d’une

noble dame romaine, Julie Savelli. Sa famille, l'une des plus anciennes d'Italie par sa mère était, ainsi que celle de son mari, illustrée par de hautes dignités et de grands services. *)

Catherine naquit en 1583 à Rome, où son père représentait comme ambassadeur les intérêts de la France. A l’âge de douze ans elle épousa Charles d’Angennes, marquis de

Rambouillet, capitaine aux gardes, employé plus tard par Richelieu dans plusieurs ambassades, entre autres à Madrid. Ce n'était donc pas, comme on a prétendu, un personnage sans mérite, seulement il fut éclipsé par sa femme, pour laquelle il professait d'ailleurs la plus

haute estime.

Introduite à la cour du galant Henri IV, elle s’en retira bientôt froissée par la licence qui y régnait, et groupa autour d'elle des personnes d’élite, qu’elle s'ingénia à retenir auprès d’elle, en les pénétrant de ses goûts et de ses sentiments. Elle réussit dans cette

difficile entreprise, non pas en s’arrogeant sur les esprits un pouvoir despotique, mais par

l’ascendant naturel de ses charmantes qualités, de ses vertus, et du rang élevé qu'elle occupait dans la société. Cependant l'éclat de son salon ne date à proprement parler que du

temps de la reconstruction de l’ancien Hôtel Pisani.

Cet hôtel, que la marquise avait habité jusqu'alors, était situé dans la rue Saint- Thomas-du-Louvre;* 2) il touchait à l’hôtel de Chevreuse et se prolongeait par derrière

jusqu’aux Tuileries. Elle le fit démolir pour élever sur le même emplacement, mais sur un plan tout nouveau, V Hôtel de Rambouillet , qui devint dès lors le rendez-vous privilégié de la haute et bonne société du temps.

*) Jacob. Aug. Thuani Historiarum Sui Temporis pars V, p. 621. 622. Francfurti, MDCXXI. Cp. Fléchier , Orais. funèbres, 1740, in 12. p. 10 — 14.

2) Il y avait à Paris trois hôtels du nom de Rambouillet; de là provient la confusion des historiens les plus exacts. Le marquis de Rambouillet avait occupé d’abord le Palais-Cardinal , appelé plus tard le Palais-Royal ; après son mariage, il fit reconstruire l’hôtel de son beau-père Pisani qui devint le fameux hôtel de Rambouillet. Après la mort de la marquise, cet hôtel passa au duc de Montausier et prit son nom: Description nouvelle de la ville de Paris par Germ. Brice (1685).

Plus tard enfin, il fut appelé Hôtel d’Uzes, parce que Marie-Julie de Saint-Maur épousa Emmanuel de Crussol, duc d’Uzès. — Dans la reconstruction de Paris d’après les plans du préfet Haussmann, la rue Saint-Thomas-du- Louvre ainsi que l’Hôtel de Rambouillet ont disparu au profit de la place du Carrousel (1858).

Cette reconstruction eut lieu entre les années 1610 à 1617. Le nouvel hôtel n’était pas très-vaste, mais d’une belle apparence; il différait principalement de l’ancien en ce que le grand escalier, qui avait occupé le milieu de la façade antérieure fut transféré avec l’entrée principale à la façade de derrière. Par cet arrangement on obtint une série continue d’appartements, indispensable pour recevoir une si nombreuse société. De plus les salons du rez-de-chaussée, donnant sur le vaste jardin, reçurent de hautes fenêtres, qui servaient en même temps de portes à deux battants, et, non-seulement laissaient entrer en plein l’air et la lumière, mais métamorphosaient à volonté ces appartements en salons de jardin. Or, pendant les belles soirées d’été, la société que recevait la marquise de Rambouillet, trouvait un charme tout particulier à se promener ou à se réunir en groupes au milieu des bosquets de l’Hôtel et de ses parterres en fleurs.

La distinction et la richesse de l'ameublement s’accordaient avec ces belles et ingénieuses dispositions du nouvel édifice. La marquise y développa toute la finesse de son goût: les appartements étaient meublés de la manière la plus élégante, un grand nombre d’objets y témoignaient des aptitudes artistiques de la maîtresse de la maison. Les nombreuses lampes et candélabres avaient été exécutés d'après ses propres dessins; de grands vases en verre étaient toujours garnis de bouquets de fleurs fraîches que fournissaient été comme hiver le jardin et les serres, et qui remplissaient les appartements de parfums les plus exquis. La pièce la plus célèbre était le „Salon bleuu3 appelé ainsi à cause de la tapisserie de velours bleu, rayée de franges d’or et d'argent qui en couvrait les murs: c’était le boudoir de la Marquise et le rendez-vous de ses amis les plus intimes; on y voyait leurs portraits et une bibliothèque de choix. *)

Par un arrangement particulier des fenêtres on empêchait, pendant les journées chaudes de l’été, le soleil et la lumière de pénétrer dans l’appartement; on créait par là un demijour et une fraîcheur agréables, qui favorisaient la vivacité et l'intimité de la conversation. 1 2) Ce n'était pas pourtant, de la part de la marquise prédilection ou caprice. Elle avait au contraire, dans sa jeunesse, aimé le grand air, les promenades à pied et en voiture dans les quartiers de Paris, fréquentés par le grand monde, ou dans les environs pittoresques de la capitale, surtout au château de Rambouillet. Mais arrivée à l’âge de trente-cinq ans, elle fut obligée par une infirmité d’une nature particulière et fort étrange à renoncer presque entièrement à ces excursions. L’éclat du soleil et le feu de la cheminée lui causaient des évanouissements subits; elle dut donc forcément rechercher en été la fraîcheur et le clair-obscur, et par contre en hiver garder la plupart du temps le lit, afin de se garantir du froid.3)

1) Sauvai dans ses Recherches sur Paris, t. III, p. 200, ouvrage publié en 1724, décrit en détail l’Hôtel de Rambouillet. Segrais, secrétaire de Mademoiselle, parle d’une enfilade de pièces, d’antichambres, de chambres et de cabinets. Voy. Segrais: Oeuvres, 1755, t. I, p. 20. Mademoiselle, dans sa Princesse de Paphlagonie (1659, p. 118 — 121) en donne elle - même une description poétique.

2) Somaize: Procès des Précieuses, p. 47.

a) On attribue à cette dernière circonstance l’introduction en France de la coutume

Réunir durant une trentaine d’années, et cela, non-seulement pendant la soirée, mais souvent aussi pendant les heures du jour, une société choisie, nombreuse et variée, est certes une tâche qui réclame une amabilité et des ressources d’esprit exceptionnelles. En effet la société habituelle de l’Hôtel de Rambouillet était très-diverse et se composait de tout ce que la noblesse de naissance, la science et le talent offraient de plus distingué, Mme de Rambouillet possédait à un suprême degré toutes les qualités nécessaires à une reine de salon. Lorsqu’ elle ouvrit le sien, elle était encore dans tout l’éclat de sa beauté. La culture de son esprit était étendue et variée; elle tenait de l’Italie le goût des arts, et un vif intérêt pour tout ce qui touche au domaine de l’intelligence. Elle connaissait à fond non-seulement la littérature de son pays, mais aussi celle de l’Italie et de l’Espagne;1) elle accueillit volontiers les hommages des auteurs et favorisait cette galanterie innocente que les poètes d’Italie avaient mise à la mode. A ces brillants avantages, elle unissait un jugement équitable et sûr et la bonté de coeur la plus touchante. La nature l’avait en outre douée d’un naturel gai et enjoué: toujours prête à inventer de nouveaux plaisirs et à tenir en haleine ce petit monde qu’elle gouvernait de son

espagnole de T alcôve (alcoba) ou de la ruelle ; mais c’est à tort, comme nous le verrons tout à l’heure.

Dans les salons de Louis XIV il était d’usage que la dame de la maison reçût ses visites, nonchalamment étendue sur son lit, servant de canapé. Entre le lit, alors énormément large, et la paroi de la chambre restait un espace libre qu’on appelait „la ruellece , réservée aux intimes, et aux invités qu’on voulait particulièrement distinguer. Plus tard, lorsque le salon était plus spacieux, on établit du bas du lit une balustrade en travers de l’appartement, et on donnait à l’espace ainsi circonscrit le nom $ alcôve. Les premières mentions s’en trouvent dans le Roman comique de Furetiere (1666), dans le roman de Psyché de La Fontaine (1669) et dans le Lutrin (1674) de Boileau (chant I, v. 57). L’usage des femmes de réunir le matin la société dans leurs alcôves fit que le mot ruelle s’employa bientôt dans le sens de réduit, puis de cercle, d'assemblée , d' académie.

C’est là que la société prenait place autour du lit sur des chaises ou des placets, espèce de tabourets bas et larges (Voy. Boileau , Sat. I, v. 97 — 100).

Dans des maisons moins bien montées que l’Hôtel de Rambouillet, les cavaliers couchaient leurs manteaux sur le parquet et s’y étendaient, en jouant avec les panaches de leurs petits chapeaux (Voy. Somaize: Procès des Précieuses, p. 49), tandis que les dames tournaient entre leurs doigts une petite badine.

L’usage de la ruelle se généralisa de plus en plus pendant le règne de Louis XIV et de Louis XV et devint un attribut nécessaire du Salon français; il est vrai que d’après les Mémoires du temps cette coutume singulière donna souvent lieu à des abus fâcheux et ne contribua pas peu à la frivolité des moeurs de la haute société. (Voy. Mémoires complets et authentiques de St. Simon: t. I, p. 277 — 280; II, 125 — 126; X, p. 455. Cp. La Bruyère, Caractères, chap. VII, de la Ville.)

Mais ceci ne s’applique guère à l’Hôtel de Rambouillet, et la preuve, c’est que Mlle de Scudéry, dans son Grand Cyrus, ce miroir fidèle des moeurs de cette société, fait à peine mention du mot de ruelle et ne parle pas de cet usage qui ne se généralisa que plus tard. La marquise de Rambouillet ne s’y conformait sans aucun donte qu’ autant que sa santé délicate l’exigeait; elle n’a jamais encouru à ce sujet le moindre blâme.

*) Huetius: Commentarius de rebus ad eum pertinentibus, p. 212; cp. Flécher, Orais. funèb,, 1740, p. 10; Segrais: Anecdotes t. I, p. 30, 217; cp. Tallemant: Historiettes: t. II, p. 214 — 216.

esprit, elle avait l’art de tirer parti des plus légères circonstances, et se montrait inépuisable en fantaisies et surprises* *) Enfin toutes ces remarquables facultés étaient pour ainsi dire dominées par une sérénité d’esprit inaltérable, et sa physionomie réfléchissait fidèlement le calme lumineux de son âme.1 2) Son apparition à elle seule exerçait sur tous ceux qui l’approchaient une influence purifiante et réprimait tout acte, toute parole même, contraire à la décence et au bon ton.

Jamais le moindre blâme n’a atteint sa réputation; elle n’avait que des amis et des admirateurs, point d’ennemis. Tallemant des Réaux lui-même, ce mordant annaliste de la chronique scandaleuse du temps, devient, en parlant d’elle un panégyriste ému. Preuve éclatante de l’influence qu’exerçait la vertu de la Marquise, rehaussée par ses éminentes qualités d’esprit et de coeur.

Ce qui distinguait surtout la Marquise dans ses rapports avec la société quelle réunissait autour d’elle, c’est le rare talent qu’elle possédait de prendre à tout un intérêt sympathique, sans jamais „■ prendre parti pour personne Cette haute impartialité était bien difficile à une époque qui vit se succéder tour à tour la Régence de Marie de Médicis, le despotisme de Richelieu et les troubles de la Fronde. Le salon de la Marquise était un terrain neutre, sur lequel se coudoyaient des adversaires de tout genre, tant politiques que littéraires, et l’on sait que les luttes de ces derniers n’étaient pas moins acharnées que celles des premiers; mais toute dispute était bannie de cette enceinte.

