PRÉFECTURE DE LA SEINE
Extndt des minutes des actes de mariage reconstitaés en Tertn de la loi du 12 février 1873
Ancien X« arrondissement de Paris. — Année 1835
De Conlibœuf
Comte de Blocqueyille
et
DaToot d'Eckmûhl
L an mil huit cent trente-cinq, le dix-sept août, à la mairie du X* arrondissement de Paris. Acte de mariage de Edouard-François de Coulibœuf, comte de Blocqueville, colonel au 4* régiment de lanciers, officier de la Légion d'honneur, en garnison à Poitiers (Vienne), veuf de Jeanne de IgoflFy, fils de Louis-François-Henri de Coulibœuf, marquis de Blocqueville, et de Françoise-Claudine-Charlotte Audée de la Fresnaye, son épouse, tous les deux décédés.
Et de Adélaïde-Louise Davout d'Eckmûhl, demeurant rue Saint-Dominique -Saint-Germain, n** 119, fille de Louis-Nicolas Davout, prince d'Eckmûhl, duc d'Auerstedt, décédé, et de Louise-Aimée-Julie Leclerc, sa veuve.
Le membre de la commission, signé : Charoy.
Pour copie conforme, Paris, le cinq février mil huit cent quatre-vingt-quatorze. Le secrétaire général de
6a l'hôtel PB TRANSTLVANIIS.
la préfecture : pour le secrétaire général, l'archiviste de la préfecture désigné, signé : Thorlet.
Ce mariage s'était fait à l'instigation et par l'intermédiaire du jeune prince d'Eckmùhl, le frère de la marquise, qui était dans le régiment de M. de Blocqueville. Pour compléter ce qui concerne la famille, disons tout de suite que le général Davout, naguère encore grand chancelier de la Légion d'honneur, était cousin germain de la marquise : il était, en effet, fils du chef d'escadrons Davout, le propre frère du maréchal.
La bonne harmonie dura peu dans le nouveau ménage : le colonel était un beau cavalier fort joueur et fort dissipé à tout point de vue. La jeune femme était, comme on disait alors, « d'une grande sensibilité, » et ces deux natures si opposées ne purent s'entendre. M"« de Blocqueville ne suivit pas son mari dans toutes ses garnisons et habita beaucoup Paris. C'est vers cette époque que se groupèrent autour d'elle quelques amis. Ils furent le noyau d'un salon qui devait pendant bien des années faire le charme de ceux qui y étaient admis. Elle était à cette époque extrêmement liée avec M"** Louis de Beaumont, une des femmes les plus brillantes de la haute société parisienne. Ce fut aussi dans ce temps que Musset fut l'un de ses assidus.
Elle vint habiter le quai Malaquais en 1869.
l'bôtbl de transylvanib. 63
Pendant Pannée terrible, au lieu de s^enfuir comme tant d'autres, elle resta tranquillement chez elle et continua à voir le cercle bien rétréci d'amis intimes qui étaient restés enfermés dans Paris. De ce nombre était M. Lemire de Villers qui, à cette époque, était officier de marine et servait dans un fort d'où il s'échappait dès que le service le permettait pour retrouver un peu de contraste aux rudes émotions du bombardement. M. Widor, qui, malgré sa grande jeunesse, s'était fait incorporer dans la batterie de l'École polytechnique, l'auteur de tant de chefsd'œuvre d'harmonie, était aussi un de ceux qui venaient au coin du maigre feu conter ses aventures de canonnier frais émoulu.
Parmi les habitués de la maison figurait un personnage qui eut son heure de célébrité, c'était Mgr Bauer. Il était né juif à Pesth, en Hongrie, et vint à Paris en 1848. D'un caractère aventureux, il servit dans l'armée française comme volontaire, puis il fit de la peinture et, tout à coup, saisi d'un beau zèle, se convertit au catholicisme, se fit carme et courut la France et l'Allemagne, édifiant les populations par ses prédications. En 1866, il prêcha le carême aux Tuileries et charma si bien l'impératrice qu'elle le fit nommer chapelain de la cour et l'emmena dans son voyage à Suez, lors de l'inauguration du canal. En 1870, il fiit nommé aumônier en chef des ambulances de la presse et c'est à ce titre qu'on le
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64 l'hôtel D8 TRANSYLVANIE.
vit botté et éperonné, cavalcadant aux avant-postes.
Peu de temps après la guerre, on apprit avec étonnement que Mgr Bauer jetait le froc et se mariait. Au milieu de tant d'écroulements, sa foi aussi s'écroulait et il allait encore recommencer une nouvelle existence qui, pour la première fois, allait être calnie et retirée.
n est mort, il y a peu de temps, le 4 mai 1903.
