A MADAME LA DUCHESSE DE VALENCE NÉE TASCHER
Ma cousine,
Ce travail est-il digne de vous être dédié? Je n'ose assurément le croire. Mais il raconte la vie de deux pieux prélats qui ont jadis, et pendant de longues années, édifié la population de votre ville natale. Il m'a semblé que ce souvenir serait une excuse suffisante pour réclamer auprès de vous, demeurée si fidèle à la Champagne, un bienveillant patronage, et pour vous prier, ma cousine, de me laisser vous renouveler ici l'expression des sentiments d'un attachement dont vous ne pouvez douter.
Comte E. de Barthélémy.
Courmelois, le 9 octobre 1886.
Nous n'avons pas la pensée d'entreprendre Thistoire complète des longues dissensions qui agitèrent l'Eglise en France pendant le premier quart du xvui® siècle au sujetde la bulle Unigenitus et passionnèrent si ardemment et si tristement les esprits. Nous voudrions simplement en faire connaître le dernier acte à l'aide de documents inédits d'un incontestable intérêt. Nous voulons parler de la correspondance du Cardinal de Noailles, pendant les années 1725 et 1726 avec le Père de Graveson , son agent à Rome, dans laquelle on trouve les détails les plus précieux et souvent des passages piquants, quand le prélat laisse un libre cours à sa mauvaise humeur. Cette correspondance comprend quatrevingt-deux lettres dont un grand nombre sont doubles, car Monseigneur de Noailles, en rédigeant les premières instructions dites secrètes, destinées en réalité à être montrées, y ajoutait d'ordinaire des Tibi soli, où il exprimait ses sentiments véritables (1). Une partie de ces pièces a été
(1) L«s papiers da Cardinal de Noailles forment à la Bibliolhèqae nationale 24 Tolames cotés 23206-23229, dont les plus curieux, outre ceux que nous Tenons de citer, sont : 23210-212, lettres écrites d'Italie, au cardinal, sur les afTaîres de l'Eglise (1701 à 1703); 23216-218, lettres de prélats français (1711- 1723;; 23215-220, lettres de prélats itaUens (1710-1718); 23224, lettres de l'abbé
publiée dans un volume excessivement rare, que nous avons eu une difficulté extrême à nous procurer et qui par le fait a presque la saveur d'un recueil de documents inédits lui-même ; il est intitulé : Mémoires et instructions secret tes du C. de Nouilles em^oyées à Rome sous le pontificat de Benoit XIII ai^ec un recueil de quelques autres pièces pour servir de supplément au journal de M. Cabbé d^Orsanne », un volume in-18, s. n. (1). On trouve de fréquentes mentions de ces lettres dans le Journal de M, l'abbé Dorsanne contenant tout ce qui s'est passé à Rome et en France dans l'affaire de la Constitution Unigenitus (2) avec les réponses du P. de Graveson. Nous avons d'abord été frappé de la forme de cette correspondance, pleine d'énergie, de piété et parfois aussi de qu'on appellerait aujourd'hui humour. Mais ce qui nous a surtout déterminé à tenter cette étude, c'est que la figure de Benoit XIII y grandit singulièrement, tout comme le caractère du Cardinal de Noailles se laisse voir autrement respectueux pour la papauté qu'on ne se le figurait. Il reconnaît et met constamment en lumière la bonne foi du Souverain Pontife, son zèle pour la défense de la foi, et ses excellentes intentions de conciliation, de même qu'il ne marchande pas ses efforts pour arriver par tous les moyens, au besoin les plus pénibles à son amour-propre, afin d'obtenir un apaisement définitif. Tout le mal, et chacun
Gartaud sur les affaires de la Constitution en Provence (1718-1719); 23227- 228, lettres du P. Rosier sur la promotion au Cardinalat (1711-1713).