Les chroniqueurs du temps, entre autres Tallemant et Segrais, rapportent que le toutpuissant Richelieu, qui était lui-même au nombre des admirateurs de la Marquise, essaya un jour d’obtenir d’elle des renseignements sur des propos que tel ou tel des habitués de son salon avait tenus sur son compte. Elle repoussa cette tentative avec autant de dignité que de

prudence, en répondant au député du ministre, que tous ses hôtes étaient trop pénétrés de la

vénération et de l’amitié qu’elle portait à son Eminence, pour qu’aucun d’eux osât dire du mal de lui en sa présence. D’après une autre version, elle aurait répondu au père Josèphe qui s’informait auprès d’elle des intrigues de la princesse de Condé et du cardinal de Lavalette: „Je ne crois point que ces personnes aient aucunes intrigues, mais quand ils en auraient, je ne serais pas très -propre à faire le métier d’espion. u

Sans cette noble impartialité et sans cette ferme indépendance de caractère, comment lui eût-il été possible de retenir autour de sa personne tous les éléments différents et contraires qui composaient sa société habituelle? — Le seul défaut de la marquise de Rambouillet,

que Tallemant ne manque pas de relever, c’était une délicatesse peut-être excessive dans son

langage, qu’on peut encore reconnaître dans les quelques lettres qui sont parvenues jusqu’ à nous. 3 *)

1) Elle garda ce goût jusque dans sa vieillesse. „Mme de Rambouillet est encore présentement d’humeur à se divertir11, rapporte Tallemant en 1657.

2) Voiture: Lettres V et XXV.

3) Voy. les Lettres inédites de la marquise de Rambouillet et de sa lille. Julie d’Angennes,

dans „la Société française au XVIIe siècle par V. Cousin <l, t. II, p. 327 — 364.

Avant de passer en revue les hôtes de la Marquise, il convient de parler de ses deux filles qui la secondaient puissamment dans sa tâche si difficile et si délicate, et conservèrent au salon les agréments de la grâce et de la jeunesse, lorsque leur mère commençait à subir les atteintes de l’âge.

Sept enfants étaient issus de son mariage avec le marquis de Rambouillet, deux fils, dont l’un mourut de bonne heure, l’autre, l’orgueil de la maison, qui avait déjà pris une part active aux entretiens du salon, fut tué à la bataille de Nôrdlingue (1645). Des cinq filles, trois étaient entrées au couvent, selon la coutume du temps: l’une, devint abbesse de St. Etienne de Rheirns, les deux autres se succédèrent dans la direction du couvent d’Yères , près de Paris. De temps en temps elles venaient à l’Hôtel de Rambouillet „faire admirer dans ces mondaines assemblées les grâces mystiques des cloîtres et les tranquilles vertus de la religion44. 1) Enfin les deux filles de la Marquise, qui, ainsi que nous le disions plus haut, aidaient leur mère à diriger les réunions de l’Hôtel, étaient Julie et Angélique d' Angennes.

De même que la Marquise avait reçu le surnom de la Reine du Salon, Julie d’ Angennes était désignée par le titre de la princesse Julie. Née en 1607, elle fut pendant vingt ans le charme de l’Hôtel de Rambouillet. C’est le sentiment de tout ce qu’elle était pour ce cercle qui la fit hésiter si longtemps à accepter les offres du plus patient et du plus fidèle de ses adorateurs, le marquis de Montausier.

Essayons de nous retracer son image d’après les indications que nous fournissent les témoignages du temps; car, malheureusement nous ne possédons de portrait peint, ni d’elle, ni de sa mère, ni de sa soeur.

Sans être ce qu’on appelle une beauté régulière, Julie d’ Angennes possédait beaucoup d’agréments et d’attraits. Sa belle taille, sa démarche noble, sa physionomie majestueuse et douce faisaient son principal charme.2) Elle avait, comme sa mère, une grande égalité d’humeur, beaucoup de bonté naturelle, une gaîté inaltérable et un éminent talent de conversation. Elle possédait le don si rare d’entrer dans les idées de chacun, de ménager les susceptibilités, et de distribuer avec un tact délicat les louanges et les bienfaits. Elle savait faire causer les gens et mettre à l’aise même les hobereaux de la province, pour lesquels sa soeur Angélique, plus prude et moins habile, ne pouvait dissimuler sa répugnance.

Il n’y avait pas d’amie plus fidèle et plus dévouée, que Julie, lorsque la maladie de quelque personne aimée réclamait ses secours. C’est ainsi qu’elle soigna avec un zèle et un courage infatigables Mlle de Bouillon, malade de la petite vérole et ne quitta le chevet de son petit frère, malade de la peste, que lorsqu’il eût rendu le dernier soupir. 3)

T) Mémoires du duc de Montausier (1731), t. I, p. 6, 28 — 37 — 43; t. II, p. 90, 92 et 35.

a) Motteville, dans la Collection des Mémoires sur l’histoire de France, t. XL, p. 155 — 156. Cp. Tallemant: Historiettes, t. II, p. 207 — 256.

3) La lettre de Voiture à ce sujet (N° XIH) est le plus bel éloge qu’on ait fait de Julie d’ Angennes. Cp. Orais. funèb. de Mrae de Montausier dans Dussault : t. II, p. 328 — 329.

Ces qualités éminentes lui gagnèrent l’affection et l’estime de tous : elle devint bientôt l’idole de la société, surtout des poètes et des savants, qui rivalisaient d’efforts pour lui plaire. Aussi jamais beauté ne fut plus célébrée que la sienne; le froid et raisonnable duc de Montausier lui-même devint pour lui plaire un poète galant; ce ne fut toutefois qu’après quatorze ans d’assiduités et d’une fidélité à toute épreuve qu’il put enfin la décider „à changer de son nom la charmante douceur.st

Après son mariage1) elle suivit son mari dans la province de l’Angoumois, dont il avait été nommé gouverneur. Elle s’y fit adorer par ceux que repoussaient l’humeur morose et les manières brusques de son mari. Pendant les troubles de la Fronde et la maladie de Montausier, elle saisit d’une main ferme les rênes du gouvernement et retint les provinces dans l’obéissance du roi.

Revenue à Paris à l’avènement de Louis XIV, elle devint d’abord gouvernante des enfants de France et plus tard première dame d’honneur de la reine. Dans cette position difficile et délicate,2) on lui reproche d’avoir montré trop de condescendance pour les relations de Louis XIV avec les dames d’honneur. Quoi qu’il en soit, si elle eut des torts, elle les expia cruellement par sa fin tragique. Lorsque le roi s’éprit de Mme de Montespan, la

duchesse de Montausier se vit en butte à d’odieux soupçons; le mari outragé l’accabla d’in¬

jures qui brisèrent son noble coeur. Dans cette disposition d’esprit, l’apparition d’un fantôme dans le couloir obscur qui conduisait dans les appartements de la reine, lui causa une frayeur mortelle. 3) Elle fut transportée à son hôtel ; les visites de la reine et des principaux personnages de la cour, surtout de Mme de Sévigné, furent sa dernière consolation.4) Elle s’éteignit âgée

de soixante-quatre ans, le 15 novembre 1671, trois mois avant la première représentation

des Femmes savantes de Molière.

Angélique d’ Angennes, de beaucoup plus jeune que sa soeur, avait l’esprit de celleci, sans posséder son amabilité et sa douceur. Défigurée par la petite vérole, elle n’avait gardé de sa première beauté que sa belle taille. Son esprit inclinait fortement à la satire et au sarcasme, et elle savait se servir si adroitement de cette arme terrible qu’elle était généralement plus crainte qu’aimée. D’un caractère moins gai et moins enjoué que sa soeur aînée, plus portée qu’elle à la pruderie, plus facilement blessée par de légères indélicatesses, elle préférait à la grande société un petit cercle d’amis intimes. Sa pruderie la poussait déjà à une afféterie prononcée; 5) elle n’était véritablement à son aise que là, où “elle trouvait la délicatesse la plus raffinée de sentiments, de paroles et de manières.

*) Mémoires de Montausier , t. I, p. 139, 143, 148; ibid. I, 83—86.

2) Collect. Petitot: Mémoires de Montpensier , t. XLIU, p. 116. 117.

3) Montpensier: Mémoires, t. XLIII, p. 196 — 197.

4) ibid. p. 196 et 198. Cp. Mme de Sévigné: Lettres du 13 mars et du 15 Mai 1671 5 Mémoires de Montausier , t. II, p. 28—33.

*) T alternant, t. II, p. 251. Elle représente donc particulièrement le côté précieux de l’Hotel de Rambouillet.

Aussi se sentit-elle complètement dépaysée au milieu des gentilshommes compagnards de la Saintonge, où elle avait accompagné sa soeur Julie; son plus ardent désir était de revenir à Paris. En 1658, elle épousa le comte de Grignan, gendre de Mme de Sévigné. -

Passant maintenant aux visiteurs de l’Hôtel de Rambouillet, nous ne saurions entreprendre l’énumération de tous ceux qui s’y sont présentés. Il nous faudrait citer tous ceux qui, à cette époque se distinguaient par leur nom, leur esprit ou leurs bonnes manières.

Nous lisons à ce sujet dans le grand Cyrus de Mlle de Scudéry: „I1 n’y a personne en toute la cour, qui ait quelque esprit et quelque vertu qui n’aille chez Cléomire, c.-à-d. Mme s de Rambouillet; pas d’étranger qui ne vienne lui témoigner ses respects. Les artistes se présentent avec leurs oeuvres, de même que les savants et les poètes. Sa maison est le théâtre de tous les plaisirs, le rendez-vous de tout ce qu’il y a de galant à la cour et de fin parmi les beaux-esprits.^ *)

Ajoutez à cela la longue durée de ce Salon, qui par ses premiers hôtes, se rattachait à la fin du XVIe siècle, et par d’autres, comme Bossuet et Fléchier au commencement du XVIIIe. Nous devons donc nous borner à esquisser à grands traits quelques-uns des membres les plus illustres et les plus constants de l’Hôtel de Rambouillet, et nous choisirons de préférence ceux qui sont de nature à nous faire le mieux connaître le caractère de ses réunions.

A la tête de cette galerie d’hommes et de femmes célèbres, nous plaçons naturellement le prince de Condé et la duchesse de Longueville. Il est vrai que ces deux personnages, appartenant à une génération plus jeune, ne parurent dans l’Hôtel de Rambouillet que dans la seconde phase de son existence. Mais son influence sur eux n’en fut pas moins profonde, et par leur éducation, le tour romanesque et chevaleresque de leur esprit, ils furent à la fois ses élèves et ses types.

Condé, alors encore duc d'Enghien avait dès l’âge de vingt ans commencé sa carrière de héros. Il s’était distingué dans les sièges importants d’Arras et d’Aire et venait de faire avec Louis XIII la dernière campagne du Roussillon. Il était devenu aussitôt l’idole de la France, le représentant sur le champ de bataille, de cet esprit nouveau et idéal, que le grand Corneille exprimait sur le théâtre, le Poussin dans les arts, Descartes dans la philosophie et Mme de Rambouillet et Julie d’Angennes dans la société.

Cependant la gloire et l’ambition ne suffisaient pas à ce jeune guerrier: son coeur était accessible à des sentiments plus doux; il conçut une passion violente pour une élève de l’Hôtel de Rambouillet, MUe du Vigean.* 2) Celle-ci y répondit par un amour aussi pur que *

*) Segrais relève comme une chose extraordinaire pour son temps que les princesses }

allaient chez la marquise de Rambouillet, quoiqu’elle ne fut pas duchesse: Oeuvres , t. II, p. 20.

2) Voiture: Lettre XII.

passionné. Malheureusement cette liaison devait avoir une triste fin; le rang de prince interdisait à Condé d’épouser sa bien-aimée, et celle-ci était trop pénétrée des principes de haute moralité qui régnaient dans la société qu’elle fréquentait, pour se prêter à une de ces unions libres qui étaient alors en usage dans le grand monde. Elle préféra ensevelir son amour dans un couvent de Carmélites,1) tandis que Condé, pour se guérir de sa passion et aussi par des motifs d’ambition, se jeta tête baissée dans le tourbillon de la Fronde, d’où il sortit transformé.