La Commune trouva encore la marquise de Blocqueville installée chez elle et elle eut même une petite aventure dont elle se tira grâce à son sang-froid et à Tascendant qu elle avait sur ceux qui rapprochaient. Dans le quartier, avait toujours couru la légende que la maison avait appartenu à Mazarin, et qu'il existait un souterrain passant sous la Seine pour faire communiquer le cardinal avec Anne d'Autriche qui était au Louvre. Dans les derniers temps de la Commune, la marquise fut prévenue qu'elle allait recevoir la visite d'un officier de fédérés qui venait lui demander la clef de ce souterrain, afin d'empêcher les Versaillais d'y passer; elle apprit de plus qu'un projet était à l'étude pour remplir de poudre les sous-sols de tous les immeubles du quai, de llnstitut à la rue du Bac et même dans les rues adjacentes, afin de les faire toutes sauter à la fois au moyen d'un fil électrique, lors de l'arrivée des Versaillais.
La marquise s'habilla en grande toilette de gala et reçut dans ses beaux salons lofficier et la suite, d'as-
Salon et Salle à manger de Madame la Marquise de Blocquevllle
pect patibulaire, qui l'escortait. Elle les traita en femme de cour, les fit asseoir, leur expliqua, avec grâce et bienveillance, l'absurdité de la légende du souterrain. Puis elle fit appel à leur justice, à leur générosité et à leur bon sens à propos des explosions projetées. Bien qu'ayant cinquante-cinq ans, elle était encore fort belle et fit sur ces hommes une réelle impression, au point qu'ils partirent enchantés d'elle, la saluant jusqu'à terre et lui promettant qu'il ne lui serait fait aucun mal.
Quelque temps après, le même officier de fédérés arrivait chez elle efiaré, en civil cette fois, sans képi galonné et sans écharpe rouge. Les troupes de Versailles avaient repris Paris et le malheureux fiiyait traqué de tous côtés, avec la fusillade en perspective s'il était pris. La iparquise n'hésita pas et, malgré le danger qu'il y avait alors à cacher un hôte si compromettant^ elle lui .donna asile et le garda chez elle jusqu'à ce qu'il pût s'échapper.
Presque tout de suite après la guerre, ses réceptions recommencèrent, tandis que son salon s affirmait de plus en plus. C'est pendant les années qui suivirent qu'on vit défiler quai Malaquaîs toute une pléiade de personnages marquants, gens du monde, savants, artistes, littérateurs, tels que le sculpteur Guillaume, Claude Bernard, M"* de Lagrené, M.Denormandie. M™* Beulé, la femme de l'ancien ministre, certainement la femme la plus répandue de
Paris, des musiciens tels que Nadaud, qui y chantait souvent ses chansons, sans aucune voix, il faut le reconnaître, mais avec une exquise et fine bonhomie qui en faisait un régal pour ses auditeurs. M™* Trélat, M"* Fuchs et M. Widor complétaient ces petites fêtes d'harmonie auxquelles la maîtresse de la maison tenait énormément. Liszt s'y fit entendre plusieurs fois, et même peu de temps avant sa mort.
n était alors fort âgé et n'avait plus de virtuosité, mais il lui restait son prestige, et en jouant des mo* ti& lents et larges dans le genre oratorio, il eut encore un succès fou. Les salons étaient combles ce jourlà et chacun se levait sur la pointe des pieds pour apercevoir le masque tragique et couvert de verrues du grand artiste qui, la tête renversée, les yeux perdus au plafond, laissait tomber les larges accords avec de longs points d'orgue. Quand il se leva, ce fut un tonnerre d'applaudissements et de gémissements admiratife; le pianiste Planté, avec des allures de petit page, portait la musique du maître et s'efforçait de lui firayer un passage au milieu de la marée montante de robes de soie qui lui barraient le chemin, tandis que les plus exaltées tendaient les bras pour toucher les pans de sa longue redingote noire ou que d'autres mettaient un genou en terre ou lui baisaient les mains.
Louis Enault était aussi un des vieux amis de la marquise, et dans son livre intitulé : Paris hrûU par
la Commune, se trouve une allusion plus que transparente à Tépisode de ro£Bciér de fédérés que nous avons cité.
Dans ce salon trônait Caro avec son spiritualisme éclectique^ confessant dans les coins les jolies femmes et se livrant pendant le dîner à des joutes philosophico-sentimentales avec M"* la vicomtesse de Janzé, actuellement princesse de Lucinge-Faucigny, qui renvoyait la balle au philosophe avec l'esprit qu'on lui connaît. C'étaient encore Montégut, de la Revue des Deux Mondes, le commandant Rivière, d'héroïque mémoire, Mounet-Sully qui y disait souvent des vers. Un soir, on lui demanda la Nuit d^Octobre de Musset. H s'installa avec le livre devant lui sur une petite table, et, comme il avait déjà les yeux fatigués, un tout jeune homme fut chargé de maintenir l'équilibre branlant d'un minuscule guéridon qui portait la bougie destinée à l'éclairer par derrière. Au moment de l'attente sur le balcon, la voix de l'artiste devenait de plus en plus tragique, et quand, devant son auditoire tout impressionné, il aborda le vers :
« Grand Dieu ! préservez-moi, je Taperçois, c'est elle! »
il ouvrit les bras avec tant de violence et fit un geste si terrible que guéridon et flambeau furent culbutés, tandis que le petit jeune homme, couvert de bougie, essayait vainement d'en enlever les taches avec son mouchoir.
