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LA FAÏENCE DES MEDIGIS

(Fragment des Mémoires du secrétaire d'un homme illustre.)

Dans ma jeunesse, je fréquentais un homme célèbre, à qui j'obéissais en tout. Il m'eût commandé de sauter du haut des tours Notre-Dame que je n'eusse pas hésité, tant sa réputation et son caractère m'imposaient de soumission. Ce grand homme avait la passion des faïences de Médicis. On lui eût dit : t Telle pièce curieuse existe en Italie,.» qu'il serait parti aussitôt , abandonnant travaux et affaires , pour augmenter sa collection. Quand il ne parlait pas de lui ou de ses œuvres, mon maître n'avait à la bouche que faïences des Médicis; mais c'était plaisir de l'entendre, surtout pour un disciple fi-

ele qui gobe comme paroles d'évangile les moindres mots du maître.

Un bas-bleu tenta de faire la connaissance du grand homme, quoiqu'il fût connu par son médiocre enthousiasme pour les femmes qui écrivent; mais le bas-bleu fit tant que mon maître se laissa entraîner à une invitation à dîner. Il en revint avec quatre manuscrits que la maîtresse de la maison avait glissés dans sa poche, et à partir du fatal dîner, les lettres, les visites de la dame prirent un tel développement que le bas-bleu fut décidément consigné chez le concierge.

Pour bien faire comprendre à la dame son indiscrétion, le maître lui renvoya, non décachetés, un drame, une comédie, un poëme, un roman qu'elle l'avait prié de lire.

En recevant le paquet, naturellement le bas-bleu se fâcha et écrivit à mon patron qu'il faisait partie de cette race d'êtres sans idéal, qui ne comprennent pas ce que le cœur d'une femme peut contenir de poésie.

— La rengaine de rigueur 1 s'écria le maître, heureux d'avoir rompu avec une fâcheuse d'une si dangereuse espèce.

Mais à quelques 'jours de là, mon patron rentrait les traits bouleversés.

—La scélérate m'a enlevé une faïence des Médicis! s'écria-t-il.

Alors il me conta, non sans une vive indignation, que le bas-bleu, ayant entendu vanter ces céramiques, était devenue avide d'en posséder. Avec la passion que portent les femmes à tout ce qu'elles entreprennent, elle avait déniché chez un marchand une certaine tasse en faïence des Médicis, sur les traces de laquelle, lui, le chantre de cette céramique, courait depuis longtemps.

— Mon service était complet sans ce vieux singe 1 s'écria le maître qui ne ménageait pas ses expressions. Mais je veux cette tasse, il me la faut, je l'aurai !

Cet homme de génie, enfant quand il s'agissait de bric-à-brac, appelait toutes les colères du ciel sur la tête du bas-bleu, avec qui, depuis les manuscrits renvoyés, il semblait impossible de renouer des relations.

Pendant un certain temps, je perdis de vue mon patron, qui avait coutume de disparaître tout à coup et coupait sa vie de travail par des voyages. Mais une nuit, un rêve singulier s'empara de moi.

Le maître était devant mon lit, un sac de nuit à la main, tenant de l'autre la fameuse tasse tant regrettée»

Ce n'était pas un rêve, mais une réalité, avec ce détail pourtant que la tasse était absente.

A cinq heures du matin, le maître s'écriait :

— ■ Nous aurons la tasse! Il est écrit que cette tasse m'appartiendra t

Tout en me frottant les yeux, j'écoutais, un peu ahuri, mon étrange patron.

— Écoutez-moi, tout dépend de voust me disait-il. Alors il improvisa un roman picaresque, mêlé

de pantomime et d'éclats de rires à la Falstaff. Cet homme qui, par une excessive conscience littéraire, vivait difficilement de ses œuvres, dont la vie se passait au milieu des dettes et des huissiers, oubliait les misères de la course à l'argent pour s'amuser de ses propres inventions. En effet, elles étaient quelquefois d'un gros comique, témoin celle-ci :

Le maître, en revenant de voyage, avait jeté les yeux sur moi pour entrer dans ses plans de Scapin. Et il me réveillait à cinq heures du matin pour m'annoncer que je devais devenir amoureux du bas-bleu.

— Je ne connais pas la dame, répondis-je.

— Vous ferez connaissance par lettre. Vous arrivez de province, d'une certaine petite ville, n'importe laquelle, où il n'est question que du roman de cette guenon... qui enlève mes faïences, s'écria-t-il

avec un soupir. Ah t tu me le paieras! reprenait-il avec menace. Le roman de ce bas-bleu est admirable d'un bout à l'autre... Je dis ad-mi-ra-ble I Madame Sand n'a rien donné de mieux... Il n'est pas une page qui ne contienne des délicatesses dont, seul, le cœur féminin a le secret.