Sa soeur, Anne Geneviève de Bourbon , duchesse de Longueville , devint une des nombreuses victimes de cette guerre terrible et dissolvante. Agée de vingt-quatre ans, elle était dans tout l’éclat de sa beauté. Sa physionomie, où la langueur et la mélancolie se mêlaient aux attraits les plus piquants, faisait dire aux contemporains qu’elle avait quelque chose d’angélique. Jusque là elle avait été l’idole de la cour et de la ville, l’arbitre du bon goût et de l’élégance. Elle fut d’abord recherchée par le duc de Beaufort, mais elle l’éconduisit habilement; d’autres disent qu’elle trouva dans l’altière duchesse de Montbazon une rivale à laquelle il lui fallut céder. Ses parents la marièrent un peu malgré elle avec le duc de Longueville qui aurait pu être son père. 2) La jeune duchesse était douée d’un esprit pénétrant et fin et avait un génie tout particulier pour l’intrigue.3) Elle se trouvait à l’apogée de sa gloire le jour, où revenant du congrès de Munster en 1647, elle faisait son entrée à Paris et semblait apporter la paix.4)

Bientôt après elle se jeta à corps perdu dans les agitations de la Fronde et déploya dans cette lutte, qu’avait excitée et qu’entretenait un point d’honneur hostile à la patrie, une énergie et une persévérance dignes d’une meilleure cause. Elle était infatigable à gagner de nouveaux alliés à sa cause, à rassembler les troupes, à haranguer les habitants de la campagne et des villes, à relever les courages abattus. Toujours en mouvement, elle mena une existence que ses aventures sur terre et sur mer, les sièges des villes, auxquels elle assistait, les dangers perpétuels qu’elle courait, font ressembler à un véritable roman; mais la fortune ne lui sourit qu’une fois, lorsqu’en 1651 elle fit son entrée triomphale à Paris. Bientôt après, abandonnée de tous ses partisans et de tous ses amis, résistant presque seule encore, brisée après de si longs efforts, elle dut se rendre enfin à ses ennemis et se retira complètement du

x) Mémoires de Mme de Motteville : t. XXXVI, p. 366 — 367. Cp. Mémoires de Brienne, t. XXXV, p. 12 ss.

2) „Ce lui fut une cruelle destinée: Mr de Longueville était vieux, elle était fort jeune et belle comme un ange.“ C’est ainsi que s’exprime Mademoiselle , fidèle interprète de l’opinion contemporaine. Voy. ses Mémoires : t. I, p. 45.

3) Mémoires de La Rochefoucauld, t. LII, p. 30, 130, 145—146.

4) Voiture: Lettre 189. — Voy. pour de plus amples détails: La Jeunesse de Mme de Longueville par V. Cousin, Paris, 5e édit., 1866.

monde dans la solitude du couvent, d’abord aux Carmélites et plus tard à Port-Royal, où la fière héroïne de la Fronde mourut en humble chrétienne en 1679, x)

A côté de Mme de Longueville viennent se placer les dames les plus illustres de la haute société parisienne, Mme la comtesse de Saint-Maure, la marquise de Sablé et Mme de Sévigné. Toutes trois étaient intimément liées avec l’Hôtel de Rambouillet, mais tandis que la vie et la gloire de l’illustre mère de Mme de Grignan appartient principalement à la période suivante, la réputation des deux autres se rattache entièremen^au règne du Salon bleu.

La comtesse de Saint-Maure se distinguait autant par sa beauté que par son esprit et son savoir; sa mémoire était prodigieuse; elle retenait tout ce qu’elle lisait. De plus elle possédait un talent de conversation hors ligne et un merveilleux don d’éloquence. Sa conduite fut toujours irréprochable et sa réputation sans tache; elle était, il est vrai, d’une sensibilité un peu irritable.

Avant son mariage, elle avait été une des filles d’honneur de la^reine mère. Elle se lia d’une tendre et vive amitié avec la marquise de Sablé. Celle-ci ne le cédait ni en beauté ni en esprit à aucune autre dame de la haute société; dans ses relations avec les hommes, elle mettait en usage une galanterie particulière, qui, tout en restant dans les limites de ia bienséance, frisait néanmoins la coquetterie. 1 2) Elle réclamait de ceux qui l’aimaient les sentiments les plus délicats, un complet abandon à l’objet aimé, un respect qui devait s’élever à l'adoration. Ses adorateurs ne devaient par contre jamais prétendre de sa part qu’ à l’estime et à la pure amitié.

Mme de Sablé s'appliqua non-seulement à pratiquer ces principes, mais encore à les propager dans la société de l'Hôtel de Rambouillet. Belle, aimable et habile, elle fit beaucoup de conquêtes et sut les garder, 3) tout en restant elle-même insensible à tant d’hommages. Il suffisait à son orgueil de régner sur les coeurs, comme sur des esclaves. Il semblerait qu’elle ait voulu se venger par là du bonheur conjugal dont elle se voyait frustrée. Son mariage avec le marquis de Sablé était en effet malheureux, et ce dernier finit même par l’abandonner entièrement.

Alors elle quitta la cour et se retira dans sa terre de Sablé, où elle tomba malade. Après avoir recouvré sa santé et avoir acquis une multitude de connaissances aussi solides que variées, elle fit une nouvelle entrée dans le monde, plus triomphante que jamais, son mari étant mort sur ces entrefaites. Elle fit de nouvelles conquêtes et continua d’exercer sur ceux qui s’éprenaient d’elle son pouvoir despotique, jusqu’ à ce que, enfin blessée une seconde fois 4) plus profondément dans une affaire de coeur, elle se retira complètement et pour tou-

1) V. Cousin: Mme de Longueville pendant la Fronde.

2) Mme de Motteville la peint en quelques traits: „Elle était aimable, mais elle désirait encore plus le paraître. L’amour qu’elle avait pour elle-même la rendit un peu trop sensible à celui que les hommes lui témoignaient: Mémoires XXXVI, p. 340 — 341.

3) Voiture: Lettres 14 — 18 et 88.

4) Elle avait été passionnément aimé du duc Henri de Montmorency, qui compromis dans la conspiration de Gaston d’Orléans contre Richelieu, mourut sur l’échafaud, en 1632.

jours dans le cloître de Port-Royal. Mais là encore elle exerça un certain empire sur les esprits, en réunissant autour d’elle une petite cour et en s’intéressant toujours vivement à la littérature contemporaine. Mrae de Sablé est le type de la vraie précieuse.1)

Si nous exceptons Mlle de Scudéry, l’auteur du Grand Cyrus, avec laquelle nous ferons tout à l’heure plus ample connaissance, personne n’était plus liée avec l’Hôtel de Rambouillet et n’y jouait un plus graud rôle que Mlle Angélique Paulet. Elle était fille du ministre des finances de Henri IV, dont un impôt très-connu au XVIIe siècle a reçu le nom de la Paulette .2)

Née vers 1591 ou 1592, elle était de quelques années plus jeune que la marquise de Rambouillet et ses premiers rapports avec elle datent déjà de l’année 1620; comme elle ne mourut qu’en 1650, elle se trouva donc intimément liée avec la société de Rambouillet, dont elle devint par son esprit et ses talents, un des membres les plus aimables et les plus utiles. Sa beauté majestueuse avait déjà été célébrée à la cour de Henri IV; elle avait vu à ses pieds non-seulement des comtes et des ducs, mais le roi lui-même ; cependant sa vertu avait résisté à toutes les tentations qui l’entouraient. Ses beaux yeux, son regard vif et fier, ses boucles d’un blond ardent, l’impétuosité de son caractère et l’énergie de ses affections l’avaient fait surnommer ,Ja belle Lionne 3)

De plus elle possédait plusieurs talents d’agrément: elle dansait avec beaucoup de grâce et passait pour la première chanteuse du temps. En cette dernière qualité elle avait déjà charmé la cour de Henri IV, où dans une grande représentation de l’histoire d’Arion et du dauphin, elle avait été chargée du principal rôle.4)

Mais ce n’étaient pas seulement ces talents qui la faisaient rechercher à l’Hôtel de Rambouillet. Elle joignait à ces dons brillants des qualités aimables et solides d’esprit, un ferme bon sens, beaucoup de modestie et une franche gaîté, qui rendaient sa conversation des plus attrayantes et son commerce des plus précieux à ses amis. Elle avait, en outre, comme la Marquise de Rambouillet, une fécondité d'imagination, inépuisable en inventions de toutes sortes, pour le divertissement de la société. Pour ne citer qu’un exemple, elle parut un soir déguisée en marchande de gaufres et circula parmi les groupes en prodiguant des bons mots sans être reconnue des assistants, jusqu’ à ce que, ayant commencé à chanter, elle fut trahie par la beauté de sa voix.

T) Voy. le savant et intéressant ouvrage de F. Cousin sur Mme de Sablé ; le chap. III, p. 95 — 105 parle de la dernière période de sa vie. Comme Mademoiselle avait inauguré le règne des Portraits et Caractères, illustrés par La Bruyère, Mme de Sablé mit à la mode les Réflexions, Pensées ou Maximes, genre illustré surtout par La Rochefoucauld et d’autres moralistes.

a) La Paulette a subsisté jusqu’en 1710 que Louis XIV l’abolit, mais elle fut rétablie par Louis XV en 1722.

3) Tallemant: Historiette de Mlle Paulet, t. I, p. 196 — 214. Comp. Voiture : Lettres 19 — 25; 30—32; 40—42.

4) Mue ^ Scudéry donne dans le Grand Cyrus une description détaillée de cette fête. Voy. Cousin: la Société française au XVIIe Siècle, t. I, p. 290 — 295.

Mlle Paulet était donc un des membres les plus assidus de l’Hôtel de Rambouillet et y jouissait de l’estime et de l’affection générales. La Marquise, qui l’aimait tout particulièrement l’employait ordinairement comme son secrétaire. 1) Angélique ne fut jamais mariée, mais une tendre liaison d’amitié existait entre elle et l’abbé Godeau, qui devint plus tard évêque de Grasse et qui célébra dans une ode la mort de son amie.

Dans les limites du cadre que nous nous sommes tracé, nous devons nous borner à citer ici de nom, parmi les dames illustres qui fréquentaient l’Hôtel de Rambouillet, la marquise de Rosembault, la duchesse d’ Aiguillon , la marquise de Vardes , Mme du Vigeans Mmede la Vergue et sa fille, depuis si célèbre sons le nom de la comtesse de la Fayette , sans oublier les comtesses de Fiesque3 de Hautefort 3 de Saint- Martin et la duchesse de Chevreuse ,2) si fameuse par ses aventures romanesques pendant les troubles de la Fronde.

Nous passons maintenant à la galerie des hommes qui ont joué un rôle dans cette société d’élite. Ici encore nous nous en tiendrons aux figures les plus saillantes et les plus célèbres.

Nous avons déjà mentionné le prince de Condé, le représentant le plus brillant de la nouvelle France.

Le baron de Montausier3) était un des intimes de l’Hôtel. Comme nous l’avons vu précédemment, il obtint après quatorze ans d’une fidélité à toute épreuve la main de Julie d’Angennes. Caractère ferme et honorable, soldat heureux et distingué sans posséder pour cela un talent militaire hors ligne, il s’éleva d’abord dans cette carrière, plus tard dans l’administration et à la Cour, et fut comblé d’honneurs et de dignités. Il resta pendant la Fronde partisan fidèle de Mazarin et retint, grâce à l’énergie de sa femme, les provinces soumises à son administration dans le parti du roi. La mode alors régnante, plutôt qu’une vocation réelle, l’amena à s’occuper de poésie et de littérature; il n’en résulta naturellement, et malgré l’intervention de l’amour, qu’un versificateur médiocre! —

Montausier est l’auteur de la fameuse „ Guirlande de Julie“, manuscrit magnifiquement relié que Julie trouva un jour sur sa toilette. „C’était, dit Huet, évêque d’Avranches, le cadeau le plus galant, le plus ingénieux, le plus joli, le plus nouveau que l’amour ait jamais inventé.44

Ce beau manuscrit relié en maroquin rouge, contenait sur chaque page une des plus belles fleurs, peinte en miniature de la main du célèbre peintre de fleurs, Robert, et accompagnée d’un madrigal admirablement écrit par Jarry. La plupart de ces poésies légères sont de Montausier lui-même, les autres, des poètes de l’Hôtel de Rambouillet, au nombre duquel ne se trouve pas Corneille, à qui on attribua mal à propos des vers de Conrart.

1) Lettres de Voiture; cp. Tallemant, t. I, p. 196 — 204.

2) Voy. les études curieuses de V. Cousin sur M,nes de Hautefort et de Chevreuse.

