CONCLUSION
Il nous reste maintenant encore à signaler Vinfluence que l’Hôtel de Rambouillet a exercée sur la sociabilité, la littérature et la langue de la France* —
Pour apprécier sur le premier point les services rendus par la Marquise de Rambouillet, il faut se rappeler avant tout qu’elle a vécu principalement sous deux règnes, où l’influence de la Cour sur la société était presque nulle, où les moeurs et les habitudes de la vie sociale étaient rudes et grossières. Henri IV lui-même avait gardé sur le trône quelque chose de la rudesse des camps; sa galanterie n’avait aucun caractère de l’amour platonique; elle était toute sensuelle: „Toujours occupé de ses affaires et de ses plaisirs, en déréglant les moeurs par ses exemples, il ne chercha pas à les polir.“
Louis XIII avec son penchant pour \a solitude, son tempérament maladif, son esprit timide et scrupuleux, était encore moins propre à tenir une Cour. Et cependant la paix qui succéda aux fureurs de la Ligue avait fait naître des besoins d’un autre genre; la nouvelle génération était avide des jouissances de la sociabilité et des plaisirs délicats de l’esprit; elle se jetait dans l’avenir qui s’ouvrait devant elle, avec toute l’ardeur de la jeunesse, avec les nobles aspirations et les élans d’enthousiasme pour ce qui est beau, généreux, chevaleresque. —
C’est à ces nobles besoins que répondit à merveille la Marquise en ouvrant les réunions de son Hôtel.
Elle a eu l’immense mérite d’introduire en France une sociabilité à la fois vive et élégante, noble et naturelle, où le bon ton n’excluait pas la gaîté, où la dignité s’alliait à la grâce,, où les divertissements les plus variés et les plus joyeux se renfermaient dans les limites de la bienséance et d’une moralité également éloignée de la pruderie et de la licence. Mme de Rambouillet, et certes ce ne fut pas sans raison, passait déjà aux yeux de ses contemporains, comme le réformateur moral de la haute société. Les témognages sur ce point sont nombreux; nous nous bornerons aux deux suivants:
Balzac écrivait à Conrart: „ Votre mauvaise santé vous permet-elle de fréquenter souvent le temple des Muses, de l’Honneur et de la Vertu? (c’est le nom que je donne à l’Hôtel de Rambouillet). Une autre fois il s’exprime en ces termes: „Je n’écris pas à Mme la marquise de Rambouillet, mais je ne laisse pas d’être de ses dévots et d’avoir la vénération que les hommes doivent aux choses divines.44 * *)
Et, Fléchier disait en chaire, trente ans plus tard: „Souvenez-vous de ces cabinets que l’on regarde encore avec tant de vénération, où l’esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l’incomparable Arthénice, où se rendaient tant de personnages de qualité et de mérite, qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affecta tion.44 2)
Les femmes furent les premières à profiter des avantages que leur présentait ce commerce assidu d’esprits cultivés ; elles se distinguèrent bientôt des autres par leurs manières nobles et aisées, leurs connaissances var/ées, leur délicatesse et leur esprit. Bientôt aussi elles exercèrent un grand empire sur le coeur des hommes qui se faisaient gloire de gagner leur estime et leur sympathie par des hommages rendus à leur beauté et à leur esprit. Cette émulation entre des deux sexes, qul prit bientôt la forme d’une galanterie chevaleresque, contribua puissamment à polir les moeurs et à donner aux relations de la société cette aisance ce ton noble, gracieux et aimable, qui en font le principal charme.
Si de ces observations générales, nous passons à l’examen des services plus particuliers rendus à la sociabilité par l’Hôtel de Rambouillet, nous devons signaler avant tout, ce que lui doit la conversation française .
Nous avous déjà fait remarquer que la Marquise de Rambouillet possédait à un haut degré le rare talent de diriger et d’animer la conversation, et que sa fille Julie la secondait merveilleusement dans cette tâche. Par leur bonté de coeur et leur grande amabilité elles donnaient de l’assurance aux plus timides. Chacun se voyait donc entraîné, comme malgré lui dans le courant de l’entretien et encouragé à placer son mot, à faire preuve d’esprit. La conversation devenait ainsi un plaisir et exerçait sur tous un attrait souverain. Elle se mouvait d’ailleurs, tout en restant fidèle aux convenances, dans une entière liberté, et se portait sur les sujets les plus variés. Mais on touchait à ces matières sans s’y appesantir; on les effleurait comme l’abeille vole de fleur en fleur pour en retirer le miel. En un mot on ne dissertait pas, on ne déclamait, on ne disputait pas: on causait .
*) Lettres de Balzac à Conrart, édit. Elzévir, 1664, p. 26; ibid p. 215.
*) Fléchier: Oraison funèbre de Mme de Montausier, 1740, in 12, p. 15. Cp. „Maxima erat moc tempore Rambullietanae domus celebritas, quam magnopere exonaverat Catharina Vivonnaea, harchione Rambullieto , pridem viduata primaria femina natalibus, ita animis et moribus vere Romana.44 (Huetii Commentarius de rebus ad eum pertinentibus, p. 212). Cp. „L’Hôtel de Rambouillet était le plus délicieux réduit de toutes les personnes de qualité qui fussent alors; c’était, disait-on, une Cour abrégée et choisie, moins nombreuse et plus exquise que celle du Louvre.41 (Préface des Traités et Lettres de Gombauld).