(1) Ce volume ne renferme qu'une faible partie des instructions secrètes et aucune des Tibi 8oU. Voici la date de ces pièces 22 décembre 1724. — 1, 7, 15, 22 janvier 1725. — 12 février. — 30 avril. — 1 1 juin. — 23, 30 juillet. -- 6, 26 août. — 2, 10, 19, 24 septembre. — 1, 8, 18, 22, 25 octobre. - 5, 12, 19, 26 novembre. — 3 décembre. — 18 mars 1726.
Le volume est terminé par le texte de la relation de Monseigneur de Noailles pendant toutes ces affaires, et un récit des incidents qui ont signalé la tenue du concile de Rome pendant cette période.
(2) Un vol in-4, Rome, 1759. M. d'Orsanne était vicaire général de Tarchevèque, chantre et officiai de Notre-Dame de Paris, 11 avait rempli les mêmes fonction auprès de lui pendant son épiscopat de Châlons.
le reconnaîtra, vint des intrigues des politiciens de Rome et de Paris qui troublaient les négociations, déroutaient les acccommodements et se mettaient à la traverse, dès que la paix semblait au moment de prévaloir. La parfaite bonne foi de Benoît XIII et la réelle orthodoxie du Cardinal de Noailles, tels sont les deux points principaux que nous espérons mettre hors de toute contestation dans ce travail. Les éléments réellement nouveaux de discussion nous ont paru bons à étudier pour faire connaître sous son véritable jour le Cardinal de Noailles, dont Texistence a été durement agitée et qui a été également repoussé par les Molinistes et par les Jansénistes, tout en étant accusé d'avoir été un des ardents soutiens deThérésiede Tévêque de Harlem. En lisant ces lettres écrites sous rinfluence du moment, nous parlons ici de celles destinées à demeurer absolument secrètes, dans lesquelles le prélat épanche véritablement son cœur, on est frappé de Tinjustice des hommes à son égard et en même temps touché des efforts sincères faits par le Cardinal pour arriver à un arrangement qui rendît le calme aux catholiques en France. Nous avons cru qu'il y aurait équité à tenter la réhabilitation du Cardinal de Noailles, puisque nous avions sous les yeux des documents authentiques constatant son ardent désir de ne rien refuser au Pape en cette circonstance. Toutes les difficultés, nous le répétons, sont nées des intrigues ourdies, non pas tant a Rome qu'a Paris, par la rivalité des cardinaux contre leurs collègues. Si le Pape avait été assez ferme pour vouloir traiter et terminer cette affaire directement avec Tarchevêque de Paris, elle n'eût souffert aucune difficulté. Dans chacune de ses lettres le prélat déplore la mansuétude du Souverain Pontife, qui se laissait lier les mains par ses cardinaux, influencés par leurs passions d'abord et aussi par le cabinet de Versailles, tandis qu'il prodiguaitàMonseigneur de Noaillesles plus consolants encouragements ; depuis le jour où il s'était écrié publiquement après la première concession du prélat « E che
potera dire piu il questo buon cardinale ! », les cardinaux français étaient acharnés contre Monseigneur de Noailles et ils avaient trouvé à Rome dans le secrétaire des brefs, Monseigneur Mayella, un homme d'une rare habileté pour embrouiller les affaires et entraver les solutions.
On raconte que sous le second empire, au moment où le gouvernement français voulait ruiner la Papauté, on adressait au Souverain Pontife les demandes les plus exigeantes : une fois notamment on était convaincu que Pie IX ne pourrait s y soumettre et Ton comptait sur sa résistance pour une rupture ardemment désirée, qui permit de mettre fin à l'occupation de Rome et de laisser le terrain libre aux Italiens. Le grand Pape déjoua cet astucieux projet et quand la nouvelle en parvint à Paris, le ministre des affaires étrangères la communiqua au Conseil avec le plus comique désappointement. La coterie ennemie agit de même envers le Cardinal de Noailles. On lui demandait les concessions les plus pénibles pour son amour-propre, et comme, par dévouement à TEglise, il accordait toujours, on feignait d'avoir oublié quelques conditions et on revenait à la charge avec des exigences de plus en plus blessantes.