3) Mémoires du duc de Montausier , t. I, p. 83 — 86. Le marquisat de Montausier ne

date que de 1644.

fr

Au nombre des habitués de l’Hôtel de Rambouillet qui savaient manier la plume, nous citerons encore Arnauld de Corbeville , membre de l’illustre famille des Arnauld. C’était un officier de cavalerie, à la fois plein de bravoure et de savoir, et doué d’une grande facilité à improviser des vers. Grâce à ce talent, il servait souvent à la Marquise de secrétaire, pour la composition de lettres versifiées; c’est ce qui lui valut le surnom de poète carabin.

Parmi les littérateurs proprement dits qui fréquentaient les réunions de la Marquise, nous citerons en première ligne le fondateur du théâtre en France. Pierre Corneille. Il lisait la plupart de ses pièces à l’Hôtel de Rambouillet; il brilla et déclina avec lui. Son chef-d’oeuvre ,3Polyeucte<( parut en 1640; depuis lors son génie ne jette plus que des éclairs dans la Mort de Pompée et dans Rodogune et s’éteint presque entièrement dans les productions de sa vieillesse. — Corneille exerça sur ses contemporains une influence prépondérante. L’héroïsme de l’honneur et de l’amour, tel qu’il se personnifie dans le Cid3 devint l’idéal même de cette société: On ne se lassait de voir les nouvelles pièces du poète, les représentations étaient comme autaut d’événements de la vie publique, ses vers étaient dans toutes les bouches, on les citait à tout propos, et le mot „c’ est beau comme le Cidu devint proberbial. Corneille est avec Descartes l’expression la plus haute du XVIIe siècle; le premier réfléchit le plus fidèlement les sentiments chevaleresques et l’esprit idéal de l’Hôtel de Rambouillet.

L’écrivain, avec lequel Corneille aimait à s’entretenir à part dans les réunions de l’Hôtel de Rambouillet sur Rome et les Romains,1) est Jean Louis de Balzac , 2) qu’on a surnommé le Père de l’Eloquence française.

Le style de Balzac3) a été beaucoup admiré de son temps, et on ne peut lui contester certains mérites. Balzac a puisé dans la lecture des Anciens, surtout dans Cicéron, le goût de ces périodes nombreuses et soutenues qui impriment parfois à ses écrits un cachet remarquable de noblesse et de gravité. Balzac a beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup travaillé. Il déclare lui-même avoir pris 33autant de peine à travailler ses ouvrages que les anciens sculpteurs a faire des dieux. “

Mais son travail fait songer à l’huile de la lampe plus qu’ à la flamme de l’artiste. L’écrivain a de nobles instincts, mais point de but précis, point de conviction profonde, point de grande idée inspiratrice. — Son style reflète naturellement tous ces défauts; il est tendu et monotone: ses longues périodes semblent jetées dans le même moule, car chez lui „ce n’est pas la pensée qui dirige la plume, mais la plume qui cherche la pensée. “ Pour lui, l’important n’est pas d’arriver, de conclure, mais de se promener et de profiter de tous les accidents de la route, de tout ce qui peut lui fournir matière à des contrastes, des antithèses

*) Balzac: Oeuvres diverses, dise. I: le Romain. A Mme de Rambouillet.

2) Né en 1594, mort en 1655.

3) Oeuvres: Dissertations littéraires, plusieurs Odes latines; différents traités, entre autres, Aristippe ou de la Cour , le Prince (1631), le Socrate chrétien ; le Barbon ; Lettres sur divers sujets; correspondance avec Conrart.

et des comparaisons. Montaigne1) avait déjà suivi dans ses admirables Essais cette large méthode d’investigation; mais combien sa manière est plus aisée, plus facile, plus féconde et riche en pensées neuves et originales; chez lui nul effort, rien de conventionnel ni de factice, pas de périphrase; il est tellement plein de son sujet, sa mémoire est si riche en souvenirs classiques qu’il se perd quelquefois en de longues digressions, sans jamais perdre pour cela le fil conducteur qui le ramène toujours à la thèse qu'il développe. Ses écarts même sont toujours instructifs, car il sème son chemin des plus beaux joyaux de l’Antiquité grecque et latine.

On pourrait comparer le talent de Montaigne à une rivière brillante et fertile, serpentant à pleins bords à travers des contrées variées et pittoresques, et faisant partout éclore sur ses rives des fleurs charmantes et des fruits savoureux. L’oeuvre de Balzac, au contraire, ressemble à un fleuve peu profond, monotone et stérile, mais ayant de grandes apparences, et s’épanchant parfois en puissantes cataractes. Car Balzac s’élève quelquefois à l’enthousiasme, et alors il rencontre la véritable éloquence. Nous rappelons ici les belles pages, où il développe la merveilleuse propagation de l’Evangile et montre la Providence cachée derrière les événements de l’histoire.2) En général son style devient plus vif dès qu’il quitte les généralités et les lieux-communs pour s’occuper de questions et d’affaires précises, comme par exemple, lorsqu’il parle de la publication de ses oeuvres, confiées au prudent et silencieux Conrart.3)

Le grand malheur de Balzac fut donc de n’être pas plus souvent descendu sur le terrain de la réalité. Quoique employé par Richelieu dans plusieurs ambassades, il se retira de bonne heure de la vie politique dans son château de Balzac, près d’Angoulème, où son état maladif continuel4) et aussi, il faut le dire, un caractère égoïste, fermé aux plus douces et aux plus idéales affections, lui fit mener la vie d’un solitaireet rendit son humeur morose et chagrine.5)

*) Voy. un jugement plus complet sur Montaigne dans notre ouvrage: „j Extraits choisis et Histoire résumée de la Littérature française .,c A l’usage des Écoles supérieures, etc. Breslau, G. Maske, 1873. p. 20, 21.

2) Le Socrate chrétien: Discours III et Y III, p. 17 — 22; 67 — 71.

3) Lettres de feu Balzac à Conrart, Elzévir, 1664.

4) Balzac tâchait de prolonger son existence par un régime constant, et comme il le dit lui-même par des débauches régulières de lait d’ânesse. Ses lettres intimes à Conrart, datées de 1648 à 1652 et publiées après sa mort, sont l’expression de son humeur morose et des chagrins qui affligeaient sa vieillesse, mais elle sont écrites avec plus de laisser-aller et plus d’abandon que celles qu’il publia de son vivant.

5) Balzac veut jouir „à lui seul des agréments de son parc et de ses jardinsu, et son égoïsme effrayant se peint dans ces mots: „C’est moi qui ait découvert cette nouvelle terre, aussi je la possède sans compagnon et je ne voudrais pas en faire part à mon propre frère.u (Lettres sur divers sujets: Livre I, lettre — Ce qui est plus étonnant, incroyable même, c’est que Balzac n’a aucun intérêt sérieux et aucun goût pour les arts. A Rome, où il fit plusieurs séjours prolongés comme ambassadeur, il jette à peine un regard dédaigneux sur les chefs-d’oeuvre qu’elle renferme : „Je n’ai pas beaucoup de curiosité pour ces choses-là, dit-il quelque part, et admire peu le marbre qui ne parle point et des peintures qui ne sont point si belles que la vérité. Il faut laisser cela au peuple.a — De plus la sensibilité lui fait complètement défaut: „Certes nous n’anrions jamais fait (fini;, si nous voulions prendre à coeur les affaires du monde et avoir de la passion pour le public,

Toutefois, malgré tous ces défauts, nous devons reconnaître que Balzac a le premier revêtu la prose française de formes nobles et harmonieuses. Sous ce rapport, il peut être considéré comme le devancier de Bossuet, de Pascal, de Bourdaloue, surtout de Fléchier, et justifie à certains égards, les surnoms qu’on lui a donnés, de Malherbe de la prose 1) et de Père de l'éloquence française.

Voiture est le bel esprit par excellence de l’Hôtel de Rambouillet, le représentant le plus remarquable du genre d’esprit particulier à cette société, et, par certains côtés, l’un des types de l’esprit français en général. Fils d’un marchand de vin, il était né à Amiens en 1598. Grâce à une éducation très-soignée et aux bonnes manières qu’il acquit dans le commerce avec de jeunes gentilshommes, il fut accueilli avec faveur dans le grand monde parisien et à l’Hôtel de Rambouillet. Tout simple roturier qu’il était, il vécut sur le pied d’égalité avec un Condé, avec des duchesses et des comtesses. Il devint même l’enfant gâté de ce brillant milieu. Lorsque quelque accès de son caractère vain et capricieux ou de son humeur caustique l’entraînait à des méchancetés et à des bouffonneries, on les lui passait par un excès d’indulgence* Aux personnes qui s’en étonnaient, on répondait: „Vous ne savez pas comme Voiture sait être aimable et charmant avec les daines.44 Quelques-uns cependant n’éprouvaient pour lui que de l’antipathie, par ex. le duc de Montausier et Mlle de Scudéry; d’autres le supportaient, comme la marquise de Sablé, pour laquelle il feignit par vanité une passion profonde, quoiqu’il n’en ressentît pas une étincelle.'2) Quelquefois on lui rappelait son origine d’une manière plus ou moins piquante: un jour, par ex. la comtesse de Loges lui entendant raconter une histoire pour la deuxième fois, lui lança à brûle-pourpoint le trait suivant: „Vous nous avez déjà donné cette histoire; mettez en perce une autre.44

Voiture occupait à divers titres une place marquante dans cette société: d’abord par ses qualités personnelles, mais surtout par des succès dans ce genre de poésie légère qu’on peut appeler la poésie de salon , et dans ce genre particulier de littérature épistolaire qui jouissait alors d’une si grande vogue. Ces deux genres fournissaient aux réunions de l’Hôtel une matière abondante de conversation: nous en parlerons plus longuement tout à l’heure.

dont nous ne faisons qu’une petite partie.44 (Lettres sur div. sujets: liv. II, 1.) Enfin il ne connaît pas les sentiments de la famille, sans cela il lui eût été impossible d’écrire ces mots d’une indifférence cruelle: „Depuis ma dernière lettre, j’ai perdu mon bonhomme de père.44 Avec de pareils sentiments, on ne courait pas risque „de tenir tous les hommes pour ses parents et de porter le deuil tout le temps de sa vie.“ (ibid.)

Là où il n’y a pas de coeur, il ne peut être questiom^e véritable éloquence; aussi celle de Balzac est généralement creuse et emphatique et ne res^roble que trop souvent au portrait qu’il en a tracé lui-même: Paraphrase, ou De la grande éloquence, discours VI.

0 Le mot bienfaisance , attribué par Voltaire à Bernardin de St-Pierre, est de Balzac, de même que l’expression urbanité.

a) Voy. Cousin: la Société française au XVIIe siècle; chap. VIII: Mme de Sablé et Voiture, t. II, p. 1-30.

Indiquons maintenant les traits principaux du talent et du caractère de Voiture. Cet homme remarquable présentait sur bien des points le contraste le plus frappant avec Balzac: autant ce dernier était grave, compassé, d’humeur chagrine et solitaire, autant Voiture était enjoué, léger, recherchant le monde et ne se trouvant à l’aise qu’au milieu d’une réunion animée et spirituelle. Voiture n’est pas un auteur proprement dit, et ne veut pas être jugé comme tel; c’est plutôt un homme du monde qui ne songe qu’ à jouir agréablement de la vie et surtout de la vie de société. Il était fait pour enchanter ce monde léger et frivole, si l’on veut, mais capable aussi de goûter les plaisirs de l’intelligence et de s’intéresser à toutes les questions qui agitaient alors les esprits. Il apporta à cette société ses qualités aimables, ses manières élégantes, son savoir et surtout les charmes d’une conversation vive, ingénieuse et spirituelle.

Ses lettres et vers de société , *) publiés après sa mort (1648) par son neveu Pinschesne, portent tous le cachet de sa conversation. On y chercherait en vain le sérieux de la pensée, des idées grandes et élevées, ou cette gravité de langage, que nous avons signalée chez Balzac. Voiture cherche simplement matière à causerie, et tout sujet, quelque frivole qu’il soit, l’envoi d’un livre, d’une traduction, d’une élégie, lui sert de prétexte pour entretenir et flatter ses aimables correspondantes.

