PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
Extrait des minâtes des actes de décès da VI* arrondissement de Paris. Année 1892.
Davout d'Eckmuhl.
L'an mil huit cent quatre-vingt-douze, le 7 octobre, à neuf heures et demie du matin. Acte de décès de Adélaïde-Louise Davout d'Eckmuhl, âgée de soixantedix-sept ans, propriétaire, née à Paris, décédée en son domicile, quai Malaquais, 9, ce matin à deux heures, fille de Louis-Nicolas Davout, prince d'Eckmuhl, duc d'Auerstedt et de Louise- Aimée-Julie Leclerc, époux décédés, veuve d'Édouard-François de Coulibœuf, marquis de Blocqueville. Dressé par nous, Paul-Alfred Colin, adjoint au maire, officier de Tétat civil du sixième arrondissement de Paris, chevalier de la Légion d'honneur, sur la déclaration d'Eugène Picot, âgé de trente-huit ans, employé, domicilié rue Brey, 28, et de Pierre Chatelet, âgé de quarantecinq ans, employé, domicilié rue de Rennes, 115, qui ont signé avec nous après lecture.
Signé: E. Piœx, Chatelet, Coun.
Nous devons plusieurs de ces renseignements et notamment les extraits de l'état civil, ainsi que les photographies du grand salon et de la salle à manger de M"* de Blocqueville, â l'obligeance de M. le vicomte Auguste d'Avout, ancien procureur de la repu-
ja l'hôtel de TRANSYLVANIE.
blique et cousin de la marquise de Blocqueville, qui habite actuellement Dijon.
Mais revenons au propriétaire qui était^ en 1892^ comme nous l'avons dit, la Société des immeubles de France. Cette Société continua de gérer la maison jusqu'en 1897. La Société avait alors son siège rue Saint-Honoré, 366, et, par acte en date du 4 octobre 1897, ^llc vendit l'immeuble à M. le docteur Albert- Auguste-Florens Luling, le propriétaire actuel, moyennant le prix de 660,000 fr., contrat en main. La contenance de la propriété est évaluée à 880 mètres. Ce n'est que la fantaisie intelligente d'un esprit curieux qui a poussé M. le docteur Luling à prendre ses grades en médecine, car ses intérêts et ses occupations sont à Reims, où il est à la tête d'une des grandes maisons de Champagne de cette ville. Il habite cependant le bel appartement du premier dont il a scrupuleusement conservé Tornementation Directoire. Lors de cette dernière vente, les locataires étaient à peu près les mêmes qu'en 1892, sauf pour la boutique ouest, où les époux Legoubin sont renâplacés par la librairie d'art Rapilly. H paraît que le local qu'elle occupe fut jadis une écurie et qu'on peut encore voir sous les boiseries les points d'attache des mangeoires. Dans la boutique d'angle, le doreur Stahl est remplacé par Alexandre-Jules Couée, marchand de meubles. Ce dernier locataire vient, du reste, d'être tout récemment remplacé lui-même par
L*h6tBL DB TRANSYLVANIE. j3
M. Roux, marchand de photographies d'art, pour qui on a remis la boutique complètement à neuf avec une fermeture métallique. Les Duméteau ont pour successeurs M"* Berthe-Lydie-Marie Lejay, veuve de M. Plagne, photographe ('). Quant au premier étage, il fut, après la mort de la marquise de Blocqueville, loué par bail en date du i*' juillet 1893, pour trois, six ou neuf années, à M"« Lassence. C'est donc cette dernière locataire que M. Luling trouva dans l'appartement qu*il se destinait à lui-même, quand il acquit l'immeuble en 1897. C'était une personne âgée et fort originale. L'annonce d'un changement de propriétaire Tirrita et elle déclara qu'elle ne laisserait même pas visiter son appartement par le nouvel acquéreur. Pour pénétrer, M. Luling dut se présenter à l'improviste avec une serviette sous le bras, en se faisant passer pour le commis de l'architecte, et en alléguant, d accord avec M. Rapilly, une prétendue fuite d'eau dans l'épaisseur des murs. Il trouva l'appartement dans un état d'abandon et de malpropreté inimaginables.