— Ne prétendiez-vous pas jadis que ce roman était à crever d'ennui?

— Sans doute; mais je vous fais la leçon... Ce que j'expose sommairement doit être amplifié par vous avec un enthousiasme considérable... L'œuvre de ce bas-bleu a une portée immense, songcz-y... Mme de Staël eût tendu là main à l'auteur en l'appelant : ma sœur... Enfin, c'est une œuvre forte, bien pensée, bien conduite, etc.

— Il faut donc que je le lise?

— Ahl que ces jeunes gens sont naïfs! Le mot œuvre ne suffit-il pas quand vous avez pour couronnement d'admirables bijoux, tels que : Supérieure, inimitable, inouïe, chaleureuse; délicate, distinguée, puissante... Avec la moitié de ces épithètes, Stendhal n'eût pas demandé plus de cinq minutes pour triompher de la belle... qui n'est pas belle.

— Ainsi vous me conseillez d'écrire?

— Oui, pour commencer. Lettre enthousiaste de

jeune homme de province, arrivant à Paris pour publier un volume de poésies.

— Je n'ai jamais fait de vers.

— Qu'importe ! Un jeune poëte est toujours intéressant... Ne craignez pas que la dame vous invite à réciter de vos poésies ! Elle vous lira, je vous plains, mais qu'y faire } un fragment inédit du livre qu'elle compose assurément.

— Si la dame ne répondait pas à ma lettre?

— Elle répondra... On ne lui envoie pas tellement de billets enthousiastes qu'elle soit blasée... D'ailleurs , vous aurez manifesté le vif désir d'être admis à l'honneur de contempler de près l'auteur d'un livre qui vous a tiré tant de larmes. Ne riez pas, vous avez pleuré en lisant ce roman, c'est convenu. Vous êtes encore jeune, votre àme est tendre... Il faut qu'on voie ce jeune cœur ouvert à toute illusion.

Et le diable d'homme, avec son rire à casser les vitres, s'amusait autant de ma stupéfaction que du roman qui coulait de source de son esprit joyeux et rusé.

— La dame vous reçoit chez elle... Votre ^entrée décidera de tout... Devez- vous, dès le premier pas, vous appuyer contre un meuble, ébloui par les

charmes et la réputation d'une femme si célèbre? Songez qu'un tendre embarras produit toujours un excellent effet ! Ne manquez pas de rougir en entrant?

— Je ne sais pas rougir à volonté.

— Pâlissez alors 1

Mon maître commençait à m'effrayer.

— Ah 1 le mauvais comédien ! Tombez à la renverse, et ne me dites pas que vous ne savez pas comment tomber à la renverse. Il le faut... Surtout, attention à vos yeux... voilà l'essentiel... Soyez niais, peu importe, mais que vos yeux conservent toute leur puissance... Vous devez voir d'un coup d'œil dans quel coin de l'appartement se trouve la fameuse faïence des Médicis... Je vous accorde deux séances pour enlever au bas-bleu cette admirable tasse. Si vous ne me rapportez pas la faïence dans huit jours, je vous tiens pour un être sans consistance.

— Mais cette dame vendra peut-être fort cher la fameuse faïence?

— Qu'importe ! Je crains plutôt qu'elle ne veuille s'en dessaisir ni pour or ni pour argent... Vous devez offrir mieux à la personne.

— Quoi?

— Vraiment, ce garçon-là ne paraît pas m'avoir fréquenté I N'est-il pas entendu que vous tombez follement amoureux au premier coup d'œil ! Vous recevrez en entrant le coup de foudre, ce fameux coup de foudre auquel nulle femme ne résista jamais... Un bas- bleu qui échapperait au coup de foudre ne serait pas un bas-bleu. Quand on sait jouer du coup de foudre, on conquiert la faïence des Médicis, ou on est un nigaud. Allons, bon succès, monsieur l'amoureux!

Et le maître partit en se frottant les mains, fier de sa combinaison ; mais je fus pris d'une certaine terreur. La besogne taillée par mon patron n'était pas facile à coudre ; cependant je parvins à rédiger une page enthousiaste, et quoique je souhaitasse que la dame ne tombât pas dans le filet de ces adulations, il en arriva comme le maître l'avait pronostiqué.

Par un petit billet j'obtins rendez-vous pour le lendemain, et je me rendis, non sans serrement de cœur, à l'adresse indiquée.

— Essayons de devenir flamme ! me dis-je en montant lentement l'escalier.

Je sonnai d'une main timide. La porte s'ouvrit, et alors parut la divinité qu'il s'agissait d'humaniser.'