Ainsi, bien que Voiture dépense dans ses Lettres prodigieusement d’esprit, cette dépense ne se fait qu’ à propos de petits riens. Il convient lui-même, dans une de ses épîtres, que „tout ce qu'il en dit n’est que pour trouver moyen de remplir ses lettres.44

Et en vérité ne faut-il pas l’excuser? „Car, continue-t-il, pour parler franchement, on est souvent bien empêché (embarrassé) à trouver que dire, et sans quelques inventions comme cela, des personnes qui n’ont ni amour, ni affaires ensemble ne se peuvent écrire souvent.442) Aussi son style ressemble-t-il souvent à un feu d’artilice continuel, et l’oeil se fatigue à la longue à suivre ces fusées étincelantes qui ne laissent pas de traces. En ce qui concerne ses louanges perpétuelles, la meilleure critique qu’on en ait faite, c’est le bon mot de Mlle de Bourbon, qui devint plus tard Mme de Longueville. En parlant de Voiture, elle dit un jour qu’on ferait bien 3,de le conserver dans du sucrei(. C’est lui-même qui cite et commente complaisamment ce jugement; car, à la différence de Balzac, il sourit s,ne plus ni moins qu'un simple mortels 3)

Eblouis par ses qualités et ses défauts, ses contemporains 4) voyaient en lui un parfait écrivain; ses lettres eurent une vogue immense; on se les disputait et les plus grands

1) Oeuvres: Lettres et Pq£sïes, Paris 1654, in 4°. L'Histoire d’Alcidas et de Zélide est restée inachevée.

2) Lettre à MUe de Rambouillet.

3) „Je trouve l’avis de M11® Bourbon excellent, de me conserver dans du sucre; mais il en faudrait beaucoup pour adoucir tant d’amertumes, et j’aurais après cela le goût des petits citrons confits.44 (Lettre XXII: à M1^ Paulet.)

4) La Fontaine le met au nombre de ses maîtres; Mine de Sévigné l’appelle un esprit „librc, badin, charmant44; etc.

noms de l’époque, les Condé, les Grammont, les Lavalette et les plus illustres hôtes de l’Hôtel de Rambouillet tinrent à honneur d’entrer en correspondance avec le fils du marchand de vin. Le rigide Boileau lui-même1) fut entraîné par le torrent; car il n’hésita pas à mettre Voiture à côté d’Horace. — On est bien revenu aujourd’hui de cet engoûment; mais il serait injuste de contester à Voiture tout mérite littéraire. Il a introduit dans la littérature française un élément nouveau, l’esprit enjoué et fin, ingénieux et élégant de la bonne société; par le

caractère de ses écrits, il a réagi puissamment contre le genre érudit et pédantesque transmis

par le XVIe siècle, et enfin il a servi la cause des gens de lettres en montrant dans sa personne un littérateur homme du monde, et en faisant accueillir à force d’esprit et de savoir vivre le roturier lettré parmi les sommités aristocratiques de l’époque.

Plusieurs autres écrivains, cultivant les mêmes genres que Voiture, étaient comme lui membres de l’Hôtel de Rambouillet, et s’y trouvaient, malgré leur origine roturière, non-seulement tolérés, mais entourés de respect et d’attentions. Ajoutons que sans eux la société de

Rambouillet n’aurait pas été ce qu’elle fut en réalité. C’est en s’assimilant l’élément vivace

du tiers-état qu’elle a échappé au sort des coteries étroites et qu’elle a exercé une si puissante influence sur la vie sociale et littéraire de ce temps.

Parmi ces auteurs de second ordre, nous citerons d’abord Benserade >2) poète qui était petit dans le grand, et grand dans les petites choses, c.-à-d. dans les chansons, les madrigaux et les quatrains, où il rivalisait avec Voiture de formes gracieuses et de pointes spirituelles. Il a laissé deux volumes de vers, sans parler de sa traduction bizarre des Métamorphoses d’Ovide en rondeaux, que personne ne lit plus. En ontre il a composé les paroles de plusieurs ballets royaux, entre autres celui de Thétis et de Péléf représenté sur le théâtre du Petit-Bourbon3) et où le jeune Louis XIV parut dans cinq rôles différents. L’à-propos des allusions et des flatteries que Benserade sut mettre dans ces compositions, fut la source de sa réputation et de sa fortune. Nous parlerons plus loin de sa dispute avec Voiture à propos de leurs sonnets.

Sarasin ,4) connu par sa Conjuration de Wallenstein, devint le compagnon fidèle et dévoué de Mme de Longueville dans ses aventures de la Fronde. Il avait des manières très-agréables et causait bien; de plus il était passé maître dans le bout-rimé. On trouve des

*) Boileau:. Satire IX, v. 27; cp. III, v. 181.

2) Né à Lions en Normandie en 1612, mort à Paris en 1691, membre de l’Académie française.

3) Le théâtre du Petit-Bourbon était voisin de l’église St- Germain l’Auxerrois, et touchait au Louvre où logeait le roi; on en profita pour les fêtes de la Cour. Tous les jeunes seigneurs et toutes les jeunes dames, et le jeune roi lui-même et son frère, exécutèrent sur ce théâtre ces fameux ballets, dits royaux , où ils admirent à figurer avec eux les acteurs qui par leurs leçons avaient à développer leurs talents pour le chant, la pantomime et la danse. Une notice très-curieuse sur l’histoire du Ballet de Cour se trouve dans „les Contemporains de Molière, recueil de comédies rares par Vict. FoumeVc. (Paris, 2 vol. 1863. 1866.)

4) D’autres écrivent Sarrasin. Né à Germanville, près de Caen, en 1605, mort en 1654 ou 1655 en Languedoc.

tours très-iugénieux et des plaisanteries heureuses dans son poème satyrique, intitulé „Dulot vaincu ou la défaite des bouts-rimés. “ Il n’était pas inaccessible à l’enthousiasme et aux sentiments élevés, comme le prouvent ses Odes sur la prise de Dunkerque et sur la bataille de Lens ; on y trouve des strophes dignes de Malherbe. Sarasin a toutes les qualités de l’écrivain, moins le souffle créateur qui fait le génie.

Jean Chapelain ') n’est plus guère connu que par la critique acerbe que Boileau a faite de son poème épique „la Pucellet( ,* 2) dont le moindre défaut est d'être ennuyeux. C’était pourtant un homme de mérite, érudit, solide et excellent grammairien et critique d’une certaine valeur;3) malheureusement il visa trop haut et gâta le plus beau sujet de l’histoire de France. Comme poète, il est presque complètement dépourvu de goût, mais pas toujours de noblesse. Il ne manquait pas d’esprit, à ce que rapporte le cardinal de Retz, bon juge en cette matière.4) Il contribua presque autant que Conrart à la fondation et à la prospérité toujours croissante de l’Académie française. On peut voir en lui le modèle de l’Académicien.

Gombauld et Malleville5) étaient distingués tous deux dans le genre léger; le premier se lit encore connaître par son roman Endymion .

Pour linir nous nommerons encore Boisrobert, le confident de Richelieu, et Godeau , l’évêque de Grasse et de Vence, 6) qui, introduit à l’Hôtel de Rambouillet comme jeune abbé bel esprit et plein de verve, s’éprit d’une belle flamme pour Julie d’Angennes et reçut à cause de cela le surnom de , ,7min de Juliefi. Plus tard il devint l’ami platonique d’Angélique Paulet, dont il célébra la mort par sa plus belle ode; plus tard encore, il se fit un nom comme auteur religieux.

Après avoir signalé les principaux hôtes de l’Hôtel de Rambouillet, hommes et femmes, il nous reste à examiner l’esprit et les tendances de cette société d’élite, les distractions et les occupations qui remplissaient ses loisirs.

On se tromperait étrangement, si l’on se figurait ces réunions comme assujéties à une étiquette étroite et compassée. Tout au contraire y avait un caractère d’aisance et de liberté. La conversation, surtout la conversation littéraire, y prenait la place d’honneur, mais

x) Né à Paris en 1595, mort en 1674.

2) Boileau: Satire IX, v. 235 — 242.

3) Mélanges de littérature, tirés des lettres manuscrites de Chapelain, Paris. 1726.

4) Collect. Petitot: t. 44, p. 158.

s) Boileau: Art. poét., ch. II, v. 97 — 100.

*) On l’appelait galamment le mage de Tendre et de Sidon : Voy. Voiture, Lettre III: à Mne pauiet.

était loin d’y absorber exclusivement les esprits. Nous avons déjà vu que la Marquise de Rambouillet mettait tout en oeuvre pour varier les plaisirs et les amusements de ses habitués. On se livrait souvent à de vifs accès de gaîté, à toute espèce de saillies joyeuses. Nous avons parlé du rôle important qu’ Angélique Paulet jouait dans ces réunions, de son chant, de sa danse et de ses travestissements. On s’amusait aussi à des jeux de société, au colinmaillard entre autres, qui était alors fort à la mode parmi les gens du grand monde.1)

Parfois, pour répondre au désir ou au caprice d’une personne présente, la musique et le chant interrompaient agréablement la causerie. En général, on aimait à donner, même à ce qui était souvent préparé de longue main, le caractère de l’inattendu, de l’improvisé. Les sérénades , coutume introduite de l’Espagne, étaient alors très-fréquentes; le mystère et la surprise devaient en rehausser le plaisir. La société était par ex. engagée dans de vifs entretiens, en circulant en groupes dans les alleés du jardin — tout à coup une musique harmonieuse, partant de la rue ou de l’intérieur d’un bosquet, se faisait entendre. Tout le monde se regardait avec étonnement, l’on se perdait en questions et en suppositions pour deviner quel était l’auteur de cette agréable surprise et la dame à laquelle l’hommage devait s’adresser. D'autres fois, c’étaient des surprises d’un autre genre qu'une main discrète ménageait à la société de Rambouillet. C’est ainsi que la Marquise lit construire dans le plus grand secret un kiosque magnifique; elle sut Se soustraire avec tant d’habileté à l’attention de ses hôtes que le jour où il fut dévoilé, il apparut à leurs yeux comme par enchantement, et la fête se termina par une représentation allégorique, appropriée à la circonstance.

Une source abondante de divertissements, se trouvait dans les collations , que d’après la coutume galante de l’époque, les cavaliers étaient tenus d’offrir aux dames, et dont l’imprévu faisait le principal charme. Les dames devaient trouver comme par hasard un petit festin, servi

sous les ombrages d’une belle clairière. On appelait cela aussi un cadeau. Voiture dans

une de ses lettres nous en donne une assez longue description.2)

Les promenades étaient alors fort à la mode et la société de Rambouillet usait largement de cette récréation. La Marquise avait une grande prédilection pour la vie de campagne. Tant que sa santé le permettait, elle passait une grande partie de l’été à son château de Rambouillet qui n’était qu’ à dix lieues de la capitale, et elle aimait à en faire les honneurs aux intimes du Salon bleu. Il va sans dire que ce séjour à la campagne, cette vie de

château était libre de toute contrainte; aussi s’y abandonnait-on à toutes les fantaisies du

moment. La réception de Mlle Paulet à Rambouillet est trop curieuse et trop caractéristique pour ne pas être mentionnée ici. Le jour de son arrivée les plus belles filles du village l’attendaient à l'entrée du hameau, toutes endimanchées, parées et couronnées de fleurs; l’une d’entre elles lui remit les clés du château et lorsqu’elle passa le pont-levis, on tira deux petites pièces d’artillerie, placées sur l’une des tours. — Elle payait largement, ainsi que nous l’avons vu

D Le comte de Grammont qui vécut longtemps en Angleterre parle dans ses Mémoires de l’engoûment de M»e Stewart pour ce jeu; Louis XIV l’aimait également dans sa jeunesse.

*) Lettre X: à Monseigneur le Cardinal de Lavalette; cp. Molière: Bourg, g. III, 6, 18.

plus haut, les honneurs qu’on lui rendait, par la bonne humeur qu’elle savait répandre autour d’elle et les amusements de tout genre qu’elle excellait à organiser. Un jour que l’on représentait au château la Sophonisbe de Mairet, Mlle Paulet parut dans l’un des entr’actes, déguisée en nymphe, chanta et joua le rôle de Théorbe.