Toutes les fois que des exotiques de marque séjournaient à Paris et qu'elle avait l'occasion de se les faire présenter, la marquise en donnait l'exhibition à son cercle de fidèles. C'est ainsi que le Chinois Tcheng- Ki-Tong et son ami Ma-Hé-Tsi, envoyés à Paris par leur gouvernement à l'occasion de l'Exposition de 1878, parurent au quai Malaquais, et y revinrent du reste souvent pendant le long séjour qu'ils firent en France. Une autre fois^ ce furent un caïd, un cheik et un marabout. M°® de Blocqueville avait Êiit disposer un divan pour les installer à l'orientale, et, pour les divertir, elle avait fait venir un prestidigitateur. Pendant toute la séance, ils demeurèrent dans une inunobilité impassible et tout orientale, comme s'ils ne comprenaient rien à ce qui se passait; mais quand l'escamoteur tira un coup de pistolet et qu'au lieu de balle un bouquet vint tomber à leurs pieds, leurs visages se convulsèrent et ils ne firent qu'un bond pour se mettre debout et en défense. Tout le reste de la représentation se passa sans qu'ils eussent repris confiance et ils se retirèrent dès qu'ils le purent. Le cheik cependant revint voir M°** de Blocqueville plusieurs fois et finit par lui demander sa main, ce qui la jeta dans un grand embarras pour refuser aimablement.
Mais ce n'étaient là que des intermèdes et ce salon avait plutôt une note académique. On prétendit même qu'il avait servi de modèle à Pailleron pour sa
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pièce du Mande où Von s ennuie. Il est vrai que Caro y est caricaturé et que Madeleine Brohan s'était fait très exactement la tête de la marquise, à qui elle ressemblait beaucoup. Mais, d'autre part, ce salon était loin d'être ennuyeux et Pailleron ne vint jamais chez M"' de Blocqueville.
Dans les derniers temps de sa vie, elle était devenue extrêmement forte et ne bougeait jamais d'une grande bergère où elle disparaissait engoncée sous un amas d'étoffes brochées, claires et chatoyantes. La tète était coiffée d'un grand bonnet couvert de fleurs et de dentelles, de telle sorte qu'on ne voyait d'elle que le visage demeuré joli et avenant. C'était un esprit fin, gai et malicieux, sans l'ombre de méchanceté, n fallait lui entendre conter avec un air de contrition jouée l'histoire du mariage du P. Hyacinthe. Elle l'avait beaucoup connu et il vint un jour la voir à son retour d'Amérique, lui vantant l'accueil qu'il avait reçu là-bas. Il ne tarissait pas sur une certaine M°* Merryman, une femme charmante, une âme d'élite, qui l'avait admirablement accueilli et qui allait venir en France. Quelque temps après, il lui demanda de lui présenter cette M"* Merryman qui ne connaissait personne à Paris et pour qui c'était beaucoup, au point de vue du monde, que d'être reçue dans une maison comme la sienne. M"** de Blocqueville y consentit et M°* Merryman vint même plusieurs fois au quai Malaquais. Un jour, le P. Hya-
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cîûthe vint trouver la marquise et lui dit avec quelques réticences qu'ayant beaucoup d'obligations à j^ine Merryman, il désirait s'acquitter en lui Élisant un cadeau, et qu'il avait songé à un bracelet; mais que son caractère et son habit lui rendaient bien difficiles des visites chez les joailliers de la rue de la Paix et qu'il la priait, si ce n'était trop indiscret, de foire l'acquisition pour lui. M"*' de Blocqueville consentit encore. Quelque temps après, elle apprenait le mariage du P. Hyacinthe avec M°* Merryman qui était corsetière à New-York. C'était le bracelet de fiançailles qu'elle avait choisi. « C'est moi qui ai fait le mariage ! » disait-elle d'un air consterné.
Cette femme d'esprit a écrit une dizaine de volumes, entre autres : Roses de Noël et Les Chrysanthèmes^ deux volumes de pensées ; PerditUy Stella et Mohammedy romans ; La Villa des Jasmins^ dialogue de philosophie chrétienne, et divers écrits sur son père- Dans son testament, elle laissait un grand nombre d'objets au musée d'Auxerre, la ville natale de son père, et une somme importante pour la construaion du phare d'Eckmùhl, sur un des points les plus dangereux des côtes bretonnes.
Elle mourut en 1892, laissant un grand vide pour tous ceux qui, le lundi soir, avaient coutume de se retrouver chez elle. Voici l'extrait de son acte de décès :
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