La dame était coiffée d'un turban jaune, posé en arrière, qui mettait à découvert un gros front bombé, au bas duquel pointait un nez aigu avec des narines relevées en forme d'accent circonflexe. Un mystère faisait que ses sourcils, v luisants et vernis, d'une courbe nette et comme obtenue à l'aide d'un tire-lignes, étaient d'un noir singulier à côté de boucles de cheveux d'un blond fade. Elle me tendit la main, et à la place du fameux coup de foudre, je n'éprouvai qu'une sensation désagréable. Tout ce qu'il y a de poétique dans la femme, voix, geste, ondulations, avait été sans doute dévoré par les tourmentes de l'esprit, car il ne sortait que des sons aigres d'un long cou au-Jessous duquel se voyaient ces caves peu divertissantes appelées salières par les gens irrespectueux.

— Je préférerais marcher à la conquête de l'oiseau Rock, me dis-je en entrant dans le sanctuaire du penseur.

Le cabinet de travail, noir et mélancolique, était rempli de journaux cTé modes, qui hebdomadairement délivraient au bas-bleu la palme du génie. Sur la table une pile de volumes, ayant pour titre Olympiade, annonçait que la dame faisait partie d'une société d'intelligences poétiques qui, moyennant une

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cotisation de vingt-cinq francs par an, trouvent dans la gloire pure la récompense due à leurs aspirations.

— Votre lettre est d'une belle âme, s'écria la dame. On voit, monsieur, que vous avez encore vos illusions.

— Ce n'est pas mon patron qui les arrose, pensais-je, en songeant au singulier rôle qui m'amenait dans la maison.

— Gardez, gardez vos illusions le plus longtemps possible, monsieur, soupira le bas-bleu.

Une fois sur ce ton, la conversation se traîna dans une ornière mélancolique; mais j'écoutais à peine la dame, songeant à la faïence.

— Ainsi donc mon œuvre ne vous a pas trop déplu, cher monsieur?

— Je l'ai dévorée, madame.

— Ah!

Sa figure s'illumina; mais bientôt ses lèvres s'avancèrent avec le mot aussi terrible que court : -Et?...

— Oui, madame, repris-je effrontément, j'ai dévoré votre livre...

Il me sembla que derrière moi mon patron me soufflait : « Délicieux, *

— J'ai lu votre livre délicieux et je l'ai relu.

— Vraiment, s'écria le bas-bleu, vous vous êtes donné cette peine?

— Cette jouissance, madame.

Le bas-bleu poussa un cri d'oiseau satisfait.

— Les caractères vous ont-ils paru bien tracés?

— Les caractères sont admirables de force et de poésie.

Intérieurement je me demandais comment j'arriverais à parler faïence.

— Vous avez trouvé quelque poésie? dit la dame, essayant de prendre une voix de fauvette.

— Énormément de poésie, madame?

— Vous êtes un noble cœur, monsieur... Mais, ne parliez-vous pas de force?

— Oui, madame. Un caractère surtout m'a paru plein de force...

Le bas-bleu parut étonné; sa bouche se pinça.

— Quel caractère ? demanda-t-elle d'une voix altérée.

— Je suis pris, pensai-je.

— Va toujours! me criait la voix diabolique du maître.

— Dans les situations les plus pathétiques, oui, je ne me trompe pas, pathétiques, repris-je heureux

d'avoir trouvé ce mot, il y a une force particulière, la force de l'art , la force esthétique, la force de la tendresse, la force du cœur, qui indique une nature fortement trempée... L'exquise délicatesse de l'àme n'implique pas une absence de force (je faisais mentalement une prière pour me tirer de ce pathos), et c'est ce qui distingue, madame, les esprits de votre

trempe...

— Oui, oui! dit-elle, avec une voix d'oiseau

attendri.

— Les femmes, à qui certains hommes ont refusé le don des grandes conceptions : V Iliade, la Divine Comédie^ le Paradis perdu (dans quel guêpier me suis-je fourré! pensé-je), les femmes sont douées de qualités plus fines, plus délicates, plus... (en voilà assez, me dis-je), et c'est ainsi que j'ai cru devoir employer le mot force pour rendre les principales situations de votre œuvre, madame.

— Vous n'êtes pas un lecteur ordinaire, s'écria le bas-bleu.

J'allais répondre, quand, à mon oreille, retentit la voix invisible du maître :

— Et les faïences? me criait-il.

— Au diable la faïence! pensai-je, me gendarmant contre le despote.

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— Vous m'engagez donc, cher monsieur, à donner au public un nouvel ouvrage... Parlez-moi franchement?