Depuis cette époque la société française a pour ainsi dire gardé le privilège de cette manière légère, facile, spirituelle et agréable de traiter les sujets les plus divers, de sorte qu’on a pu longtemps dire avec Mme de Staël x) qu’on ne cause véritablement qu’en France. L’Hôtel de Rambouillet a eu la gloire d’ouvrir la longue série de ces grands Salons français, qui ont tant contribué à répandre et à vulgariser les nouvelles idées littéraires, philosophiques et politiques, de ces Salons où la conversation a été un plaisir en même temps qu’un art, et où des femmes distinguées ont exercé par leur intelligence et leur beauté une si puissante influence. L’histoire du Salon en France est, à quelques exceptions près,
l’histoire des idées mêmes qui ont changé et renouvelé les moeurs, les institutions et la société du pays. L’Hôtel de Rambouillet est le premier jalon sur cette longue route qui se prolonge jusqu’ à la Révolution et à la Restauration.
Si maintenant nous dirigeons notre attention sur l’influence qu’il a exercée sur la
littérature et la langue françaises , nous devons commencer par signaler les effets produits par sa conversation même. Car, ainsi que nous l’avons constaté plus haut, le ton de la conversation des habitués du Salon bleu, passa bientôt dans leurs écrits: De là est sortie cette poésie
et cette prose, souvent futile, mais souvent aussi ingénieuse et délicate, gracieuse et vive, qui a rompu avec les formes raides et pédantesques de l’âge précédent, et peut être considérée comme l’ancêtre de cette riche et brillante descendance qui s’appelle la littérature légère de France.
Ajoutons que l’Hôtel de Rambouillet a rendu un service éminent à la littérature française en intéressant vivement les femmes aux questions et aux travaux littéraires. Si la France a compté tant de femmes illustres par leur talent d’écrivain, c’est aux Réunions de Rambouillet que revient une forte partie de cet honneur.
Nous avons fait connaître plus haut les genres littéraires particulièrement cultivés çt mis à la mode par l’Hôtel de Rambouillet. Nous nous bornons à rappeler ici ce qu’il a fait pour le quatrain, le madrigal, le sonnet et le genre épistolaire.
Enfin la part que l’Hôtel de Rambouillet a prise au perfectionnement de la langue française, est d’une haute importance. Déjà Ronsard et sa Pléiade avaient entrepris d’ennoblir la langue nationale, de lui donner l’élévation et la beauté des formes. On sait que leurs efforts n’aboutirent qu’à la rendre plus barbare et plus inintelligible.
Les Précieuses de l’Hôtel de Rambouillet y réussirent infiniment mieux que les érudits imitateurs des Grecs et des Romains. Elles cherchèrent à rendre la langue claire, précise, populaire dans le meilleur sens de ce mot. A cet effet, elles ne s’adressèrent pas, comme Ronsard, aux langues mortes, qui, pour elles, étaient lettre close, mais elles puisèrent à la source toujours vive de la réalité, dans l’usage vivant de la langue parlée, qu’elles s’appliquaient seulement à épurer et à ennoblir. Et c’est ainsi qu’elles contribuèrent pour leur part à préparer le grand siècle , et à ouvrir au public la République des Lettres. En effet, dès lors la littérature devint une puissance dont l’influence alla grandissant et qui, vers la fin du XVIIIe Siècle, dicta ses lois au trône par la bouche de ses philosophes et de ses publicistes, et transforma ainsi de fond en comble l’état social de la vieille France.
l) De l'Allemagne: Chapitre XI. De l’esprit de conversation.
Les auteurs qui fréquentaient l’Hôtel de Rambouillet ne pouvaient que gagner euxmêmes dans le commerce assidu de femmes d’esprit aussi distinguées; ils apprirent, de leur côté, à exprimer leurs idées dans un style naturel, clair et léger; d’érudits, ils devinrent hommes de lettres et du monde, s’efforçant avant tout de plaire, de persuader et ne dédaignant pas de mettre leurs idées à la portée de tous. Ces écrivains, il est vrai, n’ont pas une grande originalité, leurs idées, habituellement ne sont ni fortes ni fécondes, mais ils ont le mérite en ennoblissant et en assouplissant la langue, d’avoir frayé la voie aux génies vraiment créateurs, d’avoir préparé le public à comprendre et à applaudir les chefs-d’oeuvre d’un Molière et d’un Racine, à goûter la finesse toute gauloise d’un La Fontaine et à admirer la haute éloquence d’un Bossuet et d’un Bourdaloue.
De tout ce qui précède il ressort, ce nous semble, avec une pleine évidence, que la première période du XVIIe Siècle, qui trouve son expression la plus idéale dans l’Hôtel de Rambouillet, a une importance majeure et un caractère propre et original dans l’histoire de la littérature française. Elle a préparé et rendu possible la période classique qu’on désigne d’ordinaire par le mot un peu vague de Siècle de Louis XIV.
Parmi les devanciers et les précurseurs de cette période féconde en génies créateurs et puissants, l’Hôtel de Rambouillet occupe sans contredit la place d’honneur; car il sut réunir comme dans un foyer ardent toutes les aspirations idéales de la génération contemporaine, et, sous l’influence réunie de la beauté et de l’esprit, ennoblir, polir les moeurs, et créer par l’art de la conversation cet empire de l’esprit et du bon ton que les salons de Paris ont exercé pendant un siècle et demi sur l’Europe entière.
Imprimerie Grass, Barth et Cie (W. Friedrich) à Breslau.