Plus tard les excursions des habitués de l’Hôtel de Rambouillet eurent souvent pour but la maison de campagne que possédait à Athis, Conrart, le secrétaire perpétuel de l’Académie; elle n’était située qu'à quelques lieues de Paris dans un site très-pittoresque: une petite forêt et une magnifique allée d’arbres touffus l’abritaient de leurs frais ombrages; mais ce qui en faisait le charme principal, c’était une haute terrasse, d’où l’oeil, embrassant toute la fertile vallée de la Seine, pouvait s’étendre jusqu’ aux collines boisées qui bornaient l’horizon, tandis qu’au premier plan la rivière de l’Orge, serpentant à travers les prairies et des bouquets d’arbres, tantôt brillait comme un fil d’argent, tantôt se perdait dans des massifs de verdure. 1) C’était un de ces paysages, tels qu’aimait à les reproduire le Poussin avec son noble dessin et son chaud coloris. Le propriétaire de cette campagne, homme d’un commerce sûr et agréable était heureux d’en faire les honneurs et à y donner des fêtes aux habitués de l’Hôtel de Rambouillet. Il eut le plaisir d’y recevoir Mme de Montausier, sa soeur, Mme de Sablé et d’autres dames illustres. C’était, il est vrai, déjà sur le déclin de cette société. L’importance de la campagne d’ Athis devint dans la suite beaucoup plus grande pour le salon de Mlle de Scudéry. Très-liée avec Conrart, cette dame, ainsi que ses amis et amies, venait souvent y passer une grande partie de l’été.

De tous ces faits il ressort en premier lieu avec une pleine évidence, que les relations de l’Hôtel de Rambouillet n’étaient pas enchaînées par une froide et pesante étiquette, que le naturel, l’abandon, la gaîté y avaient leur part, et qu’elles n’avaient d’autres règles que la pureté des moeurs, la délicatesse des manières et le bon ton.

Il ressort en second lieu, de ce qui précède, que l’Hôtel de Rambouillet n’est pas, comme on l’a maintes fois prétendu, une création artificielle, une coterie en dehors de l’esprit du temps. La suite de ce travait démontrera plus clairement encore, que l’illustre Hôtel vivait bien de la vie de l’époque, et partageait à bien des égards, non-seulement ses grandes et brillantes qualités, mais aussi, dans une certaine mesure, ses exagérations et ses défauts.

Notre étude serait incomplète si nous ne disions un mot de la galanterie qui régnait alors, et qui dégénéra plus tard en cette afféterie précieuse , que Molière, au nom du bon sens et du bon goût, a marquée d’un ridicule ineffaçable.

Nous avons parlé plus haut de l’étrange théorie de l’amour, professée et pratiquée par Mme de Sablé, théorie d’après laquelle la femme, placée sur un trône idéal, avait droit, de la part des hommes, à l’amour le plus passionné, à un dévoilaient sans bornes, à l’adoration la plus enthousiaste, sans leur devoir en échange autre chose que les plus purs sentiments de

*) Mlle Scudéry en donne une description poétique dans Clélie, IIe part, liv. II, p. 796. Voy. Cousin: la Société française au XVIIe siècle, t. II, p. 306 — 312.

l’estime et de l’amitié. — Plus tard, Mlle de Scudéry, en décrivant dans son Grand Cyrus le ton régnant à la cour de Paphos, c.-à-d. à Paris, cite comme articles fondamentaux du Code galant les points suivants: L’amour y est un devoir, tous les cavaliers doivent être amoureux et toutes les dames aimées, la dureté du coeur et l’insensibilité sont considérées comme un crime. Par contre, les dames n’ont d’autre obligation que d’accepter les hommages qu’on leur rend; leur principale gloire consiste à faire le plus de conquêtes possible et à les retenir sous leur joug, par le seul ascendant de leurs charmes et de leur esprit. Il va sans dire que la dame peut répondre à l’amour qu’ elle inspire; mais, fidèle aux règles de la galanterie, elle ne doit se déclarer qu’après avoir mis à une longue épreuve son amant, ou son mourant 3 comme on disait alors, afin de contrebalancer en quelque sorte par ses tourments et son martyre le prix de la conquête. „C’est ainsi que dans une vie agréable et heureuse l’innocence, la pureté et l’amour forment une union intime.^

On ne peut méconnaître que dans ces idées il n’y ait déjà une bonne part d'alfectation et de ridicule. Mais il faut se rappeler que la description précitée se rapporte à l’année 1650. Or cette date désigne un changement notable dans le ton de la société, une tendance prononcée vers le précieux , dont les derniers jours de l’Hôtel de Rambouillet portent bien quelques traces, mais qui caractérise en plein le règne de Mlle de Scudéry.

Sans doute la galanterie, c.-à-d. la préférence sociale accordée au beau-sexe, était déjà en usage dans le salon bleu, on peut même dire qu’elle en était l’âme. Les cavaliers faisaient la cour aux dames, mais d’une façon aussi noble que naturelle, et non pas en suivant servilement les articles d’un code d’amour. Le ton galant régnait aussi dans la conversation de Rambouillet, dont les lettres de Voiture reproduisent, ce nous semble, le plus fidèlement l’esprit et le caractère. La tendance au dévoùment passionné, l’amour platonique envers le beau-sexe étaient dans les moeurs du temps, dont Corneille fut l'interprète le plus idéal sur le théâtre; mais tout en suivant le courant général, l'Hôtel de Rambouillet sut conserver, à côté de la noblesse toute espagnole des sentiments chevaleresques, le naturel, la simplicité, la gaîté enjouée et gracieuse de l’esprit fiançais. Par là il évita avec une grande habileté deux écueils, dans lesquels on tomba plus tard, d’une part la lourdeur pédantesque et la fausse grandeur, d’autre part l’afféterie et le ton précieux.

Nous ne prétendons point nier, par affection paternelle pour notre thèse, que l’Hôtel de Rambouillet n’ait présenté cà et là des éléments de galanterie précieuse: Angélique d’Angennes, par ex., Mme de Sablé et plusieurs autres peuvent déjà être considérées comme les premiers types des Armande et des Bélise, exécutées par Molière. — Mais d’une part, ce n’étaient là que des exceptions, et d’autre part, cet esprit ne se fit réellement jour que vers le déclin de l’Hôtel. Quant à la Marquise, malgré sa répugnance instinctive pour tout ce qui était indélicat, elle avait toujours su maintenir avec un grand tact la limite où la réserve tourne en pruderie, et la galanterie en fadeur.

Portant maintenant notre attention sur les tendances et les occupations littéraires de l’Hôtel de Rambouillet, nous rappellerons tout d’abord que la littérature et les questions qui s’y rattachent, furent constamment dans ces réunions le sujet de prédilection des entretiens, non

qu on les recherchât à dessein et qu’on les examinât méthodiquement, mais l’esprit du temps portait vers les débats littéraires. En effet les idées nouvelles et les sentiments plus délicats qui surgissaient alors au sein de la société avec un essor merveilleux, ne trouvaient plus une expression appropriée dans le langage dur et grossier des temps de la Ligue et de Henri IV ; de là le besoin impérieux de polir et d’épurer la langue, de lui donner la souplesse, la grâce, la légèreté, sans lui faire rien perdre de sa simplicité, de sa clarté et de son naturel.

L’Hôtel de Rambouillet ressentit vivement ce besoin et travailla de son mieux à remplir cette tâche. Sans faire profession de littérature, comme le salon de Madeleine de Scudéry, il contribua puissamment au perfectionnement de la langue. Il avait pour cela le grand avantage de réunir dans son sein des représentants des diverses classes de la société, roturiers et nobles, l’aristocratie de la naissance comme celle de l’esprit, et de faire prévaloir par son autorité les mots et les tournures auxquels il donnait droit de cité. Les questions relatives à la langue et à la littérature, alors à l’ordre du jour trouvaient donc un écho sympathique dans le salon bleu. On y proposait des mots nouveaux, on les discutait longuement, et à la suite de cet examen, on les adoptait ou on les rejetait, soit que ces expressions nouvelles fussent proposées par un des membres de la société,1) soit qu’elles se produisissent en dehors d’elles ou se trouvassent dans un livre nouveau. La société descendait même jusqu'aux détails les plus arides, jusqu’ à discuter l’étymologie et l’orthographe de tel mot,2) l’emploi de telle ou telle lettre, l’élégance ou l’euphonie de certaines expressions.3)

Le sentiment qui l’animait dans ce travail, c’était le désir d’ennoblir la langue française, et en même temps, de la rendre populaire dans le bon sens du mot, c’est à dire de l’assouplir et de lui imprimer le cachet de la clarté et de la précision, du naturel et de la simplicité.

Quant aux genres littéraires , principalement cultivés par les habitués de l’Hôtel de Rambouillet, c’était d’abord la poésie légère du sonnet, du madrigal, du quatrain et de V épigramme, dont Boileau s’est donné la peine de formuler les règles dans son Art poétique.4) Cette poésie qui naquit pour ainsi dire avec le salon de Rambouillet était essentiellement une poésie de salon. Ses représentants les plus renommés, Voiture, Benserade et Sarasin étaient

*) Voiture nous donne dans une de ses Lettres (53) une discussion spirituelle sur la préférence de l’emploi de la conjonction car, qu’on proposait de remplacer par pour-ce-que.

*) Le mot débrutaltser, forgé pour la Marquise de Rambouillet, accueilli par Vaugelas, approuvé par Ménage et reçu par Richelet dans son Dictionnaire, n’obtint jamais le suffrage de l’Académie. Cp. Ménage: Observations sur la langue française, 1672, in-12, p. 328.

3) Il est curieux que les nouveautés proposées par les membres de l’Hôtel de Rambouillet quant à V orthographe française ne furent adoptées par l’Académie quen 1794; ce que le|Dictionnaire satyrique du temps en dit, prouve péremptoirement, que les membres du salon bleu ont^fait preuve d’une grande sagacité et d’un coup d’oeil sûr et prophétique. Le Clerc, Mme des Roy et surtout Voiture et Sarasin se sont acquis par là un grand mérite; il est à regretter que leurs propositions n’aient pas été adoptées plus tôt.

4) Chant II, v. 82 — 108.

en même temps les coryphées de la conversation. L’esprit, dans l’expression éminemment française du mot, et la grâce étaient les qualités principales de ce genre.

Un quatrain avec une pointe spirituelle, une épigramme terminée par un trait malin ou méchant, un sonnet enfin, irréprochable pour la forme *) faisaient alors l’enchantement de toute une société. Tout le monde ralïolait de cette poésie ailée, se passionnait pour ces petits riens et s’extasiait devant les auteurs qui les apportaient tout faits ou les improvisaient séance tenante. Pour donner une idée de la ferveur qu’excitait alors toute cette miniature littéraire, il suffit de rappeler le fameux débat des sonnets, qui partagea pendant quelque temps la cour et la ville en deux camps opposés, après avoir divisé les deux cercles de la duchesse de Longueville et du prince de Conti. Le prince tenait pour Benserade et son sonnet sur Job; la duchesse pour Voiture et son sonnet Uranie. Les deux poésies n’avaient d’autre rapport entre elles que le caprice qui les avait rapprochées.

On a quelque peine à comprendre aujourd’hui tant d’engouement pour de pareils objets: on faisait des poésies pour ou contre les sonnets en question: on publiait des critiques, des anticritiques, de longues dissertations; Corneille même fut mis en demeure de faire un sonnet, et le grave Balzac une brochure, jusqu’ à ce que, de guerre lasse, on abandonna ce débat qui avait produit toute une petite littérature.

Un autre genre cultivé avec zèle et mis à la mode par l’Hôtel de Rambouillet, c’est

le genre épistolaire, qui depuis est devenu un des titres les plus charmants et les plus glorieux

de la littérature française. Mais la correspondance, telle que la pratiquaient les beaux-esprits du Salon bleu, n’était pas, comme on l’entend aujourd’hui, l’échange intime et spontané des idées, des sentiments ou des intérêts de deux personnes; c’était plutôt un art et un genre de littérature destiné à alimenter l’entretien du salon. •

Les lettres des hommes et femmes en vogue étaient lues dans les cercles amis, circulaient en copie de main en main et étaient minutieusement commentées. Les auteurs de

ces épîtres savaient cela et se donnaient, dans cette prévision, des peines infinies pour faire de la plus simple lettre un petit chef-d’oeuvre littéraire. C’est là l’origine de ses nombreux recueils épistolaires de l’époque, qui offrent parfois de grandes beautés et des détails spirituels, mais qui par suite de leur origine même, pèchent souvent par l’affectation et la manière , par le manque de naturel, d’abondon et de cordiale simplicité. — Voiture, comme nous l’avons vu plus haut, s’y distingue, par sa grâce, son esprit et par ses pointes habiles, tandis que son émule Balzac cache la pauvreté de ses idées sous des phrases redondantes et affecte un ton sublime qui jure avec les conditions les plus élémentaires du genre. Quant à Mme de Sévigné, elle est, comme on sait, restée à une hauteur incomparable parmi tous ces laborieux rédacteurs de lettres factices.