— Ce serait un crime, madame, que de priver vos admirateurs des fleurs écloses dans votre imagination; et quoique le public soit rebella aujourd'hui aux manifestations de la pensée. .

— Accompliras-tu enfin tes promesses? me cria le maître.

Effrayé de ce nouvel avertissement, je dus faire un soubresaut. Toutefois pour marquer à mon patron ma bonne volonté :

— Le public, dis-je, ne s'occupe plus que de faïences.

— Faïences! s'écria la dame étonnée du mot qui entrait si inopinément dans une conversation esthétique.

Alors, abandonnant les belles-lettres, j'abordai au rivage de la céramique, faisant miroiter aux yeux du bas-bleu l'émail de la faïence. J'insistai sur l'art si noble des anciens potiers et l'enthousiasme qu'excitent leurs produits.

— Moi aussi j'ai quelques pièces de faïences dans ma chambre à coucher, dit la dame d'un ton indifférent.

Mais la poésie était son éternel refrain , et tout en me demandant comment je pénétrerais dans la chambre à coucher, je me résignai pour le moment.

— Cette passion ne vous choque pas? me dit la dame. ♦

— Rien n'est plus agréable, accroché aux murs...

— Julie accrochée au mur 1 s'écria la dame.

— Quelle Julie? demandai-je.

— Avez-vous oublié déjà le nom de mon héroïne? me dit la dame d'un ton piqué.

Pénible conversation! A tout instant j'essayais de révenir sur le terrain de la céramique et le bas-bleu me rappelait à ses inventions romanesques. Et toujours l'ombre du maître planait au-dessus de moi, gourmandant ma froideur. Ah ! si j'avais pu prévoir la portée de la démarche à laquelle m'avait poussé mon patron ! Parler d'un livre dont je n'avais même pas lu le titre me mettait dans la situation d'un homme qui, la nuit, côtoie un précipice. Je craignais surtout que la dame ne m'invitât à préciser mes observations. Heureusement, les bas-bleus ne sont pas sans quelque analogie avec les brochets qui sans cesse ouvrent une large gueule insatiable. La dame avait soif de mes vagues compliments;

cependant l'insistance avec laquelle j'entremêlais mes compliments d'enthousiasme pour la faïence frappa le bas-bleu.

— Pauvre jeune homme, vous avez souffert? me dit-elle.

Sans me donner le temps de répondre :

— Vous cherchez à oublier quelque chagrin de cœur? \ *• .

Avec un profond soupir, la dame ajouta :

— Bon jeune homme!

— Laisse couler une larme, me cria le maître. Je baissai mélancoliquement la tête.

— Oui, dit le bas-bleu, vous avez besoin de consolations, et vous en avez cherché de factices dans de vaines collections; mais vous n'avez pu oublier vos chagrins, chère âme.

Par un élan cordial, la maigre personne me prit les mains. Je frissonnai et reculai légèrement.

— Ne reparais pas sans la faïence! cria mon impitoyable patron.

En ce moment, je poussai un réel soupir, auquel la dame se méprit. La vérité est que je souffrais de mon rôle.

— En avant le coup de foudre! me souffla le maître.

De quelle puissance disposent les grandes intelligences! Il me sembla que mon patron, appuyant sa main sur mon épaule, me faisait courber à genoux devant le bas-bleu. En même temps je prononçai des paroles de désespérance amoureuse auxquelles répondait une main de femme passée dans mes cheveux

Où mène l'enthousiasme pour un homme illustre? Et à quoi bon?

Ces grands esprits sont d'un affreux égoïsme. L'humanité, suivant eux, est attachée à leurs moindres actions ; tout doit répondre à leurs fantaisies* Aussi savent-ils peu de gré aux êtres qui les entourent des dévouements les plus excessifs.

Mon maître me reçut avec froideur quand je lui dis que je ne rapportais pas la faïence des Médicis. Et ce fut avec des éclats de rire considérables qu'il me paya de mon zèle à souscrire à ses désirs. Il voulut connaître dans ses moindres détails l'insensée passion que j'avais été obligé de feindre pour visiter les appartements les plus sacrés du bas-bleu; mais sa joie fut sans bornes quand je lui annonçai l'issue de l'entreprise, c'est-à-dire la découverte de mau-

vaises tasses de fabrique anglaise moderne sans rapports avec la faïence des Médicis !

Trompé par un marchand, qui sans doute s'était moqué de la folle passion de mon patron pour les céramiques, le maitre crut (peut-être l'avait-il rêvé) que le bas-bleu marchait sur son terrain. Et ainsi je fus chargé d'une délicate et désagréable mission, qui aboutit les jours suivants à des poursuites insensées de la dame, voulant entendre répéter l'aveu de ma passion sur tous les tons, sans cesse et toujours.

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