On suivra dans ce travail les diverses phases de cette lutte vraiment extraordinaire et, nous osons le dire, absolument inconnue du public français, qui s'est habitué à voir dans le vénérable archevêque de Paris un adversaire résolu de la papauté, un ardent défenseur du jansénisme, un prélat entêté qui faillit compromettre gravement en France l'existence du catholicisme. Nous sommes heureux de pouvoir démontrer le contraire en exposant, pièces en mains, l'esprit conciliant et soumis de Monseigneur de Noailles, en même temps que la droiture de Benoit XIII. Et certes le Cardinal de Noailles était un fervent disciple de l'autorité apostolique, lui qui, dans une de ses dernières dépêches au Père de Gravezon, écrivait sa douleur en voyant « que la Cour de France ne laisse pas au Saint-
« Père la liberté d'agir, de parler, ni d'écrire, qu'on le « traite en docteur particulier dont les brefs sont sans (( autorité s'ils ne sont appuyés du suffrage des cardinaux, « qui seuls leur donnent ce caractère apostolique ». Peut-on exprimer plus nettement la reconnaissance du caractère de suprême autorité de la Papauté, nous dirons même (le son infaillibilité, car on voit que le Cardinal de Noailles voulait que le Pape seul eût le droit de porter la parole dans les questions intéressant le dogme.
Mais, après avoir traité cette grave question, nous voulons appeler l'attention d'une façon plus intime sur le Cardinal de Noailles en le montrant dans ses relations si curieuses et si touchantes avec son frère. Ce dernier, qui lui succéda sur le siège de Châlons, était plus jeune de dix-huit ans et il avait été habitué à considérer le Cardinal comme un père qui ne lui marchandait ni les conseils, ni même les plus rudes remontrances. Il y a encore là une étude intéressante à faire et nous avons été heureux de pouvoir l'essayer, encore à l'aide de documents absolument inédits (1). Nous les avons découverts également à la Bibliothèque Nationale, dans une volumineuse correspondance échangée entre les deux frères, où le plus jeune demandait sans cesse des conseils, soumettant tous ses sermons, consultant pour toutes les décisions un peu importantes, l'autre répondant avec une exactitude dont les plus graves affaires ne le détournaient jamais et a.vec un ton d'autorité qui ne laissait point de place à la réplique. Il nous a semblé qu'avec ces divers éléments de renseignements nous arriverions a tracer un portrait assez exact du Cardinal et lui rendrions plus facilement la place à laquelle il a réellement droit dans l'histoire.
Nous avons dit que ces lettres,- demeurées inédites, étaient adressées au Père de Graveson. Quelques mots suf-
(1) Manascrit5 fr. 23214-215. Cette double correspondance s'étend de 1685 à 1707.
firoDt pour dire quel était ce personnage dans lequel le Cardinal paraît avoir eu la plus entière confiance et que le Pape honorait également d'une grande estime. Ignace- Hiacinte-Aimé de Graveson naquit a Graveson, près d'Avignon, le 13 juillet 1670 ; il entra à seize ans dans Tordre de Saint-Dominique, fit sa théologie a Paris et y fut reçu docteur en Sorbonne ; puis il revint comme professeur au couvent d'Arles. Sa science le fit remarquer du général de l'Ordre, qui le manda à Rome pour expliquer le texte de saint Thomas d'Aquin ; il se signala bientôt comme un théologien de grande valeur et reçut du roi de Sardaigne la chaire de théologie à l'Université de Turin, qu'il refusa. Dépourvu de toute ambition, il chercha à arranger les difficultés du Cardinal de Noailles dont il consentit à être lereprésentant particulier. Mais il ne voulut en tirer aucun avantage, bien qu'il ait pu obtenir assez facilement le chapeau de cardinal. Il quitta l'Italie à cause du climat, qui convenait peu a sa santé, et mourut à Arles, le 26 juillet 1733, laissant de nombreux ouvrages, notamment une ^z^toire de l'Eglise assez estimée. Ses œuvres complètes ont été publiées à Venise en sept volumes in-4, en 1740.