Mais, ainsi que nous le disions précédemment, les questions de langue et la littérature n’occupaient pas seuls les habitués de l’Hôtel de Rambouillet. D’autres objets prenaient, selon

L) Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. (Art poét., ch. H, v. 94.)

les occurences, dans leurs conversations une place plus ou moins considérable. - • Quand de graves événements publics se produisaient ou se préparaient, c'était la politique qui faisait le sujet principal des entretiens. — D’autres fois, c’étaient les arts, dont le goût se développait rapidement à cette époque, qui fournissaient matière aux réflexions et aux débats. — Lorsque, à l’abri du calme glorieux dont jouissait la France sous la main énergique de Richelieu, le système de Descartes provoqua en France un mouvement si puissant, l’Hôtel de Rambouillet prit à cette révolution des esprit une part des plus vives. Dans les salons de Paris, c’étaient surtout Mme de Sablé et Mme de Sévigné qui soutenaient avec ardeur les idées cartésiennes et activaient de leur mieux les débats métaphysiques.* 2) — Enfin les questions religieuses ne restaient pas étrangères aux réunions de Rambouillet: elles y étaient souvent sérieusement examinées et discutées. Un jour, un jeune abbé fut introduit au salon bleu; il développa devant cette brillante assemblée son talent oratoire précoce et fut vivement applaudi pour ses improvisations religieuses, ce qui fit dire au spirituel Voiture lorsqu’on se sépara fort avant dans la nuit: ..Jamais je n’ai entendu prêcher si tôt ni si tard.“ Ce jeune abbé devint plus tard le célèbre Bossuet.

Après avoir examiné l’esprit et les tendances, les récréations et les occupations de l’Hôtel de Rambouillet, disons quelques mots de sa fin.

Après la paix de Bordeaux en 1653, le marquis et la marquise de Montausier revinrent à Paris et résidèrent à l’Hôtel de Rambouillet, mais les brillantes réunions, les conversations spirituelles et les fêtes animées avaient cessé pour ne plus renaître, la plupart des membres avaient été dispersés par suite des troubles et des intrigues de la Fronde: la politique avait jeté beaucoup des habitués de l'Hotel dans des camps opposés; le terrain neutre, sur lequel on s'était réuni naguère, avait disparu. Il faut ajouter que dès lors la Cour, qui pendant les deux règnes précédents, n’avait exercé que peu d’influence sur les relations sociales et le mouvement des esprits, prit un essor nouveau et attira peu à peu par son éclat la noblesse et les personnages les plus influents parmi ceux qui avaient formé antrefois la société de Rambouillet.

T) Lorsque fHôtel de Rambouillet jouissait de sa plus grande vogue, un grand dilettantisme se fit jour dans les arts; des particuliers possédaient de nombreuses collections et des cabinets de peinture et de curiosités; des amateurs couraient d’un atelier à l’autre pour voir les nouveautés du jour, ce qui leur fournissait ample matière à converser dans les salons. D’autres étaient enthousiastes de musique, de danse et de bal: autant de sujets de conversation tout trouvés.

2) Alors la cour et la ville, la noblesse et la bourgeoisie, les Académies et les universités, les parlements et les ordres ecclésiastiques se divisèrent en partis adverses et en collèges philosophiques. Les Académies cartésiennes s’établirent partout; on discutait les questions philosophiques aussi bien dans le palais du prince que dans la modeste maison du bourgeois. Le mouvement était si puissant et si contagieux qu’il gagna même l’étranger; l’on sait que la comtesse palatine Élisabeth, abbesse d’Herford transforma son couvent en une école cartésienne, et que la fameuse Christine de Suède appela le philosophe à sa cour, pour puiser à la source même.

Les autres, ayant perdu après la retraite de la Marquise îe centre vivant de leurs réunions, prirent l’habitude de se rassembler les uns chez les autres, et c’est ainsi que de nouvelles sociétés se formèrent pour ainsi dire des débris du célèbre Hôtel; mais elles ne restèrent pas toutes fidèles à son esprit et poursuivirent d’autres tendances.

Nous ne saurions nous dispenser de jeter un coup d’oeil sur ces réunions nouvelles. Cette comparaison nous sera utile pour mettre en pleine lumière le caractère propre de l’Hôtel de Rambouillet et pour le distinguer plus nettement encore, des sociétés avec lesquelles on l’a trop longtemps confondu. Cet examen confirmera, nous l’espérons, d’une manière décisive, la thèse que nous avons établie au commencement de notre étude, à savoir, que ce n’est pas l’Hôtel de Rambouillet qui a formé les Précieuses ridicules.

Nous citerons d’abord la société purement littéraire de Conrart.* 2) C’était une réunion de gens de lettres, unis par les liens de l’amitié et s’occupant de sujets sérieux de littérature et de questions concernant la formation de la langue française. Les principaux membres, Godeau , Chapelain , Gombauld, Malleville et Pélisson comptaient aussi parmi les hôtes intimes de l’Hôtel de Rambouillet. Conrart se distinguait moins encore par son érudition et ses productions littéraires, que par sa position indépendante, son caractère honnête et son jugement excellent sur toutes les matières touchant la littérature. 3 4 * * * *) C’était de plus un des premiers bibliophiles de son temps.

On sait que Richelieu sut tirer parti pour sa gloire de cette réunion de gens de lettres en créant en 1635 V Académie française,*) dont Conrart fut nommé secrétaire perpétuel. Et ainsi l’Hôtel de Rambouillet a eu l’honneur de contribuer pour sa part à la création de l’illustre Assemblée.

») Mme de Rambouillet ne mourut qu’en 1665, six ans avant la duchesse de Montausier.

2) Conrart, né à Paris en 1603, mort en 1675, exerça la charge d’un des secrétaires du roi de 1627 à 1658; il a laissé des Mémoires très-intéressants (Collection Petitot, t. IIL) et une correspondance nourrie de faits, entre autres, avec Balzac.

3) Balzac dit de lui quelque part: „I1 trempait sa plume dans le sens; la raison dictait tout ce qu’il écrivait.11 Les témoignages de ses contemporains, entre autres de Dangeau, Chapelain, etc. sont unanimes pour louer son caractère honnête et son jugement sûr.

4) En Allemagne, on entend souvent faire à l’Académie le reproche d’avoir imposé des

règles arbitraires à la langue, suivies servilement par toute la nation. Rien n’est plus faux. L’Aca¬

démie, loin d’agir arbitrairement, n’a fait que constater l’usage généralement adopté; elle s’est in¬

spirée dans ses choix du sentiment populaire et a fait une oeuvre véritablement nationale. Loin

d’innover et de se livrer à un caprice subjectif, elle a été très-circonspecte et réservée, quelque fois

Un autre Cercle, qui doit attirer maintenant notre attention toute particulière, c’est le Saloti de Mlle de Scudéry. Georges et sa soeur Madeleine de Scudéry descendaient d'une maison ancienne, mais peu influente; ils vinrent tenter la fortune à Paris et se faire un nom dans la littérature. Comme poète, Georges ne manquait pas tant d’imagination et d’idées que de jugement et de goût. A l'Hôtel de Rambouillet il passait comme un mode de bel esprit; grâce aux amis de sa soeur, il occupa un fauteuil à l’Académie française (1650). Madeleine forme, à tous égards, le plus parfait contraste avec son frère; elle avait beaucoup d’esprit et un naturel sensible et doux. A peu près du même âge que Julie d’Angennes, elle était trèsassidue aux réunions de l’Hôtel de Rambouillet, sans négliger de fréquenter encore d’autres sociétés; elle ne garda pour elle que les soirées du Samedi , qui obtinrent la plus grande vogue lorsque les réunions du salon bleu cessèrent vers 1650. Dans les commencements on se réunissait dans l’appartement de Mlle de Scudéry, situé rue de la Beauce au Marais; c’était le rendez-vous de l’élément bourgeois de l'Hôtel de Rambouillet, et cette société resta pendant quelque temps restreinte et intime. Les préférés de la dame de la maison étaient Conrart, Chapelain et Pélisson; on les appelait ses „mourants:\ Parmi les femmes bourgeoises de ce salon Mme Cornuel brille au premier rang; elle se distinguait par sa vivacité spirituelle et ses bons mots, dont un grand nombre lui ont survécu;1) à côté d’elle brillaient ses deux belles-filles, dont l’une surtout, MUe Legendre , était remarquable par sa beauté et la finesse de son esprit. Il faut encore nommer Mllc Robineau , qui, n'ayant pas pu trouver son idéal, resta fille; ensuite deux dames de la haute finance, Mme Arragonais et sa fille Mme d'Aligre , enfin Mlle Boquet, chez laquelle ies Samedis se tinrent dans les derniers temps, et qui, en y introduisant beaucoup d’éléments hétérogènes, hâta la décadence de cette société.

Le ton de la conversation dans le salon Scudéry était d’abord assez vrai et simple, mais la galanterie s'y dénatura peu à peu en tournant de plus en plus à la sentimentalité et à l’afféterie. Ces défauts se trahissent déjà dans le Grand Cyrus , 2) roman de Mlle de Scudéry,

même trop, dans l’adoption de certains mots du XVIe siècle, déjà consacrés par Rabelais, Amyot et Montaigne; quant à l’orthographe, on peut meme lui reprocher de s’être attachée trop strictement à Pusage régnant et de n’avoir pas assez tenu compte de l’exemple donné par des auteurs de grand mérite, de Corneille, p. ex. Voy. Herrigs Archiv } vol. 45: Ueber die diakritischen Zeichen ira Franzosischen par H. Schulz (1869). ., Avant que l’Académie eût fait son Dictionnaire, tout le monde avait fait la langue.11

*) Voy. Anecdotes historiques et littéraires depuis Henri IV jusqu’à Louis XVI.

2) Le Grand Cyrus ou Artamene donne sous des aventures très -romanesques une complète peinture des moeurs du temps, fidèle pour le caractère, les personnages et même les faits. Victor Cousin a retrouvé par de patientes recherches dans la bibliothèque de l’Arsenal la Clef de cette histoire romanesque (Voy. la Société française au XVIIe siècle d’après le Grand Cyrus, t. I. Appendice). D’après elle, Cyrus n’est autre que le grand Condé, Mandane la duchesse de Longueville, dont Cousin a retracé la vie avec une véritable passion pour son héroïne. Nous retrouvons aussi sous les noms de Cléomire , de Philonide , d’Elise, de Sapho Mme de Rambouillet, la marquise de Montausier, Mlle Paulet et Mlle de Scudéry et plusieurs autres habitués du salon bleu. — Ces portraits détaillés

qui parut en 1649, et qui, du reste, offre, à côté de ses parties faibles, des analyses remarquables du coeur humain. — La littérature était dans le salon de Mlle de Scudéry le sujet préféré des entretiens: cependant elle y était considérée comme une simple récréation de l’esprit; on faisait des vers dans le seul but de se distraire agréablement. Pélisson nous a laissé la description détaillée d’un Samedi connu sous le nom de „la journée des madrigaux" 3 et qui forme pour ainsi dire le pendant de la célèbre lutte des sonnets.

C’est vers l’année 1654 qu’une sentimentalité raffinée, une manière affectée dans la pensée et le langage, une galanterie miévreuse domina de plus en plus dans les réunions du Samedi; Mlle de Scudéry et ses amis une fois engagés sur cette pente glissante, ne s’arrêtèrent plus et finirent par mettre à la mode ce genre déplorable, devenu ridicule sous le nom de genre précieux.