M"' Lassence vivait enfermée dans les pièces du devant, ne sortant guère et se faisant passer sa nourriture par un judas pratiqué dans une porte. Elle ne voulait même pas que son unique domestique péné-
(z) Depuis U rédaction de cette étude, M"** veuve Plagne a été ellemême remplacée par le libraire-marchand d'estampes Gittler.
trât dans les pièces qu'elle habitait. Quand par hasard elle mettait le pied hors de chez elle, un équipage invraisemblable Tattendait à la porte et ses harnais de Tan quarante, surchargés d'ornements, disaient retourner les passants. Dans le grand salon, par terre et à même sur le parquet, était un dépôt de bois et de charbon. Heureusement, elle avait recouvert les murs de vieilles tentures de reps qu'elle préférait aux beaux panneaux blanc et or qui furent ain§i préservés. On alla jusqu'à dire que, se méfiant du lait qu'on lui vendait, elle avait fait monter une vache dans son appartement. Ce cancan de quartier, qui n'est qu'une légende, montre cependant de quel renom d'originalité elle jouissait.
Mais ce ne fut là qu'une détresse momentanée, et aujourd'hui, grâce au goût de leurs nouveaux habitants, les beaux salons de l'ancien hôtel de Transylvanie où d'Hilleriti pria, où Des Grieux tricha, où M°' de Gramont économisa, où Lautrec trépassa, où Fontaine de Biré trembla, où Péan de Saint- Gilles instrumenta, et où la marquise de Blocqueville trôna, ces beaux salons ont retrouvé leur lustre d'antan.
Relevons, en terminant, une erreur de Lefeuve dans ses Anciennes Maisons de Paris, tome V, page 346 : il prétend que l'hôtel, qui porte le n** 9 du quai Malaquais, a appartenu au comte de Brienne, et ne fat, à deux reprises, que la doublure d'un hôtel
l'hôtel db transylvanib. 75
contigu plus important, dont la démolition a permis d'agrandir l'École des beaux-arts; l'un et l'autre, ajoute-t-il, furent à Mazarin.
Il suffit de jeter les yeux sur la série ininterrompue des titres de propriété que nous citons pour souligner l'erreur. Quant à la confusion avec l'hôtel d'à côté, qui fut l'hôtel du ministre de la police générale, il n'en est trace nulle part dans toutes les pièces que nous avons eues en main. Quant au comte de Brienne, il ne fut jamais propriétaire que de l'hôtel qui porta son nom, qui devint plus tard l'hôtel de la police générale et qui est aujourd'hui disparu. Ce qui pourrait expliquer cette double erreur, c'est qu'en 1775, l'ancien hôtel de Brienne appartenait au duc de Mazarin ; d'autre part, l'hôtel de Brienne, d'après Berty ^Topographie historique du vieux Paris)^ fusionna bien à plusieurs reprises avec son voisin, mais avec son voisin de gauche et point du tout avec notre hôtel. M. le marquis de Rochegude, dans son Guide pratique à travers le vieux Paris ^ a reproduit l'erreur de Lefeuve.
Nous ne voulons pas clore cette notice sans exprimer tous nos remercîments à M. Luling, à l'amabilité de qui nous devons la communication des titres de propriété sans lesquels notre travail eût été impossible. Nous n'oublierons pas non plus M. Félix Hcrbet et M. Henri Masson, qui ont bien voulu nous aider par la communication de renseignements pré-
^6 l'hôtel de transylvajoe.
cis et intéressants, notamment plusieurs noms de locataires importants qui nous manquaient. Nous n'aurions garde d'oublier non plus M. Roux, photographe à la Commission du vieux Paris, qui habite Timmeuble et qui nous a offert gracieusement les photographies de Thôtel de Transylvanie que nous reproduisons aujourd'hui.