Le roman de Clélie1) en est l’expression la plus fidèle; c’est là que nous trouvons cette fameuse carte du Tendre, qui donne la topographie de l’Amour. — Malgré les réserves que fait Mlle de Scudéry et malgré la protestation qu’elle élève contre le reproche de donner dans le précieux dans le portrait qu’elle traçait de Damophile , 2) la caricature du bas-bleu du temps, il est impossible de la disculper d’avoir encouragé et fortifié par ses romans cette tendance subversive du bon goût et d’une saine morale.

Il est assez difficile de définir exactement l’expression de précieux , qui est susceptible de plus d’un sens. Appliqué au salon du XVIIe siècle, ce terme est d’autant plus vague qu’il se rapporte autant à la littérature qu’à la galanterie. On veut en général trouver dans ce mot l’idée de quelque chose de raffiné, de recherché, de maniéré; mais cette explication manque à la fois d’exactitude et de précision, car dans les commencements ce mot n’était pas pris en mauvaise part. Bien au contraire, le nom de Précieuse était alors le plus grand éloge que l’on pût faire d’une femme. Il désignait l’union de la dignité et de la grâce, du talent et d’un esprit cultivé, l’accord parfait du bon goût et du bon ton, en un mot, tout ce qui dans les hauts rangs de la société, peut donner l’idée d’une femme accomplie. Les

qu’on trouve dans l’ouvrage cité plus haut, sont tracés avec autant de prédilection que de science psychologique; ce sont les parties les plus intéressantes et historiquement les plus importantes et les plus curieuses de ce vaste roman, qui faisait les délices de la société d’alors et que personne ne lit plus aujourd’hui. Les extraits que Cousin donne sont suffisants pour se faire une idée du caractère et de l’esprit de ce curieux monument littéraire. — L’Histoire littéraire des Femmes françaises ou Lettres historiques et critiques (Paris 1769, 5 vol.) donne aussi un extrait substantiel des différents romans très-volumieux de MUe de Scudéry. — Voy. sur le Samedi de Mlle de Scudéry : Cousin, ibid. t. II chap. XV, pag. 249 -,263.

*) Clélie, histoire romaine est aussi un curieux monument des moeurs du temps et un miroir de la haute société; les portraits des personnages de la Cour y abondent sous des noms grecs, romains, persans et africains. Mme de Sévigné y paraît sous le nom de la princesse Clarinte. La première partie de ce roman volumineux parut déjà en 1654, la seconde en 1658.

2) Cousin: la Société au XVIIe siècle, t. II, p. 141 — 155.

femmes distinguées, appelées Précieuses , contribuèrent à purifier, à ennoblir la langue, en s’efforçant de parler elles-mêmes purement et avec choix et en se mettant à cet effet en relation avec la littérature et les littérateurs. Pris dans cette acception primitive, le titre de Précieuse pouvait donc s'appliquer à Mme de Rambouillet et à ses filles, ainsi qu’à la plupart de ses amies.

Déjà dans le Cercle de la Marquise, il est vrai, nous rencontrons plusieurs usages qui furent adoptés par les Précieuses ridicules, entre autres la manie de changer les noms regardés comme communs en des noms poétiques, plus appropriés au langage choisi, employé dans ces réunions du grand monde. La Marquise avait pris le nom dy Arthénice, anagramme de son prénom Catherine, Mme Cornuel celui de Cléophile ; Voiture, le fils du marchand de vin se nommait Valère ; Chapelain Chry sanie, Sarasin Sésostris, Louis XIV lui-même était désigné par le nom dy Alexandre, Condé par celui de Scipion et Richelieu par celui de Sénèque.

De plus, comme un grand nombre de dames précieuses demeuraient dans un certain quartier de Paris, on lui avait donné le nom d’Eolio. Ces dénominations étaient devenues si nombreuses et si peu intelligibles pour le public étranger à ces coteries, que Somaize pût composer le Dictionnaire des Précieuses ou la Clef des Ruelles (1860) et le Grand Dictionnaire historique et critique (Paris, 166], 2 vol. in 12°.), ouvrages très rares aujourd’hui 1) et qui sont un curieux monument des fantaisies et aberrations de cette époque.

Mais, ce qui à l’Hôtel de Rambouillet n’avait été qu’un jeu d’esprit, fut pris au grand sérieux par ses imitateurs.

Sous leurs mains inhabiles l’épurement de la langue devint une oeuvre toute artificielle et pédantesque; la galanterie délicate et enjouée, pratiquée au salon bleu et dans quelques autres salons d’élite, fit place à des fadeurs raffinées et immorales. La conversation en général prit ce ton faux et maniéré, dont Molière a dit: „Ce n est qu affectation pure! Et ce n'est pas ainsi que parle la nature !“ — C’est ainsi que naquit et se développa ce genre du faux précieux qui, entre 1654 et 1670 infecta la capitale et se répandit même dans la province: car il y eut aussi des Précieuses provinciales.

Quelques bons esprits saisirent bientôt les côtés ridicules de cette étrange manie.

Dans sa satyre, intitulée le Cercle , St-Evremond nous présente des tableaux moins comiques, il est vrai, mais plus exacts peut-être que ceux des Précieuses ridicules de Molière, qui ne parurent que trois ans après.2)

*) Nous les avons vainement cherchés à la Bibliothèque Royale de l'Université et à celle de la Ville, qui est d’ailleurs si riche en vieux ouvrages et en manuscrits précieux; entre autres, on y trouve un beau manuscrit des Chroniques de Froissart (4 vol. in-folio), que Kervyn de Lettenhove a consulté pour sa belle publication des Oeuvres de Froissart.

2) Voici le portrait qu’il fait de la Précieuse sentimentale, platonique, subtile et doctrinaire : „Dans un lieu plus secret, on tient la Précieuse,

Occupée aux leçons de morale amoureuse.

Là se font distinguer les fiertés des rigueurs,

Le profond et spirituel moraliste La Bruyère a aussi peint en quelques traits de maître le langage et les manières des Précieuses: „On a vu, il n'y a pas longtemps, un cercle de personnes des deux sexes liées ensemble par la conversation et un commerce d’esprit: ils laissaient au vulgaire l’art de parler d’une manière intelligible. Une chose dite entre eux peu clairement en entraînait une autre chose plus obscure, sur laquelle en enchérissait par de vraies énigmes, toujours suivies de longs applaudissements. Par tout ce qu’ils appelaient délicatesse, sentiment et finesse d’expression, ils étaient enfin parvenus à ne plus être entendus, et à ne s’entendre pas eux-mêmes. Il ne fallait, pour servir à ces entretiens, ni bon sens, ni mémoire, ni la moindre capacité; il fallait de l’esprit, non pas du meilleur, mais de celui qui est faux, et où l’imagination a le plus de part.“ *)

On connaît la réponse que la célèbre Ninon de Lenclos fit à Christine, reine de Suède : „Les Précieuses sont les jansénistes de l’amour.c;

Enfin Molière a vengé le bon sens et la saine morale, en exposant les Précieuses sur la scène comme sur un pilori du ridicule.

Arrêtons-nous quelques instants à cette pièce des Précieuses* 2) qui a fondé la renommée du plus grand poète comique qu’ait produit l’Europe. Il faut y distinguer deux éléments: Molière nous montre d’abord avec une verve inimitable, la bourgeoisie et les gens de bas étage, singeant les manières et le ton précieux de la grande société. Envisagée de ce côté, la célèbre comédie est une peinture aussi vraie que vigoureuse des moeurs de l’époque. En effet, les dames, jeunes et vieilles, prétendaient alors s’occuper surtout de poésie; la

Les dédains des mépris, les tourments des langueurs;

On y sait démêler la crainte et les alarmes;

Discerner les attraits, les appas et les charmes:

On y parle du temps que forme le désir (Mouvement incertain de peine- et de plaisir).

Des premiers maux d’amour on connaît la naissance;

On a de leurs progrès une entière science,

Et toujours l’on ajuste à l’ordre des douleurs Et le temps de la plainte, et la saison des pleurs.u

*) La Bruyere: Caractères, chap. V. De la société et de la conversation. (Paris, Lefèvre 1844, p.164.) Cp. Taschereau: Vie de Molière.

2) La comédie des Précieuses ridicules fut représentée pour la première fois à Paris, sur le théâtre du Petit-Bourbon, le 18 novembre 1659. — Victor Fournel, dans son curieux ouvrage sur les Contemporains de Molière, reproduit un document oublié dans l’historique des Précieuses, „la Déroute des Précieuses mascarade; elle parut aussi en 1659 et quelque temps après la pièce de Molière. C’est à cette date, ou aux deux années suivantes que se rattachent la plupart des pièces de tout genre, comédies, romans, épigrammes et satyres, dirigés contre les survivantes de l’Hôtel de Rambouillet: „les véritables Précieuses, les deux dictionnaires de Somaize, la Précieuse de Vabbé de Pure, les Femmes savantes de Jean la Foi'gef" le Cercle de St-Evremond, déjà cité plus haut, avait précédé la pièce de Molière de 3 années; c’est en quelque sorte le précurseur de la révolution contre les Précieuses.

manie de faire des vers était devenue épidémique et avait gagné, d’après ia description divertissante de Pélisson jusqu’aux antichambres et aux garde-robes, elle était même descendue jusqu’à l’office et à l’écurie.

Les beaux-esprits et les petits-maîtres avaient l’habitude de se rendre de bon matin d’un salon à l’autre pour colporter les vers nouvellement fabriqués par n’importe qui, et faire la chronique des faits les plus récents, arrivés dans le Royaume du Tendre ou parmi les Chères , comme les Précieuses se nommaient dans leur jargon; car la Précieuse devait être au courant de tout cela, et puis on critiquait, on admirait, on s’encensait réciproquement. Tous ces faits sont reproduits dans la Comédie de Molière avec une vigueur magistrale, et l’on applaudit de tout son coeur, lorsque le père bourgeois et prosaïque, qui ne comprend pas un mot à ce galimatias, et poussé à bout par les prétentions ridicules de ses mijaurées, donne au diable tous les romans, toutes les chansons et toute la poésie. Le bon sens outragé prend ici une revanche éclatante.

Mais il est encore un autre côté, plus sérieux et plus important sur lequel le profond génie de Molière a porté son attention et ses coups vengeurs: c’est V immoralité du genre précieux.

Les principes romanesques de Mme de Sablé et de MUe de Scudéry n’étaient pas restés à l’état de théorie pure, mais avaient passé dans la pratique de la vie. — La recherche d’une fille en mariage, p. ex. était devenue l’objet d’une règlementation méthodique et compliquée: „U faut, dit Madelon à son père Gorgibus, qu’un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre, le passionné, et que sa recherche soit dans les formes, “ *) etc.

Tout cela pourrait sembler à première vue assez inoffensif; mais, d’abord ces niaiseries sentimentales et prétentieuses éloignaient les jeunes filles de leur domaine véritable, des travaux du ménage, de la vie de famille; et puis, la dame précieuse continuait, après le mariage, le train de vie auquel elle s’était habituée étant jeune fille.

Elle était à toute heure du jour entourée d’une cour de beaux-esprits qui lui débitaient leurs vers et les nouvelles du jour, qui l’accompagnaient, comme une escorte d’honneur, à ia promenade ou dans les concerts, et qui, aux heures de réception, assiégeaient sa ruelle, où nonchalamment étendue sur son lit de repos, elle écoutait le sourire aux lèvres la chronique galante du jour et les hommages rendus à ses charmes. Pendant ce temps son mari, s’il ne voulait tout laisser dépérir, vaquait dehors à ses affaires. —

Faut-il dès lors s’étonner que sous le voile de cette galanterie transcendante, de ces amitiés prétendues idéales, bien des faiblesses coupables, bien des scandales se soient produits? C’est aussi ce que les Mémoires du temps nous confirment avec un sans-gêne et une naïveté qui montrent à quel point le sentiment moral était alors émoussé.

l) Scène V.

Telles étaient donc les dernières conséquences auxquelles entraînait cette maladie du ,,faux précieux

Nous avons insisté sur ces détails, parce qu’ils nous mettent en mesure de reconnaître plus clairement le caractère propre de l’Hôtel de Rambouillet, et de dégager sa responsabilité des vices et des ridicules dont la source se trouve dans le salon et les ouvrages de Mlle de Scudéry.

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